DEV.\>T LE RIDEAU
nuyeuse. Il n'y a plus qu'une seule pièce intercalée dans la pièce principale, et elle ne remplit que les actes II etIII ; le baplème est donné à Genest dans la coulisse, et c'est par un récit que le miracle nous est révélé. Dans sa prison la comédienne Pampliilie vient essayer d'attendrir Genest, dont elle est aimée ; mais c'est elle qui est convertie par lui au christianisme. Doclétienles envoie ensemble au supplice, tandis que les autres comédiens, hommes et femmes, se jettent tous à l'eau, de peur sans doute d'être brûlés. Dénouement ridicule d'une œuvre plutôt somnifère.
Fut-elle représentée ? J'en doute ; car la pièce de Rotrou est intitulée Le véritable Saint Genest, conformément à l'habitude prise par les libraires d'alors pour distinguer les pièces « vraiment représentées » de celles sur les mêmes sujets qu'ils appelaient « contrefaites ». Mais il est probable du moins que ce fut l'œuvre si médiocre de Desfontaines, imprimée en 1645, qui d^nna à Rotrou l'idée de lire la pièce espagnole et d'en tirer son Saint Genest.
Les circonstances étaient d'ailleurs on ne peut plus favorables en 1646 pour présenter au public français une adaptation de la bizarre comédie religieuse écrite par Lope de Vega.
Jusqu'à Poiyeucle les tragédies chrétiennes n'avaient guère été jouées que dans les collèges, et c'était une des raisons pour lesquelles l'hôtel de Rambouillet avait voulu dissuader Corneille déporter sa pièce aux comédiens. Mais lesuccès de Polyeucte kVhùlei de Bourgogne avait au contraire mis à la mode la tragédie chrétienne et, à la suite de saint Polyeucte, Hermenigilde, saint Alexis, sainte Catherine, sainte Aldegonde, sainte Théodore, et bien d'autres encore, étaient montés sur les
planches profanes. Il fallait profiter de Tengouement de l'époque pour les martyrs, et, tandis que les discussions sur la grâce occupaient tous les esprits, donner un pendant au chef-d'œuvre de Corneille.
D'autant plus quele despotisme des règles n'était pas encore, à beaucoup près, aussi absolu qu'on le croit ; que, la tragédie venant à peine de se séparer de la tragi-comédie, la familiarité et le comique avaient encore une petite place dans lestragédies de Corneille lui-même; et que la contexture nécessairement bizarre du Saint Genest^ avec ses deux pièces emboîtées l'une dans l'autre, n'était pas une nouveauté qui pût faire scandale. Rappelez-vous en effet l'Illusion comique de Corneille et son étrange constitution. Le premier acte, simple prologue, nous montre un père, qui, sans nouvelles de son fils, vient à son sujet consulter un magicien. Celui-ci, par son art, lui fait voir tout ce qui est arrivé au jeune homme, et cette vision remplit les trois actes centraux. Au dernier acte, le jeune homme et sa maîtresse re^-iaraissent couverts de somptueux vêlements, et le vieillard se réjouit déjà que son fils ait fait fortune, quand, tout à coup, un rival furieux l'étend mort d'un coup d'épée. Tandis que le père s'arrache les cheveux, le magicien lui montre le rideau qui se relève, et le vieillard aperçoit son fils, avec sa maîtresse et son assassin, tranquillement assis devant une table et partageant avec ses camarades la recette que vient de leur remeltre le portier : son fils était devenu comédien, et c'est à une tragédie jouée par lui qu'il avait assisté. Tout est bien qui finit bien. Ce plan original avait beaucoup amusé, et r/llusion comique se maintenait au répertoire. C-^rneille eut naturellement des imitateurs. C'est ainsi que Gillet de la Tessonnerie avait donné succès-
sivement au théâtre le Triomphe des cinq passions et l'Art de régner: dans la première pièce, un enchanteur, pour guérir Artémidore « de vaine gloire, d'ambition, d'amour, de jalousie et de fureur b, évoquait di s enfers « les héros les plus signalés de l'anliquilé, pour lui montrer comme ces passions avaient autreTois causé la perte de ces grands hommes » ; dans la seconde pièce, un sage gouverneur montrait à son élève cinq exemples historiques de justice, de clémence, de générosité, de conlinence et de libéralité. Puisque Gillet de la Tessonnerie avait pu deux fois depuis quatre ans avec succès encadrer cinqpièces toutes différenles dans un semblant d'action, Rotrou n'eut pas grande hardiesse, il me semble, à encadrer dans une pièce une autre pièce seulement.
Mais la difTicultéde l'entreprise étal t ailleurs, et Rotrou le sentit bien. Elle était dans le mélange du sacré et du profane, et dans ce simulacre de baptême fait sur le théâtre.
La marquise de Rambouillet n'avait-elle point blâmé dans la tragédie chrétienne de Polyeucte l'union des tendresses humaines et de l'amour divin ? Que ne diraiton point dans la chambre bleue, si Rotrou osait peindre les amours d'une comédienne et d'un martyr ? Et, en auteur prudent, il a supprimé de sa pièce la passion jalouse de Genest pour sa camarade Marcelle. Résultat: la scène du dernier acte où Marcelle vient visiter Genest dans son ca -hot pour essayer d'ébranler sa résolution est loin d'être pathétique commelagrande scène, qu'elle suit d'ailleurs pas à pas, du qualrièmeactede Po/j/ewc/e entre Pauline et son mari. Ce n'est même plus la Pamphilie de Desfontaines voulant d'abord arracher à la mort l'homme qu'elle aime ; c'est tout simplement la
jeune première suppliant le grand premier rôle de ne pas faire un coup de lête et invoquant l'intérêt supérieur de la recette. Et cela nous touche moins.
De même Rotrou, pour respecter des scrupules respectables, n'a pas montré aux spectateurs, comme l'auteur espagnol, la sainte "Vierge, le Christ, Dieu le Père, les anges, ni les martyrs. Il s'est prudemment contenté de faire entendre d'abord une voix du ciel, et plus tard de faire dire à Genest,dans une sorte d'hallucination, qu'il voit un ange lui apporter Teau du baptême. Et cela est moins dramatique.
Avec toutes ces suppressions la matière devenait singulièrement infertile. Du moment que Rotrou renonçait au premier acte de Lope de Vega comme inutile à l'action et au second comme trop profane, du moment qu'il abandonnait le merveilleux dont était rempli le troisième et dernier, il ne lui restait presque plus rien pour fournir ses cinq actes. Heureusement le P. Cellot se trouva là juste à point pour le tirer d'embarras.
Cet estimable latiniste, de la Compagnie de Jésus, avait publié en 1630 un recueil de tragédies composées pour ses élèves. Ce recueil tomba dans les mains de Rotrou ; il ne l'eut pas plus tôt lu qu'il s'écria, comme fera Pascal, mais sur un autre ton : a II n'est rien tel que les Jésuites ! » Il venait d'y trouver le sujet de sa belle tragédie de Chosroès et les scènes dont il avait besoin pour remplir son Saint Genest. Le recueil du P. Cellot s'ouvre en efl'et par un Saint Adrien, martyr, tragédie de près de 3000 vers. Saint Adrien était un officier de Maximin, qui avait cruellement persécuté les chrétiens à Nicomédie ; mais, plein d'admiration pour le courage de ses victimes, il avait fini par embrasser leur foi, et de bourreau était devenu marlyr. Bien
qu'Adrien eût été supplicié sept ans après saint Genest, Rotrou, se permettant un anachronisme qu'on aurait mauvaise grâce à lui reprocher, eut l'idée ingénieuse de faire représenter par Genest le martyre d'Adrien, et de nous montrer ce spectacle piquant : Maximin assistant à la représentation d'une pièce où un acteur a pris son nom et le joue lui-même. Ainsi la tragédie de Rotrou, sous ce titre un peu long : Le véritable Saint Genest, comédien paien représentant le martxjre d'Adrien, va se composer de deux tragédies de longueur à peu près égale : le Martyre d'Adrien et le Martyre de saint Genest; et Genest et ses comédiens vont paraître devant vous sous deux noms, le leur, Genest, Marcelle, Octave, Sergeste, Lentule, dans le Martyre de saint Genest, et celui des personnages qu'ils jouent, Adrien, Nathalie, Flavie, Maximin, Anthisme, dans le Martyre d'Adrien.
