‹ Devant l'histoire: mes prisonsChapitre 10 sur 14 · LES INCIDENTS D'ITALIE · texte numérisé non relu

LES INCIDENTS D'ITALIE

Les responsables! Les projets! Une étude sur les responsabilités de la guerre ; un amas de notes sur la réforme de la Constitution et de nos lois. Voilà les pièces incriminées! Incriminées à quel titre? de quel droit? La liberté de penser, la plume à la main, existe, j'imagine, dans ce pays. Quand même j'aurais minutieusement prévu dans le silence de mon cabinet une entreprise de coup d'Etat — ce que je n'ai jamais fait, — quand même j'aurais écrit et développé — ce dont je me suis gardé — la thèse, d'une absurdité folle, que les empires centraux n'avaient pas la moindre responsabilité dans le déchaînement du conflit mondial, quels reproches pourrais-je encourir du moment que, de ces projets invraisemblables, de ces conceptions extravagantes, je n'aurais fait part à personne? Or, on a eu beau chercher, interroger, fouiller, on a dû reconnaître que nul n'avait eu connaissance de mes papiers, que, suivant une formule dont j'usai à diverses reprises,..

les idées n'étaient sorties de mon cerveau que pour entrer dans mon coffre-fort.

Obligé de convenir qu'il n'y avait pas là matière à accusation, M. Pérès a prétendu trouver dans ces écrits la révélation d'une mentalité de complot contre la sûreté extérieure de l'Etat, et de la mentalité qu'il m'attribuait il a soutenu que découlaient les intrigues hypothétiques mises à ma charge. Commode de raisonner de la sorte !

Commode d'écrire, comme l'a fait le président de la coimnission d'instruction, que l'étude intitulée Les Responsables constitue une brochure toute prête à être jetée dans la circulation, que j'avais l'intention de la livrer à la publicité le jour où serait survenu un échec de nos armes pour déchaîner la colère populaire contre les hommes qui, tenant le gouvernail en août 1914, avaient dû signer la déclaration de guerre ! Quelle preuve à l'appui de cette supposition? aucune. Commode de prétendre que, dans les notes éparses, gribouillées, écrites à la diable, qu'on a trouvées pêle-mêle avec d'autres papiers, un passage, intitulé Ruhicon, exprime une pensée de coup d'Etat, alors que les lignes écrites de ma main prévoient simplement que le gouvernement que je pourrais être appelé à constituer devrait demander aux Chambres et, au besoin, leur imposer le vote d'une loi en un article appelé Ruhicon attribuant au pouvoir exécutif le droit de légiférer pendant quelques mois par la voie de décrets-lois! Où ne peut-on aller quafid on parcourt la gamme ascendante des hypothèses? et je le répète' de quel droit les f ormule-t-on ?

Remettons les choses au point.

Eloigné des affaires publiques, éloigné du gouvernement pendant la guerre, j'ai travaillé; j'imagine que c'était mon droit. En 191 5, en même temps que j'écrivais mon livre: Agadir. Ma politique extérieure, qui a paru en 19 19, je jetais rapidement sur le papier, dans l'espace de quelques semaines, une étude sur les responsabilités de la guerre. Je pensais si peu à la publier intégralement que j'y découpais aussitôt des pages entières pour les faire entrer, en n'y apportant que des modifications de forme, dans mon ouvrage sur les faits de 191 1. Et c'est là déjà une réfutation suffisante des prétendus projets imaginés par M. Pérès. Mais je poursuis. L'étude Les Responsables se divise en deux parties.

Dans la première il est traité des origines lointaines du conflit mondial. J'établis un parallèle entre la politique de mesure et de prudence suivie par les Gambetta, les Jules Ferry, les Waldeck-Rousseau et la politique nationaliste. Je montre comment, à partir de 1912, la politique traditionnelle du parti républicain fut graduellement abandonnée, comment M. Poincaré, président du Conseil d'abord, parvenu ensuite à la présidence de la République grâce à l'appui de la droite, se souvint des concours qui avaient déterminé ses élévations successives aussi bien que des circonstances dont elles étaient issues, comment certains des ministères qui se succédèrent sous son égide pratiquèrent la politique de jactance et de frivolité chère aux nationalistes et dont le chef de l'Etat encourageait le développe-

ment quand il ne le suscitait pas. La réflexion ne m*a pas suggéré qu'il y eût rien à retrancher des idées essentielles exprimées dans la première partie des Responsables. Seuls certains portraits de personnages consulaires sont burinés à l'emportepièce, avec trop d'âcreté de plimie. On a le droit, je pense, de revoir ses épreuves....

Dans la seconde partie du travail, j'envisage les origines immédiates du conflit et la rédaction trahit une pensée qui est moins sûre d'elle-même. Sans doute, quand j'écris que Guillaume II voulait la guerre d'une volonté à la fois vacillante et passionnée qui aurait fléchi si elle s'était heurtée à une résolution de paix fière et digne, j'exprime une opinion qui, à l'heure actuelle, est encore la mienne. Je suis également de ce sentiment qu'il était de l'intérêt de la France de gagner du temps, parce que le temps travaillait pour nous contre les Allemands et qu'on aurait pu y parvenir en faisant preuve d'une prudence et d'un calme dont on a manqué. Je reste convaincu que ce fut une faute de la part du gouvernement français de ne pas prévenir ou retarder, en se concertant avec le gouvernement anglais, la mobilisation russe qui fournît à rAUemagne le prétexte qu'elle cherchait pour déclancher le drame. Certes, j'aperçois que certains de mes amis, des meilleurs, de ceux avec lesquels je suis habituellement en pleine communion d'idées, considèrent que j'ai été trop pénétré des souvenirs de 191 1, que, parce que, au moment d'Agadir, j'arrivai à empêcher la guerre, j'imaginai que le même résultat pouvait être obtenu en 1914, que j'oubliai que M. de Ki*-

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derlen avait disparu, qu'il avait été remplacé au secrétariat des Affaires étrangères de TEmpire par un élève docile des pangermanîstes. J'entends l'objection. Je ne la crois pas décisive. Mais je me garderais de me prononcer définitivement avant d'avoir étudié avec la plus minutieuse attention tous les documents qui ont paru ou qui seront publiés d'ici à quelques années sur les origines du conflit. Confirmeront-ils les idées que je garde dans l'esprit? J'en suis persuadé. Les infirmeront-ils? Cela est possible. Ce que je sais, c'est que, sur les causes immédiates de la grande guerre, je ne ferai rien paraître avant que les archives de la plupart des gouvernements aient livré la substance de leurs secrets. Ce que je sais, c'est que telle fut toujours mon intention, c'est que jamais je n'ai eu la pensée de publier l'étude que j'avais écrite pour moi seul, pour fixer des idées, pour noter des faits qui m'avaient été révélés. Je ne l'avais emportée en Italie que pour la lefaire à l'occasion, pour y puiser au besoin comme cela m'était déjà arrivé, pendant les loisirs que je pensais trouver dans une villégiature que j'imaginais paisible. De quel droit m'attribuet-on d'autres desseins ? Pas une ligne, pas un mot de moi, pas un témoignage à l'appui des allégations de haute fantaisie que prodigue M. Pérès! Nul doute qu'il eût pu en formuler de semblables sur le compte des écrivains qui, depuis la signature de la paix, ont fait paraître sur les causes ou sur les événements de la guerre des livres d'une autre virulence que les Responsables et dont les manuscrits auraient été très probable-

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ment découverts si l'on avait vidé leurs tiroirs, fouillé leurs coffres-forts, en 1917 ou en 1918.

Le même procès de la pensée, sous des détours, plus audacieux encore, à l'occasion des notes intitulées Projets. On ne peut pas soutenir ici qu'on se trouve en présence d'une étude soigneusement écrite comme les Responsables. Il s'agit de notations parfois confuses, souvent contradictoires, d'états fugitifs de la pensée. Je revendique hautement certaines des idées qui ont traversé mon esprit. Elles y sont demeurées. Je revendique hautement la conception que j'avais en 191 5 de la conduite de la guerre, que je voulais intensifier en instituant le commandement unique, en plaçant le général Sarrail à la tête des armées, en donnant la direction des opérations militaires au Conseil supérieur de la défense nationale, en déléguant des parlementaires aux armées. Je revendique hautement ce que, à la même époque, j'écrivais au sujet du traité à intervenir, dont je voulais que les clauses fussent soumises à l'approbation du pays par le mécanisme de nouvelles élections, dont j'entendais qu'il impliquât pour toutes les puissances des dispositions établissant entre elles une association contre les guerres nouvelles. Je reconnais avoir envisagé, d'autre part, une transformation que je crois indispensable de notre régime parlementaire. Deux idées maîtresses : instituer le référendum, autrement dit, faire une part à la législation directe, organiser, par le moyen d'un Conseil d'Etat élargi où prendraient place les représentants du commerce, de l'industrie^ des groupements ouvriers, l'Etat

économique, ou plutôt l'Etat technique, à côté de l'Etat politique. Qu'il y eijt beaucoup de désordre dans toutes ces idées entassées à tort et à travers, cela va de soi. Qu'il se soit glissé dans la rédaction nombre de choses peu réfléchies, aucun de ceux qui ont l'habitude d'écrire ce qui passe dans leur cerveau n'en sera surpris. Que, cédant à mon tempérament épris d'autorité, féru de solutions rapides, j'aie à de certains instants envisagé sur le papier des opérations de gouvernement que, placé en face de mes responsabilités, je n'aurais jamais songé à mettre en œuvre, je n'en disconviens pas. Si l'on s'attache à discuter ligne par ligne, mot par mot, les notes d'un homme politique écrites pour lui seul, ce n'est plus même le procès de la pensée humaine qu'on entreprend, c'est le procès des bouillonnements du cerveau.

