‹ Devant la statue de MercierChapitre 8 sur 29 · L'HON. M. TURGEON · texte numérisé non relu

L'HON. M. TURGEON

Président du Conseil Législatif de la Province de Québec

On s'attendait à un grand discours de la part de l'hon. Adélard Turgeon, qui fut le compagnon fidèle de toutes les luttes de Mercier; on a entendu l'idéal des discours patriotiques, d'une élévation de pensée et d'une fidélité d'expression qui ont si bien répondu aux sentiments des milliers de canadiens-français accourus pour assister à cette fête brillante du patriotisme, que par moments la foule suspendue à ses lèvres éclatait en des ovations d'un délirant enthousiasme.

Ce fut la bonne fortune d'un grand nombre, de milliers de Canadiens-français d'entendre l'éminent orateur qu'est l'hon. Adélard Turgeon faire l'éloge de Mercier, dont il fut l'ami et le compagnon de toutes les luttes, dans cette grande circonstance du dévoilement du monument destiné à immortaliser sa mémoire. Nous voulons que ce soit la fortune de tous et d'un plus grand nombre encore de lire et de relire cette pièce d'éloquence patriotique qui vibre du souvenir ému des beaux et des mauvais jours du grand disparu.

Voici le texte même de ce discours que nous nous sommes bien gardés de modifier en aucune façon afin que l'on puisse apprécier dans toute sa valeur ce touchant hommage qui sera sans doute entendu des régions lointaines de l'audelà par l'ami si regretté qu'il a pour but d'immortaliser:

Je suis particulièrement heureux — et j'en exprime immédiatement ma reconnaissance au gouvernement — d'avoir été invité à prendre la parole dans cette circonstance. La présidence de notre chambre haute m'a sans doute valu cet

HON. ADELARD TURGEON

Président du Conseil Législatif

honneur, mais j 'y avais peut-être un autre titre qui me touche davantage et dont il m*est permis de retirer un légitime orgueil. De tous ceux qui ont combattu sous Mercier et qui ont siégé à ses côtés lorsqu'il était au pinacle du pouvoir, quelques-uns exercent des fonctions judiciaires, comme le juge Langelier; d'autres sont entrés dans l'administration ou dans l'arène fédérale; le plus grand nombre, hélas! ont été fauchés par la mort et, à l'heure actuelle, je suis à la Législature, le seul représentant de cette génération de même que j'y suis le dernier survivant de la petite phalange libérale de 1892 restée fidèle au malheur et qui prépara la revanche et. Messieurs, de rappeler ces souvenirs de vaillance de ma jeunesse et de notre dévouement à l'infortune je me sens enveloppé et comme pénétré par la plus douce des émotions ! ( Applaudissements )

Le spectacle auquel nous assistons en ce moment, cette foule qui se presse au pied de cette tribune, l'élite de la nation comme ses plus modestes enfants, tout me ramène à vingt-deux ans en arrière. Il y a près de vingt-deux ans s'ouvrait la première et l'unique session du 7ème parlement.

Quelques mois auparavant, les élections générales avaient eu lieu et le gouvernement Mercier était sorti victorieux de l'urne électorale. La Législature avait été convoquée au milieu d'une splendeur inaccoutumée; une foule se pressait dans l'enceinte législative et tous les regards se portaient sur le chef libéral alors au solstice de sa puissance, dans tout l'éclat de sa gloire, dans l'épanouissement de son beau et lumineux talent.

Quelques mois plus tard, ce ministère était mis en accusation et renversé par un coup de force que l'opinion impartiale a déjà jugé et que l'histoire flétrira comme attentat criminel. Ce fut l'heure des oublis, des désenchantements, des éclatantes ingratitudes et le peuple avec sa mobilité caractéristique, brisait la carrière de l'homme qui l'avait tant aimé et si puissamment servi. Il brisait plus que sa carrière, «ar Mercier, frappé au coeur comme le chêne à la puissante

ramure, image vivante de sa vigueur physique et intellectuelle, Mercier s'inclina lentement, tristement, la désespérance dans l'âme. Le colosse était terrassé ! (Emotion)

