PHÈDRE
Mesdames, Messieurs,
Phèdre est la dernière, et certainement la plus dratnatique et la plus émouvante des tragédies profanes de Racine, celle où le grand poète a le plus nettement marqué l'empreinte si particulière de son génie.
Dans son culte réfléchi pour la tragédie grecque, qui, dédaignant les ornements empruntés, n'avait voulu plaire que par sa nudité tristement majestueuse, Racine avait entrepris de résister le plus possible au goût de ses contemporains pour la tragédie froidement déclamatoire du vieux Corneille comme pour la tragédie fadement romanesque du jeune Quinault, et il avait conçu un système dramatique aussi rapproché que faire se pouvait du système de Sophocle, s'efForçant d'attacher, durant cinq actes, les spectateurs par une action simple, uniquement « soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression ».
(I) Conférence faite à VOdéon,
DEVANT LE RIDEAU jf
Puisqu'il s'agissait, avec un pareil système, d'amener un dénouement nécessaire et inévitable exclusivement par l'exaspération toujours croissante de la passion contrariée, Racine devait être conduit à prendre pour principal ressort de ses tragédies l'amour, cette pas sion étant la plus violente de toutes dans ses emportements furieux et dans ses retours soudains. Il y était d'ailleurs porté par sa propre nature, parce qu'il était, comme dit son fils, « tout sentiment », parce qu'il se rappelait les larmes d'amour brûlantes que, si souvent, il avait versées, elles larmes farouches de jalousie que, souvent aussi, il avait essuyées avec un baiser ému. Dans la tragédie, où Corneille avait mis son âme et où Voltaire mettra son esprit, Racine a donc mis son cœur; et voilà pourquoi on l'appelle, avec raison, le tendre Racine.
Par une conséquence qui n'est point pour vous surprendre, tandis que la tragédie raisonneuse de Corneille, où le devoir triomphe virilement de la passion, avait pour héros un homme : Horace, Auguste, Polyeucle, dans la tragédie sentimentale de Racine, où l'impétuosité de la passion brise tous les obstacles qu'essaie de lui opposer la raison, le principal personnage devaitétre une femme : Hermione, Roxane, Phèdre. Par sa faiblesse même, la femme est naturellement irrésolue et violente; et ce sont précisément les irrésolutions de la passion, enfin tranchées par une résolution follement violente, qui forment toujours les péripéties et le dénouement d'une tragédie racinienne. D'ailleurs, parle désœuvrement où la femme était tenue au xviie siècle comme dans l'antiquité, n'était-elle pas la proie désignée de la passion? N'était-ce pas l'amour qui remplissait sa vie sans occupations? C'était pour
Tamour qu'elle vivait, et parfois aussi qu'elle mourait. Les personnages féminins sont donc toujours les plus importants dans les tragédies de Racine, et c'est pour cela qu'il est le poète préféré des femmes : elles l'aiment, parce qu'elles lui sont reconnaissantes de les avoir aimées.
Quoi de plus aimable, en effet, que la chaste et blanche théorie des vierges de Racine : la tendre Junie, que la pitié conduit à l'amour; la généreuse Atalide, qui brise son cœur pour sauver le prince qu'elle aime; la mélancolique Monime, dont vous avez dans Mithridate admiré la fermeté douce ; la fière Iphigénie, que la gloire console de la mort; et cette jeune Aricie, si loyale, mais si gentiment coquette, que vous allez voir toute radieuse d'avoir, la première, ému le cœur insensible d'Hippolyte? Aucune d'elles n'est pareille à une autre, et toutes ont pourtant le même charme irrésistible, la même grâce pure et souveraine.
