LE DEMI-MONDE DANS LANTIQUE ATHÈNES
qui le buvait. Celle-ci recommande d'abord à Myrtion « dobserver la trace des pas de sa rivale, de les efîacer en posant le pied droit où elle avait posé le pied gauche, et le pied gauche sur la trace de son pied droit, et de dire en même temps: «Je marche sur toi, je suis au-dessus de toi. » Puis elle lui demande un habit, une chaussure, ou une mèche de cheveux de Pamphile, et alors commencent les incantations suprêmes, j'allais dire : le grand jeu. Elles ont été décrites en détail par Théocrite dans cette admirable idylle de la Magicienne, qui est un des plus authentiques chefs-d'œuvre que nous ait transmis l'antiquité, et dont s'est souvenu Racine en écrivant sa Phèdre.
Les incantations indiquées par la vieille magicienne ne réussissent point, et Myrtion, définitivement abandonnée, se lamente. Alors la quadragénaire Ghrysis vientluiprodiguer ses amicales consolations et ses exhortations autorisées: « Va, ne songe plus à celui-là; tu plumeras quelque autre pigeon». Une femme très positive et très pratique, cette Chrysis : elle est « le contraire des fantômes, qui prennent la fuite dès qu'ils entendent le son de l'airain ; elle, aussitôt qu'on fait sonner de l'argent, elle accourt au bruit » . Quels précieux conseils elle donne aux fils de famille dans l'embarras, enseignant à l'un comment on envoie un valet à un père avare pour le tromper par un faux avis et lui soutirer quelques mines ; instruisantl'autre à menacer sa tendre et craintive mère, si elle ne lui ouvre pas sa bourse, de s'embarquer sur la flotte ! Quels avis utiles prodigue d'autre part aux jeunes hétaires sa profonde connaissance du cœur de l'homme ! Ecoutez-la calmer sa petite amie Philinne, tout irritée parce qu'elle vient de recevoir un soufflet de Gorglas : « Quand on n'est point jaloux,
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Philione, quand on ne se met point en colère, qu'on ne donne pas des soufflets, qu'on ne coupepasles cheveux de sa maîtresse, ou qu'on ne lui déchire pas ses habits, c'est qu'on n'est pas amoureux. Tout le reste, les larmes, les serments, les fréquentes visites sont les marques d'un amour qui commence et qui croît encore ; mais tout son feu ne peut bien éclater que par la jalousie ; et, si ton Gorgias t'a donné un soufflet, s'il montre une violente jalousie, tu dois en concevoir les meilleures espérances, et souhaiter qu'il agisse toujours de même. Les hommes jaloux deviennent généreux lorsqu'on sait leur causer beaucoup d'inquiétudes. »
Mais le tableau de cette société si curieuse et si amusante n'est pas encore complet ; vous attendez un dernier portrait, celui de la vénérable mère de l'hétaire. Lucien n'a eu garde de l'oublier, et c'est peut-être même le meilleur de la galerie : « Écoutez-moi, ma fille, dit la prudente Crobyle, et apprenez ce que vous avez à faire et de quelle manière vous devez désormais vous conduire. Depuis deux ans que votre bienheureux père est mort, vous savez comme nous avons vécu. Lorsqu'il vivait, nous ne manquions de rien. C'était un bon forgeron, qui s'était fait dans le Pirée une réputation considérable ; et tout le monde dit encore aujourd'hui qu'on ne verra plus de forgeron après Philinus. Quand je l'eus perdu, je fus d'abord obligée de vendre ses tenailles, son enclume et son marteau ; j'en trouvai deux mines, qui nous aidèrent à vivrequelque temps ; ensuite je travaillai, et, tantôt en faisant de la toile, tantôt en poussant la navette ou en tournantle fuseau, je me suis procuré, avec bien de lapeine, de quoi nous soutenir. Mais je vous ai élevée, ma chère fille, comme mon unique espérance ; et, si aujourd'hui vous voulez
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suivre les conseils de mon afTeclion, on dira bientôt dans Athènes en vous montrant :« Voyez Corinne, la fille de Crobyle ; comme elle est riche ! et comme sa mère est heureuse ! » Les conseils de cette excellente mère, je ne vous les répéterai pas, Mesdames, et pour plusieurs raisons. Aussi bien le passé me paraît ici tellement semblable au présent que je me demande, en vérité, si je suis encore dans l'antique Athènes ou déjà dans le Paris du xix^ siècle, si je vous parle de la sage Crobyle ou de la respectable M'"'' Cardinal, et si je viens de vous citer du Lucien de Samosate ou du Ludovic Halévy.
Mksdames,
Quand le rideau de l'Odéon se fut levé, le 22 avril 1843, sur la Lucrèce de Ponsard, une curieuse scène d'intérieur apparut aux yeux du public. Dans Vatrium^ qu'éclairait la lueur vacillante d'une lampe, plusieurs esclaves veillaient, groupées autour de leur maîtresse vêtue de blanc, et, tandis que couraient leurs aiguilles actives et laborieuses, Lucrèce, songeant à l'époux qui combattait en bon soldat de Rome, filait silencieusement sa quenouille symbolique ; car
Les femmes de ce temps mettaient tout leur souci A surveiller l'ouvrage, à mériter ainsi Qu'on lût sur leur tombeau, digne d'une Romaine : « Elle vécut chez elle, et fila de la laine. »
Tel est le tableau que nous voyons en idée aussitôt qu'est, évoqué devant nous le nom de la matrone ro-
(1) Conférence faite à la Bodinière.
maine : aussi est-ce lui qui se présente naturellement à l'esprit deM"^ Fourchambault, dans l'excellente comédie d'Emile Âugier, dès que la très élégante Française est prise de la fantaisie, sans doute éphémère, de revenir à l'antique simplicité des vieux âges. Et, de fait, dans les temps presque légendaires où naissait la petite ville qui devait conquérir le monde, telles étaient bien la vie et les vertus de la matrone.
