DEVANT LE RIDEAU. G
la trompette épique, faire entendre un chant d'Homère : tels fuyaient vers leur ville les Troyens éperdus à la seule vue d'Achille enfin sorti de sa tente.
Mais la haine de Rome n'est pas l'unique sentiment qui anime l'âme de Mithridate ; le personnage de Racine est beaucoup plus complexe. D'ailleurs, pour qu il y eût drame, il fallait, de toute nécessité, qu'il y eût lutte entre deux passions opposées. Or, une seule passion était capable de balancer, un moment, la haine dans le cœur du vieux roi, l'amour : non pas, bien entendu, l'amour calme, l'amour notarié de notre climat tempéré et de notre civilisation réfrigérante, mais une de ces passions impétueuses et fougueuses qui, sous le ciel ardent de l'Asie Mineure, lancent encore sur sa proie comme unebête fauve unhomme robuste et sain ; un amour de jeune mâle dans un cœur sénile ; un amour qui enflammerait le despote de tous les désirs et qui torturerait le vieillard de toutes les jalousies. Et cet amour, en même temps qu'il créerait le conflit de passions d'où naîtrait la crise, fournirait au poète l'intrigue que ne lui donnait pas le sujet, et le personnage de femme qui lui manquait. La tragédie de Mithridate est donc, d'après un procédé que nous retrouvons dans presque toutes les tragédies de Racine, composée d'une partie historique et d'une partie romanesque adroitement et étroitement soudées l'une à l'autre.
Expliquer et excuser l'odieuse trahison de Pharnace par une rivalité amoureuse, c'était la première idée qui devait venir à Racine. Mais, parmi toutes les épouses et toutes les concubines du vieux roi, laquelle choisir pour qu'elle brûlât d'un égal amour le cœur du père et celui du fils? Celle qui était présente à l'agonie de Mithridate, c'était la fidèle Hypsicratée, une femme
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toute virile, que le roi appelait en riant Hypsicratès, et qui avait bravement suivi partout son maître, dans ses batailles, dans ses déroutes, jusque dans ia barque emportant sa fortune ; Hypsicratée, qu'au dénouement shakespearien de sa tragédie La Galprenède avait assise morte sur le trône royal à côté de Milhridate mort. Mais celle amazone, toute dévouée d'ailleurs à Mithridale, n'était point pour plaire à Racine, comme elle aurait plu sans doute à Corneille, et, d'autre part, le contraste lui paraissait nécessaire d'une douce et blanche figure de jeune fille avec ces rudes visages, tout bronzés par la guerre. Il prit donc laMilésienne Monime, parce qu'elle semblait la plus vertueuse de toutes les épouses de Milhridate, ayant repoussé son amour tant qu'il ne lui eut pas envoyé le bandeau royal et le titre de reine.
Les raisons mêmes qui diclaient à Racine ce choix rendaient impossible que Monime fût éprise du traître Pharnace ; et du reste, dans ce cas, la haine de Mithridale contre Rome et sa jalousie contre son fils se fussent liguées, au lieu de se combattre. Il fallait donc donner à Milhridate un autre fils, animé de la même haine que lui et, comme lui, redouté de Rome, mais également amoureux de Monime et aimé, pour sa vertu, de celle vertueuse princesse. Pour ce faire, Racine a dû imaginer un petit roman, et j'accorde qu'il n'a pas eu beaucoup de peine à l'inventer, car il l'a pris tout simplement dans /'Avare de Molière, où Harpagon, Cléanle et Mariane se trouvaient exactement dans la situation où il va mettre Milhridate, Xipharès et Monime.
Xipharès, dont Racine a prolongé la vie comme il a prolongé celle de Monime, a rencontré dans Ephèse et aimé la belle Monime, qui, de son côté, a éprouvé pour le prince une estime bien voisine de l'amour. Mais
Milhridate l'a vue à son tour, et il lui a envoyé son diadème. La jeune Grecque, remplie d'admiration pour le héros, s'est inclinée avec respect, et, refoulant au fond de son cœur des sentiments d'ailleurs inavoués, elle est venue à la cour, déjà déclarée reine, mais sans que le mariage ait été célébré; elle n'est donc encore qu'accordée au roi, situation assez fréquente dans les cours européennes aux xvi" et xvii® siècles. Ce fut, quelque temps, à peu près celle de Marie Stuart à la cour de France; c'est celle où Racine avait déjà placé Hermione dans Andromaque^ celle où Pradon aura la sottise de placer Phèdre dans sa ridicule tragédie. Mais autant l'idée d'inceste était nécessaire dsins Phèdre, autant elle devait être écartée de Mithridalê, et cet ingénieux arrangement a permis au poète de concilier à Monime et à Xipharès toute notre sympathie.