Vous voyez que si Rotrou s'est, dans cette pièce étrange, montré moins audacieux qu'on ne le dit, il y fut aussi beaucoup moins original qu'on ne le croit, puisqu'elle est formée d'emprunts faits à Lope de Vega et au P. Cellot, et même à Desfontaines et à Corneille. Ce n'est donc qu'un arrangement; mais c'est l'arrangement très adroit d'un grand poète.
Nulle part Rotrou n'a été plus poète que dans le Martyre d'Adrien, et le latin froidement élégant du P. Jésuite lui a inspiré des vers d'un lyrisme éclatant. Personne autre au xvir siècle, personne, je le répète, n'eût écrit l'incomparable couplet d'Adrien sur les martyrs :
J'ai vu (Ciel, tu le sais par le nombre des âmes Que j'osai t'envoyer par des chemins de flammes) Dessus les grils ardents et dedans les taureaux Chanter les condaninf^s et trembler les bourreaux ;
J'ai vu tendre aux enfants une gorge assurée A la sanglante mort qu'ils voyaieat préparée, Et tomber, sous le coup d'un trépas glorieux, Ces fruits à peine éclos, déjà mûrs pour les cieux.
La fin de la discussion entre le chrétien Adrien et le païen Flavie, vive, passionnée, dramatique, fait songer aux plus célèbres dialogues cornéliens, et le Credo de Polyeucle n'est pas plus admirable que celui d'Adrien. J'ajouterai que ces deux derniers morceaux appartiennent au poète français seul, et que l'on en chercherait vainement le modèle dans le poète latin.
D'où vient donc, Messieurs, que nous admirions sans réserve la pourpre éclatante de cette poésie égale aux plus belles, et que le Martyre d'Adrien pourtant noiis laisse assez indifférents et plutôt froids ?
Faut-il croire, avec les pédants du grand siècle, que cela justifie Aristote, qui, en excluant de la tragédie « les personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le malheur », s'est trouvé ainsi bannir les martyrs de notre théâtre ? D'abord les pédants ont fait là parler Aristote, et nous ne savons pas du tout ce qu'il eût pensé delà valeur dramatique des martyrs ; mais l'eûtil niée que Polyeucte serait là pour lui infliger un démenti. Il faut chercher ailleurs la solution du problème.
Avez-vous jamais accordé la moindre attention au petit drame que jouent également dans /?am/e/ les comédiens surun second théâtre élevé au fond de la scène ? Savez-vous s'il est bon ou mauvais ? si les vers en sont brillants ou ternes ? Vous les avez entendus, vous ne les avez jamais écoutés, occupés que vous étiez à épier sur le côté de la scène l'effet terrible que va produire cette seconde pièce sur les deux principaux personnages de la première : Hamlet et le roi. Il en est à peu près de
même dans Saint Genest. La cour, qui est là sous nos yeux, assistant à la représentation du Martyre d'Adrien, nous rappelle constamment que c est une fiction qui se déploie sur le second théâtre, que le personnage qui y parle, non avec sa voix naturelle, mais avec une voix de scène, ce n'est pas Adrien, mais le comédien Genest ; que celte femme avec qui il s'entretient, ce n'est point l'épouse d'Adrien, Nathalie, mais la comédienne Marcelle ; et ainsi l'illusion, cette illusion qu'il est si difticile d'obtenir complète au théâtre, s'évapore ; l'émotion disparaît avec elle ; la curiosité seule demeure ; nous nous demandons comment Dioclétien et IMaximin ont la patience d'écouter toutes ces tirades, parfois blessantes pour eux, et nous trouvons bien lent à venir le moment où l'acteur, miraculeusement touché de la grâce, cessera de jouer Adrien pour redevenir Genest. Le Martyre d'Adrien a donc beau renfermer des beautés de premier ordre, ne figurant dans Saint Genest qu'à titre deressort dramatique, il ne saurait nous toucher. Il finit par nous lasser ; et c'est pour avoir à la première représentation observé sur les visages des spectateurs des signes discrets de cette lassitude que, par égard pour Rotrou, j'ai demandé et obtenu l'autorisation de porter dans cette partie de sa pièce quelques coups de ciseaux, respectueusement énergiques.
Mais si le Martyre d'Adrien est froid, combien vivant est le Martyre de saint Genest, et combien amusant, au sens où les peintres prennent ce mot ! Comme Corneille avait habilement découpé le chef-d'œuvre du Cid dans le drame énorme de Guilhem de Castro, Rotrou, avec ce bon sens tout français, que nous avons bien tort de dédaigner, vu qu'il est beaucoup plus rare que l'esprit, lequel, on le sait, court les rues, Rotrou a fait
UQ choix très judicieux parmi les traits de mœurs et de caractères, parmi les détails pittoresques prodigués dans sa pièce par Lope de Vega ; il en a joint quelques autres fort heureusement trouvés, et il a peint ainsi un tableau très réaliste et très curieux, qui reste unique dans la galerie de nos tragédies classiques.
Il est assez piquant déjà, avec sa galanterie héroïque, le premier acte, qui nous montre les fiançailles de la princesse Valérie, une précieuse, avec Maximin, ce berger, que son courage et ses exploits ont élevé jusqu'à l'empire ; et la scène n'est certes point banale où l'acteur Genest s'entretient avec les souverains de l'art dramatique et du répertoire, le comédiendéclarant hautement sa préférence pour les auteurs anciens, les princes penchant plutôt pour les modernes, dont la nouveauté les séduit.
Mais le second acte est un délicieux, un exquis tableau de genre, dans lequel se trouvent en germe tout i Impromptu de Versailles, de Molière, et le second acte, si pittoresque, d'Adrienne Lecouvreur. Rotrou, en effet, nous introduit dans les coulisses, tandis que les acteurs se préparent à la représentation. Genest, qui achève de s'habiller devant le théâtre à peine terminé, donne des louanges et desconseils au décorateur, lequel s'excuse modestement de n'avoir pu mieux faire ; puis il repasse son rôle, tout en mettant sa perruque et sa barbe. Survient la comédienne Marcelle, fuyant sa loge encombrée de galants qui la fatiguent de leurs madrigaux usés et de leurs éloges hyperboliques. Genest la plaint en riant, et, comme il veut lui faire encore une fois répéter son monologue, Marcelle retrousse d'un geste familier sa longue tunique, et monte en
courant sur le théâtre, d'où Genest, la scène dite, va l'aider galamment à descendre. A peine sera-t-il seul que la voix céleste se fait entendre, l'invitant au baptême ; mais, au milieu de son trouble, voici que le décorateur vient allumer et préparer la musique. Les princes entrent en discutant sur les mérites respectifs de la tragédie et de la comédie ; ils prennent pace avec le préfet Plancien, qui joue le rôle du consul Lentulus dans la pièce de Lope de Vega; Dioclétien fait faire silence ; les musiciens exécutent une petite ouverture, et la représentation da Martyre d'Adiien commence sur le théâtre élevé. Quand le premier acte en est achevé, la princesse Valérie exprime le désir d'aller derrière la tapisserie voir et complimenter les acteurs. N'est-il pas vrai que, si le mot amifsanf n'existait pas, il faudrait l'inventer pour l'appliquer à ce deuxième acte de Saint Genest ?
