‹ Devant le rideau, conférencesChapitre 23 sur 42 · LA MARIAMNE DE TRISTAN LHERMITE · texte numérisé non relu

LA MARIAMNE DE TRISTAN LHERMITE

La Mariamne de Tristan est une des dernières tragédies qui aient été représentées dans le décor à compartiments. La tyrannique unité de lieu, qui allait s'établir en maîtresse au théâtre, a, vous le savez, remplacé cette décoration par le fameux « palais à volonté ». La transition s'est faite aisément, par cela même que dans la décoration simultanée le milieu de la scène représentait conventionnellement à peu près tout ce que désiraient les auteurs, et la transition s'est faite avec le Cid même. La tragédie de Corneille s'est jouée, en vue d'obtenir une hypocrite unité de lieu, dans des compartiments à peine indiqués, et dontles acteurs ne tenaient pas compte, si bien que Scudéry se plaignait qu'on ne sût jamais si les personnages parlaient dans le palais ou dans la rue. Un peu plus tard, le Cid fut représenté à l'hôtel de Bourgogne àa ns une « salle à quatre portes » ; sans doute elles étaient censées mener l'une chez le roi, l'autre chez l'infante, la troisième dans l'appartement de Ghimène ; par la dernière, on devait probablement entrevoir la rue où don Diègue rencontre Rodrigue ; c'est le dernier vestige du système de la décoration simultanée, dont l'histoire a été contée avec une érudition si sûre et si abondante par M. Eugène Rigal, dans le très remarquable livre qu'il a consacré au vieil Alexandre Hardy (1).

Un mot encore, Messieurs, avant de céder la place aux interprètesde Tristan L'Hermite.La représentation de jeudi dernier a surpris quelques personnes, qui, connaissant surtout les poésies lyriques de Tristan, s'attendaient à voir, dans sa Mariamne, une œuvre incohérente

(1) Voir également son récent volume sur le Théâtre Français avant la période classique, Hachette éd., 1901, p. 228-307.

peut-être, mais pleine d'indépendance et de hardiesse. Cette hardiesse, elles l'auraient trouvée dans son originale Mort de Sénèqne, un livre de Tacite illustré par Callot, très beau et très curieux essai de tragédie réaliste, qui permet de croire que Tristau a vu représenter en Angleterre des drames de Shakespeare, mais qui demeure une tentative unique dans l'œuvre de Tristan, comme elle est à peu près unique dans l'histoire de noire tragédie au xvii*^ siècle. La Mariamneesi tout autre : c'est la sage et vénérable aïeule de la tragédie racinienne, uniquement fondée sur l'amour. Vous savez comment Racine comprenait la tragédie : a une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages », une tragédie qui rejette l'extraordinaire pour ne rechercher que le naturel, qui fait naître exclusivement des caractères les situations et le dénouement, et qui trouve son principal ressort dans les mouvements contraires delà jalousie. Eh bien ! de cette tragédie-là Racine avait trouvé le modèle dans la Mariamne, et ce n'est pas pour Tristan un faible titre de gloire que son Hérode puisse être considéré comme un frère aîné d'Hermione. Quand j'ai, pour la première fois, émis cette idée, étant nouvelle, elle a surpris, et fut combattue. On a écrit que Tristan avait peut-être trouvé la forme, mais que la forme n'est rien sans la vie, et qu'il n'avait pas su mettre la vie dans ses tragédies. Les applaudissements qui ont, jeudi dernier, rappelé après chaque acte les vaillants interprètes de Mariamne, ont prouvé que, malgré ses deux cent soixante et un ans, la vieille tragédie était encore vivante, et bien vivante.

Mesdames, Messieurs,

Parmi les bustes d'auteurs célèbres qui décorent le foyer et les couloirs de la Comédie-Française, et qui forment comme un musée des gloires de notre art dramatique,il en est un que je considère comme une véritable merveille. 11 se trouve dans le ^rand foyer, à gauche <n entrant parla porte de Tescalier d'honneur, et il regarde ce bloc de marbre dans lequel J.-J. Caffieri a sculpté la vieillesse majestueuse et sereine de Pierre Corneille. Le buste dont je parle est du même artiste ; mais combien plus beau encore ! A.vec quelle aisance la tête, fine et hardie, se dégage du collet de dentelles 1 0<ielle vivacité dans le regard intelligent et loyal ! Et co nme la bouche est expressive sous la petite moustache, qui vient d'être relevée d'un joli geste, plein de cràiierie 1 Oui, c'est bien là un contemporain des Cyrano et des d'Artagnan ; c'est bien un homme du temps de Lo.iis XIII, de cette époque héroïque et charmante où