Jamais elle n'avait été épousée par inclination, car l'usage voulait que le mari ne vît qu'après le mariage les traits de sa femme : « La femme, dira peu galamment Sénèque, est la seule chose qu'on prenne sans la voir. On a craint, sans doute, qu'on ne l'épousât jamais, si on l'avait vue auparavant. » Le divorce était là, qui consolait l'époux des déceptions vraiment trop fortes. Dans sa maison, où il l'avait amenée, et où elle porta d'abord le même vêtement que lui, elle n-'était guère qu'une ménagère. Varron et Guidus Pancirolus nous la montrent debout auprès du fourneau, et, sans perdre de lœil la soupe, qui pourrait brûler, tressant des sandales primitives avec les poils de la barbe de son seigneur et maître (1) ; et Plante nous la représente filant dans l'atrium, où était rassemblé, devant les images des dieux, tout ce que la matrone avait de plus précieux : son lit nuptial, et le coffre qui contenait les registres et l'argent de la maison. Rarement elle sortait, si ce n'était pour accompagner son mari aux champs dans leur charrette, pour aller prier à l'autel de la Pudeur, ou pour apporter solennellement des couronnes au temple de la Fortune des Fem-
(1; Gaidus Paacirolua ne peut ici être traduit ; « ex pilis, qui sub ala mariti nascuntur. »
DEVANT LE BIOEAC. 1**
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mes, élevé en vue de glorifier la mère de Coriolan, et à celui, interdit aux servantes, de la vieille déesse Mater Matuta, à laquelle elle demandait de la protéger, afin qu'on pût, un jour, graver dans son épitaphe qu'elle n'avait eu qu'un seul époux. Si un parent apercevait par les rues de la ville sa slola, longue robe blanche qui descendait jusqu'aux pieds, et son tutulus, haut bonnet étrusque, bigarré, en forme de cône, qu'un ruban fixait sur le front, qu'un autre serrait vers le milieu de la tète, et du sommet duquel pendait un voile rouge, il allait à elle, et la matrone le devait baiser sur les lèvres, afin de lui prouver, par la pureté de son haleine, qu'elle n'avait point bu le vin mis en réserve par son mari pour son génie protecteur, divinité particulièrement vénérée, qu'il honorait, très souvent, par des libations internes ; — ce qui vous explique en passant comment fêter son génie finira par signifier à Rome : se griser... religieusement. — Et pour la femme qui avait budu vin, comme pour la femme coupable d'adultère, le châtiment était le même : la mort, la mort sans jugement, donnée dans la maison par l'époux outragé.
Châtiment rarement appliqué d'ailleurs, soit qu'il ait inspiré aux matrones une terreur salutaire, qui fut pour elles le commencement de la sagesse , soit que, femmes vraiment viriles, elles aient été les dignes compagnes de ces rudes Romains, qui, poussant jusqu'à l'héroïsme le sentiment du devoir, ont étonné l'univers par leurs vertus. Jusqu'à la fin de la seconde guerre Punique, elles ont ignoré le luxe et la débauche. Leur pauvreté, ditJuvénal, assurait leur chasteté ; les vices s'écartaient de ces humbles toits sous lesquels les heures du travail étaient longues, et cour-
tes celles du sommeil ; et, tandis que les mains de la matrone s'endurcissaient à filer la laine d'Étrurie, aucune autre image ne hantait sa pensée que celle d'Hannibal aux portes de Rome et de son mari debout sur la tour Colline.
Ce fut un admirable spectacle que Home alors donna au monde. Devant ces trois mots : « Rome... d'abord! « tous les intérêts privés s'inclinent ; de lui-même chaque citoyen arme ses esclaves et les donne à la flotte; les fournisseurs de l'État livrent les approvisionnements et les vivres sans réclamer le moindre paiement avant la fin de la guerre ; le Sénat dépose au trésor public tout ce qu'il a d'or et d'argent ; une loi est faite, qui défend à chaque citoyen de garder chez soi au delà d'une valeur déterminée en bijoux ou en vaisselle, en numéraire d'argent ou de cuivre : et une autre loi, la loi Oppia, — retenez bien ce nom et les prescriptions de cette loi, — interdit aux femmes, dont l'élégance est pourtant encore bien modeste, d'avoir pour leur usage personnel plus d'une demi-once d'or, de porter des vêtements de pourpre et de se faire voiturer dans Rome et dans un espace de mille pas à la ronde sur un char attelé de chevaux, si ce n'est pour se rendre aux sacrifices publics. Aucune matrone n'éleva de protestations : la plupart d'entre elles avaient déjàporté d'elles-mêmes au trésor de l'État les fils d'or et d'argent qui retenaient leurs manches non cousues, et le collier, dont le Sénat les avait autorisées à se parer en public depuis qu'elles avaient sauvé Rome de Coriolan ; et telle est l'affliction où les a plongées le désastre de Cannes qu'un sénatus-consulte doit limiter à trente jours leur deuil, qui les empêche de célébrer en l'honneur de Cérès ces sacrifices où, vêtues de blanc.