Combien d'actes de tragédies Dont on ne peut en dire autant !
Et toujours les applaudissements et les réflexions des princes soulignent et commentent les vers du Martyre d'Adrien, dont la représentation est même un instant interrompue par l'entrée brusque de Genest, qui vient se plaindre que les coulisses sont envahies par les courtisans trop galants, et réclamer, au nom de la morale, l'intervention de l'empereur.
Au quatrième acte, le trouble apporté dans la représentation par la conversion subite de Genest est rendu avec un sentiment de la mesure tout à fait remarquable, et je trouve encore dans l'interrogatoire des comédiens parle préfetun trait bien curieux et bien xvii' siècle : « Que représentiez-vous ? » demande Plancien à
Albin ; et le comédien répond humblement: « Les assistants ». C'est, Messieurs, que la foule était toujours à cette époque, vu la petitesse delà scène, composée d'un seul personnage. Et voilà comment Léandre pourra répondre encore, dans les Plaideurs y à.] a même question posée par Perrin Dandin : « Moi, je suis l'assemblée. »
L'heureuse création de la princesse Valérie a permis à Rotrou de donner un peu plus d'intérêt à son dénouement, en laissant espérer jusqu'à la dernière minute que la catastrophe pourra être écartée. La princesse amène les comédiens aux piedsde l'empereur son père ; elle intercède pour eux, et Dioclétien est près de s'attendrir, quand le préfet vient annoncer que tout est fini. Et, tandis que les comédiens s'éloignent en larmes, l'épais et vulgaire Maximin emmène en plaisantant la princesse Valérie, tant il est vrai que jusqu'à la fin la comédie accompagne la tragédie dans cette pièce extraordinaire; ainsi dans Roméo et Juliette les musiciens plaisantent auprès du corps inanimé de la jeune fille. El, de fait, si Ion peut, à propos d'un de nos vieux poètes tragiques, évoquer le souvenir de Shakespeare, c'est à propos de Rotrou. Quelle que soit la distance qui les sépare, ce rapprochement n'en est pas moins pour Rotrou fort glorieux.
L'étroite tyrannie des règles et la loi de la séparation des genres, bientôt respectée comme un dogme, ne tardèrent pas à écarter du répertoire Saint Genest, qui tomba et demeura deux siècles dans un oubli presque complet. Ce fut M. ÉmiiC Deschanel qui l'en tira. Il apporta la pièce au directeur de ce théâtre, qui était alors le comédien Bocage, dont vous pouvez admirer, au-dessus de l'escalier, un fort beau portrait peint par Eugène
Giraud. L'acteur romantique s'enthousiasma pour la pièce si étrange da vieux Rolrou, et voulut en jouer lui-même le principal rôle. Cette reprise obtint, le 15 novembre 1845, un succès écUtant, et dans leurs feuilleto is Jules Janin et Théophile Gautier louèrent sans réserve la composition curieuse du drame et la beauté, tour à tour lyrique, héroïque, précieuse et familière de la versification. Même succès quand, en 1874, Ballande donna à la Porte Saint-Martin, avec Charpentier dans le rôle de Genest, deux représentations de la tragédie de Rotrou. Même succès encore il y a dix jours, quand rOdéon vient de la reprendre, et les applaudissements qui ont salaé M. de Max ont dû se faire entendre jusque dans la rue Rolrou. Je ne crois pas toutefois que cette pièce, si amusante dans sa complication et dont vous garderez certainement toujours le souvenir, s'installe définitivement au répertoire à côté de cet admirable Polyencte. C'est que, voyez-vous, les combinaisons les plus ingénieuses de l'esprit ne touchent pas autant qu'un cri sorti du cœur ; et regardez toutes les œuvres immortelles: ce sont des œuvres simples.
DON JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE (t)
Mesdames, Messieurs,
La pièce qui va être représentée devant vous, Don J-uan ou le Festin de Pierre, est unique dans le théâtre de Molière par sa genèse, qui est curieuse ; par sa constitution, qui est tout à fait extraordinaire ; par sa fortune^ qui est singulière. Je vais donc avoir une triple carrière à parcourir : aussi est-ce le plus brièvement possible qu'il me faudra vous exposer cette genèse, vous expliquer cette constitution, vous conter cette fortune.
Comme son nom vous l'indique déjà. Don Juan (les contemporains de Molière prononçaient encore don Jouan,endeux syllabes) est d'origine espagnole. C'était,
(1) Conférence faite à l'Odéon,
DKVANT LE HIDEAU S
14G DEVANT LE RIDEAt
àSéville,une antique tradition que, vers la fin du moyen âge, un très grand seigneur, don Juan Tenorio, tua en duel un commandeur de Calatrava, don Gonzalo d'Ulloa, dont il avait séduit la fille. Grâce au crédit des siens, le coupable demeurait impuni ; alors, une nuit, les Franciscains, gardiens du magnifique tombeau surmonté d'une statue équestre qu'avait élevé au commandeur la piété de sa fille, attirèrent don Juan dans leur église. On ne le revit plus jamais. Le bruit fut répandu et prit corps que le libertin avait osé insulter la statue tombale de sa victime, et que celle-ci, miraculeusement animée, l'avait précipité dans l'enfer.
Ce dénouement avait une grandeur merveilleuse, bien faite pour frapper l'imagination du peuple dans celte terre d'Espagne, si généreuse et si héroïque, mais si crédule et si superstitieuse : aussi la légende traversât-elle les siècles, et fut-elle contée encore, vers 10! 5, à un religieux, frà Gabriel Tellez, qui, revenant de Saint-Domingue, passait par Séville pour regagner Madrid et le couvent de la Merced. Ce n'était pas seulement un historien et un professeur, un théologien et un prédicateur que frà Gabriel Tellez; c'était encore un auteur dramatique, et, sous le pseudonyme à jamais célèbre de Tirso de Molina, il avait composé un nombre considérable de comédies. Dès qu'on lui eut conté la légende de don Juan Tenorio, il s'écria, en homme de théâtre ; « Quelle scène à faire ! » Et il improvisa aussitôt un drame, vraiment superbe en certaines de ses parties : le Séducteur de Séville et le Convié de pierre (1). Ce tronc vigoureux a poussé en tous sens
(1) On a mis en doute dans ces derniers temps que l'auteur du Séducteur de Séville fût bien Tirso de Molina.
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d'innombrables rameaux ; car c'est de ce drame que sont sortis tous les dons Juans, italiens, français, anglais, allemands, suédois, russes, de la plupart desquels je ne vous dirai pas un mot, les seuls ancêtres du héros de Molière nous intéressant ici.