Mais, quelque séduisant que soit dans les tragédies de Racine l'amour innocent et ingénu, il n'y est généralement qu'au deuxième plan, et il faut admirer plus encore la vérité et la variété avec lesquelles le poète a su peindre, ce qui était son principal objet, les transports de l'amour furieux et criminel. Voici trois femmes jalouses d'une jalousie qui ira jusqu'au crime, et ces trois femmes ne se ressemblent pas entre elles, tant est grande la délicatesse avec laquelle Racine a marqué les mille nuances que la diversité des circonstances peut donner à une même passion!
La très jeune et très amoureuse princesse Hermione s'est vu indignement abandonner pour une captive par le roi auquel elle avait été fiancée par son père; dans la double souffrance de son orgueil et de son
amour, elle venge par le bras d'Oreste ses droits méconnus et se tue sur le corps de riufidèle, qu'elle aimait toujours Croyez-vous, Messieurs, qu'aucun jury condamnerait ce crime, purement passionnel?
Eriphile n'a pour elle ni l'excuse du droit, ni l'excuse du remords. Dans son odieuse trahison, la jalousie de la bâtarde contre la fille du roi des rois est pour autant que le ressentiment de l'amour dédaigné; et sa vengeance est déshonorée par l'ingratitude et par l'intérêt, puisqu'elle perd sa bienfaitrice avec le secret espoir qu'elle-même profitera de cette perte. Coupable, certes, celle-là, et bien coupable! Du moins, sa jeunesse et ses malheurs immérités lui assureraient-ils le bénéfice des circonstances atténuantes.
Qui songerait à les accorder à cette ambitieuse et monstrueuse Roxane, à cette sensuelle sultane de trente ans, qui fait l'amour le poignard à la main, et donne à l'homme qu'elle veut le choix entre elle ou la mort, qui assure froidement sa propre vie par le supplice de celui qu'elle disait aimer, et qui repaît ensuite avidement ses yeux cruels des larmes de sa rivale?
Combien différentes Racine a donc peint ces trois femmes jalouses ! Mais de ces trois portraits lequel est le plus beau? Je serais bien embarrassé, Mesdames, à me prononcer. Je préfère vous dire que c'est un quatrième, celui de Phèdre, l'attachante héroïne de la tragédie qui va être représentée devant vous.
L'attachante! Et pourtant il n'est pas de figure qui eût plus aisément pu être antipathique et odieuse, puisque Phèdre ne fera que dire la vérité, quand elle s'écriera avec horreur :
Je respire à la fois Tiaceste et l'imposture.
Mais ce que je veux précisément vous montrer, c'est Tart incomparable avec lequel le poète a su excuser, purifier, ennoblir sa coupable héroïne, au point de lui concilier notre pitié, j'oserais presque dire notre sympathie.
Pour que vous le compreniez mieux, il est nécessaire que je vous rappelle, le plus brièvement possible, quel était le sujet fourni par la légende à Racine, et comment l'avaient entendu ses devanciers.
Dans les littératures de l'Orient ardent et sensuel, c'est un thème fréquent que celui de l'épouse jetant un regard de concupiscence sur le frère cadet ou sur le fils de son vieil époux, puis, pour se venger des mépris du jeune homme, l'accusant du crime qu'elle a voulu elle-même commettre. Ce thème y est généralement développé avec un cynisme naïf. Exemple : le conte égyptien des Deux Frères.
Pleine d'admiration pour la force de son beau-frère Bitaou, la femme d'Anoupou lui saisit le bras, et lui dit : « Viens! reposons ensemble une heure durant ». A ces vilaines paroles, Bitaou entre en grande fureur, comme une panthère du midi, et il dit à sa belle-sœur : « Quoi? N'es-lu pas pour moi comme une mère? Et ton mari n'est-il pas pour moi comme un père ? » Le soir, quand Anoupou revient des champs, il trouve sa femme au lit toute en pleurs, et elle lui dit : « Tantôt ton jeune frère est venu, et il m'a dit : « Viens ! reposons a ensemble une heure durant ». Mais, à ces vilaines paroles, je suis entrée en grande fureur, comme une panthère du midi, et je lui ai dit : « Quoi? Ne suis-je pas pour toi comme une mère? Et mon mari n'est-il pas pour toi comme un père? » Voilà, Messieurs, pour parler comme George Dandin, une carogne de femme!
