AVOCAT
M. Hector Laferté, L.L.L.
M. Hector Laferté est l'un de nos plus jeunes tribuns populaires. Il a le don de la parole et sa voix si sympathique touche toujours droit à l'âme.
Quoique tout jeune encore, c'est déjà l'un des avocats les plus brillants du barreau de Québec. Il fait partie du bureau d'avocats si bien connu, Choquette, Galipeault, St- Laurent et Laferté.
Le représentant de la Jeunesse Libérale a été à la hauteur de la mission qu'on lui avait confiée et il s'est acquitté de sa tâche avec beaucoup de succès. Son discours — une véritable pièce d'éloquence — a été presque continuellement couvert par les applaudissements chaleureux de la foule.
Monsieur le Gouverneur,
Mesdames et Messieurs,
La Province de Québec, toujours fidèle à sa devise ''JE ME SOUVIENS", a voulu honorer la mémoire de l'un de ses fils les plus illustres, et pour l'inauguration du superbe monument qu'elle vient de lui élever, elle ne pouvait, certes, choisir une meilleure date que le lendemain même de notre fête nationale. Mercier a été, par excellence, la personnification du vrai patriotisme. Aussi, ne suis-je nullement étonné de voir aujourd'hui au pied de la statue de bronze, destinée à immortaliser son nom, une foule aussi nombreuse et aussi compacte, composée des représentants de toutes les classes de la société, venus pour rendre hommage au grand patriote. Ce dont j'ai plutôt raison d'être surpris, c'est que l'on m'ait fait l'honneur de m 'inviter à vous adresser la parole dans une circonstance aussi remarquable. Heureusement que mon jeune âge et mon inexpérience vous porteront à être indulgents pour moi, le Benjamin des orateurs que vous êtes veiaus entendre. (Applaudissements).
Il est inutile, je crois, de refaire tout l'historique de la belle et fructueuse carrière du grand homme d'Etat que nous fêtons aujourd'hui. Ceux qui l'ont vu à l'oeuvre — et ils sont encore nombreux — savent que chez lui le sentiment national prédominait toujours et était à la base de tous ses actes.
Si j'ai bien compris la vie de Mercier, l'idée principale qui a constamment guidé sa conduite, a été de faire la conquête de l'âme populaire jusque dans les hameaux les plus modestes, de façonner et de pétrir cette âme suivant nos traditions ancestrales et nos croyances religieuses. Oui, Mercier a aimé le peuple d'un amour sincère et il lui a donné le meilleur de son coeur, de ses talents et de ses énergies. On a été jusqu'à dire qu'il avait à la fois les qualités et les défauts de ce bon peuple canadien-français, ce qui explique peut-être mieux que toute autre chose pourquoi celui-ci l'a tant aimé. (Applaudissements)
Ouvriers de la Province de Québec, c'est pour vous que Mercier a créé les écoles du soir, si utiles et si bienfaisantes. Il a voulu que vous eussiez votre part d'influence dans les affaires du pays, et pour atteindre ce but, il vous a invités, vous aussi, à vous nourrir de cette manne intellectuelle qu'est l'instruction. Aux modestes artisans et ouvriers qui n'avaient pas eu l'avantage de s'instruire, il a fourni le moyen d'aller, après chaque journée de labeur, alimenter leur esprit des connaissances requises pour pouvoir résoudre les grands problèmes de la vie pratique. Il avait compris que sous la blouse de l'ouvrier bat un coeur généreux et que l'intelligence de ce fils du peuple ne demande qu'à être cultivée pour être en état de comprendre quels sont les devoirs du véritable patriote dans un pays soumis à un système représentatif comme celui qui nous régit. (Applaudissements)
Vous savez également, mesdames et messieurs, que le faible comptait toujours en Mercier un ami dont la franchise et le dévouement ne connaissaient pas de bornes. Lors-
que ce pauvre Louis Riel fut accusé du crime énorme d'avoir résisté à Toppression et d'avoir trop aimé ses compatriotes. Mercier ne put rester insensible à la douleur des Métis et, sans hésiter, il se fit le défenseur de leur chef.
