LA LIBRE PAROLE
Quoique qu'on pense et quoi qu'on dise, il y a deux mentalités en présence dans ce pays.
La première est étroite, mesquine, fielleuse et rancunière: c'est la mentalité conservatrice, dont la popularité est en décroissance.
La seconde, large, honorable, droite et visant à l'impartialité: c'est la mentalité libérale.
Que notre parti soit vaincu ou vainqueur, il reste acquis que cette mentalité fait son chemin et qu'elle traverse heureusement tous les obstacles que les castors s'acharnent à lui susciter.
Le parti libéral a combattu et combat encore des hommes et des idées. Mais, Dieu merci, il les combat avec honorabilité, sinon toujours avec sagesse. Et une fois que nos adversaires sont disparus de la scène et qu'ils sont entrés dans le domaine de l'histoire, c'est toujours avec impartialité, en oubliant les luttes souvent acerbes auxquelles ils ont été mêlés, que nous nous plaisons à les juger.
Qu'on se rappelle le discours ému que prononçait Sir Wilfrid Laurier à la mort de Sir John A. MacDonald; qu'on relise les pages qui ont été écrites sur Chapleau par des plumes libérales au lendemain de sa mort; qu'on jette un coup d'oeil sur l'éloge que faisait de Sir G. E. Cartier, le chef du parti libéral à Ottawa.
C'est la gloire de notre parti d'avoir cherché à rendre justice et surtout d'avoir aimé à rendre cette justice souvent tardive à tous nos adversaires.
C'est un point de notre mentalité que personne n'a le droit de contester.
Or, l'idée contraire domine chez les conservateurs. Ils ne respectent rien, pas plus les morts que les vivants. Et c'est toujours avec un malin plaisir qu'ils jettent, dans le
tombeau de nos morts, la boue dont ils se sont servis pour insulter les vivants.
C'est en vain que tel homme de notre parti aura fait honneur à sa race et à sa province; c'est en vain qu'il se sera constitué le champion de nos droits; c'est en vain qu'il sera mort sur la brèche et que tout un peuple le pleurera pendant un quart de siècle; c'est en vain que les nationalistes et les conservateurs nous combattront, nous libéraux, a vole nom de Mercier; quand il s'agira d'honorer la mL.xi...-o de ce patriote, de le faire revivre dans le bronze, pour qu'il demeure un vivant exemple de patriotisme, il se rencontrera des folliculaires qui continueront contre lui la basse campagne d'injures qu'ils avaient entreprise de son vivant.
Telle est leur mentalité !
On vient d'élever un monument à Mercier et l'on est en train d'en élever un à Cartier. Or, à quel spectacle assistons-nous'/
Les libéraux, justes à l'égard de Cartier, y vont généreusement de leur obole pour que le monument qui sera élevé à sa gloire, soit digne de son oeuvre. La législature de Québec, composée aux trois quarts de libéraux, a voté à la dernière session, un montant de dix mille piastres pour cette fin.
Nous avons su oublier le passé, ne regarder qu'aux pages brillantes de la vie de l'ancien chef conservateur et ne voir que le beau rôle qu'il a joué dans la politique de son pays. Pas une bouche, pas une plume libérale n'ont tenté d'isinuer quoi que ce soil a(' ^Lisa,, r ciliv?- a là uiémoire de Sir Georges-Etienne. Les vieux dossiers ont gardé leurs secrets, Cartier dort dans toute sa gloire, et c'est là notre seule et notre plus belle vengeance.
Insultez Mercier, gens de L'Evénement et du parti conservateur ; exhumez les papiers poussiéreux que vous conservez religieusement dans vos archives; refaites contre lui Votre campagne de husting et de presse de 1891-1892; inventez des calomnies nouvelles; rentrez dans sa vie privée, faites encore pleurer sa femme et ses enfants, vous n'em-
pêcherez jamais l'ancien chef libéral d'être une des gloires les plus pures de sa race et de sa province.
Et si Chapleau dirigeait encore vos phalanges, aux lieu et place des Chapais, des Pelletier, des Monk et des Nantel, tous gens sans scrupule, il serait le premier à relever l'insulte que l'on vient de faire à son rival.