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28 DEVANT LE RIDEAtI
elles mimaient la scène de la déesse cherchant à travers le monde sa fille Proserpine entraînée aux Enfers par l'amoureux Pluton.
Vingt ans après, tout était bien changé : la victoire a été mauvaise conseillère, et les vertus romaines se meurent avec la pauvreté, leur mère; le luxe éclatant des vaincus a ébloui et séduit la grossière simplicité des vainqueurs, et la coquetterie s'est éveillée dans l'âme des matrones. Plus Rome perd de son austérité, plus, par une conséquence naturelle, la femme y prend d'importance et d'indépendance. Sans doute elle demeure complètement en dehors de la vie politique, et presque en dehors de la vie civile, car elle ne bénéficie point des droits que la loi assure aux hommes, restant, jusqu'à la fin de ses jours, sous la tutelle de son parent le plus proche et n'ayant même point le droit de faire un testament; et, d'autre part, elle échappe .aux sévérités de la loi, puisque je lis dans le jurisconsulte Terrasson que la pudeur et le respect ne permettaient pas de saisir la matrone au corps pour la traîner au tribunal du préteur ; mais elle va bientôt se mêler à la vie intellectuelle des hommes, et créer une société dont elle sera le centre et l'âme.
Grâce à elle, les cabanes grossières, étroites, mal aérées, des anciens Romains, s'agrandissent, s'embellissent, se transforment en maisons, et déjà chacune d'elles a une sorte de salon, dont la maîtresse du logis saura faire les honneurs. En effet, la salle où l'on file la laine s'est ornée de chaises d'ivoire, parée d'objets d'art, et est devenue le lieu de réunion de la famille ; au milieu, bien en évidence, est toujours le fuseau de la matrone, et parfois encore sa main le fait tourner machinalement, tandis qu'elle écoute les œuvres d'un
poète OU d'un orateur, que lit un des siens, ou même un étranger, car la porte du sanctuaire s'ouvre maintenant devant tout le monde ; mais bientôt ce fuseau encombrant se verra relégué dans un coin, et ce sera l'araignée silencieuse qui y filera, tandis que la pièce s'emplira d'un gai et joli caquetage; quelque temps encore, et l'antique quenouille, qui n'a plus de sens dans un salon frais et coquet, aura pris le chemin dti grenier avec les toilettes démodées.
La Grèce, délivrée par Rome, a donné à sa libératrice le goût de la musique et de tous les arts. Les jeunes patriciennes, élevées, comme leurs frères, par des esclaves lettrés, reçoivent les mêmes leçons qu'eux, et étudient dans les mêmes livres; elles lisent, comme eux, couramment le grec, et écoutent, avec eux, le poète Ennius commenter les épopées d'Homère et les tragédies de Sophocle. Cette culture épure et affine le langage des matrones, et bientôt à Tatticisme des. Grecs Cicéron pourra, grâce à elles, opposer sans trop de désavantage l'urbanité des Romains.
Mais avec la passion louable des choses de l'esprit, que les rhéteurs grecs avaient introduite à Rome, grandissait un amour effréné du luxe, importé dans la ville aux sept collines par les courtisanes grecques. Elles affluèrent à Rome au commencement du second siècle avant l'ère chrétienne, pour dépouiller les Romains des dépouilles du monde; Plante nous dit qu'il y en avait alors à Rome plus que de mouches, quand il fait très chaud, et il n'est pas de pays où, quand il fait très chaud, les mouches soient plus nombreuses qu'en Italie.
Lesmatrones toisèrent d'abord d'un regard méprisant ces hélaires, qui défendaient leur teint des outrages du
soleil par une couche éclatante de blanc decéruse et de blanc de Mélos ; elles affectèrent de rire de toutes ces parures étranges, apportées d'outre-mer : la tunique transparente, la tunique épaisse, le linon à franges, la tunique intérieure, la chamarrée, la fleur de souci, la safranée, le par-dessous ou bien le sens dessus dessous, la royale, la vert-de-mer, la plumetée, la jaunecire, la jaune-miel, etc. Mais dans leur rire, qui sonnait un peu faux, on sentait déjà l'envie. Et comment n'auraient-elles pas été jalouses de ces belles créatures, , qui plaisaient si fort à leurs époux qu'elles les pouvaient voir se promener par les rues, toutes parées, dit énergiquement Plaute, des fonds de terre arrachés à la luxure des hommes ? Pour leur disputer le cœur de hurs maris, et par unecoquetterie dontl'origine, je veux le croire, fut vertueuse, les matrones entreprirent de rompre avec leurs habitudes de simplicité, et de rivaliser d'élégance avec les courtisanes grecques, dans la mesure où le leur permettaient les sévères prescriptions de la loiOppia.
