L'AIGLON DE M. EDM. ROSTAND
Mesdames bt Messieurs,
J'ai ouï conter — est-ce une légende? — que dans la chambre où, tout jeune, dormait M. Edmond ïtostand, deux portraits étaient suspendus au mur en face de son petit lit, et que ces deux portraits, fort étonnés sans doute d'un rapprochement si imprévu, étaient celui de Cyrano de Bergerac et celui du roi de Rome. Tous les matins, à ces minutes délicieuses du réveil, où le corps engourdi de l'enfant sommeille encore à demi, tandis que déjà sa pensée reposée s'envole cornme l'alouette au lever du soleil, le futur poète contemplait ces deux figures, si différentes, sympathiquement penchées vers sa couche, et son imagination prenait plaisir à tirer ses deux amis de leurs cadres, à les ranimer, et à les voir revivre leur vie volontairement batailleuse ou involontairement inactive. Plus tard, quand il connut mieux Cyrano par la lecture dé ses œuvres si personnelles, il a fait, vous le savez, de l'original poète au nez
(1) Conférence faite à la Société industrielle d'Amiens.
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éléphantesque le héros à la fois risible et touchant d'un drame, où, dans un décor dlune grande exactitude historique, se joue la plus exquise des fantaisies (1). Il se fût accusé d'ingratitude s'il eût fait moins pour l'autre ami muet de son enfance, pour celui qu'il préférait peutêtre, ce mélancoli ]ue et pâle fils du grand empereur, dont le sourire résigné avait le charme d'un pastel près de s'effacer. Le poètelut donc et relut le savant ouvrage consacré par M. Welschinger au roi de Rome, puis il dressa sur le théâtre, comme un pendant à son Cijrano de Bergerac, un nouveau drame, tout frémissant d'émotion et de sympathie, l'Aiglon.
Il n'est pas de spectacle, Mesdames et Messieurs, qui trouble profondément l'âme humaine comme celui de la jeunesse brisée dans sa fleur, d'une espérance brutalement fauchée par la mort. Rappelez-vous Bossuei, devant le cercueil d'Henriette d'Angleterre, disant d'une voix altérée par la douleur : « Madame a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs 1 » Rappelez-vous le plus tendre des poètes latins, Virgile, répandant sur la tombe du jeune Marcellus, avec des larmes, la candide pureté des lis symboliques. Et, sans doute, Marcellus était le neveu, le fils adoptif, l'héritier désigné d'Auguste ; mais sa naissance n'avait pas été attendue par les vœux ou par la crainte de l'Europe entière, comme celle du roi de Rome.
C'est le 20 mars 1811. Durant la nuit, toutes les églises de Paris ont été remplies d'une foule religieuse, priant avec ardeur pour Marie-Louise et pour Napoléon. A neuf heures du matin, le canon commence à tonner ;
(1) Voir dans notre volume intitulé Hommes et Mœurs au XVII'' siècle la conférence que nous avons faite également à la Société industrielle d'Amiens sur Cyrano de Bergerac.
la ville écoute, anxieuse et muette. Ala vingt-deuxième détonation, qui annonce que l'empereur a un héritier, un immense cri de reconnaissance s'élève vers Dieu. Au page, qui lui apporte la nouvelle officielle, le Sénat octroie par acclamation une pension viagère de dix mille francs ; le peuple accourt aux Tuileries avec des clameurs enthousiastes, et, dans la joie généreuse que lui cause la naissance de ce petit roi de Rome, dont le ciel lui a refusé d'être la mère, l'impératrice Joséphine veut être une des premières à féliciter l'empereur. Et le soir, tandis que les dernières salves déchirent l'air et que s'illumine toute la France impériale, dans le magnifique berceau gardé par un aigle, semé d'abeilles d'or, et surmonté d'une Victoire aux ailes déployées, qu'a offert la ville de Paris, parmi les grands cordons de la Légion d'honneur et delà Couronne de fer, au milieu de celui des Ordres autrichiens qu'a lui-même apporté le prince de Metternich, Napoléon regarde dormir cette chair de sa chair et ce sang de son sang, ce fils tant désiré, par le don duquel Dieu semble lui-même consacrer l'Empire; et, plus ému qu'à Rivoli, aux Pyramides et à Wagram, l'empereur sent monter à ses lèvres orgueilleuses le cri triomphal :
L'avenir ! Lavenir ! L'avenir esta moi I
« 0 mortels ignorants de leur destinée ! » Trois ans après, presque jour pour jour, le Sénat proclame la déchéance de l'empereur vaincu enfin par la coalisation de l'Europe ; et, tandis que Napoléon gagne la petite île d'Elbe, où est reléguée tant de grandeur, on arrache des Tuileries l'enfant impérial, qui se débat et qui proteste : « Je ne veux pas m'en aller ! Puisque papa est absent, c'est moi qui suis le maître 1 » II est mis en
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cage, le pauvre petit aiglon, el ses ailes, qui semblaient devoir, un jour, couvrir le monde de leur envergure, vont se briser, impuissantes, contre les barreaux dorés, mais solides, de la prison autrichienne. C'est de ce jour que commence sa longue agonie.
Non qu'il ait été privé de soins et d'égards à la cour de son aïeul. L'empereur François n'était pas fort intelligent, car, de trois ans seulement plus âgé que Napoléon, il n'avait pas su se créer d'autre occupation que de fabriquer de la cire à cacheter ; il n'était pas très amusant, car ses trois premières femmes, qu'il ne quittait pas plus que leur ombre, en étaient mortes d'ennui ; mais c'était un homme pieux, de principes solides, très bon pour ses douze frères et sœurs, pour ses nombreux enl'ants et petits-enfants, pour ses innombrables cousins. Il s'attacha sincèrement à son petitfils français, dont la vivacité spirituelle formait un si piquant contraste avec la gravité autrichienne des archiducs, etdontla séduction était irrésistible ; s'il lui eût été permis de n'être que grand-père, je crois bien qu'il l'aurait vu avec plaisir ramener aux Tuileries l'aigle impériale.
