M™« ORONTE
Il est vrai ; et, si ce pauvre garçon ne fût pas mort, je n'aurais jamais épousé M. Oronte.
Eh bien ! Madame, Mademoiselle votre fille est dans la même disposition où vous étiez avant le siège de Candie,
Persuadée par cet argument irrésistible, M"" Oronte prend Valère sous sa protection, et tient tête à son mari, soutenue par les exhortations de Lisette : «Boni... Courage !... Ne mollissez point t » Mais nous savons qu'elle est toujours de l'avis du dernier qui parle, et les a -parte àQ Lisette marquent bientôt les étapes de sa défection : « Adieu, la girouette va tourner !... Mort de ma vie ! Est-ce là une femme ? Elle ne con tredit point. »
Dans les études minutieuses de cet anatomisle du cœur humain qui s'appelait Marivaux, la Soubrette est encore plus psychologue et a dans l'esprit plus de pénétration. Veut-elle, par exemple, corriger sa maîtresse de sa coquetterie minaudière, elle la lui peint, dans Vile des esclaves, avec une vérité bien légère et bien fine ; c'est un pastel délicieux : « Madame se lève. At-elle bien dormi, le sommeil l'a-t-il rendue belle, se sent-elle du vif, du sémillant dans les yeux, vite sous les armes ; la journée sera glorieuse : « Qu'on m'habille ! » Madame verra du monde aujourd'hui ; elle ira aux spectacles, aux promenades, aux assemblées ; son visage peut se manifester, peut soutenir le grand jour ; il fera plaisir à voir : il n'y a qu'à le promener hardiment ; il est en état : il n'y a rien à craindre. . . Madame,
au contraire, a-t-elle mal reposé : « Ah ! qu'on m'apporte un miroir. Comme me voilà faite ! Que je suis mal bâtie ! » Cependant on se mire, on éprouve son visage de toutes les façons; rien ne réussit : des yeux battus, un teint fatigué. Voilà qui est fini ; il faut envelopper ce visage-là : nous n'aurons que du négligé ; Madame ne verra personne aujourd'hui, pas même le jour, si elle peut ; du moins fera-t-il sombre dans la chambre. Cependant il vient compagnie, on entre ; que va-t-on penser du visage de Madame ? On croira qu'elle enlaidit ; donnera-t-elle ce plaisir-là à ses bonnes amies ? Non, il y a remède à tout, vous allez voir : « Comment vous portez-vous, Madame ? — Très mal. Madame : j'ai perdu le sommeil ; il y a huit jours que je n'ai fermé l'œil ; je n'ose pas me montrer : je fais peur. » Et cela veut dire : « Messieurs, figurez-vous que ce n'est point moi, au moins ; ne me regardez pas; remettez à me voir; ne me jugez pas aujourd'hui ; attendez que j'aie dormi »... J'allais parler des vapeurs de mignardise auxquelles Madame est sujette à la moindre odeur. Elle ne sait pas qu'un jour je mis à son insu des fleurs dans la ruelle de son lit pour voir ce qu'il en serait. J'attendais une vapeur ; elle est encore à venir. Le lendemain, en compagnie, une rose parut : crac, la vapeur arrive ! »
Cet art factice et charmant du xviiTe siècle disparut avec la société dont il avait été la fleur délicate et rare. Dans la société nouvelle, qui s'est constituée après La Révolution, société active et positive, il n'y a plus de place pour l'imagination et pour le rêve. Il est passé, le temps gracieux des Watteauetdes Boucher, le temps aimable où se mouvaient sur le théâtre des personnages vrais dans des intrigues fantaisistes et illocalisées. Ce qui va régner
au xixc siècle, c'est la comédie de mœurs, fidèle peinture de la vie réelle, et dans la vie moderne, la Soubrette, devenue la Femme de chambre, est si effacée! Elle ne fait plus partie de la famille ; loin de partager, comme Toinette, la chambre de sa jeune maîtresse, elle ne couche même plus dans l'appartement ; des gens qui les servent les maîtres ignorent tout, la plupart du temps, jusqu'à leur nom véritable ; et, par suite, excepté dans le demi-monde où une communauté d'origine et un manque commun d'éducation rapprochent les distances, Madame cache à sa Camériste ses affaires avec des précautions trop souvent justifiées ; elles n'ont plus guère de rapports qu'à l'heure où l'une donne brièvement des ordres, que l'autre exécutera sans intérêt, quand elle veut bien les exécuter. Il faudra un accident pour que la Femme de chambre se trouve mélé'e à la vie de ses maîtres et que sa personnalité ait occasion de se dégager. On s'aperçoit alors que, si elle a perdu la poudre et les paniers, le désintéressement et la sensibilité de la Soubrette, la Femme de chambre duxixcsiècle peut en avoir du moins gardé l'esprit charmant, l'esprit bien français. C'est ce que nous prouve une exquise petite pièoc de Meilhac, qui du Gymnase est passée à la Comédie-Française, l'Autographe. Pour des raisons qu'il est inutile de vous exposer, et qu'il vous est d'ailleurs facile de deviner, un Italien fixé à Paris, le comte Riscara, veut attirer sur la Femme de chambre de la comtesse l'attention d'un auteur dramatique, Chastenay, qu'il trouve trop assidu chez lui. Justement le poêle a donné à Julie un billet pour aller voir sa comédie, et Riscara ordonne à la jeune fille de lui adresser, en guise de remerciements, « des compliments à tout casser :
Vous commencerez par vous écrier : « C'est sublime ! C'est divin I » Une fois partie de là, vous irez toujours en augmentant !