Pour Mercier, la mort ne fut pas l'oubli, ce fut la réhabilitation. Réveillé par le récit de ce triste événement, le -peuple comprit toute l'étendue de sa perte. Pendant les jours qui précédèrent l'inhumation, ce fut une procession ininterrompue vers sa tombe, où tous, magistrats, ouvriers, négociants, députés, vinrent verser leurs larmes avec leur prière, et le 2 novembre 1894, jour à jamais inoubliable pour ceux qui en furent les témoins, cent mille personnes rendaient à sa dépouille un dernier hommage et imprimaient à sa mémoire les premiers rayons de l'immortalité. (Applaudissements)

Depuis ce jour, dix-huit années se sont écoulées et, comme les anciens rois de l'Egypte, il est appelé à comparaître devant le jugement de l'histoire. Celle-ci dira, — elle le proclame déjà — que si la mémoire de Mercier au lieu de tomber dans l'oubli, grandit sans cesse dans l'affection de ses compatriotes, c'est que l'unité de sa vie et la qualité maîtresse de son âme fut le patriotisme et c'est à cette démonstration que je veux m 'attacher dans les quelques considérations qui vont suivre.

Patriote, il le fut, dans ses efforts constants pour promouvoir la grande cause de l'Instruction Publique. Ce n'est pas devant un auditoire comme celui-ci qu'il faut plaider la cause de l'éducation populaire, qu'il faut démontrer que l'instruction est aussi nécessaire au développement matériel d'un peuple qu'à son perfectionnement moral. Tous nous comprenons que dans ce siècle de concurrence à outrance, les peuples instruits seuls, par l'entente des lois économiques, par la connaissance des grands courants qui influent sur la production comme sur la consommation, peuvent se maintenir dans un état de bien-être relatif.

D'ailleurs, dans un pays aussi démocratique que le nôtre, avec l'élection à tous les degrés de l'échelle administra-

tive, élection des conseillers pour la gouverne des municipalités, élection des commissions scolaires, élection des fabriques pour la gestion des biens temporels du culte, élections encore plus importantes pour la Législature et pour le Parlement, il importe que le peuple connaisse ses droits, ses devoirs, ses obligations, ses responsabilités et l'Etat a le devoir de veiller à ce que le citoyen soit en état d'exercer ses fonctions ; il y a un intérêt primordial qui domine tous les autres : celui de sa propre conservation !

Aussi, l'amélioration intellectuelle et morale des classes populaires a-t-elle été la préoccupation constante de sa vie. Parcourez ses écrits, relisez ses discours. Dans ses conférences à ^lontréal, dans les centres industriels et français de la Nouvelle Angleterre, il ne cesse de répéter cette formule qui est le résumé et comme la synthèse magnifique de sa doctrine: ''Pères de famille, versez sur la tête de vos enfants les bienfaits de l'éducation, vous leur devez ce baptême. ' ' (Applaudissements)

La cause de l'instruction populaire, il y a travaillé dans sa campagne de propagande pour relever le niveau du professorat, dans l'encouragement aux écoles d'art et de manufacture et dans la création de ces admirables écoles du soir. Il avait sur cette matière des idées en avance sur celles de la moyenne de ses contemporains. Partisan d'un ministère de l'Instruction Publique, il voulait l'uniformité des livres de classe et la gratuité scolaire pour en arriver à l'assistance obligatoire. (Applaudissements)

Mercier n'a pas vécu assez longtemps pour voir lever la magnifique moisson qu'il avait mise en terre, mais si son existence n'avait pas été aussi tragiquement et aussi prématurément terminée, quel ne serait pas son bonheur de voir son oeuvre reprise et continuée — et comlûen sur une plus grande échelle — par celui-même qui est son héritier par alliance, par traditions et par sentiments. ]\Iercier comme Gouin ont eu conscience de la mission qui leur était échue.

Ils se sont rappelés le mot toujours vrai de Bacon: ''Know ledge is power''. Savoir c'est pouvoir. Le sort des nations dépend de la manière dont elles conçoivent et organisent l'instruction publique. C'est par elle qu'un peuple est capable de maîtriser sa destinée. McCaulay rappelle que si au XVIIIe siècle, l'écossais naguère pauvre et ignorant l'emportait dans toutes les carrières sur l'anglais, cette supériorité provenait de ce que le parlement d'Edimbourg avait doté l'Ecosse d'un enseignement national qui manquait à l'Angleterre. Si les Etats-Unis ont donné l'exemple inouï dans l'histoire d'une grande république se maintenant à travers toutes les vicissitudes, survivant à la guerre civile la plus terrible qui ait affligé l'humanité, c'est à son système d'instruction publique, c'est à l'école primaire qu'elle le doit, en inculquant dès le bas âge dans l'âme de l'enfant, le patriotisme, la solidarité, l'orgueil national. (Applaudissements)

Eh bien ! demandons à nos hommes publics de continuer l'oeuvre de Mercier, de travailler au relèvement intellectuel de notre peuple, de l'armer pour les luttes économiques plus âpres et plus ardentes que jamais, de le préparer pour le rôle d'exception, que dans les insondables desseins de la Providence, il sera peut-être appelé à jouer un jour sur cette terre d'Amérique!