Un rapprochement, déjà indiqué, pour finir : Au cours des perquisitions opérées dans les bureaux de V Action Française, on a trouvé une série de fiches dont j'ai cité quelques-unes et oii s'avère le projet de renverser le régime avant la guerre, de reprendre l'opération en 191 7 en face de l'ennemi. On pourra équivoquer, accumuler les arguties. Les hommes qui, en 1917, dressaient un tableau des officiers commandant les régiments de cavalerie auprès de Paris, notaient leurs opinions, écrivaient qu'ils pouvaient compter sut tel général qui leur aurait dit: « Je marcherai », ceux-là préparaient un coup de force et ils s'étaient assuré des complicités. Pour eux, le nonlieu! Que dis-je? lé Procureur de la République

leur décerne des certificats de patriotisme dans son rapport, parce que, après avoir reconnu qu'avant la guerre ils projetaient de renverser la République, ils affirment, sur l'honneur et contre toute vraisemblance, que, du jour où le conflit a éclaté, ils ont suspendu des projets qu'ils se réservent de reprendre. Ils le disent expressément. Inutile de développer un parallèle qu'il suffit d'exposer, qui montre ce qu'il advient quand les balances de la justice sont chargées du poids des passions politiques, de ces passions dont nous allons voir comment elles explosèrent au cours du voyage de quelques semaines que je fis en Italie en décembre 1916-janvier 191 7.

J'ai décrit ce voyage qui n'était dans mon esprit qu'un voyage de repos. Je pensais que je serais d'autant plus tranquille durant cette brève villégiature que j'avais été deux fois déjà en Italie en 191 6, que, la première fois, au mois d'avril, je n'avais éprouvé qu'un léger ennui (quelques articles sur ma présence dans un journal de Florence), que, la seconde fois, au mois d'octobre, quand j'étais venu rejoindre ma femme, qui quittait la station de Montecatini où elle avait pris les eaux, j'avais évité les difficultés de toute nature en voyageant, avec l'assentiment du ministère des Affaires étrangères, sous le nom de jeune fille de Mme Caillaux. J'imaginais que, dissimulant une seconde fois mon identité, je serais à l'abri de toutes les curiosités. Je ne me doutais pas que les précautions mêmes que je prenais

pour assurer ma tranquillité se retourneraient contre moi; je ne me doutais pas davantage de l'hostilité que j'allais rencontrer de la part du Palais Famèse.

M. Kahn, qui, au nom de la Ligue des Droits de l'Homme, a publié sur les affaires d'Italie une remarquable étude, a écrit : « M. Caillaux avait voulu passer inconnu en Italie. Il ignorait qu'avant même de s'y rendre il y était connu et méconnu. » Rien n'est plus vrai. Je n'étais nullement au courant de la campagne de presse qui s'était développée de l'autre côté des Alpes; je ne savais pas qu'avant l'entrée de l'Italie dans la guerre la propagande allemande, soudée au nationalisme français, avait inondé les journaux italiens d'articles qui me représentaient comme poursuivant de multiples intrigues, de ces articles dont j'ai donné quelques échantillons. Ils avaient porté dans les milieux de presse, à telles enseignes que voici ce que déclarera le directeur du Secolo, le grand journal francophile de Milan : « Je n'ai jamais connu M. Caillaux. Je n'ai jamais eu aucun rapport, même indirect, avec lui. Ce n*est que quand j'ai su qu'il se trouvait en Italie, préoccupé que j'étais de ses sentiments notoirement favorables à une entente avec l'Allemagne... et nettement opposés à l'Angleterre et par suite à toute l'Entente, que je cherchai à l'attaquer. » Et M. Verelli, rédacteur au Popolo d'Italia: « J'ai attaqué M. Caillaux dans mon journal parce qu'il venait en Italie précédé de la réputation de germanophile. » Cette réputation, je tiens à redire qui me l'avait faite: la presse nationaliste française,

dont les journaux allemands et les journaux italiens n'avaient fait que reproduire les billevesées.

Mais ces billevesées avaient pénétré, on le voit, dans une certaine opinion italienne. La coïncidence de mon arrivée à Rome, le ii décembre 1916, avec l'apparition, que je ne pouvais prévoir, d'une note de M. de Bethmann-Hollweg sur la paix qui fut lancée le 12, surtout le fait que je voyageais sous un nom qui n'était pas le mien persuadèrent nombre de ces curieux en marge de la politique qui pullulent à Rome que je venais en Italie pour y conduire une opération politique d'accord avec le gouvernement français ou en dehors de lui. Et, dès lors, des centaines d'yeux seront braqués sur moi. On s'inquiétera des gens que j'ai vus ou que je vois, des promenades que j'ai faites ou que je fais, on essaiera de glaner une parole de moi. Comme le remarquera plus tard VAvanti, le journal du parti socialiste, en une phrase spirituellement gauloise, on observera, on analysera « les moindres effluves qui sortiront de îa personne de M. Caillaux ».

Tout cela n'aurait pas été bien loin si je n'avais eu contre moi l'animosité de l'ambassade. M. Barrère a remarqué que le passeport que j'avais pris sous un nom fictif était de nature à éveiller la curiosité italienne, à faire croire à nos voisins, qui ont la politique dans le sang, que je me rendais à Rome pour y poursuivre je ne sais quelles « combinazione ». L'observation est juste — je viens de le reconnaître — mais le premier devoir de l'ambassadeur, prévenu à l'avance de l'existence de ce passeport, n'était-il pas d'avertir son

gouvernement d'abord, de m'avertir ensuite ? Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Pourquoi surtout ne m'a-t-il pas mis en garde contre quelques-unes des personnes que le hasard des présentations m'avait conduit à rencontrer, s'il estimait que les assiduités de M. Cavallini et de ses amis étaient de nature à me compromettre, de nature tout au moins à faire éclore une floraison de racontars? Et, en admettant, ce que M. Barrère allègue et qui est en contradiction avec divers faits, à savoir qu'il n'a été informé de mes relations occasionnelles que lorsque couraient déjà dans tout Rome des ragots sur moi, pourquoi ne m'a-t-il pas demandé des éclaircissements? pourquoi ne m'a-t-il pas à tout le moins fait donner un avis? Je sais ce qu'est la politique; je sais avec quelle facilité se répandent de faux bruits, mais je sais aussi que des interviews, des déclarations publiques, des visites faites à propos y coupent court. J'aurais mis à profit mon expérience de la vie publique pour faire tomber une agitation de surface. J'entends, il est vrai, ce que le bras droit de l'ambassadeur, son premier secrétaire, M. Charles Roux, a dit dans sa déposition et ce qu'il a répété devant la Haute-Cour. Il a allégué qu'on pouvait prévenir un homme politique qui commettait une erreur accidentelle dans ses relations, tel que M. Leboucq, député, qui, de passage à Rome, avait fréquenté assidûment Cavallini et que l'ambassade avait engagé à abréger quelque peu son séjour dans cette maison mais qu'il était inutile de donner les mêmes avertissements à M. Caillaux, car il avait « les relations de ses propos et les propos

de ses relations ». Formule éléganiment calculée pour voiler une défaillance voulue ! Formule qui recouvre une simple pétition de principes! Quoi! parce que des « informateurs » — on sait le degré de créance que méritent des personnages de cet ordre — auront rapporté des propos qu'ils n'auront pas entendus, qu'ils tiennent de seconde, sinon de troisième main comme nous le verrons, un secrétaire d'ambassade décrète que ces propos prêtés à un homme politique de premier plan sont authentiques. Il ne considère pas que le premier devoir de son chef est de s'en entretenir avec l'ancien président du Conseil mis en cause, de lui fournir tout au moins l'occasion de s'en expliquer. Mais j'ai le regret de dire que ce qu'avance M. Roux n'est pas la vérité. Il n'est pas vrai que ce soient de prétendues conversations, toutes démenties ultérieurement — à l'exception de la conversation Martini, dont nous verrons ce que vaut le récit qui en fut fait — par des lettres ou par des dépositions, qui aient ému l'ambassade. L'ambassade était émue à l'avance. On l'a ensuite persuadée, elle s'est persuadée elle-même que j'étais venu à Rome pour entrer en relations avec le Vatican, avec le parti socialiste officiel, avec les chefs neutralistes. Faits indiscutables ! Les rapports de l'attaché militaire adjoint, M. Noblemaire, aujourd'hui député, sont résumés dans une longue note transmise au gouvernement français dans les premiers jours de janvier 1917 sous la signature de l'ambassadeur qui en porte, par suite, la responsabilité. Tous les griefs qu'on a contre moi y sont longuement exposés.

Quels sont-ils ? Le grief principal, celui qui, au dire de M. Malvy, a appelé l'attention du gouvernement français, est contenu dans cette phrase lapidaire: « Le lendemain de son arrivée à Rome, M. Caillatpc est au Vatican. » Suit un long récit du langage que j'aurais tenu, soit au cardinal Gaspari, soit à des prélats pacifistes. On remarque que mes propos concordent exactement avec le langage habituel des prélats romains. Je le crois sans peine : on place dans ma bouche les phrases dont retentissent les « camere » du Vatican et on admire ensuite la coïncidence. Du moment où on Ta créée, du moment où il est entendu que je répète ce que dit ou ce qu'est censé dire Mgr Pacelli ou Mgr Migone, il faudra que toutes mes conversations soient bâties sur le même modèle et on me promènera dans Rome vêtu du manteau clérical dont on m'aura affublé.

Mais je ne me suis pas borné, d'après la note de l'ambassade, à me rapprocher du Saint Siège. J'ai causé avec des chefs du parti socialiste qu'on désigne: avec M. Turati, avec M. Trêves, avec M. Modigliani. Poursuivant mes desseins, j'ai naturellement conféré avec les neutralistes, avec les amis de M. Giolitti. J'ai commis le crime de rencontrer M. Nitti. Il est vrai, ajoute-t-on, que M. Caillaux a vu M. Martini qui a déclaré avec indulgence — c'est l'ambassade qui parle -— qu'il avait « tenu le langage d'un bon Français ». Le rapport que j'analyse fournit alors un résumé, tout à fait inexact bien entendu, de cette conversation. On m'y prête un langage qui va au delà de celui que M. Martini m'attribuera par la suite.

mais on ne retient rien de cette visite.; on entend que, causant avec un interventiste passionné, avec un francophile de tout temps, j'ai dû forcément, quelles que soient les idées qu'on me prête, m'accorder avec lui. Sinon, l'ancien ministre des Colonies du cabinet Salandra aurait mis immédiatement un terme à l'entretien. C'est la réflexion que lui-même devait faire plus tard dans un de ses accès de sincérité. Donc, on passe.