Mais ce plaisir n'eûtpointété partagé par Marie-Louise. Ce n'était pourtant pas une méchante femme : elle n'avait point assez d'énergie pour cela. Elle était même sensible et romanesque, car elle portait volontiers un bracelet fait avec la pierre du sarcophage de Roméo et de Juliette ; et elle n'était pas incapable d'affection, car elle aima d'une égale tendresse son fils, sa perruche Margharitinaet le comte de Neipperg, qu'elle épousa secrètement, dès qu'elle le put. Mariage bien modeste pour une archiduchesse d'Autriche ; mais ce Neipperg chantait d'une voix qui vous remuait le cœur ! Et puis
DEVANT LE RIDEAU li
il était si beau cavalier ! Comme il avait bonne mine sous l'uniforme des hussards hongrois ! En vérité, on ne remarquait même pas qu'il n'eût qu'un œil ! D'ailleurs Marie-Louise n'était point ambitieuse : elle avait bien eu la faiblesse de regretter quelque temps le litre d'impératrice ; mais elle avait fini par comprendre que sa véritable mésalliance avait été précisément son mariage avec cet empereur des Français, fils de la Révolution ; heureusement, quoiqu'elle n'ait jamais rien eu personnellement à reprocher à Napoléon, elle n'avait répondu à aucune lettre de Sainte-Hélène ; elle écartait tout souvenir de son passé impérial, pour n'être plus que la duchesse de Parme, apparentée à la famille royale de France, avec laquelle elle entretenait les meilleures relations. Elle n'aurait pas voulu qu'on fît entrer, comme d'aucuns demandaient, son fils dans les ordres, non ; mais elle s'indignait quand, à Livourne et à Bologne, on criait sur son pasage : « Vive Napoléon II !» Ce qu'elle lui souhaitait bourgeoisement, c'était d'être tout simplement « le plus riche particulier de l'Autriche » ; et, du moment qu'elle procurait en secret à ce cher enfant des gilets et des cravates de Paris, il ne lui venait pas à ridée que le fils de l'empereur pût rien regretter de la France. Ne dirait-on pas vraiment. Messieurs, la perruche Margharilina élevant sur son perchoir un aiglon, qu'elle aurait, par erreur, couvé et fait éclore ?
Le grand, l'implacable ennemi dupauvre petit prince, c'était Metternich, ce renard, qui avait eu raison de Napoléon, ce lion. Dans le fils il redoutait encore le père, comme l'avait bien prévu le glorieux captif de Sainte-Hélène, qui comparait volontiers le roi de Rome au jeune fîlsd'Hector, à ce malheureux Aslyanax pour-
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suivi par l'impitoyable vengeance de la Grèce conjurée. C'était Metternich, qui avait attiré en Autriche Marie- Louise et son fils ; Metternich, qui ne laissait pénétrer jusqu'à l'enfant aucun Français; Metternich, qui avait demandé qu'on appelât désormais Franz le petit Napoléon ; Metternich, qui avait fait donner au roi de Rome le titre de duc de Reichstadt par des lettres patentes où le nom deson père était volontairement oublié ; Metternich enfin, qui imposa au fils du vainqueur d'Austerlitz l'uniforme blanc de colonel autrichien. C'était ce diplomate sec, gourmé et pâle, qui s'était chargé d'enseigner à l'aiglon l'histoire de l'aigle; et combien furent impartiales ses leçons, vous en pouvez juger par cette phrase de ses Mémoires : « L'opinion du monde est partagée et le sera toujours peut-être sur la question de savoir si Napoléon méritait le titre de grand homme. » Mais, à travers même cet enseignement haineux, l'incomparable épopée du père gonflait d'un légitime orgueil le cœur généreux du fils. Très intelligent, très instruit, car il apportait une ardeur infatigable à toutes ses études, — excepté à celle de la langue allemande, où il se plaisaitmalicieusement à multiplier les fautes d'orthographe, — très observateur, très perspicace, comme sont généralement ceux qui parlent peu parce qu'ils écoutent beaucoup, le jeune prince savait découvrir la véritable interprétation des faits et deviner ce qu'on lui cachait. Fier d'avoir pour père le plus grand capitainedu siècle et peut-être de tous les siècles, fier d'être « le filsde l'Homme», comme l'appellera si heureusement le poète Barthélémy, il avait sans cesse présente à l'esprit cette phrase du testament de Napoléon : «Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu'il est né prince français», comme cette autre : « Je désire
que ce faible legs lui soit cher, comme lui retraçant le souvenir d'un père dont l'univers l'entretiendra. » Et, dans sa bibliothèque personnelle, où il avait rassemblé tout ce qui avait été publié sur Tempereur, Napoléon II passait de longues heures devant le portrait de Napoléonien'par Gérard, à rêver. Ah ! Messieurs, rappelezvous l'admirable tableau de Détaille, où les petits soldats français, endormis près des fusils dressés en faisceaux, voient dans leurs rêves passer la chevauchée héroïque de la Grande Armée, suivant à travers le monde la redingote grise et le petit chapeau de l'empereur, et songez à ce que pouvaient être les rêves du roi de Rome ! C'est de ces rêves et du réveil de ces rêves que cet enfant est mort.