L'œuvre de Tirso de Molina porte tous les caractères de l'improvisation ; et cela n'est point pour nous surprendre : car, si frà Gabriel Tellez a pu faire en moins de quarante ans plus de trois centspièces à ses moments perdus, cela prouve assurément qu'il avait beaucoup de moments perdus, mais cela prouve aussi qu'il ne soignait guère le plan de ses comédies. Les redites abondent dans ce drame décousu et un peu confus, où le héros abuse tour à tour, par les deux mêmes moyens, deux grandes dames et deux paysannes. Mais ces défauts sont rachetés par une exposition très dramatique, par la for(;e des situations, par un des dénouements les plus grandioses qui soient au théâtre, par une peinture si délicate du cœur féminin que Lope de Vega n'a pas craint, dans son Laurier d'Apollon, d'appeler Tirso de Molina « le Térence espagnol ». Frà Gabriel Tellez est un des apôtres du féminisme : si dans son théâtre les femmes manquent généralement de vertu, au singulier, elles ont toutes en revanche beaucoup de vertus, au pluriel. Aussi la morale constante de ses comédies est-elle que celui qui trompe des créatures si passionnées, si sincères et si fidèles, doit être inexorablement puni ; et, s'il échappe au châtiment dans ce monde, c'est chose bien certaine qu'il sera damné dans l'autre. Voilà ce que démontre et montre le Séducteur de Séville. Gomme dans les autres Don Juan, Dieu ne se venge point ici lui-même en foudroyant un impie et un athée ; il venge les larmes im-
puissantes d'Isabelle, de Tisbea, d'Aminta, de dona Anna, en frappant leur séducteur. Le don Juan de Gabriel Tellez n'est point du tout en effet un libertin, au sens religieux du mot : il a même toute la foi de la catholique Espagne. Loin de se moquer du ciel, quand il sera entraîné par la statue aux flammes éternelles, il s'écriera : a Laisse-moi appeler un prêtre, qui me confesse et qui m'absolve! » Mais il est jeune et bien portant, et il dit en riant que l'heure n'est pas encore venue pour lui du repentir et de la conversion. « J'ai du temps devant moi » ; tel est son refrain ; et, en attendant, il s'abandonne tout entier aux ardeurs viriles de sa nature, à la fougue impétueuse de ses sens. Il ne connaît ni les nobles aspirations de l'âme éprise d'un idéal amour, ni la satiété mélancolique d'un cœur qu'a désenchanté la réalité ; il est le mâle infatigable qu'aiguillonne un désir toujours renaissant ; il est, bien plus que les héros déclamateurs et emphatiques du romantisme, « une force qui va ». Cette force irrésistible brise et broie toutes les infortunées qui se trouvent sur sa route. Partout où don Juan a passé sur son cheval, impassiblement beau et le sourire du désir aux lèvres, partout derrière lui s'élève et monte la plainte lamentable des désespérées qu'ont séduites ses pro^ messes caressantes ou que son bras implacable a domp-^ tées dans la nuit trompeuse. Vainement elles demandent vengeance aux puissances humaines : c'est la justice divine qui répond. Voici que son heure est venue ; voici que, dans l'église gothique, baignée de la pâle clarté de la lune, le commandeur de marbre blanc, 6 miracle ! descend lentement les degrés du chœur, et que sa main rigide et vengeresse s'abat sur l'épaule du damné. Que nous sommes loin de Térence! Nous son-
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geons cette fois au plus grand des contemporains de Gabriel Tellez, à Shakespeare, et au terrible rêve dans lequel les victimes ensanglantées de Richard III viennent, l'une après l'autre, se pencher sur son lit et lui dire : « Désespère et meurs 1 »
Les applaudissements soulevés par la pièce de Tirso de Molina furent tels que le bruit en retentit jusqu'en Italie, où deux auteurs dramatiques, Cicognini et Giliberto, entreprirent d'en doniaer, l'un une adaptation, l'autre une imitation. Comme la langue espagnole ne leur était pas familière, ils ne comprirent point le titre du drame de Tirso, et du Convié de pierre, c'est-à-dire en pierre, ils firent le Fesiin de Pierre, avec une lettre majuscule, baptisant le commandeur don Pierre pour la circonstance. Ce titre, mal écrit, cessera bientôt d'offrir un sens pour le public, comme celui de Provinciales donné aux petites lettres de Pascal; il n'en aura que plus de prise, avec son apparence mystérieuse, sur les imaginations populaires.
En 1658, la troupe italienne de Locatelli vint jouer un arrangement de la pièce de Cicognini sur le théâtre du Petit-Bourbon, où ses représentations alternèrent avec celles de la troupe de Molière. Leur succès suggéra à un comédien de Mademoiselle, Dorimond, l'idée de donner une version française de cette légende dramatique, et il rima d'après la pièce, aujourd'hui perdue, de Giliberto, un Festin de Pierre, qui fut joué à Lyon en 1658, pendant les fêtes célébrées en l'honneur de la princesse Marguerite de Savoie, que l'on songeait à fiancer à son cousin Louis XIV. L'année suivante, un autre comédien, Villiers, écrivit pour l'Hôtel de Bourgogne un nouveau Festin de Pierre, qu'il a présenté au grand Corneille comme une simple traduction. La mé-
diocre pièce de Villiers eut un gros et durable succès d'argent, que Tauteur-acteur rapporte modestement au talent de ses camarades et à une mise en scène beaucoup plus brillante que celle des Comédiens Français à Lyon et celle des Italiens au Petit-Bourbon, une mise en scène d'une splendeur, Mesdames et Messieurs, déjà presque odéonienne. Tout Paris voulut voir, sur son cheval de bois peint en blanc, le commandeur enfariné, et les scènes de la statue maintinrent longtemps la pièce au répertoire.
Or, en 1664, la troupe de Molière se trouva dans l'embarras : la Princesse d'Élide n'avait obtenu qu'un succès d'estime, et le parti dévot, qui, depuis VEcole des Femmes^ s'était ligué avec les marquis contre Molière, l'empêchait de représenter son Tartuffe. Ses camarades, convaincus que la statue pouvait encore faire quelques bonnes recettes, et — qui sait? — peutêtre ce maximum qui hante toujours les rêves des directeurs et des sociétaires, l'engagèrent à composer à son tour un Festin de Pierre. Molière hésita d'abord, car il songeait déjà au Misanthrope, et savourait par avance le plaisir de s'y venger des dévots sur les dévoles ; puis il réfléchit que, en modifiant le caractère de don Juan, il pourrait se donner la joie de dire leur fait aux marquis et aux bigots à la fois, tout en demeurant protégé contre les détracteurs de Tartuffe par l'origine religieuse de la légende espagnole ; le pavillon couvrant la marchandise, la sévère Anne d'Autriche elle-même, que cherchait à gagner la cabale, ne pourrait se montrer choquée d'un sujet de pièce considéré dans son pays comme édifiant. Molière se mit fiévreusement à l'œuvre, et, en quelques jours, il eut achevé une pièce, qui est la plus décousue en appa-
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rence et, à coup sûr, la plus irrégulière de ses comédies, mais peut-être aussi la plus originale, bien qu'elle renferme très peu de scènes qui lui appartiennent en propre.
Il ne semble pas que Molière ait connu la pièce de Tirso de Molina, quoiqu'une troupe espagnole soit venue jouer k Paris en 1660 ; mais il avait lu le théâtre de Cicognini, puisqu'il a eu la fâcheuse idée de lui emprunter le sujet de son Don Garde de Navarre ; c'est d'ailleurs dans son Festin do Pierre qu'il a pris le cri féroce poussé par le valet, tandis que son maître est plongé dans l'enfer : « Mes gages ! Mes gages 1 Mes gages 1 ») Mais, si Ton trouve comme un vague air de famille entre Sganarelle et Passarino, le valet de Cicognini, c'est Giliberto qui, par l'intermédiaire de Villiers, a fourni à Molière le canevas de sa comédie. Voyons donc quels étaient le plan et l'esprit de la comédie italienne : par cette comparaison, nous comprendrons mieux les intentions et nous admirerons davantage le génie de notre Molière.