C'est sur mes autres visites que repose l'acte d'accusation monté contre moi et dont il faut reconnaître qu'il se tient, qu'il est sérieux. Il est, en effet, certain que, si, me rendant à Rome sans mission d'aucune sorte, je me suis, en dehors de toute attache gouvernementale, successivement abouché avec le Vatican, avec les socialistes officiels, avec les neutralistes, j'ai opéré des travaux d'approche dont on peut soupçonner qu'ils recouvrent des agissements politiques dangereux. Et c'est parce qu'on considère ces fréquentations comme établies que M. Sonnino, convaincu lui aussi que je me suis rendu au Vatican — ill'a dit à plusieurs reprises — , que M. Briand, persuadé par les rapports de son ambassadeur, envisagent un instant mon expulsion d'Italie. On y renonce cependant. La question est soulevée dans une réunion du gouvernement italien, mais un ministre intervient. Il demande si les Conseils des ministres sont faits pour de pareils étalages de ragots.

L'idée n'est pas venue à l'ambassade de France de qualifier ainsi l'amoncellement de sottises Ciu'elle a entassées. Pourquoi ? parce que les partis pris que certains hommes y nourrissent contre

moi ne leur permettent pas de voir la vérité, leur interdisent même de la chercher. Partis pris qui ne sont pas déterminés i — je suis disposé à le croire — par de mesquines questions personnelles. Je veux me persuader qu'un différend assez vif qui est né entre l'ambassadt-ur et moi en novembre 1916, à la suite d'une avanie qui fut faite à Mme Caillaux à qui on ferma la porte de l'ambassade, avanie contre laquelle je me suis vivement élevé et qui a conduit M. Briand à engager M. Charles Roux à aller faire à ma femme une visite de... regrets, n'a nullement influé sur les sentiments de M. Barrère et de son premier secrétaire à mon endroit. M. Charles Roux a bien télégraphié au Quai d'Orsay que cette démarche lui avait été si pénible qu'en d'autres temps, plutôt que de la faire, il eût donné sa démission. Mais il a exposé, depuis, qu'il lui avait été désagréable de paraître rechercher, en rendant visite à la femme d'un ancien chef de gouvernement, un appui pour sa carrière, et je suis tout à fait convaincu par une explication qui, comme chacun l'apercevra, respire la sincérité. Je suis non moins convaincu que M. Barrère n'a nullement été impressionné par les quelques phrases que j'ai pu dire à M. Martini à son sujet lorsque, constatant les réels services que, dans le passé, il avait rendus à la cause du rapprochement franco-italien, j'aurais avancé que l'heure de son rappel pouvait être proche. J'hésite enfin à croire, ce que m'ont dit des personnages, qualifiés cependant, à savoir que M. Barrère était tellement ombrageux qu'il supportait difficilement la présence à Rome d'un

homme politique français, quel qu'il fût, et que, régulièrement, il s'appliquait ou bien à discréditer le fâcheux, ou à lui créer des difficultés. On pourrait, m'a-t-on affirmé, citer des exemples. J'écarte toutes ces explications; c'est à des raisons plus élevées, plus profondes surtout, qu'il faut attribuer l'état d'âme de l'ambassadeur et de son entourage. Et, d'abord, qui est M. Barrère?

Rochefort, parlant, dans Les Aventures de ma Vie, de son exil en Angleterre après 1871 et des conditions dans lesquelles il faisait paraître la Lanterne, trace de Camille Barrère le portrait suivant: « Celui qui me traduisit le premier « numéro de la Lanterne fut un jeune proscrit « qui, condamné à mort après la Commune, « vivait alors péniblement à I-X)ndres. Il s'appe- « lait Barrère et, à l'instar de son arrière-grand- (( père qui, au 9 thermidor, avait en poche deux (( discours, l'un pour appuyer Robespierre, « l'autre pour le combattre, ne semblait pas très a fixé sur ses opinions. It regardait d'où venait <( le vent et, quand décidément il souffla de l'op- (( portunisme, cet aimable garçon, d'ailleurs bien « fait de sa personne, offrit à Gambetta sa sou- « mission contre un poste diplomatique qu'on ne « lui marchanda pas. » M. Barrère ne s'en est pas tenu à l'opportunisme; il est rapidement arrivé au nationalisme. Il est juste d'ajouter que l'écrivain, qui ironisait sur son compte à son habitude, a suivi le même chemin en brûlant les étapes: de re:?ctrême-gauche il a sauté dans le bonlangisme. Mais, du moins, Henri Rochefort n'a jamais cherché à se faire pât-dotiner son passé

alors que cela paraît avoir été le souci dominant de M. Barrère. A ces fins, il a cultivé le snobisme et exagéré le nationalisme.

Je le rencontrai pour la première fois dans une chasse aux environs de Paris au cours de laquelle il prodiguait à son chien ses connaissances en anglais qu'il parlait très couramment, — il tenait à le faire constater. Comme je m'étonnais, il me fit observer que son chien ne pouvait comprendre d'autre langue que l'anglais, puisqu'il avait vu le jour dans le Royaume-Uni. Petit ridicule, mais qui se marie assez bien avec le goût que l'ambassadeur de France à Rome affichait pour les salons de la noblesse «noire», liée au Vatican, rien moins que francophile soit dit entre parenthèses.

La seconde fois que je vis M. Barrère, ce fut pendant la crise de 191 1. M. de Selves me demanda la permission, que j'accordai, de l'amener à une réunion d'importance dans mon appartement de la rue de La Boëtie où figuraient des ministres et deux autres ambassadeurs. La discussion fut un peu mouvementée. M. Barrère soutenait, sans avoir tort sur tous les points, je dois le reconnaître, certaines idées de M. de Selves contre ses collègues. L'un de ceux-ci me demanda, quelques heures plus tard, pourquoi j'avais fait participer M. Barrère à cette conférence. « Vous savez « comment nous l'appelons? me dit-il: c'est le « miles gloriosns de notre diplomatie. » L'évocation du soldat fanfaron de Plaute me fit rire. Il me parut qu'elle s'adaptait assez bien, physiquement et moralement, à celui auquel on pressé

tendait l'appliquer. Non pas que je veuille nier ses qualités: de l'activité, de l'allant, de Tentregent, un très grand dévouement au pays, qui lui ont permis de rendre les services auxquels j'ai déjà fait allusion. Mais je ne diminuerai pas son œuvre en disant que c'est miracle que ses défauts, ceux du soldat fanfaron: la jactance, la frivolité, l'absence de finesse, la crédulité aveugle au service de la passion, surtout la passion en même temps que la soif de l'autorité, ne l'aient pas fait échouer.

Ces faiblesses de l'esprit, les faiblesses du « miles gloriosus » devaient disposer M. Barrère à avaler les légendes qui couraient sur un homme dont il savait les idées fort éloignées des siennes ; j'entends de celles qu'il avait acquises au cours de ses pérégrinations politiques. Il était d'autant moins en mesure de se défendre que sa mentalité, telle que je l'ai aperçue et décrite, l'inclinait à accepter docilement les suggestions de son entourage. Pour dire toute ma pensée, je suis porté à croire qu'il n'a pas provoqué d'enquête sur mon compte (i), qu'il n'a pas recherché le plat de bas

(i) Il ne dédaignait cependant pas de mettre la main à la pâte. Une lettre qui est aux actes et dont je donne la reproduction en porte témoignage.

MINISTÈRE DES Pafis, le 26 novembre /pry.

AFFAIRES BTRANf-KRKS

— Le Ministre des Affaires Etran-

DiRECTiON DHs gères à M. le S. S. d'État de

AFFAIRES ADMINISTRATIVES Vu Justtce militaire (Cabinet du

S. "S. d'Etat N° 2115. Cabinet.)

« Dès réception de votre lettre du 21 de ce mois, « j'avais fait connaître à M. Barrère que sa proposition

potins qu'on lui a servi. Il l'a simplement dégusté sans se préoccuper de l'origine des mets et de la nature des ingrédients.

J'ai prononcé à plusieurs reprises le mot d'entourage. C'est, en effet, de l'entourage de l'ambassadeur que tout est venu. Ceux qui le composent ont à leur tête M. Charles Roux (i), premier secrétaire, dont il me suffira de dire que, s'il est bien doué, s'il ne manque ni de caractère, ni d'intelligence, ni surtout d'astuce, il est en même temps perfide et passionné, passionné sans doute contre l'ancien président du Conseil de 191 1 vis-

ce d'utiliser le concours de M. Darru, commissaire aux « délégations judiciaires, était acceptée par vous.

« Ma réponse, si prompte qu'elle ait été, arriva à « Rome le lendemain du départ de M. Darru, lequel a, « du reste, manifesté l'intention de revenir le 12 dé- « cembre après être allé à Modane, sûrement en Suisse, « peut-être à Paris.

« Notre ambassadeur exprime le désir de savoir s'il <c pourrait remettre le questionnaire de M. Bouchardon « au secrétaire qu'en prévision de son retour 'M. Darru « a laissé à Rome. Je vous serais très obligé de me « mettre à mêmie de lui faire parvenir votre décision.

(( Pour le Ministre et par autorisation:

(( Le Ministre plénipotentiaire , directeur, « Maurice Herbette. »

Est-ce le rôle d'un ambassadeur de diriger des opérations de police, même contre un ancien Président du Conseil, dans le pays où il représente la France, dans le pays à l'administration et à la justice duquel il doit faire confiance plus que tout autre?