1 Conférence faite à rOdéon.

la France était si française, où, les qualités natives de la race s'épanouissant comme sous un soleil printanier, une ardente et brillante jeunesse montrait au Louvre du courage dans l'esprit et sur le terrain de l'esprit dans le courage, tout en gardant au fond du cœur, souvent à son insu, la foi de son enfance, qui lui enseignerait, après avoir bien vécu, à bien mourir. Ce buste, Messieurs, est celui de Jean Rotrou, l'auteur, sympathique entre tous, du Vérilable Saint Genest.

Un cœur chaud, une intelligence ouverte, une verve étincelante, le don, si rare au xvii* siècle, de limage : voilà les qualités par lesquelles Rotrou est demeuré, malgré son manque d'invention et quelquefois de goût, une des plus intéressantes figures de notre histoire littéraire.

Il a dix-neuf ans à peine, quan^ il fait représenter, en 1628, sa première œuvre, une tragi-comédie à la mode du jour, plus extravagante encore que ne l'indique son titre, le Mort amoureux. Et depuis, avec une fécondité qui ne l'épuisé pas, il donne à la scène en vingt-deux ans près de quarante pièces, toutes en cinq actes et en vers ; et combien il en aurait donné davantage encore, s'il n'était pas resté quelque temps attaché à la grande fabrique d'œuvres théâtrales installée au Palais Cardinal par Richelieu ! Le grand nombre des tragédies, des comédies et des tragi-comédies de Rotrou s'explique d'ailleurs parce fait qu'aucune n'est de son invention. Il emprunte des sujets à l'antiquité, à l'Italie, à l'Espagne, avec ce beau dédain du grand siècle pour la nouveauté de la donnée, dans lequel Racine puisera le courage heureux de refaire, après tant d'autres, une Iphigénie et une Phèdre. Mais dans toutes ses adaptations de pièces antiques ou étrangères Rotrou est

demeuré Rotrou, el toutes portent, en même temps que la marque du xvii^ siècle, celle de sa personnalité. Dans son Hercule mourant — vous en connaissez le sujet par la Déjanire de Saint-Saëns — elle est bien amusante, par sa couleur hôtel de Rambouillet, la scène où Hercule « travaille en tapisserie » aux pieds d'Iole, et lui soupire des madrigaux dignes de la fameuse Guirlande de Julie :

Qu'avec moins de travail les mains de la Nature Ont bien mis sur ton teint de plus douce peinture ! Attends qu'au naturel je figure ces lis Dont elle a ton beau sein et ton front embellis ;

mais le poôte français a trouvé par endroits des beautés de sentiment et d'expression qui n'étaient pas dans son modèle Sénèque, et que n'eût point désavouées Sophocle. C'est dans V Amphitryon de Plante que Rotrou prend ses Sosies ; mais il introduit dans sa comédie des traits si spirituels et si piquants que nous les admirons encore dans V Amphitryon de Molière, qui n'a point dédaigné de les emprunter à Rotrou. Sa Laure persécutée est une tragi-comédie romanesque d'une invraisemblance folle et tout espagnole ; mais Rotrou y a placé une scène de jalousie si belle qu'il n'y en avait encore eu de. plus belle que dans Othello. Toutes ces pièces, trop faciles à la vérité, mais dans le goût de l'époque et pleines de vers sonores et d'images éblouissantes, réussirent beaucoup, et mirent très haut dans l'estime des contemporains l'auteur de la Sœur, de Saint Genest, de Venceslas et de Don Bernard de Cabrère.

Rutrou était dans tout l'éclat de sa renommée, lorsqu'il apprit qu'une maladie épidémique ravageait la ville de Dreux, où il était né, et au bailliage de laquelle

il était lieutenan' particulier et civil. Enpareille circonstance, le sceptique Montaigne, maire de Bordeaux, avait fui la cité décimée par la peste, et s'était mis en sûreté à Libourne, loin d'administrés contagieux. Le croyant Rotrou fit le contraire. Sans hésiter, il marcha au devoir. Rien ne le put retenir : ni les charmes de Paris et de cette Place Royale, où, malgré des édits impitoyables, on croisait le fer dans le jour, et où, le soir, malgré les maris jaloux, on échangeait des baisers à l'ombre propice des arcades ; ni l'amitié du grand Corneille, qdi l'appelait en riant son père, parce que Rotrou avait débuté avant lui, et dont Rotrou, par un heureux anachronisme, a fait au premier acte de Saint Genest un magnifique éloge, que vous allez applaudir au passage; ni même cet hôtel de Bourgogne où il avait tant de fois goûté l'enivrement sans égal du succès, et où il pouvait, à quarante ans, espérer encore tant de triomphes. Navait-ilpas écrit:

Mourir pour son paj's, c'est payer une dette [i) ?

