‹ Devant la statue de MercierChapitre 24 sur 29 · JOINVILLE · texte numérisé non relu

JOINVILLE

TROIS PATRIOTiQUES DEMONSTRAGTIONS

LA VIGIE" Journal Hebdomadaire, Québec

La ville de Québec paraît avoir raisonnablement employé, dans son intérêt comme dans celui du pays entier, la semaine qui se termine aujourd'hui.

Ce ne sera peut-être pas l'avis de ceux — assez rares chez nous — qui commencent à se persuader qu'il y a perte de temps chaque fois que les heures de travail ne sont pas directement consacrées à faire de l'argent, mais les patriotes, les idéalistes, les fervents de la pensée religieuse et natioiir),!e, trouveront que nos gens savent faire les choses convenablement.

Les trois manifestations caractéristiques de la semaine sont, par ordre de date, les suivantes:

Dimanche, 23 juin 1912, messe patronale de la Saint- Jean-/>aptiste ; dévoilement de la statue élevée, sur la place du marché Saint-Pierre, à la mémoire du R. P. Durocher; banqaet patriotique à la salle Saint-Pierre.

Lundi, 24 juin, séance solennelle d'ouverture, dans la salle des exercices militaires, du premier Congrès de la Langue Française au Canada.

Mardi, 25 juin, dévoilement de la statue érigée, sur la pJace du Parlement, à la mémoire d'Honoré Mercier.

La fête du Congrès, comprenant des travaux et des amusements divers, a duré huit jours ; celle de la Saint- Jean- Baptiste, deux jours; celle de Mercier, deux heures. La première a groupé un essaim puissant de travailleurs, laïques et ecclésiastiques, désireux de faire un sort à la langue française, dans le Canada et les Etats-Unis, et tâchant de deviser ensemble les meilleurs moyens d'atteindre ce

résultat. La seconde résumait les efforts de la vaillante population de Saint-Sauveur pour affirmer sa foi religieuse et patriotique, à l'occasion du cinquantenaire de la fondation de la Société nationale. Quant à la troisième, la fête de Mercier, elle marquait,, dans l'histoire politique de notre province de Québec, le souvenir d'un homme qui, par certains événements de sa carrière de législateur et de premier ministre, a révélé des qualités de clairvoyance, d'initiative, de courage, de justice, de libéralité, dignes d'attirer l'attention et de demander le respect de ses concitoyens.

Le Congrès de la langue française et de Société Saint- Jean-Baptiste de Saint-Sauveur sont des institutions humaines destinées à avoir, comme Honoré Mercier, leurs jours de combat, de triomphe et de revers. Toute la vie de Mercier, en ce qu'elle se rattache à la solution des problèmes politiques, sociaux et religieux de son époque, est un livre ouvert où l'oeil scrutateur de l'historien du philosophe et du catholique, peut trouver matière à réfléchir, à méditer, à critiquer, ?nais où il cherche en vain à découvrir de la petitesse, de l'égoïsme, de l'hypocrisie ou de la peur. Ses adversaires quels qu'ils fussent, ont eu à lutter contre un homme qui comprenait ses devoirs, qui connaissait ses droits, et qui, respectueux des personnes l'était davantage de sa responsabilité de chef de gouvernement et de l'honneur national. C'est un exemple dont il importe de tenir compte chaque fois qu'il s'agit d'assurer la permanence de la langue, de la race •et de la religion d'une minorité dans un pays mixte.

LA "PRESSE", Montréal

Voici d'abord les titres du superbe rapport de la première page de "La Presse" de Montréal, le plus grand quotidien du Canada, sans exception.

''Le dévoilement du Monument Mercier donne lieu à un suprême déploiement d'éloquence et de pur patriotisme.

Une foule presque innombrable envahit les abords des édifices du Parlement de Québec pour applaudir les éminents orateurs qui rendent hommage à la mémoire du grand tribun se dressant dans la majesté du bronze.

Sir Wilfrid assiste à l'impressionnante cérémonie."

La Presse a non seulement donné un superbe rapport de cette grandiose célébration, elle s'est même surpassée par sa littérature comme par ses vignettes prises sur le vif. J'ai emprunté plusieurs extraits au grand journal dans la description de la fête.

