L'HON. M. TASCHEREAU
La tâche que j'ai à remplir aujourd'hui m'est particulièrement agréable, mais au moment de m'en acquitter, l'émotion que provoque toujours le nom de Mercier et que je lis sur vos figures me gagne également. C'est qu'elle évoque tout un monde souvenirs à la fois pénibles et charmants; c'est qu'elle rappelle des jours amers et des jours qu'il fait bon d'avoir vécus; c'est qu'elle permet de frapper à la porte du tombeau, non plus pour le refermer mais pour déchirer le linceuil de l'oubli et dire à celui qui y dort depuis 18 ans: *^ Venez, cette fête est la vôtre. Voyez ce bronze, c'est à un ** fils de cette France que vous aimiez tant que nous l'avons '' demandé. Il est posé sur le rocher du vieux Québec, là *' où l'âme canadienne vibre mieux, là où son coeur bat plus ''fort, devant ce parlement qui a surpris vos projets et vos " rêves d'avenir, et qui, témoin de vos labeurs et de vos suc- " ces, protégera de l'ombre de sa haute tour, les jours de so- " leil, les fleurs que le souvenir et l'amitié y jetteront. (Applaudissements.)
" Semeur infatigable, vous avez enfoui dans les sillons *' que vous avez tracés cette généreuse semence dont nous " recueillons aujourd'hui les gerbes, semblables à ce vieux *' moissonneur qui récolte à vos pieds."
Peu d'hommes, seulement après 18 ans du long et dernier sommeil du tombeau, brisent les liens qui les retiennent pour venir reprendre parmi ceux qui les ont connus et aimés,
non plus la place d'autrefois, mais celle que l'amitié, que le coeur et que le souvenir peuvent encore créer: la place que la patrie donne à ses héros, que le peuple donne à ses bienfaiteurs, la place qu'une main invisible, mais juste, donne aux victimes de la justice des hommes. (Applaudissements. ) Car cette main invisible, c'est elle qui tout doucement, quand l'heure a sonné, quand les passions se sont tues, quand ]e temps a effacé de son aile les haines et les rancunes, c'est elle qui écrit sur les bronzes en caractères que le temps n'efface plus les mots: apothéose et réhabilitation. (Applaudissements.)
Oui , cette fête est bien une apothéose et une réhabilitation. Apothéose de ce vaillant pionnier aux idées généreu ses, aux vastes visions d'avenir, au coeur si A^raiment canadien; réhabilitation de celui qui tomba, dont l'histoire n'a pas encore dit toute la chute, mais dont la première page s'écrit aujourd'hui. (Applaudissements.)
Je ne connais pas d'homme qui ait laissé dans le coeur de notre peuple un souvenir plus vivant que Mercier. Incarnat-il dans notre province le réveil d'un sentiment nouveau? Souleva-t-il le voile qui cachait aux nôtres l'avenir qui les attend dans leur course vers l'inconnu? Sut-il raviver des énergies et des enthousiasmes qui sommeillaient ; la providence avait-elle marqué cette heure pour être l'heure décisive de notre vie nationale, car les peuples, comme les individus, ont cette heure là ? Je ne sais.
Mais avec Mercier notre jeune province secoue la torpeur qui semble avoir été l'hôte de son berceau. Elle s'éveille à une vie nouvelle, elle découvre des horizons qui lui étaient inconnus, elle se lance bravement dans des sentiers qu'on eut dit fermés pour elle. Les problêmes qui agitent les autres pays deviennent les siens. C'est l'agrandissement de son territoire, c'est la réorganisation de l'instruction publique, c'est un rayon de soleil large et généreux dans la demeure de l'ouvrier, c'est une impulsion vigoureuse donnée à la colonisation, à l'agriculture et à la voirie, ce sont ces
appels si touchants à la co-opération intellectuelle et financière de la France qu'il aime comme un fils aime sa mère, de cette France qu'il est allé émouvoir de ses accents et qu'il a su rapprocher doucement de nous. (Applaudissements)
Son idée maîtresse, celle qui a dominé sa carrière, l'artiste l'a burinée sur ce monument: ''Cessons nos luttes fratricides, unissons-nous."