Mais attendez le dénouement; il vous prouvera que les Deux Frères étaient un conte moral, destiné à donner aux jeunes flgyptiennes une salutaire frayeur du crime : en effet, Anoupou, qui est un vieillard juste et pratique, tue sa méchante femme et en fait une copieuse pâtée pour ses chiens.
Pareil châtiment serait mérité par Déménétè, lïnceslueuse bourgeoise d'Athènes, dont Racine avait trouvé la très laide histoire dans ce roman grec de Théagcne et Chariclée, qu'il avait appris par cœur à Port-Royal, craignant qu'il ne lui fût à nouveau confisqué par ses maîtres ; pareil châtiment serait mérité par Fauste, cette impudique femme de l'empereur Constantin, dont le P. Stephonius, Nicolas de Vernulz, François de Grenailles et Tristan L'Hermite ont conté l'amour criminel pour le jeune Crispe, son beaufils ; pareil châtiment par la femme de Thésée, cette Phèdre, dont les incestueuses fureurs ont été mises sur le théâtre, avant Racine et Pradon, par Euripide, par Sénèque, par Robert Garnier, par La Pinelière, par Gilbert, et enfin par un écrivain obscur, dont un homonyme devait, deux siècles après, introduire le nom pour quelque temps dans l'argot parisien, le sieur Bidar.
Bien qu'il soit peu de ces tragédies auxquelles Racine n'ait emprunté quelque détail heureux, avec la liberté grande de son temps, où l'on tenait beaucoup moins à la nouveauté des conceptions qu'aux harmonieuses proportions d'une œuvre, à la délicatesse subtile de l'analyse et à l'élégance soutenue du style, deux seulement d'entre elles, la grecque et la latine, retiendront aujourd'hui notre attention.
Presque au début de VHippohjte d'Euripide se trouve
une scène admirable, que Racine a suivie de fort près ; nous y voyons la malheureuse épouse de Thésée, victime de l'implacable Vénus, se consumant d'amour pour le fils de son mari, et se laissant mourir sans vouloir avouer, même à sa fidèle nourrice, la honteuse passion qui la dévore. Mais, après ce dialogue, un des plus beaux qui soient dans aucun théâtre, Phèdre disparaît presque aussitôt, laissant la place au véritable héros delà tragédie, au chaste Hippolyte, dont Vénus poursuit la perte. Méprisée par lui, Phèdre se pend, mais après avoir préparé une vengeance posthume, qui la rend franchement odieuse. Entre les doigts de la morte Thésée trouve des tablettes, et ces tablettes crient, — je traduis le poêle grec, — qu'Hippolyte a fait violence à Phèdre. Comment Thésée ne croirait-il pas cette voix accusatrice, qui sort de la tombe ? Il maudit son fils, et le chasse ; et, à la prière du père irrité, Neptune suscite un monstre marin, qui épouvante les coursiers d'Hippolyte ; ils fuient éperdus, traînant à travers les ronces et les rocs le corps déchiré de leur malheureux maître. •
Le rôle de Phèdre est déjà beaucoup plus important dans VHippolyte latin. Ce n'est plus une mourante, comme la Phèdre grecque ; c'est, au contraire, une personne très bien portante, trop bien portante ; et elle s'exprime dans le langage le plus passionné et le plus impudique. Son excuse, dit Sénèque, est que l'amour sait tout dompter, même les lions, même les tigres, même les belles-mères. La scène oii Phèdre avoue son amour criminel à son beau-fils est fort belle, je dois le reconnaître ; mais c'est la seule de la tragédie. Hippolyte indigné a tiré son épée comme pour égorger la coupable, puis il s'est enfui en la jetant;