‹ Devant l'histoire: mes prisonsChapitre 9 sur 14 · PÉRÈS · texte numérisé non relu

PÉRÈS

Lettre dont l'existence ne peut être contestée. M. le procureur général, répondant à une question de M' Moutet, devant la Haute-Cour, a avoué qu'il la connaissait. Lettre qui n'est pas aux actes contrairement aux prescriptions les plus formelles de notre droit.

J'en viens ainsi à exposer des faits dont la

seule existence suffit à frapper de discrédit toute une procédure et à entacher un verdict de la plus légitime des suspicions. Ils peuvent se résumer en quelques mots: il y a eu, il y a un dossier secret. Toute une enquête a été conduite en Suisse par M* Marcel Guinand. Les résultats n'en ont jamais été communiqués à la défense. Jamais ni M. Caillaux, ni ses conseils n'ont été appelés à discuter les affirmations de M. Guinand et de ses acolytes. Jamais ils n'ont su quelles investigations avaient été faites, quels procédés avaient été mis en œuvre.

Des lambeaux de vérité ont cependant apparu. Postérieurement au verdict de la Haute-Cour, le 22 mai 1920, le tribunal de Genève a jugé une curieuse aflfaire. Renaud-Charrière, avocat genevois, Alfred Bechtel, négociant bernois, et Paul- Otto Siegwart, négociant lucernois, avaient à répondre du délit de diffamation contre les conseillers fédéraux Schultess, Motta, et MuUer. Siegwart chargé par la famille Bolo (i) d'une enquête en Allemagne, était revenu prétendant 'qu'il avait trouvé des renseignements contre moi. II bourra de ses allégations fantaisistes deux rap-

(i) La famille Bolo voulait établir que le condamné à mort avait des fonds déposés à Anvers dans la banque Behrens avant la guerre. Bolo avait, en effet, constamment prétendu que l'argent qui lui était venu d'Amérique lui appartenait en propre, qu'il avait eu le seul tort de rapatrier ces sommes (sur lesquelles les Allemands avaient mis la main quand ils occupèrent la Belgique), par l'intermédiaire et grâce aux bons offices de Pavenstedt.

ports qu'un de ses amis, Renaud-Charrière, lui acheta 3.000 francs chacun. L'avocat genevois revendit ces élucubrations à un agent britannique. nommé Rizzo, spécialement chargé de recueillir a les preuves » contre M. Caillaux, dit le journal V Œuvre du 23 mai 1920. Renaud-Charrière propvosa encore à Rizzo de lui procurer d'autres dossiers qu'il se faisait fort de découvrir et de prendre à Berlin. Rizzo accepta et versa 30.000 francs. Renaud-Charrière, de complicité avec Bechtel, bâtit les dossiers en question, où j'étais accusé d'avoir voulu fonder une banque internationale en Suisse avec l'appui de l'Allemagne, oti on affirmait que les conseillers fédéraux dont j'ai cité les noms avaient fomenté en Suisse un coup d'Etat, d'accord avec moi, à l'instigation de certains personnages allemands. Le pot aux roses fut découvert par un pubîiciste italien nommé Francesco Perri. Renaud-Charrière dut avouer qu'il avait fabriqué de toutes pièces les documents destinés à me perdre. A l'audience, deux témoins seulement furent cités: M. Jean Debrit, à qui Renaud-Charrière avait offert pour 50.000 francs les fameux dossiers, et M. Francesco Perri qui dénonça les coupables.

(i Déposant avec une extrême âpreté, dit le « correspondant de l'Œuvre, M. Perri démontra « que Renaud-Charrière, ses acolytes et d'autres (.< personnages plus haut placés — par conséquent a inattaquables — faisaient partie d'une bande (( dont la mission était de recueillir, coûte que (( coûte, des documents contre Caillaux. »

La bande en question était-elle la bande Gui-

nand? Cela ne paraît pas douteux. J'en puis donner au moins un commencement de preuve. Une des lettres adressées par Marcel Guinand ii M. Pérès est parvenue à ma connaissance. En voici la reproduction:

« Genève, le 12 mars 1919.

« Monsieur Pérès, sénateur, président de la « Commission d'enquête de la Hautece Cour, Sénat.

« Monsieur le président,

(( 1° Je me suis rendu samedi et dimanche à « Berne, où j'ai eu un long entretien avec M. le u Dr Ehrensperger, directeur de la banque « Huyerzeller, i, avenue de la Gare, à Zurich. « Celui-ci est prêt à venir déposer devant vous. « Il a connaissance que M. J. Rutishauser, « Schaffhauserstrasse, 79, Zurich, lui a parlé de « Caillaux et sait que ce dernier s'intéressait en « Suisse à une affaire de loterie, organisée par « un nommé Zohrab. (J'ai tout de suite pensé (( qu'il s'agissait du fameux Zohrab qui tenait un tripot à Genève et dont le journal la Feuille a parlé surabondamment. Ce Zohrab a eu des polémiques avec Casella.) La veille de la chute du ministère Ribot, M. Ehrensperger a eu un « entretien avec le professeur Sievenking de <' l'Université de Zurich, professeur allemand, « qui lui a déclaré ceci : « Nous sommes très « contents, Ribot va tomber et Caillaux va i< prendre sa succession. » Ce professeur était

<( une des têtes de la propagande allemande et (( dirigeait un journal, VEkonomist. Il lui déclara « quelques jours après ce qui suit : « Décidé- « ment, quoi que nous fassions, nous ne pouvons <( mettre Caillaux à la tête (an der Spitze). »

« M. Ehrensperger va voir M. Rutishauser « pour s'assurer de son consentement à venir « témoigner par devant vous. Je tacherai de (( savoir quel est le contenu approximatif de la « déposition de ce dernier.