Elles abandonnèrent leur antique et uniforme coiffure, et se livrèrent à des combinaisons si variées d'architecture capillaire que la seule liste de leurs coi!fares remplira cinq pages de l'in-folio sur le luxe des Romains qu'a écrit l'érudit Stanislaus Kobierzyckius, UQ nom qui s'éternue ! Elles arborèrent hardiment ce vêtement, dans lequel il y avait «du chien », qui scandalisait si fort le bon Périphane dans ÏFpidique de Plaute, et se montrèrent ainsi habillées au théâtre, se signalant aux regards par leurs rires bruyants et par les éclats de leur voix forcée, que le même Plaute sera bientôt obligé de les inviter à modérer. Quand un de leurs vœux avait été exaucé, les femmes allaient, une
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couronne sur la tête et un flambeau dans la main, offrir leurs actions de grâces et faire leurs dévotions au temple de DianaNemorensis,àquelqueslieuesdeRome, dans la forêt d'Âricie, au pied du mont Albain, sur les bords d'un petit lac, qu'on appelait poétiquement le miroir de Diane. La beauté du site, la certitude d'y rencontrer de belles affranchies en quête de la fortune, y attiraient en grand nombre les élégants et les oisifs, qui en revenaient rarement seuls. Comme la loi Oppia Icurpermettait,eu dehorsde Rome, l'usage des voitures, les matrones entreprirent de chasser de la forêt d'Âricie leurs rivales en les éclipsant par leur propre luxe, et, dès lors, jamais pèlerinage ne vit déployer plus de splendeur et plus d'élégance. Voici que s'avance une longue théorie de servantes et d'esclaves, portant des corbeilles sacrées et des vases d'or et d'argent ; ils précèdent un char incrusté d'ornements éclatants, sur lequel est assise et trône une matrone, couverte des plus riches parures : c'est la femme de Scipion l'Africain,. Tertia .Emilia, qui va, dans tout l'appareil d'un triomphateur, offrir un sacrifice à Diane, et faire enrager sesrivales.
Elle a ses clients, comme son mari ; ce sont les fournisseurs, qui, dès l'aube, se pressent à sa porte: foulons, brodeurs, tisserands, lainiers, fabricants de bordures pailletées, teinturiers, dégraisseurs, raccommodeurs, couturiers, tailleurs de robes à manches, faiseurs de gorgerettes, revendeurs, lingers, cordonnierspour souliers de ville, pour souliers de table, poursouliers fleur de mauve, parfumeurs de chaussures, etc. Et si le mari, épouvanté de ce luxe ruineux, hasarde une observation, l'épouse se redresse, et d'une voix sèche : « Ma dot a plus que doublé tes biens: il faut
donc que tu me donnes les parures que permet la loi, et des femmes, des mulets, des cochers, des laquais pour me suivre, des esclaves pour porter mes messages, des chars pour mes courses hors de la ville. » Que peut faire le malheureux époux, sinon conclure, avec Mégadore dans VAululaire de Piaule, qu'une « épouse richement dotée est un fléau, est une désolation » ?
Du moins veut-il avoir joui, lui aussi, de la vie, avant la ruine^ qu'il craint prochaine, et en avoir, comme on dit, pour son argent. Il mange donc, et il boit ; le luxe de la table devient inouï : un nouvel affranchi étale sur sa table effrontée des poissons énormes, que n'aurait pu, un siècle auparavant, payer la fortune d'un consulaire. Pour satisfaire leurs goûts de dépense et ceux de leurs femmes, les Romains sont obligés déjà de tourner la loi ; ils sauteront bientôt par-dessus. La vie de Scipion n'est qu'un tissu d'illégalités, récompensées par tous les succès et par tous les honneurs. Frugalité, désintéressement , vertu, discipline, tout s'en va; les dieux mêmes de l'antique Rome s'en vont, pour faire place à des divinités venues de l'Orient.
Quelques vieillards gémissaient bien de voir les vertus austères des aïeux remplacées par l'élégance énervante de Tarente et de Corinlhe ; mais si leur voix osait s'élever contre ce luxe dangereux, qui se manifestait jusque dans les ornements des tombeaux, elle était couverte par le bruit des coupes joyeusement entrechoquées.
Et parfois, lorsque Tertia ^Emilia, avec son long et brillant cortège de canéphores, se dirigeait vers le temple de Diana Nemorensis, elle croisait le tombereau de fumier que venait de conduire lui-même à son champ M. Porcius Galon, et ce Romain de la vieille
Rome la regardait passer d'un œil indigné, et, tout en regagnant sa rustique et grossière demeure, toujours telle qu'au temps où l'habitaient ses pères, il se disait que la patrie allait être en danger, si l'on n'avait pas raison de ce luxe dans lequel déjà s'engourdissaient les Romains et se dégourdissaient les Romaines. Puisque, pour être entendu, il fallait aboyer, eh bien ! il aboierait. Et, sa résolution prise, Caton le Censeur aboya sans repos, sans trêve, jusqu'à ce qu'il tombât épuisé, à quatre-vingt-dix ans.
Arrêtons-nous un instant — elle en vaut bien la peine — devant la curieuse et rude figure de ce Romain primitif, qui va tenir tête avec tant d'énergie aux matrones conjurées contre lui : tel un vieux sanglier, de ses coups de boutoir, renverse et fait reculer la meute déchaînée et fonçant sur lui, avant de succomber luimême sous le nombre, farouche et redoutable jusque dans sa défaite.