Il me serait facile aussi de démontrer — si l'heure ne nous pressait — qu'il obéissait encore à la même pensée lorsqu'il prit l'initiative du mouvement pour la réajustement du subside fédéral et qu'il convoquait, à Québec, la grande conférence interprovinciale de 1888. Sur cette question, comme sur bien d'autres. Mercier fut un précurseur et si le succès ne fut pas immédiat, il détermina un courant d'opinion et provoqua des adhésions et des sympathies que nous retrouvions à la Conférence Interprovinciale d'Ottawa, en 1906, et qui la fit aboutir.

Je retrouve encore l'unité de sa vie et la qualité maîtresse de son âme dans ses efforts pour l'agrandissement

territorial de la province de Québec. Dès 1883, dans l'opposition, il se dévouait à l'oeuvre de l'extension de nos frontières. Notre droit était indéniable ,mais il fallait l'affirmer et pendant tout sa carrière il n'a cessé de revendiquer cet immense territoire qui s'étend jusqu'à la Baie James et ses dépendances. Il voulait sans doute augmenter les ressources matérielles de la province, mais son regard d'homme d'état voyait de plus haut et de plus loin. Notre constitution fédérative donnant la prépondérance au nombre et la victoire, — dans les luttes décisives de l'avenir, — appartiendra aux phalanges les plus nombreuses. La représentation est basée sur la population et de celle-ci dépend la plus ou moins grande influence d'une province dans la Confédération. L'Ouest prend de jour en jour une place plus considérable et qu 'arrivera-t-il quand ses lointaines solitudes auront fait place à l'activité et que sur l'immensité de ses plaines s'aligneront les manufactures et les greniers? Mercier voyait, devinait l'avenir et son coeur de patriote se serrait à cette perspective d'abaissement national. Il se disait que cette vieille province ne peut décheoir, elle qui a été le noyau de toutes les autres et qui a semé en terre cet arbre de la nationalité canadienne qui couvre aujourd'hui de ses rameaux la moitié d'un continent et il voulait qu'elle luttât à armes égales. Aux territoires, il voulait opposer les territoires, aux agglomérations d'émigrés, il voulait opposer la masse de nos nationaux rapatriés. La province de Québec ne serait pas noyée, son influence diminuée et elle continuerait à porter haut et ferme le drapeau de notre nationalité respectée. (Applaudissements)

Mercier fut le semeur. Sir Lomer Gouin le moissonneur, Si la semence fut féconde combien inagniflque est la gerbe ! S'il est vrai que l'ombre de l'inventeur de la charrue accompagne toujours celui qui trace un sillon, Mercier devrait être à vos côtés, vous animant de son souffle, vous aiguillonnant de sa mâle énergie pendant les longues années de revendication jusqu'au jour très récent où d'un dernier trait de plume, vous agrandissiez du double le patrimoine des ancêtres!

Son intinct patriotique, dès le début, l'avait tourné vers le Nord. A une époque où le problème si troublant de la colonisation ne s'imposait pas à l'attention des hommes publics d'une façon aussi vive que de nos jours, il avait compris que la solution définitive était de ce côté.