Tout d'abord, le sous-tilre de la tragi-comédie de Giliberto, reproduit par Dorimond, comme par Villiers, en indique l'idée: Le Festin de Pierre ou le Fils criminel. Si don Juan est foudroyé, ce n'est donc plus pour avoir trompé tant de malheureuses femmes, c'est surtout parce que ses déportements ont causé la mort de son père désespéré ; et cette conception se trouve altérer l'unité de la pièce. Le premier acte est, en effet, rempli presque dans son entier par une longue scène entre le père et le fils : en^vain, don Alvaros se traîne aux genoux de don Juan pour le supplier de changer de vie ; le fils criminel repousse le vieillard, l'insulte, va jusqu'à le frapper d'un coup de poing, et sort, en riant
de ses malédictions. Nous ne reverrons plus don Alvaros, qui va mourir de douleur pendant l'entr'acte.
A partir de ce moment, Mesdames, la pièce de Villiers vous est beaucoup plus familière que vous ne pensez ; carda Ponte l'a suivie d'assez près dans ce livret d'opéra sur lequel Mozart a écrit une musique vraiment divine. S'il y a introduit un nouveau personnage, celui de done Elvire, dont Molière lui a fourni l'idée, le librettiste avait trouvé tous les autres, dona Anna, dou Ottavio, Zerline, ce benêt de Mazelto et le valet Leporello, dans la comédie de Villiers, sous les noms d'Amarille, de don Philippe, de la mariée, du marié et de Philippin.
- Au second acte, don Juan tente de faire violence à Amarille, qui Ta reçu de nuit chez elle, croyant y introduire son fiancé ; puis il tue en duel le commandeur, sur le corps duquel don Philippe jure à l'orpheline qu'elle sera vengée. Don Juan s'est enfui, et a forcé de changer d'habit avec lui un pèlerin rencontré dans un bois; sous ce déguisement, il n'est pas reconnu de don Philippe, qui le poursuit; il l'invite à quitter son épée avant de se mettre avec lui en prières, s'empare de l'arme, et tue traîtreusement son ennemi sans défense.
A l'acte IV, don Juan, jeté à la côte par un naufrage, fait simultanément la cour à deux bergères, et déshonore Belinde brutalement, tandis que Philippin lit à Oriane ébaubie le fameux catalogue des victimes de son maître; elles ne sont encore qu'une centaine. Aussitôt après se place l'invitation adressée à la statue par Philippin, sur l'ordre de don Juan.
Le dernier acte se compose de deux longues scènes entre don Juan et la statue, qui est bien certainement la plus bavarde de toutes les statues, avec, comme
intermède, Tenlèvement par don Juan d'une jeune mariée au milieu même du corlègé nuptial.
Vous trouvez là, Messieurs, presque tous les éléments qui vont constituer la pièce de Molière : un maître libertin, un valet poltron, un père outragé, une grande dame éplorée, un cavalier qui épouse sa querelle, une jeune mariée que veut enlever don Juan, un naufrage, deux bergères séduites, un pèlerin, qu'il faudra peu d'imagination pour transformer en un mendiant, enfin les trois scènes de la statue. Et cependant rien ne ressemble moins à la comédie de Villiers que celle de Molière : c'est que, là où Villiers avait écrit des rôles parfois inconsistants, Molière a créé des hommes; où Villiers n'avait pensé qu'à divertir, Molière fait songer; de ce sujet, dans lequel Villiers n'avait cherché qu'une mise en scène curieuse, Molière a tiré une étude morale, religieuse et sociale, d'une profondeur effrayante, une sorte de satire à la fois philosophique etboufTonne, où il pose et examine en quelques répliques les plus graves problèmes qui troublent la conscience de l'humanité.
Une s'est pas contenté de peindre un mauvais fils et un frère cadet de Joconde ; il a donné au sujet une tout autre ampleur, et, dès la première scène, il a mis dans la bouche de Sganarelle cette courte phrase, qui éclaire SOS intentions et pourrait servir d'épigraphe à sa comédie sociale ; a Un grand seigneur méchant homme est une terrible chose. » S'il a placé encore par prudence la scène en Sicile (la Sicile appartenait alors à l'Espagne), et s'il a conservé à don Juan, à don Carlos, à done Elvire des noms espagnols, Malhurine et M. Dimanche ont des noms bien français, Charlotte et Piarrol parlent un patois picard, et mille détails nous prouvent
que le don Juan de Molière n"est plus un grand d'Espagne, mais en réalité un marquis du Louvre, ayant, en 1663, ses entrées au petit coucher.
Mais ce n'est plus le marquis ridicule, le marquis ce Tarte à la crème !» de la Critique de VÉcole des Femmes ; c'est un marquis redoutable par ses vices qui ne respectent rien et que rendent plus dangereux encore des qualités brillantes; car il a reçu, outre la beauté qui prévient les esprits, et la force qui leur en impose, les deux dons que l'on prise le plus en France : une bravoure chevaleresque et l'esprit, plus beau encore que la beauté. C'est un scélérat, mais le plus séduisant des scélérats.
Tandis que le don Juan de Villiers assassinait perfidement son ennemi désarmé, le don Juan de Molière s'élance au secours d'un inconnu attaqué par trois voleurs, et, en moins d'une minute, voilà qu'il a mis en fuite les bandits. Cette scène épisodique et les deux qui la suivent, empruntées par Molière à Lope de Vega, donnent une grandeur héroïque à son don Juan, vraiment digne de s'enrôler parmi les cadets de Gascogne ; j'entends ceux de Cyrano.
Brave comme eux, il a de l'esprit comme eux. Le don* Juan de Villiers était une sorte de brute, obéissant aveuglément à ses instincts, et se contentant de dire, pour justifier sa conduite :
Quiconque vit ainsi ne peut être blâmable. 11 suit les sentiments de la Nature.
Celui de Molière est un épicurien aimable et brillant, que son esprit fécond ne laisse jamais à court de raisons ingénieuses pour excuser son humeur volage. Il se plaît à faire les honneurs de son esprit, comme de sa figure
LE DOX JUAN DE MODÈRE loo
et de sa jambe, à la façon d'Hylas, ce malin berger de VAstr^ée, auquel Molière semble avoir plus d'une fois songé ; avant don Juan, en effet, Hylas soutenait qu'il « n'y a point de tyrannie entre les humains si grande que celle du mariage », et que le véritable inconstant, c'est l'amant constant : n'est-ce pas de la beauté de sa dame qu'il était devenu amoureux ? Et pourtant il demeure amoureux alors que cette beauté s'est flétrie et changée en laideur. Et, avant que don Juan trompât adroitement à la fois Mathurine et Charlotte, Hylas avait abusé à la fois, avec la même adresse, Carlis et Stilliane. Mais, en présence d'une maîtresse abandonnée, Hylas avait la grossièreté du xvii^ siècle commençant : « Comment vous appelez-vous? afin que je sache si votre nom ne me blessera point mieux que votre visage » ; don Juan a l'impertinence élégante de la cour de Louis XIV : à l'infortunée done Elvire, qui lui rappelle qu'elle a quitté pour l'épouser le couvent où elle allait prononcer des vœux éternels, il répond : « Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste. J'ai cru que notre mariage n'était qu'un adultère déguisé, et j'ai voulu. vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. »
Ainsi naissance, jeunesse, beauté, force, bravoure, esprit, don Juan a toutes les qualités qui séduisent les femmes ; et, comme aucun scrupule ne l'arrête sur le choix des moyens, comme il promet aisément le mariage et se marie même avec eff"ronterie tous les mois, il trouve encore moins de cruelles qu'un surintendant.