« 2° Les témoins de l'île Chartran (i) ont été « touchés lundi. Ils sont très craintifs, parce (( qu'ils ont reçu de nombreuses visites de p>oli- « ciers, qui les ont énervés. Ils seront touchés à « nouveau jeudi et j'aurai samedi un rapport à i< cet égard.

« 3° Ruelens Marlier est prêt également à « témoigner (pas fameux comme moralité). // va « envoyer le texte de ce qu'il est prêt à déclarer.

« 4* Siegwart est à Genève en ce moment-ci (( avec une femme et dépense beaucoup d'argent. « Cela n'est pas pour me rassurer. Dans peu de (( jours, je saurai s'il consent à venir confirmer « ses rapports.

« 5° Le reste des témoins se trouvant à Zurich « (chauffeur et secrétaire de Dorer) vont de nou- « veau être touchés, mais je ne puis donner, à

(i) Mme Chartran, la veuve du peintre connu, possédait une île dans le lac de Genève. On avait affirmé que j'y avais amorcé, de concert avec d'autres hommes politiques français, des négociations de paix. Je n'ai jamais mis le pied dans l'île en question. Je n*ai d'ailleurs pas été en Suisse depuis août 1910.

« l'heure qu'il est, des précisions suffisantes à cet « égard.

« Veuillez agréer, monsieur le président, mes « salutations sincères.

« Marcel Guinand. »

Deux remarques: Siegwart est nommé dans la lettre. Guinand indique qu'il saura « s'il consent à venir confirmer ses rapports ». Ce sont, à n'en pas douter, les rapports vendus à Renaud-Charrière, revendus par ce dernier à Rizzo. La bande dont parle M. Perri est donc bien la bande Guinand. Deuxième remarque: Guinand annonce à M. Pérès qu'il attend des rapports, qu'il va envoyer « le texte de ce qu'un témoin est prêt à déclarer, » — la phrase à elle seule est un monument. — Ces rapports ont dû parvenir au président de la Commission d'instruction. Le <( texte de ce qu'un témoin est prêt à déclarer » lui a été forcément communiqué. Où sont ces papiers ? dans le dossier secret, dans ce dossier qui ne fut soumis ni à mes avocats ni à moi et dont les deux pièces que j'ai reproduites se sont seules échappées.

Quel préjudice causé, dira-t-on? On ne s'est servi ni des rapports Siegwart, ni des dépositions Ruelens-Marlier, ni de tout ce que Guinand a pu envoyer de Suisse. Alors? Réponse aisée. Certes, on n'a pas étalé toutes ces saletés à l'audience. Il eût fallu les communiquer à la défense et les documents de ce genre ne supportent pas la lumière. I^s dossiers secrets sont d'ailleurs destinés à d'autres fins. On n'a pas davantage sorti

les pièces en chambre du Conseil comme cela eut lieu dans une affaire célèbre? Non sans doute: il y avait 241 juges! Mais les conversations? mais les couloirs? mais les chuchotements à l'oreille: « Il y a des choses très graves, qu'on ne peut pas dire, des renseignements de Suisse tout à fait certains... » Et, si celui qui « fait les couloirs )) précise, l'interlocuteur peut être d'autant plus aisément trompé que, par suite de lenteurs inexplicables et... providentielles, l'action judiciaire engagée en août 1919 contre Renaud-Charrière et ses complices arrêtés à l'époque, qui |X)uvait aboutir en quelques semaines, n'est venue devant le tribunal de Genève qu'en mai 1920, un mois exactement après le verdict de la Haute-Cour. Les échos de Suisse n'ont donc pu se répercuter dans l'enceinte du Luxembourg. Et puis, un fait domine tout: un dossier secret a été constitué. Pourquoi? Pourquoi les singuliers rapports, les étranges renseignements recueillis n'ont-ils pas été soumis à la défense? Pourquoi a-t-on caché ces pièces ? sinon pour frapper dans le dos.

Mais je m'attarde! La mission soigneusement cachée de Guinand, les rapports fabriqués de Siegwart, les faux Renaud-Charrière ne sont que le pauvre couronnement des machinations, des manœuvres dont le récit encombre ce livre. Il y manquait un dossier secret dont je répète que la seule existence suffit à annuler tout verdict rendu. Le voilà! fait acquis! Revenons, puisque ce livre est écrit pour l'histoire, au procès véritable, au procès d'opinion ! Est-il, au surplus quelqu'un qui n'entende que tout le fatras des accusations baro-

qiies que j'ai longuement exposées et jetées bas pour que rien ne reste dans l'ombre, n'a été imaginé qu'aux fins de masquer l'entreprise politique- Cette entreprise, le président de la Commission d'instruction la poursuit en me questionnant sur les documents trouvés dans mon coffre-fort de Florence, sur mes conversations d'Italie.

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