L'entrée en matière n'en donne qu'un faible aperçu. (De l'envoyé spécial de la ''Presse)

Québec, 26. — Bien avant trois heures de l'après-midi, hier, une foule énorme, sans cesse grossissante malgré le soleil implacable, avait envahi les admirables pelouses par lesquelles on accède au palais législatif. C'est au bas de leur pente douce qu'est élevé le monument Mercier. Dominant de son geste énergique la vieille capitale de l'Amérique française, le grand tribun, qui entraîna les foules en d'irrésistibles élans d'enthousiasme, se dresse dans la majesté du bronze.

Face à la grande estrade, une tribune a été dressée d'où les orateurs, dans un moment, adresseront la parole au peuple assemblé: les honorables Turgeon, Devlin, McKenzie, Taschereau y ont pris place. Et aussi un grand jeune homme dont la figure rappelle étrangement les traits et les atti-

tudes du grand disparu: c'est Honoré Mercier, le fils de celui-là mêuie dont on rend aujourd'hui le souvenir impérissable.

Sir Wilfrid Laurier, dont on connaît le souci d'exactitude à tous les rendez-vous de ce genre, arrive, ainsi qu'à l'habitude, à leur précise. Le grand canadien, qui est aimé à Québec plus que partout ailleurs, peut-être, qui est l'idole de Saint-Sauveur, est l'objet d'une chaleureuse ovation.

Puis arrivent Sir Lomer et lady Gouin ; le premier ministre est longuement applaudi tandis qu'il prend place.

Tour à tour viennent s'asseoir à côté du premier ministre de la Province ou du chef de l'opposition libérale du pays, toutes les notabilités de la magistrature et de la politique. Tous vont saluer le vieux chef qui ne manque jamais de se lever et de s'incliner devant les dames, dont les toilettes claires mettent la note de grâce et d'élégance à cette fête du souvenir.

Le lieutenant-gouverneur de la province, accompagné de lady Langelier et de son aide-de-camp le capitaine Pelletier, arrive sur l'estrade et s'assied à la place d'honneur; la musique joue le ^'Dieu sauve le Roi" tandis que chacun se découvre respectueusement.

HONORE MERCIER

Parmi les fêtes grandioses qui feront cette semaine à jamais mémorable dans les annales de la province de Québec et particulièrement de la vieille capitale, celles qui ont lieu aujourd'hui même autour du monument Mercier, ne seront assurément pas les moins remarquables ni les moins émouvantes. On nous permettra de noue y arrêter quelques instants et d'en dégager la signification profonde.

Honoré Mercier est mort, il n'y a pas vingt ans encore, après être tombé du plus haut pénacle, après avoir sombré dans la plus douloureuse catastrophe qui puisse menacer un Aomme public. Quelques-uns même de ceux qui croient que le grand vaincu de 1892 a droit à une réparation, penseront peut-être ufu'il eut fallu laisser à la postérité un plus long temps pour l'imposer.

Il y a quelques semaines, nous croyions devoir relever la plirase suivante dans un article d'un confrère du matin, à cause de l'intention qui y était contenue à l'adresse d'un autre homme public également disparu:

*'Nous sommes encore trop près de ces événements pour les juger sans passion. Il faut à l'histoire le recul du temps pour donner aux hommes et aux choses leur physionomie vraie. Et pour reconstituer une figure, si grande soit-elle, il faut beaucoup de lumière et un peu d'ombre. Quelquefois plus d'ombre que de lumière."

Si cette réflexion est opportune, on avouera que c'est bien en présence de la carrière mouvementée d'Honoré Mercier.

Nombre de ceux qui ont eu à combattre l'ancien premier ministre de la province de Québec, sont encore aujourd'hui dans la politique active. Quelques-uns de ceux-là n'ont pas désarmé. On en a même vu qui, pour ne pas renier leur attitude ancienne, ont publiquement refusé de s'associer à la fête d'aujourd'hui.

Et cependant, nous en sommes convaincus, le peuple de la province de Québec applaudit en masse à la glorification d'Honoré Mercier.