Voyez-le devant une glace, contemplant d'un œil inquiet sa propre image '. la nature a-t-elle fait de lui un Autrichien ou un Français ? un Habsbourg ou un Bonaparte ? Ces yeux d'un bleu clair, ces cheveux blonds, cette haute taille — il mesure 1 m. 86 c. — tout cela, hélas ! est d'un prince de lamaison d'Autriche; mais ce menton énergique, volontaire, impérieux, c'est bien celui des Bonapartes ; dans l'air de son visage on retrouve bien, malgré tout, celui de son père ; il est bien de la même race. Mais alors il pourrait peut-être continuer l'empereur, si la France se réveillait de son long sommeil, si de nouveau elle avait soif de cette gloire, dont Napoléon lui avait si longtemps versé l'ivresse, si le cœur du peuple battait encore pour lui ! Sans doute, le prince ignore qu'il a plusieurs fois, en France, été formé des complots en sa faveur ; il ne connaît pas cette lettre à son oncle Joseph dans laquelle un jeune poète, le chef acclamé de l'école romantique, se déclarait prêt à tout faire « pour l'héritier du plus
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grand nom qui soit au monde » ; mais il a lu la brochure dans laquelle M. de Chateaubriand démontrait que, si sa mère lui avait donné le passé, son père lui donnait l'avenir; il a ouï dire que, dans toute la France, des partisans inconnus répandent son portrait sur des cartes, des mouchoirs, des rubans, des bonnets, des tabatières, des pipes, des coquetiers, des verres à boire, des couteaux, et même des bretelles ; et il se flatte que les survivants de la Garde accueilleraient avec transport" le descendant des victoires ». Son cœur frémit d'espérance, et de cette espérance il s'ouvre à son unique ami, à son conseiller, au dévoué chevalier de Prokesch, le seul témoin qui nous ait renseignés sur sa vie, Prokesch, qui joua auprès du fils de Napoléon le rôle que joue auprès de don Carlos le marquis de Posa dans le beau drame de Schiller. Parfois, le jeune prince, dans son exaltation généreuse, songe à s'enfuir de Vienne et à brusquement apparaître à la France étonnée; d'autres fois, il s'efforce de gagner à sa cause un aïeul qui l'aime tendrement ; il croit y avoir réussi ; il voit approcher le moment où le roi de Rome va jouer le grand rôle pour lequel il se sent toute la force d'un Bonaparte ; et voici que Metlernich, qui l'observe et le devine, replonge impitoyablement l'adolescent dans le doute dévorant ofi il se consume, en lui disant de sa voix sèche que, seul, le sang pâle des Habsbourgs coule dans les veines du blond duc de Reichstadt.
Ces secousses multipliées épuisent cet enfant de vingt ans. La phtisie, qui a fait tant de victimes dans la descendance de sa grand'mère, l'impératrice Marie-Thérèse, la phtisie l'atteint. Malgré l'énergie fébrile qu'il déploie pour dissimuler son état et pour exercer le commandement effectif de son régiment, le mal le ter-
rasse. On le porte dans ce château de Schœnbrûnn, où, deux fois, Napoléon était entré en maître à la tète de ses armées victorieuses, dans la chambre même où Tempereur avait dormi sur un lit de camp ; et là, le 22 juillet, le même jour qu'il avait appris jadis la mort de l'empereur, le même jour que la peur de l'Europe avait fait du roi de Romeunduc de Reichsladt, le prince expire, en appelant son père dans le délire de l'agonie. La lame avait usé le fourreau ; l'âme avait . brisé le corps.
La veille de cette mort, qui allait mettre en deuil les Bonapartes et les Habsbourgs, à Rome, l'aïeule, M°^« Lœtitia, la mère de l'empereur, presque aveugle et à demi paralysée, redressant, par un effort de sa volonté virile, ses quatre-vingt-quatre ans enveloppés de longs voiles noirs, avait étendu ses mains tremblantes sur la tête de Prokesch agenouillé, et l'avait chargé de porter sa bénédiction à son petit-fils, resté fidèle à la mémoire de Napoléon.
A la même heure, la duchesse de Parme, enfin arrivée à Schœnbrûnn, pleurait et se lamentait : si elle avait pu croire son fils si malade, elle aurait assurément renoncé, pour venir plus tôt, à la première représentation du nouvel opéra de Ricci : Figaro et la modiste ; bien certainement la mort de son cher enfant allait lui causer autant de chagrin que celle deNeipperg, son beau Cyclope ! Et, en effet, quand le prince eut rendu le dernier soupir, il fallut emporter la sensible Marie-Louise évanouie; sa douleur l'empêcha d'assister aux obsèques. Mais, dix-huit mois après, elle épousait le comte de Bombelles, un Français, un gentilhomme de la chambre du roi Louis XVIII ; et, toute joyeuse, elle écrivait à une amie : « C'est une heureuse trouvaille ! » Et la
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femme qui parlait ainsi en 1834, c'était Tex-impératrice des Français, c'était la veuve de Napoléon, c'était la mère de l'Aiglon ! En vérité... Mais non, tant d'inconscience désarme : paix dans la tombe à l'impératrice Margharitina !
N'est-il pas vrai, Messieurs, qu'il y a dans la nécropole de l'histoire peu de têtes de mort aussi touchantes que celle du roi de Rome ? N'est-il pas vrai que peu de spectacles sont plus douloureux que celui de cette lutte si cruellement inégale entre un enfant et l'Europe, que celui de cet adolescent mourant de la fin de son rêve, et, sans avoir rempli sa destinée, fils inconnu d'un si glorieux père, disparaissant dans le gouffre de l'oubli ? Aussi est-ce avec une émotion profonde que, à Vienne, dans la Crypte des Capucins, M. Edmond Rostand s'est incliné devant le cercueil du roi de Rome, et qu'il a murmuré au martyr ces mots tendrement consolateurs :
Dors ! mais rêve, en dormant, que l'on t'a fait revivre, Et que, laissant ton corps dans son cercueil de cuivre, J'ai pu voler ton cœur dans son urne d'argent.