(i) M. Charles Roux a été fait chevalier de la Lég^ion d'Honneur en i^t^-

à-vis duquel il représente La Carrière outragée — admirable bronze pouf les cheminées du Quai d'Orsay — , passionné probablement aussi contre l'auteur de l'impôt sur le revenu qui menace la féodalité financière où M. Charles Roux père, médiocre savonnier de Marseille, est parvenu à se hausser et à faire quelque figure. Un bout de dialogue cueilli par M. de Jouvenel dépeint l'état d'esprit de l'ambassade. Le rédacteur en chef du Matin est de passage à Rome, en mission, au moment des incidents. On lui conte au Palais Farnèse les prétendues histoires. « M. Caillaux a-t-il été averti? demande-t-il. — Non pas. — Alors je vais l'avertir. — Gardez- vous-en bien. Vous seriez suspect. » Que valent, en présence de cette simple phrase qui n'est pas imaginée — nul ne le prétendra, — les raisons que donne M. Charles Roux pour expliquer le silence de l'ambassade? La vérité est qu'on ne m'a pas prévenu parce que j'étais à l'avance frappé de suspicion et aussi parce que, m'ayant enveloppé dans un filet bien tissé, on avait peur que, avisé, je n'en rompisse les mailles.

Pour mieux réussir l'entreprise on est arrivé à... entourer M. Noblemaire, attaché militaire adjoint à l'ambassade. Le commandant Noblemaire a dit, dans ses dépositions à l'instruction et à la barre, qu'il était ou qu'il avait été mon ami. Je l'ai connu quand nous étions enfants. Nos familles étaient en relations sans grande intimité, et les rapports de mon père, président du Conseil d'administration du P.-L.-M., et du sien, directeiir de la même Compagnie, furent parfois

frais... Je n'ai pas mémoire de l'avoir aperçu depuis l'âge d'homme. Il me souvient simplement d'avoir entendu quelque jour, au lendemain dçs élections de 1906, Jaurès prononcer son nom à la tribune. Dans un article de revue, M. Noblemaire, qui avait pris très nettement et très courageusement position dans le parti catholique, avait commenté les résultats, désastreux pour lui et ses amis, de la récente consultation électorale. Il s'en consolait en disant que, du moins, il leur restait « leà grandes forces sociales ». Et, à son tour, Jaurès commentait cette vue de l'esprit fort intéressante, à laquelle les hommes politiques de gauche — moi tout le premier — n'attachèrent pas suffisamment d'importance. Intelligence très vive donc, remarquable même, mais, comme il arrive souvent aux hommes pourvus de ces dons, beaucoup d'emballement, d'irréflexion, de légèreté. M. Noblemaire est, aux élections de 19 19, entré au Palais-Bourbon où il cherchait depuis longtemps à accéder. Je lui souhaite bonne chance. Je note seulement que, si ses premières interventions .à la tribune, fort brillantes au reste, portent trace de ses éminentes qualités, peut-être aussi révèlent-elles les quelques défauts que j'ai signalés et qu'il n'est pas malaisé d'apercevoir à travers ses rapports, à travers ses dépositions, à travers une longue lettre, versée aux actes, de son chef, le colonel Frafiçois.

Le colonel François, attaché militaire à Rome, déclare, dans un mémoire adressé au capitaine Bouchardon, qu'il ne voulut pas s'occuper de <( l'affaire Caillaux » qui lui apparaissait comme

une affaire exclusivement politique, ne rentrant pas dès lors dans les attributions de l'attaché militaire, dont il dit encore qu'il n'avait pas confiance dans les personnes qui renseignaient l'ambassade à ce sujet. Opinions et avis bien sages que dédaigna M. Noblemaire dont le colonel François observe l'impétuosité. Il aurait dû cependant penser, comme son chef, qu'il n'appartenait pas à un attaché militaire de s'immiscer dans des questions politiques. Il aurait dû éviter, en officier averti, de se faire... manœuvrer. Mais on l'avait singulièrement moiaté avant même mon arrivée à Rome, s'il faut en croire M. Moretti, un journaliste italien, aujourd'hui directeur <ÏIl Giornale, sur lequel on a bassement et vainement cherché à baver, mais dont nul n'a osé dire qu'il ne fût un parfait galant homme. M. Moretti raconte comment, le lendemain même de mon arrivée, il alla prendre langue à l'ambassade où il fréquentait et à laquelle il est établi qu'il rendait de nombreux services. Il fut reçu par le commandant Noblemaire auquel il demanda s'il était vrai que je fusse à Rome. « Parfaitement, lui aurait répondu « l'attaché militaire adjoint, M. Caillaux est à « Rome. Il vient pour faire du défaitisme. Le a gouvernement français le sait. Il est fort « ennuyé de ce voyage qu'il n'a pu empêcher. Il « faut que vous, journalistes, mettiez le public (( italien en garde contre les manœuvres de « M. Caillaux. » Témoignage redoutable puisqu'il établit le parti pris. M. Noblemaire l'a sans doute vivement contredit; mais M. Moretti l'a fermement maintenu et je me suis laissé dire

ni

qu'après cette confrontation mouvementée devant la Haute-Cour, M. Noblemaire aurait laissé échapper dans les couloirs en présence de séna* teurs — dont on a cité les noms — un demi aveu.

Une conclusion se dégage en tout cas de cet incident, une conclusion qui ne peut être discutée! Si M. Moretti a travesti ses paroles, comme l'affirme M. Noblemaire, comment celui-ci n'at-il pas aperçu, n'aperçoit-il pas à quel point sont suspects les récits qu'on rapporte de propos entendus? Si la mémoire de M. Moretti, dont il ne peut être question d'incriminer la bonne foi, est fidèle, est-ce qu'il n'apparaît pas, la bonne foi de M. Noblemaire étant égale, qu'il peut arriver à chacun de prononcer des paroles qui dépassent la pensée et qu'on oublie par la suite? Contentonsnous pour le moment de fixer ces points et revenons-en aux travaux qu'entreprend M. Noblemaire.

Ceux-ci consistent à recueillir les dénonciations, à les enregistrer dans de volumineux rapports oii est établie tout au long la réalité de mes visites au Vatican, de mes contacts avec les giolittiens, avec les socialistes officiels, avec M. Nitti... que sais-je encore?... Et, constatant toutes ces choses si sérieuses, M. Noblemaire n'a pas, lui non plus, le souci de les contrôler, de s'informer auprès de l'homme politique dont il dit cependant qu'il fut l'ami; il n'a pas même le souci de l'informer. Etrange mentalité, comme on en fera la remarque devant la Cour de justice! Mentalité que j'arriverai peut-être à expliduér!

Tant que M. Noblemaire écrit pour le ministère de la guerre seul, tant que M. Barrère signe des notes qui ne sortent pas des cartons du Quai d'Orsay, cela va tout à fait bien. Mais, quand ces intéressants documents sont soumis à l'épreuve de la contradiction, il arrive un accident que j'ai l'occasion de constater périodiquement au cours de ce livre et pour lequel je m'applique, sans trop y réussir, à varier les formules. Patatras! Le Vatican? La Curie romaine s'indigne. Jamais elle ne m'a vu. Qui donc a été témoin de mes célèbres visites? un M. Beck, agent suisse, auquel j'aurais fait part de mes conversations avec les prélats. On retrouve M. Beck. « Pure invention, » déclare-t-il. Mais, M. Charles Roux qui, pour une fois, entre en scène a recueilli des révélations décisives d'un certain M. Leprestre, catholique américain, hautement considéré, affirme-t-il, qui a su, par un prélat irlandais, que j'avais eu des entretiens secrets avec des monsignori. Hélas ! M. Leprestre n'est qu'un vulgaire im.posteur, au passé singulièrement chargé. Son nom même est un faux. Il s'appelle Vartan Papazian, il est un aventurier d'Asie-Mineure. L'ambassade des Etats-Unis, à laquelle il aurait apporté ces confidences, déclare qu'il est le plus grand menteur qui ait jamais existé ; le Vatican tient le même langage. M. Charles Roux cherche bien à réchauffer ce témoignage. Personne, pas même l'accusation, pas même M. Pérès, ne s'abaisse au point de la prendre au sérieux:. — Les députés socialistes ? On les interroge. Aucun ne m'a vu. — Les neu-

tralistes, les giolittiens m'ignorent. — On ne va pas jusqu'à questionner M. Nitti... C'est la faillite complète.

J'ai le droit de dire que la célèbre note, signée de l'ambassadeur, est un tissu de mensonges.

On ne pense cependant pas à reconnaître Terreur; on se raccroche à de prétendues conversations que j'aurais eues avec des personnages falots et qui finissent par se réduire à un entretien de quelques minutes, au dos d'un piano (sic), avec un M. Palermi dont on ne pourra faire état à raison de l'homme, à raison aussi d'une certaine lettre qu'il a écrite» On se raccroche surtout à l'entretien que j'ai eu avec M. Martini, dont on a d'abord considéré qu'il était à mon avantage, sur lequel on se rabattra quand on sera à bout de souffle.

Avant de nettoyer ces dernières calomnies, il me faut répondre à une double question qui vient nécessairement à l'esprit: comment tant de bruit a-t-il été fait autour de visites inexistantes, de propos imaginaires? Comment l'ambassade a-telle si puérilement accepté ces fables?

Il n'est pas douteux que ma présence à Rome a déchaîné un vacarme dont, à l'époque, je n'ai pas même soupçonné l'existence, mais que l'examen des dossiers m'a appris. Facile à comprendre, ont affirmé des témoins, pour qui connaît la Ville Eternelle, laquelle n'est au fond qu'une petite ville encore pénétrée des traditions papales, où la présence d'innombrables diplomates, accrédités les uns auprès du Quirinal, les autres auprès du Vatican, entretient l'esprit d*in-

trigue qui s'alimente dans les parages de la Curie romaine. Ville ramassée d'ailleurs autour d'un café, le café Aragno, qui, avec un couloir de la Qiambre des députés (le « Corridoio verde ») et une Salle de la presse, constitue le centre des commérages. Un racontar lancé au café Aragno, répété dans le « Corridoio verde », redit dans la Salle de la presse, fait le tour de Rome, et il se rencontre dix, vingt personnes pour attester la réalité de la fable. Ma présence en Italie, étant donné mon nom d'emprunt, étant donné la plasticité du milieu, devait déterminer une effervescence de ragots qui ne pouvaient pas ne pas aboutir à l'ambassade de France et ensuite aux autres ambassades, véhiculés par les mêmes informateurs du moment où, en les répétant, ceux-ci avaient la certitude de plaire. Car tout est là.