( Applaudissements )
Ceux d'entre nous qui vivaient avant la jeune génération à laquelle j 'appartiens, se rappellent cette époque tourmentée.Ils ont eu ceux-là, le bonheur d'entendre et d'applaudir la voix puissante et éloquente du tribun, quand il parcourait la Province de Québec et qu'au nom d'un million de canadiens en pleurs, il protestait avec tant de force et d'énergie contre l'affront que l'on venait d'infliger à toute une race pourtant loyale et fidèle à ses institutions et à ses lois. (Applaudissements)
Mercier n'eut pas en cette circonstance douloureuse le succès que son coeur de patriote eût désiré, lui qui, pour sauver Riel de l'échafaud, aurait même consenti à servir comme simple soldat sous les ordres d'un adversaire politique; et les supplications de tout un peuple en larmes ne purent empêcher le sombre gibet de se dresser à Régina. Mais une chose au moins, doit nous consoler: c'est que chaque fois que, sur ce sol du Canada, foulé et colonisé par nos ancêtres, les valeureux pionniers de l'ancienne France d'Amérique, chaque fois, dis-je, qu'une atteinte sera faite à nos sentiments intimes ou à nos libertés si péniblement gagnées, si vaillamment conquises, il se trouvera des hommes de coeur et d'honneur appartenant aux deux partis politiques, qui feront taire leurs rivalités et se dresseront spontanément devant l'oppresseur, pour lui démontrer que la vieille province de Québec n'est pas morte, qu'elle a son mot à dire dans tout ce qui regarde le Dominion et que ses citoyens de même que leurs coreligionnaires des autres provinces, unis par les liens d'une noble solidarité, réclament la reconnaissance de leur droit au soleil de la justice sur cette libre terre du continent américain. (Applaudissements).
Toute sa vie ]\Iercier a été l'un de ces hommes de coeur et d'honneur qui font l'orgueil d'une race; et s'il aimait le peuple, le peuple l'aimait et le lui faisait bien voir. Aussi, lorsqu 'après être passé par les épreuves trop souvent cruelles de la vie publique, la mort vint le frapper au milieu de sa carrière, la population de notre province comprit quelle perte énorme elle venait de subir, et elle fit à son illustre chef des funérailles dignes d'un roi. Et depuis cette époque, chaque automne, quand les arbres se sont dépouillés de leurs feuilles et que tout dans la nature invite au silence et au recueillement, des milliers de citoyens s'acheminent vers le cimetière de la Côte des Neiges pour déposer des fleurs et verser des larmes sur la tombe du Grand Disparu et y puiser des leçons de patriotisme. (Applaudissements)
C 'est que, comme a dit Victor Hugo :
''Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie, ''Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. "Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau. "Toute gloire, près d'eux, passe et tombe, éphémère;
"Et comme ferait une mère "La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau.
(Applaudissements)
Il n'est donc pas surprenant, mesdames et messieurs, que la province de Québec, se rendant au voeu unanime de ses enfants, ait voulu confier à un artiste de renom la délicate et noble tâche de graver dans le bronze les traits de celui que l'Histoire a déjà classé parmi nos plus grands hommes d'Etat. Il convenait que cette magnifique statue fut élevée en face du parlement, dont l'enceinte a tant de fois retenti des accents de sa parole éloquente, à cet endroit idéal d'où la vue, de quelque côté qu'elle se tourne, embrasse le plus beau panorama, sur ce coin de terre aimé de tous les Canadiens et admiré par tous les étrangers, et où la nature comme une fée généreuse, semble s'être plu à prodiguer tous ses dons. (Applaudissements)
Vous savez que dans toutes nos fêtes nationales, il est d'usage d'associer l'idée de religion à l'idée de patriotisme. Les deux idées se marient parfaitement, et ce serait une chimère de vouloir les séparer. 11 importe donc, mesdames et messieurs, de rappeler à la population de notre province le dévouement inlassable dont Mercier a toujours fait preuve pour l'Eglise et ses représentants. C'est lui qui a réglé cette question épineuse des biens des Jésuites, dont aucun gouvernement jusque-là n'avait voulu tenter la solution, et il Ta fait de manière à rendre justice à cet ordre distingué de la Compagnie de Jésus, qui, dans le passé, a tant fait pour notre race, et qui, de nos jours encore, rend à la cause de l'éducation des services incalculables. (Applaudissements)
Non seulement comme homme public, mais comme citoyen. Mercier a toujours été un croyant sincère, sa foi n'a jamais connu de défaillance. Je ne puis m 'empêcher de vous rappeler l'une des dernières scènes qui ont précédé sa mort, scène touchante qui s'est passée sous les yeux du prêtre et dans le secret du foyer domestique et qui, par conséquent, n'était pas destinée à être connue du public. J'en emprunte le récit à *'La Semaine Religieuse" de Montréal. It en coûtait, dit le journaliste, à notre pauvre ami de mourir, de dire à nos anciens un éternel adieu. Un après-midi, il pleura à chaudes larmes longtemps. A ses côtés sa femme et ses enfants sanglotaient.