Il partit donc, certain qu'il partait à la mort : « Au moment où je vous écris, mon frère, on sonne pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd'Iiui.Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. » L'émule de Corneille est mort, .Messieurs, en héros de Corneille :

Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux !

Je sais bien qu'un érudit a découvert que la lettre dont je viens de vous citer une phrase admirable était probablement apocryphe, et que le poète n'a pas eu à

(1) Iphigénie, V, ii.

venir à Dreux, vu qu'il y élail déjà. Peu nous imporle, après tout, puisque le dévouement de Rotrou demeuie vrai, et vraie sa mort héroïque ! Aussi j'approuve pleinement la ville de Dreux, qui lui a dressé, sur une de ses places, une statue assurément mieux justifiée que beaucoup d'autres, et j'approuve le statuaire Âllasseur, qui, se souvenant qu'Eschyle, lorsqu'il composa sa propre épitaphe, voulut oublier les lauriers du poète pour ne rappeler que les exploits du soldat de Marathon, a représenté Rotrou dans sa robe de magistrat, et sur le piédestal a gravé, non pas les titres de ses chefsd'œuvre, mais ces simples mots: « Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu ». Haute leçon de civisme transmise ainsi à la postérité, avertie en même temps que les hommes placeront toujours au-dessus des plus glorieux écrivains et des poètes les plus fameux tous ceux qui sont tombés, victimes volontaires, pour la patrie, grande ou petite !

De toutes les tragédies de Rotrou la meilleure est assurément Venceslas; mais à coup sûr Saint Genesl est la plus curieuse par sa constitution extraordinaire et plus romantique que celle des drames les plus romantiques, avec ce deuxième théâtre élevé sur le théâtre, cette réunion bizarre sur la même scène de princes et d'acteurs, et ce mélange du tragique et du comique qui semble si insolite à tous ceux pour qui la tragédie racinienne est l'unique type de la tragédie au xvu^ siècle. Est-ce à dire, pour cela, que l'étrange tragédie chrétienne de Rotrou soit aussi originale et ait été, en 1646, aussi hardie que l'ont proclamé les porte-voix du romantisme enthousiasmé ? Quand je vous aurai conté la genèse de l'œuvre, qu'ils ignoraient, vous répoiidrez négativement.

Sainl Genest, que l'Église fêle le 25 août, le même jour que saint Louis, était un comédien qui fut martyrisé en 303. Un jour qu'il parodiait devant Dioclélien les mystères et les cérémonies des chrétiens, le baptême simulé qu'il reçut sur le théâtre produisit miraculeusement le même effet qu'un baptême véritable. Genest vit des anges lui apparaître, qui lui montrèrent sur un livre la liste de ses péchés effacée par l'eau salutaire. Touché de la grâce, il confessa aussitôt sur la scène même sa foi nouvelle, et, par ordre de Dioclélien, fut entraîné au supplice.

Le moyen âge s'intéressa beaucoup à ce martyr sorli des rangs du peuple, et l'on joua longtemps, avec grande édilîcalion des auditeurs, un très naïf mystère intitulé VHistoire du glorieux corps saint Genis à XLU personnages.

Quand, en 1624, Giovanni-Battista Andreini, directeur des Fedeli, troupe de comédiens italiens, publia, sous le titre de // Tealro céleste, vingt et un sonnets en l'honneur des comédiens qui ont mérité la palme céleste, — car il n'y a pas eu. Messieurs, moins de vingt et un comédiens martyrs — c'est à saint Genest que le premier sonnet, assez beau, était consacré. Le voici, traduit par Magnin : « Tandis que Genest, sur lascène antique, mêle à la cithare d'or les accents dOrphée, les hommi s attentifs semblent de marbre, et toutes les sirènes se taisent comme endormies. — Mais, au moment où, comme un dragon farouche, il va lancer sa morsure contre le baptême, Dieu émoussesur ses lèvres Taltière dérision, et, puissant correcteur, refrène sa témérité impie. — Comme l'avide guerrier de Tarse (1), renversé

(1) Saint Paul.