Voilà donc trouvés les quatre personnages de la pièce : Mithridate, ses deux fils, qui tous deux lui ressemblent, Pharnace par ses brutalités et par ses perfidies, Xipharès, au contraire, par son courage, par sa fierté, par sa haine de Rome ; enfin la femme dont ils sont épris tous trois, Monime.
Voyons maintenant comment Racine, qui attachait à ses plans tant d'importance que, le plan fait, une tragédie dont il n'avait pas encore écrit un seul vers lui semblait finie, voyons, dis-je, comment Racine a noué ici les différents fils qui forment l'intrigue, et comment il a conduit l'action.
Les deux premiers actes, qui sont d'exposition, paraissent un peu froids et valent surtout par la délicatesse des sentiments et par l'élégance du style.
Au bruit que, pour cacher sa fuite, Milhridate a fait répandre de sa mort, ses deux fils sont accourus à
Nymphée, où déjà avait été amenée Monime. Xipharès déclare à la reine un amour, qu'il peut maintenant lui déclarer sans crime, et Monime laisse entrevoirie secret de son cœur. Mais, tandis que Pharnace et Xipharès se disputent la jeune tille en sa présence, un coup de théâtre se produit, qui les plonge tous trois dans la stupeur ; la suivante Phœdime accourt :
Princes, toute la mer est de vaisseaux couverte, Et bientôt, démentant le faux bruit de sa mort^ Mittiridate lui-même arrive dans le port.
Monime se retire aussitôt, et Pharnace, épouvanté, presse son frère de s'assurer avec lui de la forteresse pour se mettre à l'abri des vengeances de Mithridale. Repoussé avec indignation par Xipharès, il lui demande au moins de lui garder le secret, comme il taira luimême le secret de Xipharès et celui de Monime, qu'il a deviné.
Grâce au gouverneur de la ville, Arbate, auquel Xipharès vient de sauver la vie, les soupçons jaloux de Mithridate, confirmés par la répugnance manifeste que témoigne Monime â le suivre à l'autel, se portent d'abord sur le seul Pharnace, et, pour les éclaircir, il a recours à cette dissimulation tout orientale, qui est l'autre face de son caractère que le poète voulait montrer, et dont Pharnace a tant raison de redouter les trompeuses adresses.
Dès lors, la tragédie va marcher d'un pas rapide à la catastrophe par une succession de scènes émouvantes et dramatiques.
Pour surprendre le secret de Pharnace, le vieux roi se sert habilement de son grand projet d'invasion de l'Italie ; de sorte que, au moment même où il semble
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tout entier à l'enthousiasme de cette héroïque entreprise, le rusé monarque prépare et tend le piège où va tomber Pharnace : il ordonne à son fils de se rendre immédiatement auprès du roi des Parthes, pour cimenter, en épousant sa fille, l'alliance que viennent de conclure les deux royaumes : et comme l'amoureux Pharnace refuse de s'éloigner de Monime, Mithridate en fureur le fait aussitôt arrêter. Se croyant trahi par son frère, Pharnace trahit à son tour Xipharès, et se venge par ce vers, qui produit une péripétie terrible :
II aime aussi la reine, et même en est aimé.
En vain, Mithridate veut se persuader qu'une si horrible trahison est impossible ; la jalousie est entrée dans son cœur et le ronge. Elle lui inspire une nouvelle ruse, que des critiques solennels, mais d'esprit étroit, ont proclamée jadis indigne delà tragédie : Mithridate déclare à Monime qu'il la cède à Xipharès, afin de lire par sa réponse jusqu'au fond de son cœur. Et, sans doute, c'est là un moyen de comédie : Molière ne nous avait-il pas déjà montré Harpagon offrant Mariane à soa fils, afin de découvrir parla ses véritables sentiments pour la jeune fille ? Mais que nous importe, si la vérité des caractères est conservée, et surtout si l'unité d'impression n'est pas détruite ? Orgon se cache sous la table pour écouler Elmire et Tartuffe : moyen de comédie, qui fait rire. Néron se cache derrière une tapisserie pour écouter Junie et Britannicus : qui songe cette fois à rire dans lasalle, où le public sent bien qu'un mot échappé à Junie peut être l'arrêt de mort de son amant ? De même, ici, les spectateurs, instruits par avance que le roi ne songe à rien moins qu'au meurtre
de son fils, suivent, d'un cœur palpitant, les incertitudes dramatiques de Monime, partagée entre la crainte de laisser échapper le bonheur qui lui est offert et celle défaire tomber par une parole imprudente la léte de son cher Xipharès. Dans cette scène tragique, née d'un moyen de comédie, la terreur grandit de réplique en réplique jusqu'au vers célèbre de Monime :
Nous nous aimions.,. Seigneur, vous changez de visage 1
Et ceux-là ont bien certainementcontribué à discréditer la tragédie, qui n'ont pas voulu lui permettre de s'humaniser ainsi et de descendre quelquefois de ses hauteurs de convention pour se rapprocher de la vérité et de la vie.