Caton était né censeur, comme d'autres naissen orateurs et généraux, et, bien avant d'être appelée cette fonction, il avait commencé d'exercer la censure. Il disait volontiers que les lois sont les nerfs des États ; aussi pas une illégalité n'entacha sa carrière : il reçut tous les grades et entra dans toutes les magistratures à l'âge fixé par les lois. Nulle vieillesse ne saurait être plus austère que ne le fut sa jeunesse ; son infatigable activité était un reproche indirect à la mollesse de ses cctotemporains. « L'homme de bien, disait-il à son fils, est celui qui est habile à cultiver la terre, et dont la charrue est toujours bien reluisante. » Non content de travailler avec ses esclaves, Caton vivait de leur vie, et se nourrissait de leur nourriture, comme fera Pline le Jeune ; mais avec celte différence, très notable, que
Pline le Jeune donnait à ses esclaves la desserte de sa table et le vin de sa cave, tandis que Caton mangeait la bouillie et buvait le vinaigre des siens. Son économie était extrême. Il se vantait lui-même, rapporte Plutarque, de n'avoir jamais porté de robe qui coûtât plus de cent drachmes. Censeur, il ne prit jamais rien sur le public pour sa dépense ; il visitait les villes, marchant à pied, avec un appariteur pour tout cortège ; encore ne s'en faisait-il accompagner que parce qu'il lui portait une robe et un vase à libations pour les sacrifices. Consul, général en chef des armées d'Espagne, Caton, nous dit Athénée, quitta Rome avec trois esclaves seulement, et, au retour, il vendit son ch^îval pour épargner à la République les frais de transport. Il poussait même l'économie jusqu'au point où elle cesse d'être l'économie. Tenant que l'homme le plus digne de gloire est celui qui prouve, par ses comptes, qu'il a acquis plus de bien dans sa vie que ne lui en avaient laissé ses pères, il vantait hautement l'avarice, et ne craignait pas d'exercer l'usure maritime et de prélever dans sa propre maison sur les plaisirs de ses esclaves un impôt honteux. Comment un pareil homme n'eût-il pas été révolté du luxe et delaprodigalité qu'alFichaient ses contemporains?
Grande était donc son indignation, quand il voyait des Romains se ruiner à bâtir en bois de citronnier, quand d'autres invitaient à leurs festins somptueux plus de convives que ne les y autorisait la loi Orchia ; car, vous le voyez, tout, à Rome, était soumis aux prescriptions minutieuses des lois. Devenu censeur, Caton ne tolérera aucune infraction de ce genre auxloisromaines, et, nous apprend Tite-Live, il fera chasser du Sénat sept personnages consulaires et retirer son cheval au
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fils deScipion TAsiatique. lien voulait mortellement à la Grèce, d'où étaient venus, à son avis, l'impiété et le luxe ; il obtint l'expulsion des rhéteurs grecs ; mais il ne put obtenir celle des médecins et des courtisanes. Il s'en vengea sur les matrones. Les femmes étaient d'ailleurs l'objet particulier de sa haine, bien qu'il fût, ou peut-être parcequ'il était marié. Dans un de ses sermons saint Augustin rapporte un mot de Caton très significatif : « Sans les femmes, disait-il, la vie des hommes aurait été digne de celle des dieux». C'était contre elles qu'ilvociférait le plus volontiers ; et sa colère ne connut plus de bornes, quand il apprit que des provinces venaient d'élever des statues à des femmes, alors que Home n'en avait pas encore érigé une seule à Caton. Aussi le vit-on saisiravec empressement toutes les occasions de leur témoigner son ressentiment et son animosité.
Caton était consul, en 195 avant Jésus-Christ, quand le bruit se répandit par la ville que les tribuns M. Fundanius et L. Valerius allaient proposer l'abrogation de laloiOppia. Vive émotion parmi les matrones ; grande joie, que vient bientôt troubler l'inquiétude î il paraît que les tribuns M. et P. Junius Brutus ont déclaré formellement qu'ils ne laisseraient pas abroger la loi. Dans chaque maison se jouent des scènes de ménage, tantôt furieuses, tantôt attendrissantes, à la suite desquelles plusieurs citoyens des plus nobles familles se portent publiquement défenseurs ou adversaires de la loi menacée. Le Capitole est rempli d'une foule d'hommes partagés en deux camps. Les affaires d'Espagne sont oubliées ; il n'y a plus qu'une seule affaire, qui efface toutes les autres : tout le monde discute, commente la loi Oppia. Toujours l'attente, Tincer-
titude,la solitude irritent les grandes passions; les matrones ne peuvent demeurer paisibles, alors que sont en jeu leurs intérêts les plus chers ; le prix du combat qui va s'engager, ce sont les robes de pourpre et les bijoux que portent les étrangères, les voitures dans lesquelles elles les voient passer sur le Forum et que la loi leur interdit à elles-mêmes ; et Ton voudrait que les matrones restassent chez elles ! Aucune considération, aucune pudeur ne les arrête î comment les ordres de leurs maris pourraient-ils les retenir ? Elles descendent toutes dans la rue, vêtues de blanc, la tête et les épaules couvertes du ndnmw, qu'elles portent dans leurs deuils privés etdans les calamités publiques ; elles assiègent les avenues du Forum ; elles arrêtent, comme des courtisanes, les hommes qui passent, et les conjurent devoter pour elles. Fortes de leur faiblesse, elles osent tout ; les voici qui frappent à la porte des préteurs et des magistrats; les plus hardies, les plus éloquentes, ou les plus coquettes, fatiguent de leurs sollicitations le collègue de Caton, l'autre consul.
Cependant, à travers une double haie de femmes, l'inflexible Caton se rend au Forum pour parler contre l'abrogation de la loi Oppia; et devant lui — tant est grand le respect qu'inspire sa vertu I — les yeux se baissent, les voix se taisent, les révoltées redeviennent des matrones. Il est passé... Aussitôt la sédition se rallume avec d'autant plus de violence qu'elle a été un moment contenue ; les clameurs retentissent de nouveau, et, tout autour de ce Forum, au dehors duquel un dernier scrupule les retient encore, les femmes se pressent, bruyantes et menaçantes, attendant l'événement. Si la loi Oppia n'est point abrogée, malheur aux maris qui auront mal voté !