Au moment où paraissent ces lignes, une foule immense est assemblée sur la place du Parlement, à Québec. Le voile qui cachait les traits de bronze de Mercier se détache, et des acclamations sans fin saluent l'image soudainement apparue du grand patriote. Nous n'avons pas besoin d'entendre ces acclamations pour savoir qu'elles vibrent d'une réelle émotion, d'un enthousiasme sincère.

C'est que Mercier, malgré ses malheurs, peut-être même à cause de ses malheurs, est plus que jamais aimé du peuple. Il a pu être détrôné du pouvoir, mais il ne l'a jamais été du coeur des foules.

Et il est rare que le peuple se trompe dans ses affections. Son jugement est à la fin plus sûr que celui des individus. S'il continue d'admirer et d'aimer Mercier, c'est

que Mercier avait, au-dessus de ses erreurs et de ses fautes, des titres supérieurs à l'admiration et à la vénération populaires. Le peuple a pesé dans sa juste balance les deux vies de Mercier, ce qu'il a fait de mal et ce qu'il a fait de bien. C'est le plateau de la reconnaissance qui l'a emporté.

En effet, il faut rendre à Honoré Mercier cet hommage que jamais personne n'a aimé plus passionnément sa patrie, sa province. Toute l'ardeur de son âme, toute l'énergie de sa volonté, il les a mises au service de sa race. Tous ceux qui l'ont entendu le savent, il n'y eut jamais de tribun plus éloquent, d'orateur plus inspiré que Mercier lorsqu'il s'agissait de défendre les droits et les prérogatives du Canadien-français. Toutes nos causes nationales ont trouvé en lui un inébranlable soutien.

Mercier appartient tout entier à la province de Québec. C'est à la province de Québec qu'il a réservé toute son activité, tous ses efforts, tout son talent. C'est pourquoi il convenait que ce fut la province de Québec qui le couronnât aujourd'hui.

Dans Mercier, il y a au moins un être qui ne peut pas être discuté :c 'est le patriote. Patriote, il le fut avec passion, jusqu'à la témérité. Or, c'est au patriote que l'hommage d'aujourd'hui est principalement rendu. Et on ne pouvait choisir une date mieux appropriée pour cela que ce lendemain de fête nationale. Le Congrès du Parler français est luimême un accompagnement tout indiqué à la glorification d'Honoré Mercier. Sur quelles lèvres en effet le verbe français a-t-il jamais fait passer une flamme plus ardente et plus vive? Non seulement Mercier a honoré la langue française par sa superbe et magnifique éloquence, mais il l'a défendue, comme il a défendu toute notre patrimoine français. Que les congressistes de Québec s'inspirent du patriotisme de Mercier, qu'ils allument leur âme à la sienne. A ce voisinage ils trouveront certainement une force nouvelle pour la défense de notre langue française.

Il y a un mot de Mercier qui est resté célèbre, un mot qui est sorti véritablement de son coeur. *' Cessons nos luttes fratricides", s'est-il écrié un jour dans un mouvement d'éloquence passionnée où frémissait l'amour de sa race. C'est le conseil d'un homme qui est mort lui-même victime des luttes fratricides. C'est le legs de son patriotisme.

Recueillons-le pieusement.

"LA PATRIE", Montréal

Ce grand journal quotidien a très bien fait les choses. Il ne convenait pas de faire d'éditorial pour ne pas déplaire aux conservateurs, mais suivant son habitude, l'excellent quotidien a donné un très bon compte-rendu, de plusieurs, colonnes, illustrant même, les sujets d'actualité de la fête patriotique.

TiC journal ne chante pas directement les louanges de Mercier, mais il en fait un rapport impartial.

Comme le journal était représenté ce jour là par l'ancien adversaire de Sir Lomer Gouin dans Portneuf et le city editor de L'Evénement, il n'est pas étonnant qu'on n'y lise d'entrée en matière. On s'aperçoit même que les rédacteurs à Montréal ont beaucoup plus fait pour y donner le bon ton et les titres s'y rapportant.

Voici les titres du rapport de la fête:

La Province de Québec honore la mémoire de l'ancien premier ministre, Honoré Mercier. L'inauguration de la statue du célèbre homme d'Etat a été, hier, l'occasion d'une grandiose manifestation.