JULIE
II croira que je me moque de lui !
Il n'y a pas de danger. Quand vous lui aurez dit... tout ce que vous trouverez à lui dire, vous lui...
Je lui.
Voyons, regardez-moi un peu... Bah ! vous êtes assez jolie pour qu'on puisse risquer cela... vous lui prendrez la main et vous la lui embrasserez.
JULIE
Vous dites ?
RISCARA.
Vous lui embrasserez la main ; la chose faite, je vous donnerai vingt-cinq louis.
JULIB.
Mais comment m'y prendrai-je, Monsieur ?
RISCARA.
Comme vous voudrez ; cela vous regarde. Embrassez-lui la main, et vous aurez cinq cents francs.
JULIB.
Pardon, vous avez dit six cents.
RISC4HA.
J'ai dit vingt-cinq louis.
JULIE
En Champagne, Monsieur, les louis sont encore de vingtquatre livres... Nous sommes fort arriérés en Champagne.
Je m'en aperçois. (En riant.) Ah ! vous êtes bien la femme qu'il faut, vous !... Embrassez-lui la main, vous aurez vos six cents francs. {Il rentre chez lui. )
Six cents francs pour lui embrasser la main I... [Après un i}istent de réflexion, elle court à la porte par laquelle le comte est sorti.) Si je lui embrasse les deux, est-ce que j'aurai le double?
Alors commence une scène charmante. Julie cause avec Chastenay de choses et d'autres, s'inlerrompant pour dire à part : a Où met-il donc sa main ? » Plusieurs fois elle est sur le point de s'emparer de cette main lucrative ; chaque fois, Chastenay, qui ne se doute de rien, la retire, et Julie s'écrie, désappointée : « Manqué 1 » Enfin, au bout de ses expédients, elle s'avise de cette question saugrenue :
Comment faites-vous, Monsieur, pour faire vos pièces de comédie ?
CHASTENAY
Mais je prends du papier, une plume, de l'encre, et j'écris.
Vous écrivez...'
CHASTENAY
Mon Dieu, oui.
Avec la main ?
CHASTENAY
Naturellement.
JULIE
Avec laquelle, Monsieur?
CHASTENAY
Avec celle-ci.
Ainsi, c'est là la main ?... {Elle lui prend la main ; il se laisse faire . )
CHASTENAY
Drôle de fille !
C'est là la main qui a écrit... {Elle la porte vivement à ses lèvres). Ah ! pardonnez-moi, Monsieur ! »
Et, tandis que Ghaslenay demeure abasourdi, Julie s'éloigne, en disant à part: « Enfin ! Mais ça valait mille francs ! »
Julie, Messieurs, est vraiment la dernière Sjubrette, et elle vivait en 1858. Elle est morte à peu près en même temps que la dernière Grisette, et sa mort fut une perte pour l'esprit français. Peintres trop exacts de la vie contemporaine, nos auteurs dramatiques, lorsqu'ils font encore traverser la scène à la Femme de chambre, ne nous la montrent plus que sous ses deux aspects actuels : dans leurs vaudevilles, elle fait comprendre cyniquement à Monsieur qu'elle échangerait volontiers son modeste sixième contre un entresol luxueusement meublé ; dans leurs drames, elle fait bru-
LA SOUBRETTE DANS LE THEATRE FRANÇAIS 3o7
talement chanter Madame, dont elle a surpris les secrets coupables.
Elle est donc éteinte, bien éteinte, éteinte à jamais, la race des Suivantes dévouées de Molière et des spirituelles Soubrettes de Marivaux. Elles ne sont plus qu'un sujet d'études pour les archéologues de notre siècle, comme sont les fossiles pour les paléontologistes ; seulement ce sont tout de môme des fossiles plus agréables à regarder.