Et cependant, dans cette pièce à laquelle il a donné son nom et qui a enrichi notre langue d'un nouveau mot, puisque, comme on dit : « un tartuffe », on dit encore : (( un don Juan de boutique, un don Juan de.
village », Molière ne nous a présenté que trois femmes, et pas un visage de femme n'éclaire le troisième acte, ni le dernier. C'est sans doute que, le type étant établi, il a paru à Molière que trois femmes suffisaient pour -iïiontrer don Juan avant la séduction, don Juan entre deux rivales, don Juan après l'abandon ; c'est peut-être aussi tout simplement, — on ne songe point assez, quand on juge les œuvres dramatiques, à ces questions matérielles, — parce que Molière n'avait dans sa troupe que trois jeunes premières : M"e Duparc, dont tous les poètes du temps, y compris le vieux Corneille, ont chanté l'imposante beauté, et qui joua le rôle très ingrat de done Elvire; Armande Béjart, dont, en mari galant, il a pris soin de détailler les attraits dans la jolie scène da deuxième acte entre don Juan et Charlotte ; enfin l'excellente M"e de Brie, une comédienne sans seconde, qui, acceptant les petits rôles avec la même bonne humeur que les grands, représenta Mathurine.
Mais, si Molière a laissé un peu dans l'ombre le cù é particulièrement don juanique du caractère de don Juan, il l'a du moins marqué d'un trait nouveau et bien profond. Ce grand seigneur, puissant, audacieux, qui ne reconnaît aucune limite à ses désirs, aucun frein à ses passions, est moins sensible qu'on ne se l'imaginerait à la volupté et aux plaisirs de la chair ; ce qui le charme, ce sont surtout les violences et les désordres de toute sorte qu'il commet avec impunité et qui lui prouvent sa force. 11 ne ressent point d'amour, au sens exact du mot; la séduction est plutôt, pour lui, un besoin, une manie. Rencontre-t-il deux fiancés ? La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs lui donne de l'émotion ; il est frappé au cœur, et son désir cominence par la Jalousie : il enlèvera la jeune fille. Immoral
plus encore que sensuel, il estlibertin d'idée plus encore que de corps. Au premier acte, la vue de done Elvire irritée ne lui a causé que de l'ennui ; au quatrième acte, elle pleure, et don Juan veut la retenir : « Madame, il est tard : demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on pourra. Vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure. » D'où vient ce changement de ton? Est-ce émotion ? pitié ? Non ; c'est cruauté ; c'est raffinement pervers de libertinage : « Ses larmes, va-t-il dire àSganarelle, ont réveillé en moi quelques petits restes d'un feu éteint. » Je n'insiste pas ; mais il ya déjà là comme une pointe de sadisme.
Ainsi don Juan se rit de la rage impuissante de ses victimes et des menaces de leurs défenseurs ; car il aura raison des uns, les manants, avec deux soufflets ; des autres, les gentilshommes, avec un coup d'épée : il est la force. Que pourrait donc redouter ce grand seigneur méchant homme ?
Ses créanciers, peut-être ? Ah ! Messieurs, le croire, ce serait bien mal connaître la noblesse du xvii* siècle : elle savait à merveille l'art de payer ses dettes en paroles, et dans cet art don Juan est passé maître, il y pipe. Son créancier, M. Dimanche, est un brave homme, assez naïf et très vaniteux, première ébauche du bourgeois-gentilhomme. Que fera don Juan ? Il daignera l'accabler de protestations d'amitié : il s'informera de M""^ Dimanche, son épouse, de sa petite fille Claudine, de son fils Colin, même de son petit chien Brusquet, et ira jusqu'à le prier à souper ; si bien que le bonhomme, à la fois désolé et ravi, pleurant d'un œil et riant de l'autre, finira par dire : « Il me fait tant de civilités et tantde complimentsque je ne saurais jamais lui demander de l'argent. » La charmaale scène ! Et
comme elle est vraie ! Je me souviens qu'il y a une vingtaine d'années on s'amusait fort, dans une ville du Midi, où un prince exotique et sa femme, pour faire prendre patience à leurs fournisseurs non payés, venaient de les inviter à un bal, dans lequel le prince et son épicière avaient fait vis-à-vis à la princesse et à son charcutier. Ils avaient repris tout simplement la scène de Molière, comme l'a reprise, lui aussi, d'une autre manière, le pape Grégoire XVI, le jour où, obligé d'accorder audience à Lamennais et voulant éviter des récriminations embarrassantes, il imagina découper la parole à l'abbé chaque fois qu'il le voyait ouvrir la bouche, d'abord pour lui offrir une prise, ensuite pour lui faire admirer en détail une statuette de Michel-Ange, enfin pour lui donner la bénédiction annonçant que l'audience, j'allais dire la comédie, était finie.
En réalité, le don Juan de Molière n'a qu'une chose à redouter : une lettre de cachet, sollicitée par son père, pourrait l'envoyer à la Bastille ; et, de fait, don Luis est bien las des déportements de son fils ; il vient le lui dire dans une scène d'une grandeur presque tragique, et qui peut soutenir la comparaison avec la célèbre scène du Menteur. Le vieillard y développe l'idée qui fait l'unité de la pièce de Molière, en des termes dont la hardiesse paraît à peine croyable, quand on songe que de telles choses ont été écrites sous le plus absolu et le plus orgueilleux de nos rois : « La naissance n'est rien où la vertu n'est pas... Un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature ;... etje ferais plus d'état du fils d'un crocheteur, qui serait honnête homme, que du fils d'un monarque, qui vivrait comme vous. » A ces terribles reproches que répond don Juan ? Ceci : « Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux
pour parler » ; et comme don Luis vient de sortir irrité et grondant : « Eh ! mourez le plus tôt que vous pourrez; c'est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des pères qui vivent autant que leurs fils. » Cependant, sa mauvaise humeur dissipée, don Juan réfléchit : son père Ta prévenu qu'il avait fini par lasser les bontés du souverain et lui a fait des menaces très directes. Il serait peut-être prudent d'en parer les effets, et, à cette fin, don Juan a recours à un artifice qui achève de le dégrader et le rend indigne de toute miséricorde.
C'est que don Juan n'est point seulement un libertin, au sens moderne du mot ; il l'est encore au sens du xvii^ siècle, c'est-à-dire qu'il prend des libertés telles avec le dogme qu'il finit par n'eu plus rien conserver. Il tient qu'il faut se contenter en ce monde sans avoir le moindre souci de l'autre, vu que l'autre n'existe sans doute pas. Done Elvire le menace-t-elle du ciel ? il hausse les épaules: a Sganarelle, le ciel ! » Et comme son valet scandalisé lui demande ce qu'il croit : « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit». Naturellement son athéisme ne respecte point la foi d'autrui : il est si rare que celui qui réclame pour lui-même la liberté de penser la veuille bien laisser aux autres ! Un mendiant implore de don Juan la charité, en lui promettant qu'il priera le ciel pour lui. Don Juan éclate de rire : « Eh ! prie le ciel qu'il te donne un habit ! » Il s'étonne, en ricanant, qu'un homme qui prie le ciel tout le jour ne soit pas bien dans ses affaires. Par un jeu cruel — car la cruauté est au fond de tous les actes de don Juan — il fait briller aux yeux éblouis du pauvre un louis d'or, et le lui offre à condition qu'il veuille jurer. Le mendiant,
détourne tristement ses regards : « J'aime mieux mourir de faim » ; et don Juan alors, par une dernière raillerie à l'adresse de ces prédicateurs qui, préchant le dogme, comme Bossuet,etmontranl dans les pauvres les membres mystiques de Jésus crucifié, ordonnaient aux riches de faire l'aumône pour Tamour de Dieu : a Va, va, je te la donne pour l'amour de l'humanité ». Comment le miracle de la statue animée pourrait-il faire impression sur uji pareil homme ? Don Juan veut d'abord penser qu'il a été trompé par un faux jour ou troublé par quelque vapeur ; plus tard, contre le spectre envoyé par le ciel pour lui donner un dernier avertissement, il tirera l'épée. On ne saurait imaginer libertin plus endurci.