Ne croyez pas, Mesdames, que j'exagère. Rappelezvous combien les Italiennes sont encore aujourd'hui éprises des couleurs éclatantes, et songez que dans le Midi on a la tête chaude. Il y aura bien d'ailleurs une véritable émeute à Madrid, le 17 septembre 1640, à propos du garde infante, vêtement intime, participant à la fois de la tournure, du panier et de la crinoline, qu'un édit venait d'interdire ; les délinquantes avaient été menacées* d'une amende de 20.000 maravédis et de la confiscation ; elles menaces avaient été suivies d'exécution ; mais, quand les Madrilènes virent plus de cent garde-infante exposés sur les balcons de la prison, elles s'élancèrent à l'assaut crânement, fonçant comme des taureaux, et le sang coula dans Madrid. S'il ne coula point dans Rome, c'est que lés Romains reculèrent.
Caton cependant avait mis à combattre les matrones toute l'ardeur de son patriotisme et toute son admiration pour les vertus de la vieille Rome. Qu'ils étaient loin, ces temps où les matrones se vantaient d'avoir pour parure non pas des bijoux et des perles, ou des robes teintes de la pourpre d'Amorgos, mais lamodestie, le respect de leurs maris, l'amour de leurs enfants et la gloire des armes romaines ! ces temps vertueux où l'on n'avait pas encore naturalisé le mot grec vôeoi;, parce qu'on ne savait point à Rome ce que c'était qu'un enfant illégitime 1 Aujourd'hui les Romains commandaient à tous les hommes, et les Romaines aux Romains ! Et, dans son indignation, le consul prononça, pour défendre la loi Oppia menacée, un discours plein de véhémence et d'âpreté, de gravité et de prudence, mais aussi d'adresse et d'esprit ; s'il avait la rudesse des vieux paysans, Caton en avait également la verve narquoise etla malice finaude ; ce n'était pas pour rien que
son nom signifiait ravise. Nous n'avons pas le texte de son discours ; mais Tite-Live en a reproduit, sinon la lettre, du moins l'esprit.
Avec une habileté consommée, où l'instinct et la passion sont peut-être pour autant que l'art, Caton s'élève beaucoup au-dessus de la question. Il montre, il signale avec un cri d'alarme l'effrayant envahissement du luxe et la démoralisation croissante ; contre un tel fléau c'est une faible barrière assurément* que la loi Oppia,mais c'en est une ; pour la maintenir, Caton combattra donc jusqu'au bout, fût-il seul. Aussi bien l'abrogation de cette loi n'est pas le but visé ; ce que l'on veut, c'est créer un précédent ; on ne demande aujourd'hui que peu de chose, mais par la brèche faite passeront les plus dangereuses revendications ; et Caton porte ainsi le débat aune telle hauteur que chacun se demande, à l'écouter, si, en effet, abolir la loi Oppia ne serait pas abolir la grandeur de Rome.
De l'état actuel des choses Caton rend responsables non seulement les tribuns et les matrones, mais encore leurs maris, qui vont être les juges ; il ne ménage personne : il en rougirait pour la cause qu'il défend ; et des paroles de mépris pour les Romains sont les premières qui vont tomber de sa bouche : « C'est parce que chaque citoyen, en particulier, n'a pas su se défendre contre sa femme, que la République se doit défendre aujourd'hui contre toutes les matrones. Quelle honte pour tous I Pour les maris, qui n'ont pu prévenir ce scandale ; pour les tribuns, qui, en vue d'arriver à leurs fins, ne craignent pas de provoquer une émeute, une sécession, nous dirions aujourd'hui : une grève des femmes ; pour les matrones enfin, pour les mères de famille, qui semblent avoir perdu toute pudeur. Jadis
une matrone eût rougi sous les regards d'un homme ; aujourd'hui leur impudence a fait rougir le consul luimême, tandis qu'il se rendait au Forum ; et, s'il ne les eût pas respectées plus qu'elles ne se respectent ellesmêmes, il les eût publiquement apostrophées, pour leur reprocher l'indécence de leur conduite. Prenez garde, Romains : si vous lâchez la bride aux caprices de cette créature indomptable qu'est la femme, elle voudra, chaque jour, quelque autre chose; ce qu'il lui faut, ce n'est pas la liberté, c'est la licence. Qu'elle triomphe aujourd'hui, et demain ses prétentions n'auront plus de bornes. »
Avec une inquiétude sincère, Caton se demande ce que les matrones oseront après la victoire, si elles osent déjà tant avant la bataille. Il voudrait faire partager aux maris trop faciles la terreur salutaire qu'il éprouve, et, par peur de l'avenir, donner quelque courage pour le présent aux époux trop soumis. S'ils peuvent à peine contenir leurs femmes avec toutes les lois qui les enchaînent, que sera-ce, s'ils les laissent conquérir la liberté? A peine seront-elles les égales de leurs maris, qu'elles voudront les dominer. Elles se prétendent lésées. Étrange prétention ! Il serait plaisant, en vérité, que chaque particulier pût faire abolir toutes celles des lois de l'État qui le gênent 1 Et d'ailleurs, quelle est cette façon de demander justice ? Pourquoi les femmes ont-elles abandonné leurs demeures et les voyons-nous presque se mêler à rassemblée des citoyens ? Viennent-elles implorer le rachat de leurs parents, captifs d'Hannibal ? S'apprêtent-elles à aller recevoir processionnellement à Ostie la grande déesse, la Mère Idéenne ? Nullement. « Nous voulons, disentelles, être brillantes d'or et de pourpre, et nous pro-