Kéalisait-i] dès cette époque que la race à laquelle il appartenait et qui lui avait confié ses aspirations et ses es poirs, dans un jour de péril, avait besoin de toutes ses énergies et du concours des meilleurs de ses enfants pour perpé tuer dans le nouveau monde la tâche héroïque qui lui avait été assignée aux jours de 1759? Avait-il compris alors que le flot envahisseur de l'immigration pourrait bientôt submer ger ce petit peuple, dont la mission providentielle ne semblait être qu'à son berceau? Ou plutôt, dans une de ces visions d'avenir que l'âme humaine n'a qu'au moment du départ suprême, a-t-il entrevu le résultat fatal où nous conduiraient ces querelles intestines, ces dissensions de la famille canadienne, où le meilleur de ses énergies, où sa vitalité même s'émoussent ou se détruisent?
Querelles politiques, querelles religieuses, querelles nationales, voilà recueil que nous a signalé Mercier.
Et aujourd'hui, en soufflant sur ses cendres pour en faire jaillir une flamme qui peut encore éclaircir la route dans notre course vers l'inconnu, il me semble que ces belles paroles de Mercier sont notre meilleur guide. Oui, cessons nos luttes fratricides et anathème à celui qui, sous quelque manteau qu'il se cache, divise et par là-même détruit la grande famille canadienne-française.
Mais si Mercier rêva l'union des siens, il la voulut à l'ombre du drapeau britannique ,dans une entente généreuse avec nos frères et nos voisins, au grand jour, car il savait que l'anglais n'est jamais sourd à l'appel fait à sa générosité et à son esprit de justice par ceux qui affirment leurs droits. Et c'est avec cet esprit qu'il nous faut continuer l'oeuvre de Mercier. (Applaudissements)
Il me reste maintenant un devoir agréable à remplir, c'est d'abord de prier Monsieur le Lieutenant-Gouverneur, au nom du Gouvernement de Québec, de bien vouloir inaugurer le monument élevé à la mémoire de Mercier. Nous le remercions de la part qu'il prend à cette fête du souvenir. Pour lui qui fut pendant de longues années l'ami et le compagnon de Mercier, c'est plus que la fête du souvenir, c'est celle de l'amitié. (Applaudissements)
Je remercie également l'éminent artiste français, M. Paul Chevré, et à mes remerciements je joins de grand coeur nos plus chaleureuses félicitations pour cette oeuvre. Hier, il nous donnait Champlain, aujourd'hui c'est Mercier, demain ce sera Garneau. En nous faisant admirer et aimer d'avantage le génie et l'art de la France, dont nous célébrons aujourd'hui le doux parler, cette chère tradition qu'elle nous légua, il nous faut aussi aimer d'avantage notre sol en immortalisant ses héros. (Applaudissements)
A la famille de Mercier, j'offre également, et je la prie d'accepter, l'hommage ému, avec toute la cordialité et la sympathie que nous pouvons y mettre, de ceux qui furent ses amis et ses compagnons de jadis et de ceux qui aujourd'hui, s'inspirent de son souvenir pour mieux aimer leur province.
Puissent les échos de cette fête inoubliable, puissent les sentiments qui nous animent jeter un rayon bienfaisant dans le coeur de cette noble femme, la compagne de la vie, des labeurs et des succès de Mercier, pour adoucir les douloureux souvenirs qui en sont les hôtes; puissent ces échos résonner fièrement dans le coeur des fils de Mercier, pour faire vibrer chez les enfants ce que le père a dû rêver pour eux de meilleur, et s'il lui est donné de voir du champ de repos, ceux qui, dans sa famille, continuent si vaillamment son oeuvre, ses espoirs et ses traditions, il doit bénir la main du souverain dispensateur qui lui accorde cette suprême consolation. (Longs applaudissements)