C'est ce qui a fait admirer à plusieurs critiques la divination de Molière peignant de couleurs si fortes, dès 1663, le futur athéisme de la régence. Messieurs, Molière peignait tout simplement ce qu'il avait sous les yeux. Contrairement aux opinions accréditées, je vous découvrirais aisément, si j'en avais le loisir, tout un groupe, fort important, d'hommes de cour et d'hommes de lettres niant alors tout bas ce Dieu que célébrait la grande voix de Bossuet, et reliant ainsi dans l'ombre la libre pensée de la Renaissance à l'athéisme de TEncyclopédie. Je veux du moins vous citer une anecdote qui m'a beaucoup frappé, il y a quelques années, dans les Mémoires de Bussy-Rabutin ; elle jette un jour très vif sur les mœurs de l'époque, et rend, au xvii" siècle, la fable du Festin de Pierre beaucoup plus actuelle que vous ne le pourriez croire. C'était en 1647, au siège de Lérida. Dans les masures d'une vieille église ruinée, Bussy déjeunait avec quelques amis, tandis que les petits violons de M. le
Prince jouaient leur répertoire. Ne sachant à quoi s'amuser, Barbantane a l'idée, déjà singulière , de lever la pierre d'une tombe ; il « trouve dedans un corps tout entier, sur lequel était encore le linge dont il avait été enseveli. Il nous apporte le cadavre, écrit Bussy-Rabutin, et La Bretèche, guidon des gendarmes d'Enghien, l'ayant pris de l'autre main, ils se mettent à le faire danser entre eux deux. Cela me fit horreur. » Attendez, Messieurs ; un si odieux sacrilège n'a nullement révolté Bussy ; s'il trouve ce jeu < ridicule», c'est uniquement parce qu'il lui coupe l'appétit. On remet donc le cadavre dans son cercueil; nos gentilshommes reprennent gaiement leur débauche et leurs chansons, et, comme la mort de Barbantane, survenue presque aussitôt, a paru à quelques-uns une punition du ciel, Bussy prend plaisir à les détromper et à leur montrer ironiquement leur bec jaune. Pour qui vient de lire un tel morceau, le don Juan de Molière, invitant à dîner la statue de sa victime, sort du domaine de la fiction pour entrer dans celui de la réalité, et il apparaît clairement que Molière n'avait pas besoin du don de seconde vue pour peindre des libertins sous Louis XIV.
Seulement ils étaient mal en cour, vu que le parti dévot était tout-puissant. Transformer en dévoués auxiliaires ceux mêmes qui devaient être naturellement ses ennemis implacables, voilà le stratagème utile, voilà le coup de maître imaginé et exécuté par don Juan. Notre libertin va simuler une conversion, jouer l'homme subitement touché de la Grâce el par cette comédie sacrilège se rendre invulnérable à tous les coups. Avec un soupir mortifié et deux roulements d'yeux, il demande un directeur à son père.
aussitôt désarmé; à don Carlos, qui le somme de rendre l'honneur à done Elvire, il oppose d'un ton béat une voix du ciel qui lui a ordonné de se retirer loin du monde et de vivre dans la pénitence ; seulement, ce dévot n'est pas un papelard de sacristie, comme Tartuffe, c'est un gentilhomme ; et, ayant lu dans la Septième Provinciale comment les casuistes de la Compagnie de Jésus ont trouvé moyen de permettre le duel à un homme pieux, à condition qu'il y soit appelé malgré lui et pour défendre son honneur injustement outragé, il sait accepter un duel sans l'accepter : « Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue 'écartée qui mène au grand couvent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre; le ciel m'en défend la pensée; et, si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera ». Comme il voit le brave Sganarelle ahuri du langage si nouveau qu'il parle, don Juan lui énumère cyniquement les merveilleux avantages de la profession d'hypocrite dans un couplet un peu invraisemblable , — Tartuffe n'a pas de confident, — mais que Molière a su faire passer, en mêlant avec un art infini le sérieux d'une résolution arrêtée et le persiflage d'un ironiste qui s'amuse de lui-même : ainsi, dans la fameuse sérénade de Mozart , l'accompagnement semble se moquer des paroles. Il est d'une vérité terrible, ce morceau pour lequel Molière a sans doute écrit toute sa pièce, et qui lui a permis de démasquer la redoutable ligue de ses ennemis, se faisant contre lui un bouclier du manteau sacré de la religion : « Si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous... » Ainsi, Mes-
LE DON JUAN DE MOLIÈRE i63
sieurs, en 1665, pour avoir su prendre le masque de la dévotioD alors toute-puissante, ce grand seigneur a beau être le plus scélérat des hommes, il n'a rien à redouter, et rien, rien sur la terre, ne saurait plus punir les forfaits de ce monstre, ni venger ses victimes.
Pour que Texpiation se produise, il faut une intervention supérieure. Dieu lui-même devra frapper le pécheur endurci ; le seul dénouement possible sera fait par XeDeus ex machina que réclame l'honnête Sganarelle indigné :« Le ciel, qui vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur », et, n'étant plus retenue par l'attente du repentir, la foudre tombe aussitôt sur le libertin athée et hypocrite.
Voilà, Messieurs, comment notre Molière a transformé le débauché écervelé de la légende ; voilà comment il a su introduire dans la vieille fable toute la question sociale de son temps.
Et du coup se trouve expliquée et justifiée la consti. tution singulière de celte comédie, qui a pu paraître à des critiques à vue courte composée, comme une comédie à tiroir, de scènes purement épisodiques , mais qui n'a pas moins d'unité que les pièces les plus régulières de Molière, comme VAvare ou les Femmes savantes. L'unilé se trouve ici dans le développement progressif du caractère de don Juan ; comme il est nécessaire de nous montrer le héros tour à tour en présence des femmes qu'il trompe, de son créancier qu'il joue, du pauvre dont il se moque cruellement, de son père qu'il insulte, d'un généreux ennemi que son hypocrisie révolte, il en résulte que, si la pièce est remplie de rôles épisodiques en ce sens que la plupart des personnages ne paraissent sur le théâtre qu'une
fois, deux fois au plus, sans que nul songe à eux après leur sortie, il n'y a pas du moins, à proprement parler, de scènes ou de morceaux épisodiques, si j'en excepte: la jolie scène de Charlotte et de Pierrot, où Molière a montré qu'il savait faire parler les paysans aussi bien que son ami Cyrano de Bergerac ; le court dialogue dans lequel Sganarelle éconduit à son tour, mais beaucoup moins aimablement, M. Dimanche ; sa petite dissertation sur le tabac alors à la mode ; et une conversation épigrammatique sur les médecine, par laquelle Molière commence contre eux une guerre qui sera sans trêve ni merci ; mais ce ne sont là que des bouts de scènes, simples hors-d'œuvre destinés à répandre un peu de gaieté dans une comédie qui, ni par le sujet, ni par le dénouement, n'est comique. J'accorde pourtant que cette pièce, qui ne respecte ni l'unité de lieu, ni l'unité de temps, et qui renferme tant de personnages épisodiques, a peu de conformité avec les autres comédies de Molière, et que, à regarder les choses de près, elle formerait avec ses voisines un contraste moins complet si nous la trouvions dans le théâtre de Shakespeare. Il n'y a, je crois, dans cette concession, rien d'irrévérencieux pour Molière.
Don Juan fut représenté sur la scène du Palais- Royal le dimanche 15 février 1005. Le succès fut très grand; les recettes se maintinrent fort élevées aux dix premières, et le libraire Billaine s'empressa de demander un privilège pour l'impression et la vente de la nouvelle comédie. Le carême interrompit les représentations ; après Pâques, la pièce ne fut pas reprise, et Billaine ne la publia pas. Pourquoi ?