Voilà donc l'action nouée, comme il convient, à la fin du troisième acte ; le quatrième va nous montrer la crise pour laquelle le drame aété composé. Elle est présentée dans un admirable monologue, qui rappelle, par les indécisions passionnées de Mithridate, le monologue fameux d'Auguste au quatrième acte de Cî'nna. La colère, la pitié, l'amour, la raison se livrent une lutte éminemment dramatique dans l'âme déchirée du vieux roi. 11 se résout sans peine à condamner Pharnace. Mais tuera-t-il celle qu'il adore ? Immolera-t-il l'ingrat Xipharès? Son amour outragé dit : oui ; mais sa haine inassouvie dit : non ; car Rome craint Xipharès ; Xipharès peut venger son père ! Douloureux problème, dont son cœur troublé cherche, en vain, la solution.
-Mais voici qu'Arbate pénètre auprès du roi: Pharnace a séduit ses gardes, révolté l'armée, et l'on a vu Xipharès, suivi d'un gros d'amis, se mêler aux rebelles. Milhridate n'hésite plus : il frappera de sa propre main
ses deux fils coupables au milieu des mutins consternés. Soudain accourt éperdu un « domestique », Arcas : une flotte romaine est en train de débarquer une armée sous les murs de la place ! Mithridate se jette sur son casque avec un cri terrible : « Les Romains ! » Et, se penchant vers Arcas, tandis que le rideau tombe, il prononce à voix basse quelques mots par lesquels on devine qu'il décide du sort de Monime.Fin d'acte d'une beauté supérieure, une des plus mouvementées et des plus émouvantes que Racine ait écrites, et dans laquelle, avec un art merveilleux, le poète a su faire condamner par Mithridate les deux personnages sympathiques, sans détruire l'intérêt et l'admiration que nous devons, comme ses victimes elles-mêmes, conserver pour le héros.
Le cinquième acte est, jusqu'à la dernière scène, digne du quatrième, et les coups de théâtre ne s'y succèdent pas moins rapidement. Monime croit Xipharès mort, et veut mourir. Tandis qu'elle se lamente au milieu de ses femmes, qui l'ont empêchée de se tuer, Arcas lui apporte, au nom du roi, une coupe de poison. Monime salue la mort comme une délivrance ; mais, au moment où elle approche le breuvage de ses lèvres avides, Arbate entre en courant et lui arrache des mains la coupe mortelle : Xipharès vit ; il est toujours resté fidèle, et Mithridate mourant, mais victorieux grâce à son fils, a révoqué l'arrêt qui condamnait la reine ! Et voici que le héros paraît lui-même, soutenu par des gardes, tout couvert de sang et ne respirant plus que par un ultime effort de sa haine. Il doit à Xipharès cette joie suprême que ses derniers regards aient vu fuir les Romains; en récompense, il lui donne Monime ; puis illui lègue le soin de sa vengeance, et,
rallirant sur son cœur, il semble vouloir faire passer en lui, dans un baiser, sa haine immortelle :
Venez, et recevez lame de Mithridate.