Ce cœur, Messieurs, fait toute la pièce de V Aiglon, comme avait fait tout le chef-d'œuvre de M. Rostand le nez de Cyrano. Les espérances, les doutes, les révoltes, les découragements de cet ardent, mais débile Hamiet, produisent toutes les péripéties de l'action, qui se termine seulement quand ce grand cœur, meurtri par l'étroite cuirasse autrichienne, a versé par sa blessure, sans cesse élargie, la dernière goutte de son sang corse.
Mais, pour nous montrer ces espérances, ces doutes, ces révoltes, ces découragements de l'Aiglon, dont la
longue suite forme toute la pièce, il fallait multiplier les incidents et les personnages chargés de les faire naître. Cela n'était point pour embarrasser le poète, qui avait, avec tant de bonheur, dans Cyrano, dirigé sur le théâtre les évolutions d'un nombre considérable d'acteurs, et qui, par son art de les grouper, d'harmoniser les couleurs de leurs costumes, de les encadrer d'accessoires ingénieusement pittoresques, avait fait des cinq actes de son drame cinq délicieuses aquarelles. Cet art n'est pas moins achevé dans l'Aiglon, où le cercle de Marie-Louise à Baden, le bal costumé dans les ruines romaines du parc de Schœnbrûnn, et la dernière communion du duc de Reichstadt forment autant de tableaux savamment composés pour être la joie et le régal des yeux. Mais les quatre-vingts per sonnages qui parlaient dans Cyrano étaient tous des personnages de fantaisie, dont nous n'avions aucun besoin de rien savoir en dehors de l'effet dramatique ou pittoresque que leur court rôle avait pour but de produire. Il n'en est pas de même dans t Aiglon, où, parmi les quatrevingts personnages qui parlent, il en est beaucoup qui sont despersonnages historiqueset dans la bouche desquels M. Rostand a mis des paroles conformes à leur caractère connu par l'histoire ou par la légende. Comme ils ne font, pour la plupart, que traverser la scène et que le poète n'a pas le temps de nous les présenter, beaucoup de ses intentions sont perdues, et, il faut bien le dire, quelques parties de sa pièce demeurent un peu obscures pour quiconque n'a pas vécu, comme lui, dans la familiarité du roi de Rome par le livre si complet de M. Welschinger. Aussi, avant d'entrer dans l'étude de la pièce elle-même, me paraît-il nécessaire que je vous donne quelques renseignements sur les
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personnages du second plan et que je projette sur eux un peu de lumière.
Puisque la pièce met aux prises les Bonaparles et les Habsbourgs, la France et l'Autriche, se disputant Napoléon II, les deux familles et les deux pays devaient être représentés ou symbolisés sur le théâtre.
Pour la famille impériale d'Autriche rien de plus facile, puisque c'était au milieu d'elle que grandissait et s'étiolait le pâle duc de Reichstadt. Vous verrez donc dans l'Aiglon, avec les traits saillants de leurs caractères, que je vous ai tout à l'heure intentionnellement rappelés, et l'écervelée Marie-Louise, et le faible empereur Franz, que domine Metternich, l'impitoyable raison d'État faite homme. Mais dans sa famille autrichienne le fils du Corse avait trouvé aussi des affections sincères et des tendresses non moins désintéressées et dévouées que celle de son ami Prokesch ; ces affections et ces tendresses, M. Edm Rostand a voulu les réunir, pour ainsi dire, dans le personnage d'une jeune archiduchesse, dont le rôle, très court, est purement exquis; il avait d'ailleurs besoin d'elle pour amener au dernier acte une des plus belles scènes de sa pièce. Or, Messieurs, cette archiduchesse, que le poète n'a point nommée par un sentiment de discrétion que vous allez comprendre, c'était la princesse Sophie de Bavière, belle-sœur de Marie-Louise, la mère douloureuse d'une lignée à la fois glorieuse et tragique, puisque, si l'aîné de ses fils occupe aujourd'hui le trône impérial d'Autriche, le cadet, l'archiduc Maximilien, né à Schœnbriinn, dans une pièce voisine de celle où agonisait le duc de Reichstadt, devait tomber au Mexique sous les balles d'un peloton d'exécution ; et son petit-fils, l'archiduc Rodolphe, était destiné à mourir prématuré-
ment, lui aussi, dans le drame mystérieux de Meyerling.
Mais, au contraire, rien n'était plus malaisé que d'introduire un Bonaparte auprès de Napoléon II, la police autrichienne veillant avec un soin jaloux à ne lui laisser avoir aucune communication avec la famille de son père. Heureusement, Prokesch raconte qu'un soir du mois de novembre 1830, à Vienne, allant faire visite à l'un de ses maîtres, le baron d'Obenaus, le duc de Reichstadt rencontra dans l'escalier une jeune femme très belle, qui lui prit la main et la porta avec exaltation à ses lèvres. C'était Napoléone-Élisa Bacciochi, fille d'Élisa Bonaparte, et, par conséquent, nièce de Napoléon et cousine germaine du roi de Rome ; elle était mariée au comte Philippe Camerata, gentilhomme de la marche jd'Ancône. Elle a vécu en France, Messieurs, pendant le second Empire, sous le nom de princesse Bacciochi, et elle estmorte en 1869, dans sa propriété du Morbihan, la laissant par testament à cet autre Aiglon, à ce jeune prince impérial, qui devait sur cette terre lointaine d'Afrique, où succombent journellement tant de héros, succomber héroïquement, lui aussi, sous les zagaies des Zoulous, abandonné par ses compagnons d'armes, qui n'étaient pas des Français. Mes souvenirs d'enfance me rappellent la comtesse Camerata comme une grande femme, à la voix et aux allures viriles ; elle avait été renommée dans sa jeunesse pour son adresse dans l'équitation et à l'escrime, et elle signait volontiers Napoléon. C'était bien une Bonaparte. Énergique, volontaire, aventureuse, romanesque, elle écrivit au duc de Reichstadt une lettre enflammée pour le supplier de s'évader et de venir en France, où tout le peuple le porterait aux Tuileries. Prokesch rallavoir à l'hôtel du
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Cygne, où elle était descendue, et raconte que, jugeant ses projets chimériques, le duc de Reichsladt ne voulut point s'y associer. Il se prêtera, dans l'Aiglon^ à cette tentative d'évasion, qui va faire toute l'intrigue de la pièce, et nous avons d'autant moins le droit de reprocher au poète d'être allé, sur ce point, plus loin que l'histoire, que M. Frédéric Masson, après avoir refusé d'abord toute vraisemblance à ce ressort dramatique, s'est vu forcé à se déjuger par des lettres que lui a communiquées une « haute personnalité ». Il résulte de ces lettres que la comtesse Camerata était effectivement à Vienne dans les derniers mois de l'année 1830 ; et même elle écrit le 15 décembre à la reine Caroline, sa tante, qu'elle y a « de désagréables affaires »; le gouvernement l'éloigné, avec beaucoup de ménagements d'ailleurs, et alors elle se rend à Prague, où elle s'obstine à rester malgré toute sa famille, sur le bruit qui court que l'on y veut envoyer le duc de Reichstadt pour compléter son éducation militaire. Il se pourrait donc bien que le rêve du poète eût été plus près de la réalité que n'était, quand il composa sa pièce, le récit des historiens ; comme il l'a dit lui-même :
Le rêve est moins trompeur parfois qu'un document.