On a donné pour raison que l'on n'aimait point alors les grandes comédies en prose, et pour preuve que
Thomas Corneille fil jouer plus tard le Don Juan de Molière mis en vers. On n'ajoute pas qu'il en avait considérablement atténué les hardiesses.
La vérité est que le parti dévot fut assez fort en 1663 pour étouffer ce nouveau Don Juan, qui ressemblait si peu aux autres. Dès la seconde représentation, il avait fallu supprimer la scène du pauvre, qui oppose à Thonnêle homme misérable le scélérat triomphant ; la cabale, que cette concession n'avait naturellement pas désarmée , continuait de crier au scandale : « Jamais rien n'avait paru de plus impie, même dans le paganisme », et, lançant des Observations sur le Festin de Pierre, un sieur de Rochemont y demandait tout simplement qu'on fermât l'église à Molière ! Le moment était favorable aux conjurés. Déjà le théâtre en lui-même était vivement attaqué par les catholiques fervents ; c'est le temps où Nicole appelait les faiseurs de comédies : « des empoisonneurs publics, non des corps, mais des âmes » ; où le prince de Conli, un libertin converti, écrivait un Traité de la Comédie et des Spectacles avec l'austérité d'un docteur de l'Église. Don Juan mécontentait donc, avec tous les faux dévots qui attaquaient encore en lui Tartuffe , les dévots sincères, qui ne reconnaissaient pas à la comédie le droit de s'occuper de la religion, souffraient de voir « la farce aux prises avec l'Évangile », et répétaient , après Godeau,
Que, pour changer leurs mœurs et régler leur raison, Les chrétiens ont l'Église et non pas le théâtre.
Contre tant d'ennemis que restait-il à Molière ? Le souverain. Louis XIV doubla sa pension et lui donna le titre de « comédien du roi » ; mais, en même temps,
166 DEVANT LÉ RTDÉAÙ
— le pouvoir cherche toujours à ménager les partis opposés, — il l'invita sans doute à retirer sa comédie du répertoire. Molière, qui tenait beaucoup plus à y mettre son Tartuffe qu'à y maintenir une œuvre de circonstance, s'inclina, et le succès éclatant de Tartuffe, enfin représenté quelques années après, fut sa revanche.
•Les vrais dévots étaient-ils fondés à protester contre le Don Juan de Molière, et l'ancien condisciple du poète, le prince de Conti, avait-il quelque droit à voir une école ouverte d'athéisme dans le Festin de Pierre, « où, après avoir fait dire toutes les impiétés les plus horribles à un athée, qui a beaucoup d'esprit, l'auteur confie la cause de Dieu à un valet, à qui il fait dire, pour la soutenir, toutes les impertinences du monde » ? Tenez pour bien assuré. Messieurs,, que Molière n'a pas plus voulu jouer la religion dans le Festin de Pierre que la vertu dans le Msan/Arope. Malgré tout l'esprit de son don Juan, jamais il n'est pour lui contre Sganarelle; si Molière avait publié lui-même sa comédie, il àUfait souvent pris soin d'imprimer en marge, comme "A a fait pour Tartuffe : « C'est un scélérat qui parle » ; et il eût pu ajouter : un scélérat des plus dangereux, parce que sa raillerie spirituelle déconcerte les inhabiles raisonnements d'une foi d'autant plus profonde qu'elle est instinctive, et que, venant du cœur et non de la raison, elle n'a jamais songé ni à se discuter elle-même, ni à préparer sa défense. D'autre part, il n'est vraiment pas sérieux de prétendre hausser jusqu'au rôle d avocat de Dieu ce bon Sganarelle, qui ne suit partout don Juan, comme Sancho Pança suit don Quichotte, que pour produire un eflfet de contraste et pour égayer la scène par ses indigna-
lions poltronnes. Faire de ce laquais vulgaire et couard la personnification de la foi chrétienne opposée k l'athéisme personnifié en don Juan ! Comme si jamais d'ailleurs Molière avait mis aux prises des êtres symboliques ! 11 savait bien, — et nous le savons tous aujourd'hui, — que rien n'est moins dramatique que les symboles. Il fait vivre sous les yeux des spectateurs des êtres humains et complexes ; il développe des caractères différents , qui , par l'ardeur même de la contradiction, s'emportent jusqu'aux dernières exagérations : il oppose l'avarice d'Harpagon et la prodigalité de son fils, la bile d'Alceste et le flegme de Philinte, le pédantisme de Philaminte et le mépris de Chrysale pour la science. Et sans doute Molière, puisque son but est de condamner Harpagon et de blâmer Alceste et Philaminte, penche pour Cléante, pour Philinte, pour Chrysale; mais ce n'est pas lui-même qui parle par leur bouche ; ce sont leurs propres idées qu'ils expriment, et non celles du poète, qui ne nous dit pas : « Voilà ceux que vous devez prendre pour modèles », mais bien : « La vérité est entre les extrêmes que présente la vie : in medio virtus ». L'honnête, mais grossier bon sens de Sganarelle peut donc être préférable à l'esprit endiablé de don Juan, sans que pour cela Molière ait entendu nous donner en ce pauvre Sganarelle le type même du parfait chrétien.
De même, il serait temps d'en finir avec cette opinion de tendance et de combat que l'auteur du o« acte de Don Juan Qi àxi. Tartuffe fut un adversaire déclaré et implacable du catholicisme. Molière, Messieurs, a marqué au fer rouge Tartuffe, non parce qu'il était catholique, mais parce qu'il était hypocrite ; son Tartuffe
devait être catholique, parce que, alors, en France, sous un roi catholique et pieux, la dévotion assurait les dignités et les faveurs; mais Molière eût vécu dans la protestante Angleterre que son Tartuffe eût été protestant et sans cesse eût parlé de sa conscience et de son austérité, comme ce magistrat flétri par Shakespeare dans Mesure pour mesure ; Molière eût Vécu sous la régence que son Tartuffe eût été un tartuffe d'athéisme. C'est La Bruyère qui Fa dit : « Un faux dévot est celui qui, sous un roi athée, serait athée. » Et le hon sens du peuple le voit bien, quand, aujourd'hui, il jette le nom de Tartuffe à la face de tout homme qui, à quelque Église qu'il appartienne, ou même faisant profession de n'appartenir à aucune, sait hypocritement
Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère.
Quoi qu'il en soit, Messieurs, le Festin de Pierre ne fut publié qu'après la mort de Molière, en 1682; encore l'édition fut-elle presque aussitôt arrêtée, avec ordre de supprimer les deux premières scènes, si attaquées, du 3« acte. Elles n'ont été livrées au public que vers la fin du premier Empire, et c'est en 1841 seulement que, 176 ans après la 15% la 16^ représentation de Don Juan fut donnée sur cette scène même d'où je vous parle. Depuis, la comédie de Molière n'a reparu que de loin en loin sur les affiches du premier et du second Théâtre Français. Pourquoi ? Car Tartuffe s'y joue fréquemment. Je vois de ce fait deux raisons : l'une, c'est que le Festin de Pierre est de beaucoup la moins comique des grandes comédies de Molière; la seconde, c'est que la pièce est très malaisée à monter, que les deux principaux rôles en sont extrêmement difficiles, et qu'un
directeur, pour se décider à la remettre en scène, doit être bien sûr de son don Juan. Vous comprendrez, dans quelques instants, que M. Ginisty ait repris le
Festin de Pierre (l).
~(1) Le rôle de don Juan était joué par M. Marquet.