LE THÉÂTRE DE ROTflOU l29

de son cheval, se releva touché de repentir et ne désirant que la croix avec le Christ, ainsi Genest, au moment où il va se jouer du baptême, a reconnu son erreur véritable dans des eaux feintes. Tout dans le début éteit infernal ; tout est divin dans le dénouement, u

Vous avez remarqué l'antithèse du dernier tercet : « Genest a reconnu son erreur véritable dans des eaux feintes ». C'est de cette antithèse, qui d'ailleurs se trouvait déjà dans les Annales ecclésiastiques de Baronius, que sont nées les trois pièces écrites au xvii« siècle sur saint Genest par Lope de Vega, par Desfon laines et par Rotrou. C'est même sur cette idée que se termine la tragédie de Rotrou : Genest a voulu

Dune feinte en mourant faire une vérité ;

et c'est à celte idée que Lope de Vega avait emprunté le titre intraduisible, lo Fingido Verdadero, de la comédie religieuse qu'il a dédiée en 1622 à fr^^re Gabriel Tellez, c'est-à-dire à cet admirable Tirso de Molina.

Les trois actes de Lope de Vega forment une œuvre prodigieusement démesurée et parfaitement incohérente ; au demeurant, tout à fait amusante dans sa bizarrerie même.

Le premier acte, qui se passe d'abord en Mésopotamie, puis à Rome, ne nous fait pas assister à la mort de moins de trois empereurs : Aurélien, Carin et Numérien.

A ce premier acte dramatique et sévère succède un second acte comique et familier. On célèbre au palais impérial des réjouissances pour l'avènement de Dioclélien et la proclamation du César Maximin et l'acteur Ginès vient proposer une représentatiou théâtrale. Ce

Ginès aime la comédienne Marcelle, qui lui préfère le comédien Octave ; en sa qualité de chef de la troupe, Ginès pourrait bien renvoyer son rival ; mais il n'a pas d'autre jeune premier ! Il se résigne donc à le garder, et donne une « comédie de jalousie », que les acteurs commencent à jouer devant Maximin, Dioclétien et sa femme Camille. Dans son ressentiment contre l'ingrate, Ginès oublie tout à coup son rôle et improvise des reproches passionnés; Marcelle essaie en vain de le rappeler au texte ; Dioclétien s'aperçoit de leur trouble, et le consul Lentulus — une bien plaisante esquisse — en profite pour placer une de ces flatteries énormes de functionnaire qui veut de l'avancement : « En contemplant ta Majesté, Seigneur, ils auront oublié ce qu'ils avaient le mieux étudié ». Bientôt après, dans la joie de se retrouver, Octave et Marcelle oublient également leur rôle en scène et remplacent si bien la feinte par une vérité qu'Octave enlève Marcelle pour tout de bon. Ginès vient expliquer à l'empereur qu'il est impossib'e de continuer le spectacle, et Dioclétien exprime le désir de lui voir jouer le lendemain le rôle d'un chrétien.

C'est au troisième et dernier acte que se trouvent les deux scènes pour lesquelles a été écrit le drame, les deux scènes à faire. La première est étrange et devait produire grand effet dans la pieuse et crédule Espagne. Genest se prépare à son rôle ;

« J'apostropherai le cruel empereur, comme s'il e'tait à mes côtés : chien, tyran sanguinaire (c'est bien cela, je montre bien ma colère), ne pense pas, bête féroce, que le fer, ni le feu, que le martyre le plus atroce me fassent adorer tes dieux. (Gomme j'élève bien la voix !) Alors je me tournerai vers le ciel, j'appellerai les saints

comme si j'espérais, grâce à cet affreux martyre, être reçu au milieu d'eux. Saints martyrs ! priez le Christ, dans la Passion duquel vous avez trouvé des forces pour supporter des tourments moins atroces, priez-le qu'il me donne de l'énergie et du courage, et, puisque je ne peux pas, c'est vous qui le dites, aller à vous sans baptême, baptisez-moi. Seigneur !

Au son de la musique, des portes s'ouvrent en haut du théâtre ; on voit apparaître limage de la Vierge, un Christ dans les bras de son Père, et sur les gradins du trône ^ les martyrs.

GiNÈS.