Je m'adresse, en ce moment, à ceux qui ont l'âme assez haute pour ne pas borner leurs préoccupations à l'heure présente et qui ont asez de clairvoyance pour avoir l'oeil ouvert sur l'avenir. Nous avons de l'espace dans notre province ; nous avons des terres, au delà de 200,000,000 acres et, cependant, — l'agitation de ces dernières années le démontre, — nous commençons à nous sentir à l'étroit, resserrés que nous sommes entre la frontière américaine et ce mur de granit que nous apercevons au Nord, la chaîne des Laurentides. Ce mur, il faut le percer à l'aide des chemins de fer. Mercier l'avait bien compris en hâtant le parachèvement du chemin de fer de Québec et du Lac St-Jean. Une deuxième trouée a été faite ; une troisième suivra bientôt. Pour moi, c'est la création d'une seconde province de Québec; c'est la prise de possession d'un patrimoine incomparable, avec un sol puissant, des forêts vierges, des mines inépuisables et d'incalculables forces hydrauliques; et pour tout dire, c'est la réalisation du rêve patriotique de Mercier et du curé Labelle, qui rêvaient de faire de cette contrée naguère sauvage et à peine explorée, le boulevard de notre nationalité en Amérique. (Applaudissements) Oui, c'est de ce côté qu'il faut tourner nos regards. Encore une fois, au Sud, nous sommes resserrés entre le fleuve St-Laurent et la République Américaine, mais il n'en est pas ainsi au Septentrion où un territoire immense avec ses énergies encore vierges, sollicite notre ambition et en poussant toujours plus loin vers ces horizons qui reculent sans cesse, nous aurons résolu le problème de la colonisation et de l'établissement de notre race en Amérique, non seulement pour le prochain quart de siècle, non seulement pour le prochain demi-siècle, mais pour l'avenir, pour la postérité, pour toujours! (Applaudissements)

La grandeur dans la conception, la vigueur et la ténacité dans l'exécution sutïisent à illustrer la vie d'un homme d'Etat, mais ne lui confèrent pas toujours la royauté sur les coeurs. Comment expliquer l'emprise de Mercier sur l'âme populaire? C'est qu'il a eu le triple honneur, — rencontre bien rare sur une même tête, — d'être peuple lui-même, d'avoir souffert, d'être le fondateur de dynastie, en d'autres termes, d'avoir trouvé dans sa famille les continuateurs heureux de son oeuvre. Vous vous souvenez de ces courses fameuses à Athènes, la course des lampadophores. Le coureur de tête portait, à la main, une torche enflammée qu'il devait remettre à celui qui le suivait sans qu'elle se fut éteinte. Aussi heureux que le lutteur de l'antiquité, la lumière ardente n'a pas vacillé dans la main de Mercier et dans celle de son successeur, la flambeau brille du plus vif éclat. Mais la course n'est pas finie, et quand l'usure de la vie le forcera, à son tour, à ralentir le pas, puisse-t-il remettre à son fils, lui-même petit-fils de Mercier, le feu sacré de nos principes, de nos trations et de nos aspirations. C'est le voeu, c'est la prière, c'est l'espoir, c'est l'orgueil du parti libéral! (Applaudissements)

Le peuple a vite reconnu dans Mercier l'un des siens, car il était bien peuple, peuple par l'allure, par le parler, par la familiarité, par une sorte de bonhomie avisée et aussi par les instincts généreux, et devant cette grande infortune que fut le déclin de sa vie, le peuple a senti ce frémissement intérieur, ce frisson de la chair, cette vibration intime de l'être. Car le peuple n'aime véritablement que ceux qui ont souffert. Si j'avais besoin de me reconcilier avec l'humanité, écrivait un éminent historien, (Emile Olivier), je serais convaincu de l'existence de ses nobles instincts par la prédilection qu'elle témoigne à ceux qui souffrent. Elle subit et elle adule les victorieux ; elle les aime rarement. Veut-elle créer une légende, elle ne s'arrête pas à ceux qui marchent à la tête des armées triomphantes devant les multitudes prosternées; elle va au pied d'un biicher sur lequel on brûle une pauvre et sainte fille du peuple, et elle crée

la légende nationale ; elle voit un roi frappé par le poignard d'un assassin et elle crée la légende bourbonnienne ; elle va sur un roc solitaire, elle qui n'avait pas été séduite par les bataillons en marche, par les drapeaux déployés et les enseignes guerrières, elle s'attendrit devant la souffrance et elle crée la légende napoléonienne ! (Applaudissements)

Et voilà pourquoi depuis l'époque héroïque de notre histoire aucun homme n'est entré aussi profondément dans l'amour, dans l'effection du peuple, du vrai peuple, de l'ouvrier des villes comme du paysan des campagnes. D'autres grands hommes ont laissé une mémoire honorée des classes dirigeantes, mais dans les hameaux, au fond des chaumières, leur nom n'a laissé aucun souvenir, ne réveille aucun écho, ne fait vibrer aucune corde. Mercier, au contraire, est connu, aimé, chéri de tous, et c'est la plus belle couronne que je puisse déposer au pied de son monument. (Grande ovation)

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