(De l'envoyé spécial de la Patrie)

Québec, 26. — Le monument que la province de Québec a érigé à la mémoire d'Honoré Mercier a été inauguré hier devant une foule de plusieurs milliers de personnes. Des discours éloquents ont été prononcés par des orateurs qui ont loué l'oeuvre, le talent et le patriotisme de Mercier.

Non seulement on a acclamé Mercier, mais Sir Wilfrid Laurier, et Sir Lomer Gouin, qui étaient présents, ont été l'objet de magnifiques ovations.

"LE CANADA", Montréal

L'organe du parti libéral à Montréal, a fait de la fête, un rapport des plus complets et des mieux faits. Comme son article éditorial est traité de main de maître, nous le reproduisons au complet.

HONORE MERCIER

En érigeant une statue à Mercier, la province de Québec s'honore elle-même. Ce bronze qui s'élève sur la place du Parlement, c'est un tribut de reconnaissance envers l'un de ses fils les plus illustres. Et c'est, n'en doutons pas, une réparation publique, éclatante, à la mémoire du vaillant patriote que ses ennemis conduisirent prématurément au tombeau.

Le temps qui guérit tant de blessures, qui efface tant de choses, a vengé Mercier de ceux qui tentèrent de le couvrir d'opprobre. L'oubli ne s'est pas fait autour de son nom. Il est inscrit au temple de l'histoire d'oii sa figure imposante se détache comme celle d'un ancêtre.

Honoré Mercier! C'est tout un monde de souvenirs que ce nom évoque. Reportons-nous à vingt-cinq ans en arrière, à l'époque où, dans la maturité de son talent, il venait d'assumer les fonctions de premier ministre à Québec.

Il était alors au zénith de sa popularité. Grand de taiUe, la tête bien plantée sur de robustes épaules, son oeil noir et perçant imposait à tous ceux que les hasards de la vie mettaient en contact avec lui. Sa parole pénétrante, logique, claire, avait sur la foule une emprise profonde.

C 'était une puissance.

Elève des Jésuites, Mercier avait conservé une grande vénération pour ses anciens maîtres.

Premier ministre libéral, il n'hésita pas à solutionner la très épineuse question des biens des Jésuites confisqués

par les autorités impériales, au début de la domination anglaise. Ceci est désormais du domaine de l'histoire, mais il est bon de rappeler à ceux qui seraient tentés de l'oublier, que la restitution des biens des Jésuites est l'oeuvre d'un gouvernement libéral.

A sa sortie du collège. Mercier se fixa à St-Hyacinthe où il pratiqua le droit et fit du journalisme. C'est Alfred de Vigny qui disait qu'à son cimier héraldique, il avait ajouté une plume de fer.

Mercier devait, lui aussi, comme tant d'autres, ajouter à son titre d'avocat celui de polémiste — ce qui explique sans doute, la belle et claire ordonnance de ses discours.

Il devint bientôt l'un des plus brillants défenseurs de la cause conservatrice.

Les libéraux étaient clairsemés à cette époque. Sir George Etienne Cartier tenait en ses mains les destinées de notre province.

Se proclamer libéral, c'était se vouer à l'ostracisme. De vieux préjugés habilement exploités tenaient systématiquement à l'écart des hommes comme Dorion, Cherrier, Fournier, dont la science, la droiture, l'intégrité et la dignité de vie étaient admirées de tous.

Mercier — comme David, son contemporain, — se sentait instinctivement attiré vers l'opposition.

L'on sait que la Confédération nous fut offerte — que dis- je, imposée — un beau matin comme présent des dieux, sans PLEBISCITE ni REFERENDUM.

C'était risquer un saut dans l'inconnu. Vives furent les protestations, bruyantes les manifestations. Les Canadiensfrançais, soucieux de l'avenir de leur race, se demandèrent avec anxiété si le nouvel ordre de choses ne mettrait pas en danger notre existence nationale. Nous luttions déjà contre l'hostilité du Haut-Canada et pour conserver nos positions, nos représentants devaient se tenir assidûment sur la brèche. Pour maintenir notre hégémonie et sauvegarder nos institutions particulières, il fallait constamment monter la garde. C'était le qui-vive continuel.