Comment ai-je pu dire que je demandais le baptême, puisque je n'ai rien de pareil écrit dans mon rôle, et comment se fait-il que j'entende tant d'applaudissements et d'harmonie dans le ciel? Mais jedois me tromper, et je jouerais encore mieux mon rôle, si j'étais le chrétien lui-même qui veut faire son salut. Allons, je vais recommencer. Saints, demandez à Dieu, demandez-lui, puisque je me décide à être chrétien, que j'obtienne le ciel, grâce à vous, que j'abandonne les chimères, et que j'aie le désir d'imiter pour tout de bon ce chrétien que lempereur m'ordonne de représenter.

Une voix à l'intérieur.

Tu ne l'imiteras pas en vain,Ginès, car tu seras sauvé.

La porte se ferme et Ginès continue :

Ciel ! Qu'est ceci ? Qui m'a parlé ? Serait-ce par hasard quelqu'un de ma troupe, qui, malgré la dis-

tance, m'aurait vu traiter ce sujet et m'aurait si bien répondu? Il imitait la voix céleste ; il dit que je serai sauvé. Or, pour être sauvé, il faut être baptisé. Tu as beau, Ginès, vouloir imiter les chrétiens pour les tourner en dérision avec de perfides intentions, je soupçonne qu'il doit être vrai queleschréliens vont au ciel. La voix qui a frappé mon oreille a pénétré mon âme, el j'ai lieu de croire que c'est le Christ, oui, le Christ lui-même, qui m'a frappé et touché (1). »

Survient la cour, qui prend place. Le spectacle est précédé du chant d'un cantique ; puis Marcelle, qui est revenue après s'être mariée avec Octave, débite le plus extraordinaire des prologues : elle énumcre gravement les exemples d'intelligence, d'esprit, de générosité el de bonté donnés par la plus grande des bêles, l'éléphant, et elle conclut en suppliant le très grand empereur de se conduire envers leur troupe comme un éléphant. Ce stupéfiant prologue applaudi, Ginès entre, conduit comme un prisonnier par un capitaine et par des soldais. De nouveau ses camarades s'élonnent de ne pas lui voir suivre le texte. Un ange paraît sur un praticable, qui invite Ginès à recevoir le baptême ; tandis que le comédien se met àgenoux, d'autres anges se groupent autour de lui avec une aiguière, un bassin, un chrémeau (2) et des cierges allumés. Les comédiens ne savent plus où ils en sont et appellent le S(»uflleur. Le jeune Fabio entre avec une longue chemise et des ailes dans le dos pour jouer la scène de l'ange, et demeure plus ahuri encore que les autres quand tous les personnages sur le théâtre lui soutiennent qu'il a déjà joué sa

(1) Cité par M. Léonce Person, Histoire du véritable Saint Genest de Rotrou.

(2) Petit bonnet de linge dont on coiffe l'enfant baptisé.

scène; la confusion est extrême, et l'empereur finit par se fâcher. Ginès alors explique le miracle, et Dioclétien le fait emmener en prison. Mais le consul Lentulus, plein de zèle, veut absolument trouver des complices à Ginès, et il interroge l'un après l'autre tous les comédiens. Obligé de reconnaître leur innocence, il ne les en bannit pas moins de Rome. Et bientôt, sur le Champ de Mars, nous voyons passer, chacun ayant son petit paquet au bras, la troupe désemparée et désespérée : a Qui fera Paris dans la Destruction de Troie ? Qui fera Adonis dans la comédie de Vénus?» Mais, tandis qu'ils maudissent Ginès par qui ils sont ruinés, voiciqu'ilsraperçoiventempalé:« La comédie humaine, qui était toute absurdité, est terminée. Je joue celle que vous voyez, qui est divine. »

De 1 analyse de cette pièce beaucoup trop touflFue je vous prie de retenir deux choses très importantes : l'une, c'est que le miracle y est naïvement présenté sous les yeux tel que 1 ont conté les hagiographes ; la seconde, c'est l'amusante vérité avec laquelle Lope de Vega a fait parler chacun des nombreux personnages, acteurs ou spectateurs, dans les scènes de confusion qui remplissent le second et le troisième acte. Il est certain d'ailleurs que par leur trop fréquente répétition ces effets, plaisants en eux-mêmes, finissent par lasser; d'autre part, le premier acte n'a absolument aucun rapport avec les deux autres et pourrait être remplacé par un récit de dix lignes. La comédie religieuse de Lope de Vega est donc un beau monstre, mais c'est un monstre.

L Illustre Comédien ou le Martyre de saint Genest de Desfoutaines est une œuvre beaucoup plus régulière et même sagement construite, mais franchement en-

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