M. Nobleinaire a dit que plus de vingt, plus de trente personnes lui avaient rapporté ces bruits. Je le crois sans peine. Il a encore constaté que les récits lui étaient parvenus avec une soudaineté, une simultanéité frappantes dont il a aperçu et déclaré très loyalement que la défense pouvait tirer argument. De cette soudaineté, de cette simultanéité, on doit, en effet, déduire qu'il y a eu concert ou plutôt — car c'est la vérité — qu'une série de personnes ont répété à la même date, en les déformant, des récits imaginés par un ou deux individus. Et, de fait, quand on en vient au faire et au prendre, quand on recherche les témoignages, tout s'évanouit. Chacun de déclarer ou bien: « Je n'ai pas dit cela », ou bien: « Je

l'ai dit, mais je ne sais de qui je le tenais », ou encore: « Je le tenais de telle autre personne. » Et cette personne, interrogée à son tour, nie ou se dérobe, si bien que l'ambassade a dû convenir qu'on n'avait pas vu au Palais Famèse une seule personne qui m'eût rencontré au Vatican ou dans les autres endroits prohibés, une seule personne qui m'eût parlé, et que tout se bornait à des <( on dit » rapportés par M. un tel, qui répétait ce que lui avait dit M. un tel, informé par M. un tel. Et c'ftst sur de semblables balivernes qu'on bâtit des actes d'accusation!

M. Noblemaire déclare, il est vrai, qu'il a eu un informateur tout à fait honorable, un avocat, M. Lo Savio, qui lui aurait répété les confidences de M. Brunicardi, lequel m'a effectivement approché. Mais, d'une part, il n'est qu'un petit nombre des faits que relate M. Noblemaire qui lui aient été redits par M. Lo Savio, d'autre part celui-ci était informé par Brunicardi qui, mis au pied du mur, après avoir essayé de mettre à ma charge une conversation en tête à tête entre lui et moi, une seule, insignifiante d'ailleurs, a finalement déclaré de la façon la plus catégorique devant le tribunal militaire de Rome que, à sa connaissance, « je n'avais rien fait en Italie qui fût contraire aux intérêts de l'Entente ».

Comment s'expliquent donc les récits de M. Lo Savio? Une lettre adressée par l'avocat au commandant Noblemaire et qui fut saisie par la censure — encore un papier intercepté! — donne sans doute la clé de l'énigme. M. Lo Savio écrit, en 1918, à l'ancien attaché militaire adjoint son

étonnement d'avoir su, par M. Charles Roux, qu'il serait cité comme témoin dans l'affaire Caillaux. Il raconte comment il s'est enquis, comment le secrétaire d'ambassade lui a fait communiquer les rapports Noblemaire où il était mis en cause : « A ma surprise, j'ai constaté, écrit I\I. Lo a Savio, que les paroles, les faits, les jugements i( et les impressions échangés amicalement entre (( vous et moi, en cette circonstance, sont expo- « ses et rapportés, dans vos comptes rendus, de « façon à modifier substantiellement la portée « naturelle des discours tenus. » M. Noblemaire a, il est vrai, vivement protesté à l'instruction contre les termes de cette lettre, fort grave pour lui, qui ne tendait à rien moins qu'à l'accuser d'avoir machiné des... récits. Il a affirmé qu'il avait enregistré textuellement ce que M. Lo Savio lui avait dit. Sa loyauté l'a cependant conduit à reconnaître qu'il avait rédigé en dehors de la présence de son interlocuteur et qu'il ne lui avait jamais soumis les textes auxquels il avait abouti. N'est-il donc pas aisé de deviner ce qui s'est passé? Brunicardi, hâbleur de sa nature, désireux de se faire valoir, aura inventé ou supposé, quitte à se rétracter ensuite comme il l'a fait devant le tribunal militaire. Lo Savio aura amplifié. M. Noblemaire aura eu l'oreille très paresseuse ou trop attentive et ainsi se sera bâti un château de cartes qui aura pour base des conversations entre moi et Brunicardi dont ce dernier reconnaîtra l'inexistence. Et il n'est pas d'autres personnes que Lo Savio et que le bas imposteur Leprestre dont ces messieurs de l'am-

bassade puissent invoquer la parole. Tous les autres prétendus témoignages se perdent en fumée.

JMais comment se fait-il donc — j'en arrive à la seconde question qui se pose forcément — que l'ambassade ait fait preuve d'un pareil défaut de sens critique, qu'elle ait accepté avec une naïveté aussi stupéfiante les histoires que des habitués du café Aragno, des farceurs ou des fumistes, un truchement de M. Brunicardi que M. Barrère, de l'aveu de M. Noblemaire, déclarait, à tort ou à raison, très suspect, un chevalier d'industrie comme le sieur Leprestre, apportaient au Palais Farnèse? Sans revenir sur les dépositions Moretti et de Jouvenel, n'est-il pas évident que M. Noblemaire et M. Charles Roux avaient, eux aussi, subi l'emprise des campagnes de calomnies menées contre moi? Est-ce d'ailleurs bien surprenant? A l'ambassade, on n'est informé des événements de France que par la presse de droite, qu'on y lit de préférence à toute autre, aussi par les journaux italiens qui, dans la période de neutralité, se sont escrimés à mes dépens. On a, par suite, sur mon compte, l'opinion qu'expriment dans leurs dépositions que j'ai citées le directeur du Secolo ou le rédacteur du Popolo d'Italîa. Avant mon arrivée à Rome on est prévenu contre moi; dès que je suis en Italie on est à l'affût de mes moindres gestes, de mes moindres paroles; on attend, on espère les ragots des nationalistes italiens, les bavardages des consommateurs du café Aragno; on les recueille avidement, on en fait profiter directement ou indirec-

tanent les ambassades des autres pays de l'Entente afin que les gouvernements des pays alliés en soient avertis, on en instruit le correspondant du Times pour que le grand journal anglais informe le monde (i).

Parti pris et passion politique. — Poussés bien loin cependant! Gemment peut-on former contre un homme un dossier aussi grave sans être sûr, non pas une fois, mais dix fois, de tout ce qu'on rapporte? Comment peut-on, par exemple, soutenir qu'il a été en contact avec le Vatican sans qu'on ait même pris la peine, suivant la très juste observation du colonel François dans son mémoire, de consulter sur ce sujet l'ambassadeur « in partibus » que le gouvernement français entretient auprès du Saint-Siège? Même observation pour les prétendues relations avec les socia-

(i) En ce qui concerne les rapports des ambassadeurs étrangers, voici ce qu'écrit dans son mémoire le colonel François, attaché militaire : « Ces diplomates n'avaient « pas, à ma connaissance, de renseignements particuliers (( sur l'affaire. Ils répétaient ceux de l'ambassadeur de <K France, les prenaient à leur compte et informaient a probablement leurs gouvernements... »

Le correspondant du Times, M. Mac dure, aurait prévenu M. Gonse, chef de bureait de la presse à l'ambassade de France, du caractère fâcheux de certains propos de moi. C'est M. Gonse qui l'affirme. On interroge M. Mac Clure, qui déclare: « Je me suis peu « occupé de la présence de M. Caillaux en Italie, parce « qu'à cette époque j'étais malade, et je me rappelle que « c'est M, Gonse qui vint me trouver pour me prévenir « que M. Caillaux était à Rome, qu'il était venu pour « accomplir son programme contraire à la guerre et « au^ buts de l'Entente, »

listes officiels ou avec les amis de Giolitti. Comment, en deux mots, peut-on engager aussi légèrement une aussi gigantesque affaire?

La réponse est simple: jamais on n'a cru à l'ambassade que le dossier d'Italie aurait des conséquences judiciaires. M. Noblemaire l'a dit formellement. Il a reconnu, il a même déclaré spontanément qu'au cours de conversations avec M. Pichon, en 1917, il avait indiqué au futur ministre des Affaires étrangères du cabinet Clemenceau qu'il ne lui paraissait pas que mes attitudes ou mes conversations à Rome pussent déterminer aucune procédure. Qua«nd M. Pichon fut revenu au pouvoir, il lui a écrit pour lui rappeler ces entretiens et son opinion. Et ainsi tout s'éclaire. Le dossier a été construit dans le but d'informer les puissants du jour, surtout dans le but de fournir aux hommes qui occuperaient le pouvoir des pièces qui leur permettraient d'écarter du gouvernement, de la direction des finances publiques par exemple, un adversaire et quel adversaire: l'homme d'Agadir, l'homme de l'impôt sur le revenu. Ce sont, hélas! procédés, exceptionnels autrefois en politique, mais qu'on a cultivés depuis quelque dix ans !

Histoire Palermi! Agenda Martini! voilà tout ce qui subsiste en dehors des fréquentations avec des gens accusés de trahison — combien de temps après! — dans quelles conditions! — et dont il me suffira, pour le moment, de répéter que la justice de leur pays a proclamé l'innocence.

Je pourrais ne pas parler des racontars de M. Palermi dont il fut fort peu question à l'instruction pas du tout à la Haute-Cour.

L'accusation n'a pas, en effet, osé citer comme témoin un homme qui pendant longtemps avait été rédacteur en chef d'un journal subventionné par l'Autriche, dont les dépositions étaient anéanties par ses contradictions et par une lettre signée de lui. Je passerais donc sous silence ce misérable incident, si le récit que je vais en faire ne me permettait de saisir sur le vif, dans une espèce topique, les méthodes, les procédés de la calomnie.

A un dîner auquel m'invite Cavallini durant la semaine que je passe à Rome, exactement le vendredi 15 décembre 1916, figure parmi les convives le commandeur Palermi, rédacteur en chef du Popolo Romano. Après le repas, au cours des conversations qui s'engagent et qui roulent naturellement sur la politique, je développe une thèse qui m'était chère : celle de la nécessité d'une union économique entre les peuples latins pour qu'au lendemain de la guerre ils puissent faire face aux groupements douaniers qui, à l'époque, tendaient à se former dans le monde: Mittel- Europa d'une part, fédération de l'Angleterre et de ses colonies de l'autre. J'insiste particulièrement sur la nécessité d'une liaison étroite entre la France et l'Italie, que je tiens pour des pays se complétant: l'un ayant des capitaux, l'autre des hommes en abondance. Interrogé en '1918, M. Palermi me prête des propos abracadabrants. Il déclare oue notre conversation s'est divisée th

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deux parties: L'une aurait été tenue en présence de MM. Cavallini et Brunicardi. J'aurais dit que la France et l'Italie perdaient leur sang pour le seul bénéfice de l'Angleterre, mais que, sous peu, l'Allemagne proposerait officiellement la paix, qu'il faudrait l'accepter.