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CANADIANA ÎJ

La Confédération venait brusquement, du jour au lendemain, changer le cours de nos destinées. La combativité du Haut-Canada allait s'accroître de l'apport qui lui était fait par l'adhésion au pacte fédéral de nouvelles provinces, dont la langue, les lois, la religion, la mentalité étaient identiques aux siennes.

Beaucoup des nôtres s'alarmèrent et parmi ceux-là, Mercier. Il voyait dans cette orientation imprévue, trop d'aléas, pour sa nationalité et à la lumière des événements passés et présents qui dira que ses appréhensions patriotiques n'étaient pas fondées?

Il se sépara courageusement de son parti.

Les conservateurs comprirent la perte immense qu'ils faisaient. Aussi, dès cette époque et jusqu'à l'heure suprême où il fut couché dans son tombeau, lui livrèrent-ils une guerre sans merci.

Laurier, Chapleau, Langelier, Jette, etc., étaient alors au début de leur brillante carrière. Ils entraient sur la scène politique à un moment de transition et à une date de crise; transition graduelle des traditions conservatrices que Sir George E. Cartier avait si profondément enracinées dans la province, qui se sont peu à peu, au souffle du gouvernement provincial autonome, transformés en aspirations libérales et progressives; crises provoquées par le traitement tyrannique dont souffraient nos compatriotes du Nord-Ouest qui n'a pu être amélioré que par la sanglante tragédie de Batoche et le meurtre juridique de Régina.

Nous avions récemment l'occasion de rappeler, à propos de feu l'hon. Alphonse Des jardins, la profonde commotion causée chez tous les Canadiens-français par le sinistre drame de Régina. Mais n'anticipons pas sur les événements.

En 1872, le parti national avait été fondé par Jette, Beïque, Perreault, David, etc. Ce parti ralliait tous des esprits modérés.

Mercier se lança avec ardeur dans le mouvement qui devait mettre fin à l'équivoque fâcheuse dont le parti libéral

était depuis trop longtemps la victime. Dans un remarquable discours, prononcé en 1877, Sir Wilfrid Laurier a défini le véritable caractère du libéralisme canadien. Il n'est peut-être pas hors de propos d'en citer quelques extraits. Il y a, de par le monde, tant de braves gens qui doutent des meilleures intentions qu'il faut bien,si aride que soit la tâche se justifier à leurs yeux.

''Le principe du libéralisme, disait Laurier, réside dans " l'essence môme de notre nature, dans cette soif de bon- "heur que nous apportons avec nous dans la vie, qui nous " suit partout, pour n'être cependant jamais complètement '' assouvie de ce côté-ci de la tombe. Notre âme est immor- " telle mais nos moyens sont bornés. Nous gravitons sans " cesse vers un idéal que nous n'atteignons jamais. Nous " rêvons le bien, nous n'atteignons jamais que le mieux. " A peine sommes-nous arrivés au terme que nous nous "étions assignés, que nous y découvrons des horizons que " nous n'avions pas même soupçonnés. Nous nous y préci- '' pitons, et ce horizons explorés à leur tour, nous en dé- " couvrons d'autres qui nous entraînent encore et toujours " plus loin."

Et plus loin l'orateur ajoutait:

"Il est vrai qu'il existe en Europe, en France, en Ita- " lie, en Allemagne, une classe d'hommes qui se donnent le " titre de libéraux, mais qui n'ont de libéral que le nom et " qui sont les plus dangereux des hommes. Ce ne sont ' ' pas des libéraux ; ce sont des révolutionnaires, dans leurs "prinûpes; ils sont tellement exaltés qu'ils n'aspirent à " ri:n moins qu'à la destruction de la société moderne. " avec ces hoînmes, nous n'avons rien de commun, mais " c est la tactique de nos adversaires de toujours nous assi- " miler à eux. Ces accusations sont au-dessous de nous, et "la seule réponse que nous puissions faire dignement, c'est " d'affirmer nos véritables principes, et de faire de telle sor- " te que nos actes soient toujours conformes à nos idées."