Il est, au contraire, avéré queFanny Elssler, la célèbre danseuse, n'a jamais vu le duc de Reichstadt ; mais une légende accréditée a permis à M. Rostand de mêler à l'action son minois piquant et ses entrechats spirituels.
Restait à mettre en présence Napoléon II et la France impériale. Les généraux de l'Empire, las de la guerre, et dont la défection avait amené l'abdication de 1 empereur, le poète les a représentés en la personne de
Marmont, cet ami de jeunesse, ce compagnon de tant de batailles et de tant de victoires, que Napoléon avait fait duc de Raguse, et qui, en 1813, avait trahi Napoléon. Venu justement à Vienne en 1830 pour s'assurer de sa rente sur le gouvernement autrichien, Marmont avait été mis en rapport avec le duc de Reichstadt, et, soit que le prince eût été trompé sur le rôle du maréchal en 1813, soit, plus vraisemblablement, qu'il feignît de l'être pour avoir la joie d'entendre parler de son père par un témoin de toute sa vie, toujours est-il qu'il se plut à l'entretenir, et Marmont prétend même — on n'est pas obligé de l'en croire — que le fils de Napoléon lui aurait adressé ces paroles, qu'il a fait graver au bas de son portrait : e Vous fûtes toujours, maréchal, et tout à la fois un homme d'honneur et un homme de conscience ». MaisProkesch nous affirme que le prince ne se serait pas, certes, fié au duc de Raguse pour préparer son retour en France ; et, comme d'autre part on a dit beaucoup à Vienne que le duc de Reichstadt avait reproché à Marmont sa trahison envers son père et que le maréchal en avait été très ému, M. Rostand a bien fait de préférer ici encore à l'histoire incertaine et froide la légende animée et dramatique.
Enfin, pour compléter le nombre des acteurs dont il avait besoin, le poète a créé et placé à Schœnbriinn deux personnages symboliques : Thérèse de Lorgel, sœur d'un émigré et lectrice de Marie-Louise, qui personnifie les femmes de France, toutes éprises de Napoléon II à cause de son nom, de sa jeunesse et de son malheur, et un grognard de l'Empire, qui a changé de nom et s'est fait laquais pour approcher le fils du a petit caporal ». Il restera populaire, soyez- en certains. Messieurs,
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Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit le Flambard ;
car, avec son intrépide bravoure et sa gaieté française, il a permis au poète de faire entendre à nouveau cette note héroï-comique, qui est comme la caractéristique de son talent si original, et que nous ne nous lassions point d'entendre dans Cyrano de Bergerac ; mais surtout il a introduit dans ce drame, plein de l'idée de l'empereur, un personnage, qu'il eût été vraiment fâcheux de n'y pas trouver ; car il est peut-être, par sa foi simple, son dévouement obscur et son héroïsme inconscient, ce que nous avons de plus grand dans notre histoire avec les pieux hommes d'armes de Jeanne d'Arc et les Volontaires patriotes de 1792, et c'est, — saluons bas, Messieurs, — la Garde Impériale.
Et maintenant que je vous ai fait connaître le sujet et les principaux personnages de V Aiglon^ maintenant que je vous ai rappelé ce qu'il était nécessaire que vous ayez présent à l'esprit pour en apprécier pleinement les superbes, les spirituelles et les touchantes beautés, je puis frapper les trois coups.
Le rideau se lève sur le salon de la villa que Marie- Louise-occupa à Baden, près de Vienne, en 1830. L'impératrice est au piano et rit avec ses dames d'honneur; le comte de Bombelles l'interrompt pour lui présenter sa nouvelle lectrice, Thérèse. Marie-Louise accueille avec bonté la jeune fille ; elle se fera violence pour ne pas trop assombrir ses vingt ans par sa tristesse : c'est qu'elle a tout perdu en perdant le général Neipperg, et le bal ne la console point ! Nous l'entendrons bientôt éclater en cris de désespoir, parce que sa perruche s'est envolée. Cependant une foule nombreuse de beaux messieurs et de belles dames arrive au cercle de l'im-
pératrice. Pour détourner la conversation, qui est tombée sur Paris, où tous les théâtres jouent des pièces bonapartistes, Marie-Louise invite Thérèse à prendre sur la table un des livres qu'y a laissés son fils Franz. C'est d'abord un Racine, qui, de lui-même, s'ouvre à ces vers fâcheux d'Andromaque :
Leur haine pour Hector n'est pas encore éteinte ! Ils redoutent son fils ;
c'est ensuite un Lamartine, et le volume des Méditations s'ouvre, de lui-même, à ce vers :
Courage, enfant déchu d'une race divine.