mener par la ville les jours de fêtes et autres, dans des chars de triomphe, comme pour étaler la victoire que nous remportons sur la loi vaincue et abrogée ; nous voulons qu'il n'y ait plus de frein à nos dépenses et à notre luxe. »
Après cet impudent réquisitoire placé par l'orateur dans la bouche des matrones, il semble qu'il n'ait plus qu'à se taire, et que la cause soit gagnée. Mais Caton n'a point encore dit ce qui lui tient le plus au cœur: il lui reste à montrer que la conduite des femmes va porter une atteinte mortelle à l'honneur de la République ; il le fait avec une netteté de vues, une sûreté de jugement, une fermeté de logique et une éloquence persuasives, qu'on ne saurait trop admirer : « Rome la simple, Rome la frugale, s'est emparée des trésors de rOrient. N'y a-l-il pas lieu de craindre que les Romains, au lieu de rester les maîtres de ces i-ichesses, n'en deviennent les esclaves? Jadis, quand la loi Oppia n'existait pas encore, c'est en vain que Cinéas offrit aux Romaines les présents séducteurs de Pyrrhus ; alors elles ignoraient le luxe. Elles le connaissent aujourd'hui, et la loi Oppia a beau ne pas être encore abrogée, si l'envoyé de Pyrrhus revenait, il trouverait dans la rue les matrones, toutes prêtes à recevoir le prix de leur trahison. Abrogez-la donc, cette loi tutélaire, si vous voulez du même coup abroger la vertu. Aujourd'hui que ses prescriptions s'imposent également à toutes les matrones, il ne saurait y avoir entre elles une émulation coûteuse •■, mais demain va naître une rivalité de luxe, qui sera de jour en jour plus ardente ; si bien que l'honneur de nos femmes mourra avec la loi Oppia. Croyez-moi, du jour où elles se mettront à rougir de ce qui n'estpas honteux, comme la simplicité d'une parure
modeste, elles ne rougiront plus de ce qui est honteux en effet, comme le vice. Celle qui en aura le moyen s'achètera des bracelets et des colliers ; celle qui ne l'aura pas s'adressera à son mari Malheur au mari qui se laissera toucher ! Malheur, cent fois malheur à celui qui tiendra bon ! Ce qu'il aura refusé, c'est un autre qui le donnera. Et songez, Romains, songez que, dans toute épouse adultère, il y a une empoisonneuse, au moins d'intention (i). Mon avis est donc qu'il ne faut pas déchaîner la bête fauve, que ses liens ont irritée et exaspérée ; mon avis est que nous ne devons à aucun prix abroger la loi Oppia. Quelle que soit votre décision, fassent les dieux qu'elle tourne à votre avantage ! »
Sur cette prière, au milieu d'un profond silence, Caton descend, grave, de la tribune. Quoi qu'il advienne, il aura fait son devoir. Il a dit tout ce qu'il avait à dire : il a montré le luxe, comme une mer grondante, prête à briser la dernière digue qui protège encore la République. Qu'un seul coup de pioche vienne en aide au flot envahisseur, et rien ne saurait plus la sauver de l'inondation. Qui oserait donner ce coup de pioche ?
Ce fut le tribun L. Valerius. Il assumait une lourde charge, et certes rien n'était plus malaisé que de répondre à Caton, étant donnés le respect qu'inspirait sa personne et la hauteur où il avait aussitôt porté le débat ; il n'y avait qu'une seule manière de triompher du consul, de détruire l'autorité de sa parole et l'effet de sa conclusion menaçante: c'était de le diminuer par le ridicule et de ramener la discussion sur un autre terrain. C'est ce que va faire le tribun Valerius, non
(1) C était l'idée fixe de Caton, au dire de Quiatilien, V, 12, 39.
pas avec la rude verve et les mots incisifs de Calon, mais avec l'adresse insinuante et polie de ces Romains élégants et lettrés qui formaient l'entourage de Scipion et de Lselius, et pour lesquels Térence va écrire ses délicates comédies.
Avec beaucoup de finesse et de perspicacité, le tribun s'était rendu compte que, si Caton était hautement respecté de ses concitoyens, au fond ils ne Taimaient pas ; non content de les censurer constamment, Caton leur avait rendu ses censures encore plus pénibles par son apologie personnelle ; il avait celui de tous les défauts que pardonnent le moins les hommes : l'ostentation de la vertu. La preuve était là, d'ailleurs, des sentiments qu'il inspirait à nombre de gens : quarantequatre fois Caton fut injustement accusé de crime capital I Puisqu'on avait pour lui du respect, mais non de TafTeclion, il était possible de faire rire de lui et, par suite, de la thèse qu'il soutenait. Une boutade aura donc raison de ses graves considérations et de ses objurgations pathétiques : « Puisque, pour un philosophe austère comme Caton, les ornements dont les femmes se plaisent à se parer sont choses si condamnables et même insupportables, le consul na qu'à couper leurs cheveux à la manière des hommes, à les vêtir de la tunique comme les hommes, à les armer, à les mettre à cheval, à les emmener en Espagne, et, pour être tout à fait conséquent avec lui-même, à les admettre à parler et à voter dans les assemblées. » Et, d'un bout à l'autre de son spirituel discours, le tribun va ainsi égratigner de coups d'ongles malicieux l'adversaire qu'il faut avant tout rendre moins respectable, et, par suite, moins redoutable.