Un malheur, un tout petit malheur! C'est le 15 décembre que j'aurais proféré ces graves paroles et prédit la venue de la note allemande. Or, elle avait paru deux jours auparavant dans tous les journaux du monde. Est-il nécessaire d'ajouter à cette constatation? Faut-il dire que Cavallini et Brunicardi ont démenti les propos qui m'étaient prêtés et que, finalement, M. Palenni a été contraint d^, déclarer qu'il avait commis... une erreur? Affaire liquidée, n'est-ce pas!

Reste la seconde partie de la conversation. Adossé à un piano, j'aurais insisté, dans un tête-àtête avec Palermi, sur la nécessité d'une union étroite entre la France et l'Italie en vue d'une alliance avec l'Allemagne contre l'Angleterre et la Russie. « Cela n'a duré que quelques minutes, ajoute Palermi, et je n'ai pas attaché une importance extraordinaire à ces propos. » Arme empoisonnée cependant dont on aurait pu se servir contre moi, quelque peu de confiance qu'inspirât le personnage, si à la suite de la campagne de presse qui fut engagée en janvier 1917, les diverses personnes que j'avais rencontrées au dîner en question, y compris M. Palermi, n'avaient écrit à M. Loustalot, qui était à l'origine de mes relations dans ce milieu, des lettres pour protester, dans leur intérêt comme dans le mien, contre des conversations

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imaginaires, pour attester la simple vérité. Donc, quand on me met sous les yeux les déclarations de Palermi à l'instruction il me suffit de répondre : « Mais, il a écrit le contraire. — Jamais ! dit Palermi, déposant sous la foi du serment; ce n'est pas vrai; je n'ai écrit de lettre d'aucune sorte au sujet du voyage de M. Caillaux à Rome. » Le malheureux croit que le papier n'a pas été conservé... Je l'ai en ma possession. En voici la reproduction :

« Rome, 24 janvier 1917.

« Monsieur,

« J'ai été vivement étonné des commentaires (( qui ont accompagné la présence de M. Cail- « laux à Rome, dont je m'honore d'être ami per- « sonnel depuis longtemps, car depuis longtemps (( M. Caillaux a toujours fait tout le possible (( pour les plus intfmes et cordiales rapports (( entre l'Italie et la France.

« J'ai rencontré une seule fois M. Caillaux à (( Rome au mois de décembre dernier et il m'a « parlé de son désir de voir se resserrer les liens « unissant nos deux pays pour résister ensemble, (( même après la guerre et la paix victorieuse, au u germanisme. Il m'a développé un noble rêve — « que je souhaite être la réalité de demain — a pour l'union des peuples latins avec l'adhésion « de l'Espagne.

« J'ai toujours combattu la pénétration alle- (( mande, économique et conséquemment poli- « tiqne, en Italie et, à cause de ces idées et de

« moa action, j'ai eu l'honneur de voir M. Cail- « laux.

(( Je proteste indigné contre toute autre inter- (( prétation de ma rencontre avec M, Caillaux et « de l'attitude que cet homme d'Etat a eu (sic) en « Italie. — Bien à vous.

(( Raoul Palermi, »

Rien de plus précis et qui concorde plus exactement avec mes affirmations ! Page à tourner s'il n'y avait l'ingénieur Lanino et son Comité. Lanino ! un sous-Daudet qui préside le « Comité de Défense du Front Intérieur » forme italienne de la guerre d'appui. Pour justifier l'existence d'un comité largement subventionné — on n'a jamais su par qui ni comment — pour maintenir un organisme qui constitue un précieux refuge pour les embusqués de bonne famille, Lanino et ses acolytes pourchassent le pacifisme ou simplement les idées raisonnables, qu'iîs qualifient de trahison; ils accueillent, ils sollicitent les dénonciations, retenant même les lettres anonymes — ils l'ont avoué. Palermi entre en rapports avec Lanino par l'intermédiaire d'un certain comte Bizzoni-Sciarra, lequel aurait eu, dit-on, quelques démêlés fâcheux avec la justice. Il leur apprend que j'ai annoncé les propositions de paix allemandes, que j'ai prêché la rupture des alliances, que j'ai dit, quelque temps après le dîner du 15 décembre, que (( le chancelier allait se presser », que j'ai voulu corrompre à prix d'or la franc-maçonnerie italienne, que j'ai rencontré à Naples le marquis di Bugnaiio, député, auquel on attribue des idées

pacifistes..., que sais-je ericofe?... Amas d'inepties sur lesquelles se précipitent Lanino et les membres du Comité, auxquelles ils ajoutent mes prétendues visites au Vatican, aux socialistes officiels. Le café Aragno retentit de ces révélations et des théories d'informateurs s'acheminent vers les ministères et vers les ambassades, surtout vers le Palais Farnèse où les écritoires sont toutes prêtes.

L'incident Martini maintenant! Situons les faits. Au dîner que m'offre Cavallini le 15 décembre, je vois pour la première fois M. Brunicardi, ancien député de Florence, qui me fait part du très vif désir qu'aurait M. Martini, dont il est l'ami personnel, de s'entretenir avec moi. J'hésite ; je suis venu en Italie pour me reposer, non pour me donner les apparences de faire de la politique. On insiste; on me fait remarquer, ce que je sais déjà, que M. Martini est un écrivain connu encore plus qu'un homme politique; on ajoute que je ne peux vraiment pas refuser de causer avec lui. Ma résistance mollit ; j 'accepte.

Le surlendemain, 17 décembre, je rencontre M. Martini chez M. Brunicardi. J'avais quelque peu réfléchi à l'avance sur ce que je dirais à l'ancien ministre des Colonies du cabinet Salandra. J'avais pensé que le seul sujet de conversation qui convînt était de représenter l'utilité d'une union encore plus étroite entre la France et l'Italie, non seulement dans l'ordre politique, mais surtout dans Tordre économique et financier.

MBB PRISONS. ~ 17

J'étais d'autant plus enclin à m'attacher à ces questions que j'étais averti des difficultés financières auxquelles se heurtaient la France et l'Entente et qui ont persisté en s'aggravant jusqu'à l'entrée en guerre de l'Amérique. J'étais, d'autre part, profondément imbu de cette idée, à laquelle les événements n'ont pas, que je sache, infligé un démenti, à savoir que les problèmes les plus redoutables surgiraient au lendemain de la paix et qu'il fallait en envisager la solution à l'avance. Partisan de la liberté des échanges, par suite de l'élargissement des marchés, je pensais qu'aucune forte politique de reconstitution n'était possible si elle ne reposait sur les efforts combinés de plusieurs peuples, que la France et l'Italie étaient nations complémentaires, qu'une union économique et financière devait souder les deux pays Tun à l'autre. Je pensais encore que cette union latine qui, semblable à l'union monétaire, devrait englober la Belgique, pourrait être étendue avec avantage à l'Espagne et, sans prévoir quel degré d'acuité revêtirait le problème des changes, j'étais trop financier pour ne pas entendre qu'il se poserait et assez prévoyant pour considérer la nécessité de conversations et d'accords préalables sur ce sujet entre toutes les nations que solidariseraient leur situation géographique, leur condition économique. Enfin, j'étais, comme je l'ai déjà dit, rendu perplexe par les projets de fédérations douanières qui avaient cours à l'époque. S'il y était donné suite, l'union établie entre les peuples latins permettrait à ceux-<i d'échapper à tout vasselage. Même si les événements prenaient un autre tour,

il était essentiel que, lors des discussions d'intérêt qui ne manqueraient de se produire à la Conférence de la paix, la France et Tltalie formassent un bloc économique qui pût tenir tête, obtenir des alliés comme des ennemis un traitement douanier favorable, surtout les indispensables fournitures de matières premières et de charbon.

J'exposai la plupart de ces points de vue, non tous, à M. Martini. Je dus me borner, pour deux raisons: la première, c'est que l'homme politique italien me parut médiocrement informé des questions économiques qui ne semljlaient pas l'intéresser; la seconde, c'est que, tandis que je voulais parler finances, change, économie politique, il ne se préoccupait, lui, que de politique pure et cherchait tout le temps à m'attirer sur ce terrain. Nous jouâmes donc au jeu des propos interrompus, l'un des deux interlocuteurs s'obstinant sur le terrain « affaires », tandis que l'autre lui r<?pondait : « Tout cela est très bien, mais parlons politique. » Obligé par le mouvement même de la conversation de donner quelques aperçus sur la situation générale je fus conduit à dire, en réponse à une question de M. Martini, qu'il m'apparaissait que toute idée de paix était prématurée, qu'il fallait qu'un grand effort de guerre intensif et vigoureux fût fait au printemps de l'année 1917; je fis valoir qu'il était d'autant plus indispensable de se hâter que je n'étais rien moins que rassuré sur la situation de la Russie. M. Martini abonda dans mon sens. Suivant mon raisonnement, ne prévoyant naturellement pas le concours de l'Amérique qui nous est subitement advenu quelques

mois plus tard, j'observai qu'il était indispen* sable que la prochaine offensive donnât des résultats décisifs; sinon, nous serions conduits, par la force même des choses, par l'état économique, par l'imminente défection russe, à une paix qui pourrait ne pas être pleinement satisfaisante. Ai-je précisé que, le cas échéant, la France devrait se contenter d'un morceau de la Lorraine, comme l'affirme M. Martini? je n'en ai aucun souvenir, mais ce dont je suis certain, c'est que, si j'ai manifesté des appréhensions sur la qualité de la paix à laquelle nous pourrions être obligés, j'ai immédiatement indiqué que c'étaient là perspectives qu'il ne fallait pas envisager, idées auxquelles il ne fallait pas s'arrêter, que nous devions compléter la victoire déjà acquise et que nous y arriverions si nous rassemblions nos efforts. En passant je n'ai manqué de faire ressortir combien étaient importants les sacrifices en hommes de la France. Il me paraissait qu'il convenait, puisque l'occasion m'en était fournie, de tenir ce langage en un pays dont je savais sans doute l'admirable effort, mais dont je pensais, comme beaucoup, que l'action pouvait être intensifiée. M. Martini me sembla d'accord avec moi sur tous les points. Il me fournit seulement une indication qui me parut étrange : « Vous savez, me dit-il en substance, que l'Autriche serait disposée à nous faire des propositions avantageuses. » J'eus un mouvement réflexe; je me demandai ce que signifiait cette sorte d'invite; je manifestai l'ignorance en laquelle j'étais de ces travaux d'approche réels ou supposés ; M. Martini laissa tomber. Quelques questions

sur les hommes politiques posées de part et d'autre, quelques réflexions sur les chances de durée des ministères au pouvoir conclurent l'entretien, à la suite duquel mon interlocuteur se répandit auprès de M. Brunicardi, qui l'a affirmé non pas une fois mais dix fois, en appréciations fort élogieuses sur la haute tenue de mon langage et sur la valeur qu'il voulait bien m'attribuer.