Et, à ce moment, dans la porte da fond, apparaît l'Aiglon. Vous avouerez, Messieurs, qu'il ne pouvait guère faire une entrée plus heureuse.
Pour l'amuser — le détail est historique — Marie- Louise a prié le médecin des eaux d'apporter à son fils sa collection de papillons; mais le jeune prince ne songe pas à admirer les beaux insectes aux brillantes couleurs; il ne voit, par un retour sur lui-même, que les épingles qui les tuent.
Cependant le cercle de Marie-Louise se disperse, et voici qu'arrivent un tailleur et une essayeuse, mandés secrètement de Paris parl'ex-impératrice des Français: car c'est, dit-elle, à Paris seulement que l'on sait habiller ; et son fils, gravement :
A Paris, en effet, on vous habillait bien.
Sous le costume du tailleur se présente un envoyé de la jeunesse romantique de France, éprise de gloire et d'héroïsme ; l'essayeuse, c'est, sous un déguisement,
L AIGLON d/O
la comtesse Camerata ; ce sont les Bonapartes. Et le tailleur dit au prince :
Enfant, à qui d'avance on confisqua la gloire, Prince pâle, si pâle en la cravate noire, De quoi donc êtes- vous pâle?
Et le prince, d'une voix profonde :
D'être son fils.
Mais le fils de l'empereur ne se sent pas encore prêt à répondre à l'appel qui lui est fait. Il demande un délai d'un an. La comtesse s'iodigne de ce qu'elle prend pour un manque de courage ; elle s'exalte : il est donc vrai que Marie-Louise n'a pas voulu qu'on enseignât au fils l'histoire du p?re ! Il est donc vrai que le roi de Rome ne sait pas ce que fut Napoléon ! « Restez ! « dit le duc de Reichstadt, voyant entrer son professeur, le baron d'Obenaus. Et, tandis que le tailleur et l'essayeuse refont leurs paquets, la leçon commence. Comme le professeur déclare qu'il ne s'est rien produit de saillant en Europe de 4804 à 1807, le prince se lève brusquement :
Le six octobre mil huit cent cinq...
d'obenaus, se levant.
Hein ? — Comment ?
-Quand nul ne s'attendait à le voir, au moment
Où, regardant planer un aigle prêt à fondre. Vienne se rassurait en disant : a C est sur Londre ! » Ayant quitté Strasbourg, franchi le Rhin à Kehl, L'Empereur...
u'OBENAfS.
L'Empereur ?
LE DUC
Et vous savez lequel I Gagne le Wurtemberg, le grand-duché de Bade, . . Arrive devant Ulm sans s'être débotté, Ordonne qu'Elchingen par Ney soit emporté, Rédige un bulletin joyeux, terrible et sobre, Fait préparer l'assaut, et, le dix-sept octobre. On voit se désarmer aux pieds de ce héros Vingt sept mille Autrichiens et dix huit généraux ! Et l'Empereur repart ! ... En novembre. Il est à Vienne , il couche à Schœnbrûnn, dans ma chambre !
Il suit l'ennemi, sent qu'il l'a dans la main.
Un soir il dit au camp : « Demain ! »
Il attend le soleil;
Il le voit se lever du haut d'un promontoire ; Et, d'un sourire, il met ce soleil dans l'Histoire !
Obenaus, épouvanté de constater que les ailes de l'Aiglon poussent, s'empresse de chasser le tailleur et l'essayeuse, et se demande avec désespoir qui a bien pu enseigner à son élève la bataille d'Austerlitz.
Qui? Nous allons bientôt le savoir, car voici que le publiciste Gentz introduit el pousse dans les bras du prince Fanny Elssler, la petite danseuse, sur laquelle l'Autriche compte pour occuper l'Aiglon. A peine Gentz s'est-il discrètement retiré que le duc s'assied devant sa table de travail, et que Fanny, finançant ses jolis sourcils pour se rappeler des choses difficiles, commence, du ton de quelqu'un qui continue un récit :
Alors, pendant que Ney, toute la nuit marchait. Les généraux Gazan.. ,
LE DUC, répétant passionnémenl. pour se graver ces noms datis l'âme :
Gazan !
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FANNT.
Suchet !
Suchet !
et, tandis que Fanny continue
Faisaient remplir, par leurs canons, chaque intervalle, Et, dès le petit jour, la Garde Impériale...,
le rideau tombe lentement sur cette étrange scène d'amour, qui, s'il en était témoin, inquiéterait fort le prince de Metternich.
Un an après, à Schœnbrunn, les ailes de l'Aiglon sont grandies et battent déjà, prêtes à s'ouvrir. Il traite avec une impertinence exquise les policiers autrichiens attachés à sa garde, et s'afflige d"être, en réalité, prisonnier avec les apparences de la liberté. Mais la bonne archiduchesse, après lui avoir fait promettre de ne pas essayer de s'enfuir sans avoir tenté une démarche suprême auprès de son aïeul, introduit près de lui ProkeFch, dont elle a obtenu le retour. Au cœur de cet ami sûr le jeune prince confie ses douleurs : on lui donne un parc pour galoper, quand il lui faudrait l'Europe ! 11 meurt lentement de son nom, de ce nom
Dans lequel il y a des cloches, du canon,
Et qui tonne, sans cesse, et sonne des reproches
A sa langueur, avec son canon et ses cloches I...