"Le Père Garceau, dont le dévouement a été si admirable dans ces tristes heures, assistait à cette scène de douleur. C'est lui qui me l'a racontée. "Dominant mon émotion, dit-il, je m'efforçai de consoler ces inconsolables. M. Mercier se ressaisit, reprit tout son calme et je restai seul avec lui dans sa chambre. 11 me demanda de ne point partir.
"Après le dîner il m'invita à faire la prière. Toute la famille, les serviteurs s'agenouillèrent dans la chambre du malade. Je commençai. Quand je fus rendu au "Credo'* M. Mercier me fit signe. Je m'arrêtai et il se mit à le réciter lui-même. Jamais je ne l'entendrai dire ainsi! Il y
avait dans cette voix défaillante de mourant, une éloquence, une foi, une ardeur et une confiance en Dieu qui m'émurent jusqu'au fond de l'âme." (Emotion)
Et **La Semaine Religieuse" ajoute: *^ Après avoir lu ces lignes, on aimera sans doute à prier quelquefois pour celui qui, à la veille de paraître devant son juge, donnait à ses compatriotes de si beaux exemples de foi et de piété."
Pour ma part, quand je relis la vie de Mercier, que j'examine son oeuvre et que je la compare à celle de tant d'autres hommes d'Etat qui ont fait l'honneur et l'orgueil de leur race, je suis fier d'être canadien, je remercie le Ciel de m 'avoir fait naître dans la province de Québec et je me sens porté à dire avec le poète:
**0 notre Histoire, — écrin de perles ignorées. *'Je baise avec amour tes pages vénérées! (Applaudissements)
Mesdames et Messieurs, je termine. Et maintenant quelle leçon devons-nous tirer de cette fête inoubliable que j'appellerai "la fête du souvenir", si ce n'est que nous devrons toujours rester fidèles à nos traditions religieuses et nationales? C'est -en effet, le seul moyen de faire un peuple fort, grand et prospère, comme c'est le seul moyen de donner à la province de Québec la prépondérance dans la Confédération et la voir remplir en Amérique le rôle glorieux que joue la France en Europe. (Applaudissements). Comme le disait un jour Honoré Mercier dans l'un de ses discours: '* Restons français et nous vivrons entourés du respect des autres nationalités au milieu desquelles nous nous trouvons; restons français et la Abeille France et l'Europe auront un cri d'admiration pour nous. Mais si nous souscrivons à des arrangements qui devraient nous perdre en nous enlevant notre autonomie politique et religieuse, le souffle du mépris des générations futures balaierait la cendre de nos tombeaux.
Oui, Mercier, nous resterons français et nous suivrons les précieux conseils que tu donnais à tes compatriotes. Ah !
il me semble en ce beau jour te voir soulever la froide pierre du tombeau et secouer ton linceuil pour venir exhorter tes concitoyens à la conciliation et à la concorde et leur répéter encore une fois ta devise favorite: ** Cessons nos luttes fratricides, unissons-nous!'' Ton patriotisme avait conçu les plus vastes projets pour cette province que tu voulais grande et prospère, mais il était réservé à tes successeurs de les mettre à exécution. (Applaudissements)
Tu as été victime de la calomnie ; mais, en bon chrétien, tu as pardonné à ceux qui avaient contribué à abréger tes jours. Comme l'a dit notre vieux poète québécois:
**La vengeance des morts, c'est l'amour des vivants." Dors en paix. Mercier, dans cette terre canadienne où, un jour ou l'autre, tôt ou tard, nous dormirons nous aussi, du dernier sommeil. Et en attendant le grand départ pour un monde meilleur, jeunes et vieux, nous voulons nous pénétrer de tes sages leçons et travailler, chacun dans la mesure de ses forces, à l'avancement de notre race, apportant chaque jour notre quote-part à la consolidation de notre avenir comme peuple. Et plus tard, quand il aura neigé sur nos fronts et que nous serons arrivés au moment où il nous faudra quitter cette terre, nous pourrons léguer à nos descendants un héritage de vertus civiques et patriotiques qui leur permettront à leur tour, de travailler à l'agrandisment et au progrès religieux, matériel et social de la province de Québec, notre commune patrie. (Longues ovations)
En terminant ce discours admirable, émaillé d'heureuses citations, dans lequel l'expression a toujours fidèlement rendu la pensée, M. Laferté a tiré une leçon de cette fête du souvenir : * ' Restons fidèles à nos traditions religieuses et nationales."