Retraçant l'histoire du parti libéral canadien, Sir Wilfrid Laurier expliquait comment, après la scission entre

Lafontaine et Papineau, des jeunes gens, ardents, mais inexpérimentés se précipitèrent avec une alacrité aveugle, dans le mouvement politique de l'époque. ''La seule excuse *' de ces libéraux, dit-il, c'est leur jeunesse; le plus âgé ** d'entre eux n'avait pas vingt-deux ans."

Puis il ajoutait :

''Cependant le mal était fait. Le clergé, alarmé de ces " allures qui ne rappelaient que trop les révolutionnaires " d'Europe, déclara de suite une guerre impitoyable au " nouveau parti. La population anglaise, amie de la liberté, " mais amie de l'ordre, se déclara également contre le nou- " veau parti, et pendant 25 ans, ce parti est resté dans l'op- " position, bien que l'honneur lui revienne d'avoir pris "l'initiative de toutes les réformes accomplies depuis cette " époque. C'est vainement qu'il demanda et obtint l'aboli- " tion de la tenure seigneuriale; c'est vainement que le pre- " miel, il donna l'élan à l'oeuvre de la Colonisation, ces sages " réformes ne lui furent pas comptées; c'est vainement que " ces enfants devenus hommes, désavouèrent les entraîne- " ments de leur jeunesse; c'est vainement enfin que le parti " conservateur commit fautes sur fautes, la génération des " libéraux de 1848 était presqu 'entièrement disparue de " l'arène politique, lorsque commença à poindre l'aurore " d'un jour nouveau pour le parti libéral. Depuis ce temps " de nouvelles accessions ont été faites au parti; des idées "plus réfléchies, plus calmes, y ont prédominé; quant à " l'ancien programme, de toute la partie sociale, il ne reste " plus rien du tout, et de la partie politique, il ne reste que " les principes du parti libéral d'Angleterre."

Telles étaient, telles sont aujourd'hui encore les idées politiques de Sir Wilfrid Laurier.

Tel fut toujours le "credo" politique de Mercier et affirmons-le, une fois de plus, les disciples de ces deux hommes d'Etat n'ont pas d'autre objectif.

Nous n'avons que faire dans notre pays des querelles du Continent Européen. Nous nous réclamons de l'école libérale anglaise.

Attachés aux croyances et aux traditions de nos ancêtres, nous voulons être libéraux dans le sens britannique que comporte le mot.

Cartier fut défait à Montréal, en 1872. Ce fut le COUP D'ESSAI du parti national.

En 1874, Sir . A. Macdonald et son gouvernement succombaient sous le coup des révélations scandaleuses à l'occasion du premier contrat du Pacifique.

Dans l'intervalle, Mercier avait été élu à Rouville comme député fédéral.

C'est à Québec toutefois que la destinée l'appelait.

Aussi, le voit-on quelques années plus tard, député de St-Hyacinthe, à l'Assemblée Législative.

M. Joly était premier ministre -et Mercier, Solliciteur- Général.

Déjà, par son éloquence persuasive et sa prodigieuse faculté de travail. Mercier était désigné comme le successeur du ^'CHEVALIER SANS PEUR ET SANS RE- PROCHE" qu'était Sir Henry Joly de Lotbinière.

Il faut avoir entendu Mercier et Chapleau, à cette époque déjà lointaine. Quelle puissance de verbe ! Quel géant !

La crise économique qui avait sévi de 1874 à 1878, emportait bientôt l'administration Mackenzie et sir J. A. Macdonald reparaissait sur la scène le 17 septembre 1878, avec un lustre nouveau.

A Québec, le gouvernement Joly, soutenu par une faible majorité succombait à son tour en 1879. Cinq députés — MM. Plynn, Chauveau, Paquet, Racicot, Fortin — avaient, du soir au matin, changé mystérieusement d'allégeance politique.

M. Chapleau devenait premier-ministre et aux élections de 1881, une poignée de libéraux — de douze à quinze — sortait victorieuse de l'épreuve électorale.

M. Joly était encore dans l'arène, mais virtuellement, le chef incontesté de l'opposition libérale, c'était Mercier. Il

était alors, dans toute la vigueur de son incomparable talent. Aidé de ses amis, Joly, Marchand, Langelier, Gagnon, etc., il culbuta successivement et de haute main trois ministères conservateurs.