Mais Prokesch par de bonnes et afl'ectueuses paroles le réconforte, et s'apprête à reprendre avec lui son cours de tactique. Comme l'empereur avait des morceaux de bois, qui figuraient des régiments et qu'il faisait manœuvrer sur une table, le duc de Reichstadt a des sol-
dats de bois, des soldats Autrichiens, qu'il range en bataille. Il les tire de la boite. 0 stupeur ! Ils sont tous devenus Français. On les a resculptés et repeints ! — Qui ? vous devinez Flambeau. — Voici un vélite, un guide, un cuirassier ! Voici un grenadier de la Garde ! Voici toute la Grande Armée ! Dans une griserie joyeuse, l'adolescent impérial conduit les troupes françaises à la victoire de Wagram, sans voir Metternich, qui est entré, qui le contemple à travers son lorgnon, et demande enfin d'une voix ironique :
D'où vient qu'on ne voit pas d'Autrichiens ?
Et l'Aiglon, surpris, mais non déconcerté :
Ils ont fui.
Metternich amène au prince le maréchal Marmont, qui vient prendre congé de lui, et le jeune homme, las de la comédie qu'il a jouée pour entendre parler de son père :
... Puisque j'ai fini de vous prendre aujourd'hui Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui, Tout ce qui, malgré vous, en vous était splendide, — Je vous jette à présent, — puisque vous êtes vide.
Dans cette voix injurieuse, dans la fureur du geste, dans le front, dans l'œil étincelant, Marmont croit voir revivre, superbe, l'empereur, et, surpris à la fois et ému.
Insultez-moi. Je reste.
Puis il s'excuse : les généraux étaient si las de tant de victoires :
A cheval sans jamais desserrer les genoux ! A la fin nous étions trop fatigués !
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C'est alors que Flambeau se dresse, et, d'une voix de tonnerre :
Et nous ?
Ici, Messieurs, c'est l'épopée qui entre sur le théâtre avec la Garde Impériale :
Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades?
Nous, qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades,
Sans espoir de duchés, ni de dotations ;
Nous, qui marcliions toujours et jamais n'avancions,
Trop simples et trop gueux pour que l'espoir nous berne
De ce fameux bâton qu'on a dans sa giberne ;
Nous, qui par tous les temps n'avons cessé d'aller.
Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler.
Ne nous soutenant plus qu'à force de trompette,
De fièvre, et de chansons qu'en marchant on répète ;...
Nous, qui, coiffés d'oursons sous les ciels tropicaux,
Sous les neiges n'avions même plus de shakos;...
Nous, qui, pour notre toux n'ayant pas de jujube.
Prenions des bains de pied d'un jour dans le Danube;...
Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais,
Nous, nous ne l'étions pas, peut-être, fatigués ?
Impatienté, Marmont dit au duc :
'Vous n'allez pas ainsi l'écouter jusqu'au bout ?
Alors Napoléon II, grave, aux acclamations de toute la salle, se lève :
Oui, vous avez raison, pas ainsi, — mais debout !
Marmont, gagné par la jeune ardeur du duc de Reichstadt, s'éloigne pour lui recruter des amis. Flambeau fait passer devant les yeux du jeune prince ébloui toute l'imagerie naïve par laquelle le peuple français dit son amour pour lui et son espoir en lui ; et, après avoir rassemblé dans un foulard tous ces objets épars
et jeté sur son épaule le paquet suspendu à une badine, le roi de Rome murmure :
Rentrer en France, à pied, ce ne serait pas mal, Avec son baluchon, comme ça, sur l'épaule !
Au troisième acte, les ailes de l'Aiglon s'ouvrent décidément. Fidèle à la promesse qu'il a faite à Tarchiduchesse, le duc de Reichstadt vient demander à l'empereur d'Autriche de le ramener aux Tuileries, et, par sa grâce et par ses caresses, il touche le cœur du vieillard. Mais le prince de Metternich veille ; il intervient entre le petit-fils et le grand-père ; il fait si bien que l'entrevue dégénère en querelle et se termine par ce mot impitoyable du jeune homme au monarque vaincu:
Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine, Puisque je suis Wagram vivant qui se promène !
La nuit tombe, et elle amène, par des moyens bien invraisemblables, il faut l'avouer, une scène d'un grand effet. Chaque soir, après le départ des policiers. Flambeau, enfermé dans l'antichambre du prince, y monte la garde en costume de grenadier, comme au temps où là, dans la chambre, dormait l'empereur. Metternich, qui a la clef des appartements du duc de Reichstadt, pénètre dans la pièce, et, à la clarté de la lune, il aperçoit le petit chapeau légendaire de Napoléon, que l'archiduchesse Sophie a procuré secrètement à son fils. Il s'arrête à méditer devant ce morceau de castor, qui symbolise l'Empire :
Grand coquillage noir que les vagues rapportent,
Et dans lequel l'oreille écoute, en s'approchant,
Le bruit de mer que fait un grand peuple en marchant.
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Et, à force de s'hypnotiser dans cette contemplation, Metternich en arrive à se demander si ce n'est pas encore Napoléon qui dort, là, dans la chambre voisine, et si, en se retournant, il ne va pas revoir le grenadier de garde. lise retourne, et, à la vue de Flambeau croisant la baïonnette, il est pris d'une sorte d'hallucination, qui va grandissant jusqu'au moment où, au bruit, sort de la chambre, non pas Napoléon I", hélas ! mais Napoléon II. Flambeau s'échappe par-la fenêtre, malgré les coups de feu tirés sur lui, et le duc de Reichstadt et le prince de Metternich restent en présence. C'est la grande scène du drame, la scène à faire. Elle est d'un tour superbe, et, dès les premiers mots, Metternich blesse à mort son trop faible adversaire :
Vous n'êtes pas Napoléon
Vous avez le petit chapeau, mais pas la tête.
Et, impitoyable, il énumère, un peu longuement peutêtre, à la manière romantique, tout ce qu'il y a dans ses traits, dans sa personne, dans sa démarche, d'autrichien. Le fils du Corse, allons donc ! Mais le petitfils de Charles-Quint! Maisl'arrière-pelit-fils de Jeanne la Folle ! Jusqu'à ce que le duc, éperdu, brise avec un candélabre la glace maudite, qui, à la voix de Metternich, s'est remplie de Habsbourgs, et tombe évanoui, en appelait son père à son secours.