11 faut bien le dire, la scène finale est la moins bonne de la tragédie, et, malgré la grandeur et la beauté de la dernière idée, jene suis pas autrementsurpris que ce dénouement ait paru à quelques personnes « misérable » et que le Mercure galant ait ironiquement proposé la mort du roi barbare pour exemple « à nos princes les plus chrétiens ». Sans doute, le pardon de Mithridate est dans la vérité du caractère tel que Ta conçu Racine, et même, par quelques détails habilement placés, le poète a su y préparer les esprits ; mais il a eu le lort grave de n'y pas prédisposer les cœurs. Les spectateurs ont bien entendu le politique parler de sa haine contre Rome ; mais ils ont vu et plaint le vieillard déchiré par lajalousie,de sorleque le héros du drame historique a été relégué par eux au second plan dès l'instant que le héros du drame domestique eut touché leur sensibilité. Et l'art même avec lequel Racine a peint les violences de celte passion sénile s'est retourné contre lui. Après les grands éclats du quatrième acte, le public s'étonne de voir cet amour si furieux céder devant un sentiment qui peut, en effet, être plus puissant, mais dans lequel il est moins facile pour lui d'entrer, parce que ce sentiment est tout exceptionnel, et l'impression dernière est un certain désappointement pour l'auditoire, qui se demande pourquoi Racine a employé un si grand moyen, puisqu'il devait produire un si petit résultat, La disproportion entre les moyens et les effets, voilà la plaie secrète dont souffre cette belle tragédie, et c'est
pour s'en être, avec le temps, mieux rendu compte, que la postérité n'a plus pour elle l'engouement des contemporains ; « Milhridale est une pièce charmante, écrivait la marquise de Sévigné. On y pleure ; on y est dans une continuelle admiration. On la voit trente fois, on la trouve plus belle la trentième que la première. » Si elle l'avait vue trente et une fois, peut-être la spirituelle marquise, qui d'ailleurs n'aimait tant Miihridate que parce que Racine s'y est modelé sur son cher Corneille, aurait-elle fini par s'apercevoir de ce défaut capital, qui, malgré tant de beautés, nous empêche aujourd'hui de placer Mithridate à côté d'Andromaque, de lirilannicus et de Phèdre^ et le laisse au. second rang des tragédies de Racine, avec Iphigénie et Bajazet, malheureusement gâtés aussi par une faute analogue. Il faut bien le dire également, la partie romanesque de Mithridate, qui, dans sa fraîcheur première, a séduit et charmé la ville et la cour, nous parait aujourd'hui par endroits cruellement démodée. Mais est-ce la faute du poète ? Tous les huit ou dix ans, le jeune premier change d'aspect au théâtre. Combien ses transformations ont él é nombreuses rien que dans notre siècle ! Ce fut d'abord un poète phtisique, la mode voulant alors que cette épithète fût inséparable de ce substantif ; puis, à l'époque romantique, un bâtard révolté contre la société ; vers la fin du règne bourgeois de Louis-Philippe, je lis sur sa carte : «ingénieur, ancien élève de l'École Polytechnique » ; pendant le second Empire, il apparaît irrésistible sous l'uniforme d'un capitaine de dragons ; dans notre république démocratique, les auteurs ont présenté successivement à la sympathie des jeunes premières et du public l'artiste épris de l'idéal et l'énergique maître de forges ; je crois bien, — et je n'ai garde
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de m'en plaindre, — que nous commençons maintenant la série des explorateurs. Eh bien, au siècle de Louis XIV, le type du jeune premier, c'était le marquis, dont la comédie ridiculisait la frivolité, mais dont la tragédie exaltait la bravoure héroïque. C'était d'ailleurs dansunhabit de marquis àpeine modifié que lesacteurs jouaienlle Bellcrophon deQuiadiuM, comme le M'dhridale de Racine ; et le palais, grec ou oriental, dans lequel ils parlaient, était, tout comme les salonsde Saint-Cloud et de Versailles, décoré deguéridons d'argent, de vases de fleurs etdegirandoles de cristal. Le langage decesÂsiatiques et de ces Hellènes eût donc juré avec cet te décoration, comme avec leurs costumes, s'il n'eût pas été le langage tendreet galant des soupirants et des « mourants », qui donnaient le ton à Paris dans les ruelles à la mode. Xipharès, aujourd'hui, nous parait trop souvent un précieux ; autre, il eût semblé d'une brutalité insoutenable aux lecteurs de M"'' de Scudéry et de M"'c de La Fayette. Que les transformations du goût et de la mode ne nous rendent doncpoint injustes en reprochant à Racine d'avoir été de son temps, et que le vain plaisir de la critique ne nous ôte pas celui d'être touchés de très belles choses !
Fermons bien plutôt volontairement les yeux sur les petits défauts de Mithridale^ et laissons-nous prendre tout entiers aux grandes beautés de celte tragédie. xVdmirons les beautés cornéliennes du principal rôle, qui ont fait de cette pièce la pièce préférée de quelques gens qui, sans doute, s'y connaissaient en grandeur, car on les nomme Louis le Grand, Catherine la Grande et le grand Empereur; mais admirons plus encore peut-être les beautés exclusivement raciniennes de ce rôle, délicieux et difficile entre tous à jouer, de
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Monime, ileur charmante de la Grèce, qui languit et pâlit sous le ciel brumeux de la Tauride.
De moi, je n'hésite point à dire que ce personnage du second plan suffirait seul pour assurer à la tragédie de Milhridate l'immortalité : car Monime, avec sa résignation mélancolique, sa grâce chaste, sa sensibilité délicate, sa fière pudeur, son sentiment profond du devoir et sa fermeté modeste, dans laquelle on sent une résolution aussi inébranlable que celle des plus véhémentes héroïnes de Corneille, Monime est peutêtre la plus adorable, la plus exquise, la plus harmonieuse des princesses de notre divin Racine ; et, pour symboliser son génie, c'est elle que je demanderais au statuaire de sculpter dans la blanche pureté d'un marbre hellénique.