Il ne fallait plus qu'un solennel événement pour provoquer la crise finale. Il se produisit. La rébellion du Nord- Ouest venait d'éclater. Les causes de cette rébellion sont aujourd'hui connues. Le gouvernement fédéral était resté sourd aux réclamations des Métis. Il avait lui-même, par son incurie, précipité la révolte.

Nos volontaires pacifièrent la prairie et Riel se livra au général Middleton.

Au lendemain de cette rébellion, le gouvernement fédéral, comme honteux de sa propre turpitude, nommait une Commission chargée de s'enquérir des réclamations métisses.

Mais Riel serait-il exécuté ou gracié? Nous avons déjà raconté le mouvement généreux organisé par le sénateur David pour sauver Riel de l'échafaud. Mercier fut, à vrai dire, l'expression de ce mouvement.

Depuis des semaines déjà, Mercier accompagné d'autres jeunes patriotes, parcourait la province pour obtenir de l'opinion publique qu'elle se fit entendre assez énergiquement pour forcer le gouvernement de Sir John Macdonald à lâcher sa proie et à laisser au moins la vie à sa victime.

Aussi, dès que la dépêche annonçant l'exécution de Riel fut parvenue à Montréal, tous les regards se retournèrent vers Mercier et toutes les consciences patriotiques le reconnurent comme le chef du parti décidé à ne plus permettre de semblables crimes.

Il fut, à cette époque, véritablement le chef de toute la province, conservateurs et libéraux l'acclamèrent et, peu de mois après, il prenait le poste de premier ministre de Québec.

Les persécutions ne lui furent point épargnées, guerre politique, guerre financière, guerre sociale et religieuse, tout fut employé contre lui.

La semence libérale jetée par lui dans la province germait lentement; mais avant qu'elle put arriver à maturité, les conspirations ourdies contre lui réussirent à le renverser, et il mourut abreuvé de déceptions, abandonné par de trop timides amis, mais diMiuMira, jusqu'au bout l'idole du peuple.

Ses funérailles furent une démonstration populaire d'une grandeur inouïe qui frappa d'épouvante ses ennemis triomphants et leur fit entrevoir leur écrasement désormais inévitable.

A son court ministère, la province doit le règlement de la question si brûlante des biens des Jésuites, qu'aucun gouvernement conservateur, avant lui n'avait osé régler conformément à l'équité.

Elle lui aurait dû la conversion de sa dette en un titre entre la province et le marché français; l'inauguration d'une large politique d'encouragement à l'agriculture et à la voirie rurale; l'initiative de ces conférences interprovinciales qui ont tant aidé aux provinces à défendre leur autonomie contre les empiétements du pouvoir fédéral; les écoles du soir; le mérite agricole, et vingt autres fructueuses réformes.

Elle lui aurait dû à la conversion de sa dette en un titre de rente 3 p. c, sans la conspiration de certains financiers qui, ne voulant pas perdre les intérêts usuraires qu'ils tiraient des emprunts provinciaux, réussirent à faire échouer cette grande conception financière.

Mais, pour le peuple canadien-français, Mercier est surtout resté le patriote ardent qui a dit au nom de la province de Québec, à ceux qu'aveuglait un fanatisme étroit et soupçonneux : Halte-là ! mes fils, partout où ils sont allés s'établir au Canada ont droit à ma protection et on n'y pourra toucher qu'après m 'avoir passé sur le corps!"

Et c'est sous cet aspect surtout que Mercier passe à la postérité; c'est ce geste digne des ancêtres de l'épopée franco-canadienne, que rappellera à nos petits neveux l'admirable monument du sculpteur Chevré. Cinq ans après le coup d'Etat qui mit fin à sa carrière politique, la province

de Québec balayait du pouvoir, pour toute une génération, au moins, les conspirateurs et ceux qui avaient profité de la conspiration.

Et la province de Québec, aujourd'hui libérale, progressive et prospère, salue aussi en lui le précurseur l'ouvrier de la première heure, le martyr de sa liberté, de son progrès et de sa prospérité.

"LE BULLETIN" Montréal

(Journal hebdomadaire)

Le ''Bulletin" de Montréal avait annoncé la fête par cet article:

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