Elles sont meurtries, les ailes de l'Aiglon !
Le voilà qui promène son désenchantement dans la folie d'une fé! e costumée. La douleur l'a rendu sceptique et mauvais : puisqu'il ne peut conquérir le monde, il conquerra des cœurs ; puisqu'il ne peut être Napoléon, il sera don Juan. Et il fait la cour à l'archiduchesse
attristée, qui s'éloigne sans même se retourner ; il fait la cour à Thérèse, qui l'aimait, la pauvre enfant, avant même que de Favoir vu, et à laquelle il donne rendezvous dans son pavillon de chasse. Mais, soudain, il se reprend, il se retrouve : il a vu Bombelles flirter avec Marie-Louise ; il a vu Bombelles pencher ses lèvres vers l'épaule nue de l'impératrice ! Il bondit sur lui, le jette à terre, et, se retournant vers Marie-Louise :
Madame, mes respects !
Au palais de Sala retournez vivre en paix !... Mais dites-vous, dites-vous bien, et que cela Soit la revanche amère et triste de sa gloire, — Veuve qui n'a pas su garder la robe noire ! — Dites-vous, désormais, qu'on ne fait les yeux doux Qu'au prestige immortel qu'il a laissé sur vous, Et que vous n'êtes belle, et que vous n'êtes blonde. Que parce qu'autrefois il a conquis le monde 1
Le sursaut corse qu'il vient d'avoir rend courage à l'Aiglon. Tandis que la comtesse Camerata, qui a revêtu un uniforme semblable à celui de son cousin, sort ostensiblement, suivie par les policiers abusés jusqu'au pavillon de chasse, le duc de Reichstadt, couvert du manteau de la comtesse, s'évade avec la complicité de la généreuse archiduchesse, saute dans une voiture, et gagne le lieu du rendez-vous, qui est le champ de bataille de Wagi-am.
C'est sur cette plaine sans limite que se relève le rideau. Le prince est là, avec le fidèle Flambeau et le dévoué Prokesch. Il est plein d'enthousiasme. Ses nobles espérances montent au ciel en strophes frémissantes : il se sent les mains lourdes des grâces qu'il va signer ; il rendra en bonheur au peuple de France la gloire qu'il a donnée à l'empereur ; que pourra craindre la liberté d'un prince qui fut prisonnier ? Et à chacune
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de ces strophes joyeuses répond comme un glas le mot d'ordre des conjurés : Sainte-Hélène, où est mort le père; Schœnbrùnn, où nous savons que va mourir le fils.
Soudain la comtesse accourt : au pavillon de chasse elle a été rejointe par le frère de Thérèse ; pour gagner du temps, elle a discuté ; elle s'est battue en duel ; elle a tué le jeune homme ; mais elle a été reconnue ; elle est poursuivie : que le duc se hâte de fuir. Trop tard 1 Les conjurés sont cernés, pris, emmenés ; Flambeau est reconnu, qui a dix fois été condamné à mort par contumace pour complots bonapartistes ; et, afin d'échapper au peloton d'exécution, il se perce d'un coup de couteau.
Ému jusqu'au fond du cœur, le fils de l'empereur, montrant d'un geste large le champ de bataille de Wagram, éloigne les Autrichiens:
Je suis ici chez moi !
et il se penche éploré sur lagonie de Flambeau. Mais voici qu'au râle du moribond se mêlent d'autres râles ; de la plaine immense montent des clameurs confuses : ce sont des plaintes, des cris de souffrance, des imprécations ; et, dans une hallucination qui l'affole, Napoléon II se figure qu'il va entendre monter à ses oreilles épouvantées les malédictions de tous ceux qui sont morts là, à Wagram, pour Napoléon !*■• :
Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d'horreur ? Quoi ? Qu'allez- vous crier ? Quoi?
Alors, ô surprise I de l'étendue sans bornes du glorieux cimetière s'élève un seul cri, héroïque, épique, expliquant vingt ans de victoires :
Vive l'Empereur !
A ce cri, dans l'herbe que tant déjeunes vies brisées ont faite épaisse et haute, le fils du vainqueur tombe à genoux :
Ah ! oui ! c'est le pardon à cause de la gloire !
[Il dit doucement et tristement à la plaine.) Merci.
{Et se relevant.)
Mais j'ai compris. Je suis expiatoire
Et je sens qu'il est juste et providentiel
Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel,
Et m'otfre, pour pouvoir, après cet olTertoire,
Porter plus purement son titre de victoire.
— Prends-moi ! prends-moi, Wagram! et, rançon de jadis,
Fils qui s'ofï're en échange, hélas! de tant de fils.
Au-dessus de la brume effrayante oii tu bouges,
Elève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges !
Et l'Aiglon retombe, les ailes brisées.
Nous retrouvons, au sixième acte, le prince, encore plus pâle, étendu sur un lit de camp. La bonne archiduchesse vient voir le mourant": elle relève de maladie, et, en signe d'action de grâces, voudrait communier avec lui. « Alors, c'est la fin », murmure le duc de Reichstadt. Mais elle se récrie en riant: comme si 'étiquette ne voulait pas qu'à la dernière communion d'un prince autrichien tous les archiducs fussent présents ! Et elle l'emmène, tout chancelant, vers la pièce voisine, oti elle a fait dresser un reposoir. La porte se referme sur eux. Aussitôt Marie-Louise et tous les archiducs, suivis de la comtesse et de Thérèse, qu'a fait venir l'archiduchesse, entrent et s'agenouillent eu silence; aumomentmême où l'hostie est approchée des lèvres du prince recueilli, la porte s'ouvre sans bruit, afin qu'à son insu il reçoive, comme veut l'étiquette.