L'évocation à Mercier dans la péroraison a été tout à fait réussie et a produit beaucoup d'effet.
Les jeunes sont fiers de M. Laferté et ils se sont empressés de le lui témoigner aussitôt.
M. HONORE MERCIER
M. Honoré Mercier, député de Châteauguay, le fils du grand disparu, l'aîné de la famille, fut invité à prendre la parole au nom de la veuve de Mercier, sa mère et de sa famille, pour remercier ses compatriotes de cet hommage rendu à la mémoire de celui qu'ils aiment tous encore d'un amour qui ne saurait jamais s'altérer.
M. Mercier a parlé en termes émus. Il a exprimé toute sa reconnaissance à ceux qui ont eu la grande pensée de perpétuer et de consacrer pour toujours par un monument la mémoire de celui qui leur fut cher. A tous ceux qui sont venus de toutes les parties de la province et du pays pour célébrer cette fête nationale, M. Mercier a dit un cordial et chaleureux merci.
L'orateur n'oublia personne et ses paroles furent saluées maintes fois de frénétiques applaudissements. Il parla brièvement mais tout son coeur a parlé et les sentiments d'un coeur vivement ému ne s'expriment pas avec les grandes phrases.
''Si je me permets de mêler ma voix à celles très éloquentes que vous venez d'entendre, dit-il, et si j'interviens dans ce concert d'hommages que vous rendez aujourd'hui à la mémoire de mon père, c'est à moi qu'incombe la tâche bien difficile et le très grand, mais très périlleux honneur de représenter la famille à cette inauguration solennelle d'un monument à la mémoire d'Honoré Mercier.
''Nous sommes venus, nous tous, ses enfants, assister à cette cérémonie touchante avec un légitime orgueil. Il y a wol vide, cependant, parmi nous, que vous n'avez pas manqué de remarquer et que devait occuper celle que vous nommez tous, et qui a pris à cette cérémonie un vif et affectueux intérêt. Malgré une énergie indomptable, terrassée
HONORE MERCIER
Député de Château guay Fils du grand patriote.
—espar la maladie, elle pleure son abstention, et c'est pourquoi ma mère a envoyé ses enfants assister à cette démonstration solennelle en faveur de ce mort que vous honorez. C'est en son nom plus spécialement que moi, l'aîné, que je veux déposer devant vous l'hommage sincère de notre admiration et de notre reconnaissance.
"Il est inutile de vous dire mon émotion profonde; je suis encore sous le charme des magnifiques discours que nous venons d'entendre. Je sens bien que je ne parviendrai jamais à vous rendre l'impression qui m'a saisi lorsque j'ai entendu évoquer devant moi, les choses d'un passé encore présent à ma mémoire.
"Je ne vous adresserai pour clore cette cérémonie touchante que quelques courtes et simples paroles et je voudrais qu'eUes prissent l'expression vive de mon âme reconnaissante. Ces sentiments de reconnaissance, je les offre à la Législature de la Province de Québec, qui, à l'unanimité, a érigé ce Monument. Je les offre à vous tous qui m 'écoutez et qui êtes venus de toutes les parties de la Province rendre un nouvel hommage à la mémoire de mon père et lui donner ce nouveau témoignage d'affection
" . . .En terminant, laissez-moi vous renouveler en mon nom et au nom de la famille, l'hommage de nos remerciements et de notre reconnaissance. Soyez assuré que j'emporte avec moi un souvenir inaltérable de cette cérémonie si touchante.
Couronnes de fleurs déposées au pied du Monument
De belles couronnes de fleurs ont été déposées au pied du monument par le Gouvernement Provincial par le département de l'Agriculture et de la Voirie, par l'hon. Cyr. F. Delâge, et M. Louis Létourneau, en leur nom et en celui de leurs électeurs respectifs, par le club Mercier, par l'Association de la Jeunesse Libérale de Québec, par l'Union Typographique de Québec, No. 302, et par un grand nombre d'associations et de clubs. Toutes ces couronnes étaient étalées autour du monument et faisaient de la pelouse qui touche le granit du monument une pelouse de fleurs odoriférantes.