Quand je suis informé quelque vingt jours après cette entrevue du bruit que suscite mon voyage en Italie, je songe à faire appel à M. Martini pour calmer le tumulte. Je n'en ai pas besoin. M. Brunicardi, comme M. Moretti avec lequel j'entre en relations à ce moment, m'apprennent que l'ancien ministre dit à tout venant: « Le meilleur patriote de France ou d'Italie ne pourrait tenir d'autre langage que M. Caillaux. » Parfait! De retour à Paris, je m'explique avec M. Briand, alors président du Conseil, sur les incidents d'Italie. Il m'indique que, de passage à Rome au commencement de janvier, il a reçu la visite de M. Martini, qui lui a rendu fort correctement compte de notre entretien. Le chef du gouvernement me paraît cependant appréhender que j'aie parlé légèrement de la Serbie et de la Roumanie, à M. Martini sans doute, et que j'aie poussé trop au noir le tableau que j'ai pu faire de la situation de la France. Quelques jours plus tard Mme Caillaux reçoit une lettre de Brunicardi l'avisant qu'il a vu Martini, lequel « a « rapporté à Briand l'entretien qu'il a eu avec le c( président dans les termes les plus sympathi-

« ques et les plus véridiques. Aucun mot qui <( puisse même de loin porter atteinte au patrio- « tisme du président. » Brunicardi ajoute que Martini désirerait savoir ce que M. Briand m'a dit de ce colloque; s'il y a la moindre erreur, il s'emploiera à la rectifier. Je réponds à Brunicardi que M. Briand a paru me reprocher d'avoir fait bon marché du sort de la Serbie et de la Roumanie, dont j'indique qu'il ne fut même pas question dans notre entretien. J'ajoute: « Le préce sident du Conseil m'a dit... que mon interlocu- (( teur avait retiré de ma conversation l'impres- « sion que la France serait prochainement à « bout de souffle, si elle ne l'était déjà. Je serais « fort marri si mon langage, où j'ai exactement (( exprimé la situation de mon pays et où j'ai dit (( en même temps qu'un grand effort de guerre, « immédiat et vigoureux, était indispensable, « avait pu déterminer cette impression chez K M. Martini. Il ne correspondrait pas, en tout «.( cas, à l'état de ma mentalité. Je ne demande « pas à votre éminent homme d'Etat, avec qui « j'ai eu tant de plaisir à causer, de me répondre « sur ce sujet, s'il ne le juge à propos. Je n'ai pas u besoin de dire que je ne suis pas en quête de « certificats de patriotisme. Je tiens simplement « à l'informer... » Ainsi, je résume en un bref raccourci la partie politique de l'entretien. Le compte rendu que j'en fais est-il infidèle? Alors M. Martini doit remettre les choses au point. S'il ne veut me démentir, par courtoisie ou par réserve, il lui suffit de garder le silence. Il y est d'autant plus autorisé que je ne demande pas de

réponse. Mais, s'il précise par écrit qu'il est d'accord avec moi, les deux lettres formeront contrat, constitueront un procès-verbal contradictoire de la substance de la conversation. Or, le 9 mars, M. Martini écrit à Brunicardi la lettre suivante que ce dernier m'envoie sur-le-champ en ajoutant que l'ancien ministre reste à ma disposition pour toutes précisions supplémentaires que je jugerais utiles :

« Qier Brunicardi, M. Briand fait erreur. (( Dans ma conversation avec lui, je n'ai pu faire « allusion aux opinions de M. Caillaux en ce qui (( concerne la Roumanie et la Serbie, car, durant <( notre entretien chez toi, le nom de ces deux « pays n'a même pas été prononcé.

« Quant au deuxième point, tu sais que j'ai 'i dit et répété à tous ceux qui ont voulu l'en- « tendre que, en ce qui concerne la France, les « paroles de mon illustre interlocuteur furent « inspirées du plus haut patriotisme.

« Quoique je comprenne facilement que « M. Caillaux ne soit pas en quête de certificats, « je dois déclarer ce qui précède en hommage à « la vérité. »

Question réglée! Elle me paraît l'être d'autant plus, quand survient mon inculpation, que, le 10 décembre 1917, M. Martini, pour répondre à quelques insinuations de presse et sans que personne, ni directement ni indirectement, l'en ait sollicité, écrit au Giornale d'Italia une lettre où il marque bien le caractère véritable d'une conversation au cours de laquelle, dit-il, M. Caillaux « semblait chercher des adhésions, non des opi-

« nions. » « L'ancien président du Conseil, « ajoute-t-il, préconisait la nécessité d'une union (( étroite entre la France et l'Italie et sur ce terce rain nous tombâmes facilement d'accord. » M. Martini conclut: « Ceci est la vérité. Espèce rons qu'elle est dite une fois pour toutes. »

Tout à fait d'accord! Quelle n'est donc pas ma stupéfaction quand M. Bouchardon me communique une déposition de l'ancien ministre qui dément ce qu'il a écrit ! Je proteste avec une énergie que chacun comprendra. Je formule des hypothèses, peu obligeantes, je l'avoue, pour M. Martini, mais qui me paraissent seules de nature à expliquer le désaveu que l'homme politique italien s'inflige à lui-même. J'obtiens im résultat auquel je ne m'attendais pas mais dont je ne saurais trop me féliciter. M. Martini produit le journal de sa vie qu'il tient depuis le commencement de la guerre et où il a relaté notre entretien, une demi-heure, dit-il, après qu'il a eu lieu. Il commence par ne livrer qu'un fragment de son carnet; il sera successivement obligé d'en donner d'autres parties, jusqu'au jour où en Italie on aura connaissance, autant qu'il semble, de tout ou presque tout ce qui y est écrit.

Je ne puis pas dire que la version de notre entretien telle qu'elle a été rédigée par M. Martini soit complètement inexacte. A la vérité, elle ne se différencie du récit que j'ai donné que par des omissions, et par une certaine forme de rédaction dont, si je laissais courir ma plume, j'écrirais que, intentionnellement ou non, elle est étrangement venimeuse. Tandis que, de l'aveu même de l'an-

cien ministre, j'ai abondamnient parlé de la nécessité d'une union étroite entre la France et l'Italie, deux lignes seulement sur l'agenda font allusion à cette partie essentielle de la conversation. On n'y rencontre, d'autre part, que quelques phrases très brèves sur les questions économiques, alors que je me suis longuement étendu sur ce sujet. A vrai dire, l'auteur n'a rapporté que ce qui l'intéressait, mais, ce faisant, il a complètement altéré la physionomie de l'entretien qui, à première lecture, paraît avoir presqu'exclusivement consisté en un échange de vues politiques, ou plutôt en un exposé politique que j'aurais fait et 011 mon interlocuteur n'aurait eu nulle part pour ainsi dire. Peu vraisemblable, n'est-il pas vrai ? L'invraisemblance saute aux yeux quand le rédacteur du journal rapporte certaines opinions de moi sur les hommes politiques de mon pays, en oubliant soigneusement d'indiquer les renseignements fort suggestifs qu'il m'a prodigués sur MM. Giolitti, Sonnino, Orlando, Boselli. Qui donc n'observera qu'il faudrait m'attribuer une dose de naïveté peu commune pour imaginer que j'aie parlé seul des conflits de personnes, dès remplacements ministériels probables?

Ce talent d'omettre et de présenter insidieusement s'exerce encore dans l'exposé que fait M. Martini des aperçus sur la prochaine offensive et sur la paix possible. Un seul bout de phrase est placé dans ma bouche sur la nécessité d'une action militaire prompte, vigoureuse, alors que j'ai insisté, alors que je suis revenu à différentes reprises sur ce point, alors que l'évocation

d'un effort de guerre exceptionnel a encadré toutes les réflexions que j'ai faites sur la situation de la France, sur la paix à venir. Facile de fausser un récit par des procédés de cette sorte ! Facile également d'ajouter après coup — M. Martini a dû convenir du fait / — quelques mots à Une phrase que j'aurais prononcée sur l'Alsace-Lorraine, de me faire dire qu'au cas où nous n'obtiendrions pas les résultats militaires espérés, nous devrions nous contenter d'un morceau de Lorraine pour sauver l'honneur national, peutêtre même faire la paix sans cela. « Peut-être même sans cela » est écrit d'une autre encre et, par suite, à une autre date que le contexte. Je répète que M. Martini l'a reconnu, et qui donc admettra que si j'avais prononcé ces cinq mots de quelque importance l'ancien ministre les aurait momentanément oubliés ?

Des preuves plus péremptoires que tous les raisonnements du monde établiront le « camouflage » auquel l'ancien ministre s'est laissé aller. II a, de son propre aveu, rapporté notre entretien, aussitôt qu'il a eu lieu, à son ancien chef de gouvernement M. Salandra. Si j'ai eu cette sorte de désespérance, ce ton de pessimisme excessif qui est la seule chose qu'on puisse relever à ma charge dans le récit de M. Martini, il en aura rendu compte à son ancien président du Conseil qui le redira. Voici la déposition de M. Salandra : (( Dans l'ensemble, je puis dire que M. Martini « déduisait les tendances de M. Caillaux vers un « accord plus intime entre la France et l'Italie « dans l'hypothèse qui paraissait probable,

« d'après Caillaux, qu'après l'offensive projetée (( pour le printemps 191 7, qui devait être exécu- « tée avec la plus grande vigueur possible, mais (( pouvait ne pas produire de résultats favora- « blés et définitifs, l'épuisement des belligérants « les aurait tous contraints à une paix d'accords. (( Dans ce cas, la France et l'Italie devaient res- (( ter unies intimement pour ne pas être asser- (( vies ou par l'Allemagne ou par l'Angleterre. » Il n'est pas exact que j'aie considéré comme probable un égal épuisement des belligérants. Mais, cette réserve faite, le résumé de M. Salandra cadre presque complètement avec le récit que j'ai donné de la partie politique de l'entretien. Et qu'^ a-t-il à reprendre dans le langage que, sur la foi de M. Martini, me prête l'ancien président du Conseil d'Italie? Dira-t-on aujourd'hui que je n'avais pas quelque raison de prédire que l'Italie et la France gagneraient à être unies à la table de la paix?

L'ancien ministre des Colonies a vu d'autre part M. Briand. D'après mon ancien collègue, qui en dépose, il lui a dit que mon langage avait été parfaitement correct et que, s'il en avait été autrement, lui, Martini, aurait coupé court à l'entretien. Opposant la déposition de l'ancien chef du gouvernement français au récit fantaisiste du carnet, je demande comment il se fait que M. Martini n'ait pas indiqué à M. Briand la désinvolture avec laquelle, selon son journal, j'aurais parlé de l 'Alsace-Lorraine. « J'ai signalé « le fait à M. Briand, répond l'ancien ministre, « c'est même uniquement pour le lui révéler que

« j'ai cherché à le voir. Il ne peut l'avoir « oublié. » M. Briand n'en a pas conservé le souvenir, et cela se conçoit. M. Martini hasarde l'affirmation que je viens de reproduire quand la partie de son carnet rapportant sa conversation avec le président du Conseil des ministres de France est ignorée. Il pense qu'elle ne sera jamaif^ connue. Quand elle apparaît, force est de constater à quiconque sait lire que l'allégation de M. Martini est... contraire à la vérité. // déposait sotis la foi du serment.

Qu'est-il besoin d'ajouter? Me faut-il dire que le récit d'un entretien que l'ancien ministre a eu le 29 décembre 19 16 avec un M. Demaison, rédacteur au Journal des Débats, est également « camouflé » ? La preuve en résulte du rapprochement entre les dépositions en justice de M. Demaison, les déclarations publiques que celui-ci a faites à la presse et le célèbre carnet. Je ne retiendrai qu'un dernier fait entre bien d'autres. A la date du 9 mars 1917, M. Martini transcrit sur son journal la lettre dont j'ai donné le texte, où il reconnaît que mes paroles furent inspirées du plus haut patriotisme, il ajoute : « Et cela je pouvais l'écrire sans mentir. Lan- « gage patriotique, oui... mais en même temps « constatation d'un état de fait qui, selon ce qu'il « disait, après l'effort suprême du printemps, « empêcherait la France de continuer la « guerre. » Donc, écrivant pour lui seul, se parlant à lui-même, M. Martini affirme le patriotisme de mon langage, quel que soit le récit qu'il en ait fait. Il esquisse une réserve, dira-t-on ?

Il paraît me reprocher de considérer que la paix sera bientôt inéluctable. Or, sur son carnet, on lit, à la date du 26 décembre 1916, cette observation de l'ancien ministre : « Ce serait stu- « pide et inique tout ensemble et même grave « de périls inimaginables de faire la paix aujour- « d'iiui, mais ce serait s'illusionner de penser que (( la guerre peut durer encore longtemps. » L'état d'esprit de M. Martini, qui, pas plus que moi, ne prévoit le concours américain, est donc exactement celui qu'il me prête. Ne lui faut-il pas vraiment quelque audace pour paraître me reprocher ce que lui-même pense?

Mais, il serait cruel d'insister davantage. Il sefait cruel de rappeler certaines réflexions écrites sur le journal, le 2y septembre 1916, qui se terminent par ce vœu de M. Martini : « Oh ! a certes, que la guerre finisse vite ! » ; cruel de citer tel passage où le grand francophile parle, le 25 décembre 1916, de l'Allemagne « toujours favorable à l'Italie et à ses aspirations raisonnables », d'autant plus cruel que M. Martini a succombé, lors de la dernière consultation électorale, accablé par son passé, par la singulière et persistante duplicité de son attitude. N'a-t-on pas rappelé le scandale Rocca Talamo survenu il y a quelques années, où M. Martini fut accusé d'avoir, étant ministre, conseillé des opérations de bourse ? Il nia bien entendu, mais... il y avait une correspondance. N'a-t-on pas allégué qu'ancien gouverneur de l'Erythrée, il avait enrichi la géographie de cette formule: « L'Erythrée est « baignée par la Mer Rouge, elle a été desséchée

« par Ferdinando Martini » ? N'a-t-on pas surtout cité divers documents versés aux actes du procès Cavallini, notamment certaine dépêche, expédiée de Rome à Vienne la veille de l'entrée de l'Italie en guerre par Yaghen-Pacha, hommelige de l'ex-khédive, venu en Italie pour essayer de maintenir à force d'argent la neutralité italienne ? « Martini regrette, est-il dit dans ce téléii gramme, que nous soyons arrivés trop tard. Il « avait déjà passé contrat avec le gouvernement « français, mais il désire que nous conservions le « contact avec lui parce qu'il croit qu'il ne pourra « pas continuer avec le gouvernement français. » Ne s'est-on pas demandé si le carnet de M. Martini n'avait pas pour objet de couvrir le double jeu qu'il aurait mené, qui apparaît dans la dépêche Yaghen-Pacha dont tout le monde ne croit pas qu'elle est une pure calomnie, qui apparaît encore dans le mémoire Franc e-Italie-Khédive, rédigé par Cavallini pour l'ex-khédive? Un correspondant d'Italie qui se plaît aux réminiscences classiques ne m'a-t-il pas écrit que j'avais eu le malheur de me rendre, le i8 décembre 1916, non chez Brunicardi, comme je le croyais, mais dans le temple du Janus bifrons?

Mais, je le redis, pourquoi m'acharner? Ne me suis-je pas déjà bien longtemps étendu sur ces incidents d'Italie qui n'expriment qu'une pauvre machination ourdie par le nationalisme contre moi et contre d'autres. On voulait, en effet, le coup double. On cherchait M. Giolitti en même temps que M. Caillaux. Des promesses furent faites par le magistrat instructeur italien, M. de

Robertis, à certains inculpés s'ils voulaient. . . parler, c'est-à-dire dénoncer... Il y a des lettres... Un dossier bourré de témoignages fut rassemblé sur une prétendue entrevue que j'aurais eue à Bardonnèche avec l'homme d'Etat italien revenu aujourd'hui au gouvernement. On n'osa pas étaler ces fausses dépositions. On n'osa pas poursuivre, de l'autre côté des Alpes, une entreprise politique parallèle à celle qu'on conduisait en France. A Paris, on ne s'arrêta pas en route; on était engagé à fond; on voulut suivre l'intrigue, la faire aboutir, et c'est pour la démonter que je me suis complu à vider le sac, à l'étaler sur la table. C'est fait. J'ai le droit d'opposer le poin,t de départ des accusations portées contre moi et le point d'arrivée. Le point de départ: je n'aurais pas craint d'agir auprès du Vatican, auprès des socialistes officiels, auprès des neutralistes, en faveur d'une paix séparée, en faveur de la rupture de nos alliances en cours d'opérations militaires. Le point d'arrivée: plus de contacts avec le Vatican, plus de contacts avec les socialistes officiels, avec les giolittiens, avec M. Nitti; rien qu'une conversation privée, en tête à tête, avec un homme politique qui passe pour un fougueux interventiste ; rien qu'une conversation oti la rupture de nos alliances, pas plus que la paix séparée, ne fut jamais envisagée, par moi du moins; rien qu'une conversation dont on pourrait tout au plus relever, si l'on prenait à la lettre la version que M. Martini en a donnée dans son carnet, que j'y dépeins la situation de la France et de l'Entente avec un pinceau chargé de couleurs

trop sombres; rien qu'une conversation dont on ne peut même pas retenir cela, puisque les variations, les contradictions de l'ancien ministre, les... erreurs qu'il a commises enlèvent toute autorité à ses affirmations vacillantes, puisque lui-même, écrivant pour lui seul sur son agenda, reconnaît le patriotisme de mon langage!

Oui, mais mon patriotisme n'est pas de bon aloi; il ne porte pas la marque de fabrique officielle. Je n'ai pas, sur les problèmes de la guerre et de la paix, sur l'avenir de la France, de l'Europe et du monde, les mêmes conceptions que M. Clemenceau et que M. Léon Daudet C'est cela que me reproche M. Pérès, qui pourchasse ma pensée dans la conversation Martini à laquelle il s'attache exclusivement. C'est cela qu'on apporte devant la Haute-Cour et qui croule. L'arrêt de la Cour de justice écarte, en effet, du débat la conversation Martini et ne retient contre moi que l'imprudence de mes relations et de mes propos — lesquels? — avec M. Cavallini et ses amis. J'aurai l'occasion de montrer, plus loin, ce que vaut le reproche. Il me suffit, pour le moment, de le situer en face de la formidable accusation. Nascitur ridiculus mus, a écrit le poète latin en dépeignant la montagne qu'on avait élevée sur les bords du Tibre, qui devait receler dans ses flancs des hordes de guerriers et qui s'affaissa soudainement en ne laissant échapper qu'une souris trottant menu, que l'on s'évertua à capter et que l'on découvrit gitée, dit un vieil auteur, non loin du théâtre de Pompée, à l'endroit même où s'élève aujourd'hui le Palais Farnèse.

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