En môme temps, il s'efforcera d'atténuer l'impor-
tance immédiate de la loi nouvelle qu'il propose, et d'écarter ainsi les conséquences lointaines qu'en avait montrées Caton, qui a voulu déplacer la question et agrandir le débat ; il ne nie pas le danger que Caton a fait voir menaçant aux portes de Rome ; mais il soutient qu'il n'y a aucun rapport entre ce danger et l'abrogation de la loi Oppia, et que les violences du consul sont donc aussi peu fondées que ses épigrammes sont de mauvais ton. Caton s'est, en somme, plus appliqué à censurer les matrones qu'à combattre la loi proposée. Le tribun, lui, va se borner à défendre le fond de la cause.
De quoi s'étonne,Caton? Est-ce donc la première fois qu'on voit les matrones descendre dans la rue ? Caton lui-même, dans son livre des Origines, rappelle l'intervention bienfaisante des Sabines et celle de Véturie, mère de Goriolan ; il l'a écrit de sa propre main : c'est avec l'or donné par les matrones qu'on a racheté Rome des Gaulois. Et, dans la dernière guerre, ne se sontelles pas conduites en dignes épouses des Romains ? En vérité, il faut avoir des oreilles bien délicates pour ne pouvoir entendre sans indignation les prières de femmes honnêtes, quand les maîtres ne dédaignent point d'écouter les supplications de leurs esclaves!
L'opposition du consul provient uniquement de ce fait qu'il n'a pas voulu distinguer des lois établies pour toujours, et qui sont sacrées, les lois de circonstances, destinées à disparaître avec les circonstances qui les ont fait promulguer. S'il faut observer à perpétuité les sénatus-consultes et les plébiscites édictés en même temps que fut portée la loi Oppia, pourquoi remboursons-nous aujourd'hui aux particuliers les avances qu'ils ont faites alors au trésor ? Pourquoi payons-nous
maintenant comptant les fournitures publiques? Pourquoi avons-nous cessé d'armer nos esclaves pour en faire des soldats et de donner des rameurs à la flotte?
Après avoir ainsi montré que toutes les lois de circonstances votées après la bataille de Cannes ont été abrogées, à l'exception de la seule loi Oppia, le tribun montre spirituellement que cette exception constitue pour les matrones une situation injurieuse et intolérable: « Hé quoi ! les hommes, les enfants, les magistrats, les prêtres, et jusqu'aux plus bas officiers, aux inspecteurs des quartiers, à Rome, dans les municipes, dans les colonies même, auront le droit de porter la robe prétexte, la robe blanche bordée de pourpre ; bien plus, ils pourront pousser la prodigalité jusqu'à se faire porter dans cette robe sur le bûcher funèbre, et nos femmes, nos femmes seules se verront interdire l'usage de la pourpre ! Que dis-je ? La housse de voire cheval pourra être plus riche que la toilette de votre femme ! » Cependant, par une concession plaisante à l'avarice célèbre de Caton, Valerius feint de renoncer à demander pour les femmes la pourpre, qui s'use; mais l'or, il ne s'use pas, luil Pourquoi donc leur refuser des joyaux, auxquels le temps ne retire rien de leur valeur ?
a Le consul a dit que, grâce à la loi Oppia, il n'y avait pas de rivalité de luxe entre les Romaines ; cela est vrai, et encore ! Mais ne souffrent-elles pas toutes de dépit et de colère, quand, marchant par les rues de Rome, elles voient passer sur des chars rapides, parées des ornements qui leur sont interdits à elles-mêmes, les femmes des alliés latins, comme si le siège de la puissance romaine était dans quelque cité latine et non dans Rome elle-même ? Songez donc que les bijoux et
les parures, ce sont véritablement les magistratures, les sacerdoces, les triomphes, le monde des femmes, comme on disait jadis. »
Et, dans une péroraison d'une habileté extrême, le tribun prête aux matrones une supplication pleine d'humilité, qui n'est guère en rapport avec l'attitude qu'elles ont aux abords du Forum : « Elles savent parfaitement, leur fait-il dire, que, la loi abrogée, elles n'en resteront pas moins sous l'autorité suprême de leurs époux ; mais elles aiment mieux pour leurs toilettes dépendre de leurs maris que de la loi. Et que vient-on parler d'émeute? Voilà un bien gros mot. At-on donc peur qu'elles ne s'emparent, comme jadis !a plèbe irritée, du Mont Sacré ou du Mont Aventin ? Non, leur faiblesse les soumet sans défense à la décision des hommes, quelle qu'elle soit. Plus ceux-ci ont de pouvoir, plus donc ils doivent montrer de modération. »
Le tribun Valerius avait, par ses railleries discrètes, mais malignes, ruiné l'autorité de la parole de Caton. D'autre part, les conséquences fâcheuses que pouvait avoir l'abrogation de la loi Oppia étaient problématiques et, en tous cas, lointaines, tandis que, si la loi n'était pas abrogée, était assuré et prochain pour tout mari un accueil plutôt désagréable quand il reparaîtrait au foyer conjugal. Or, si nous en croyons les comédies de Plaute, rien n'était terrible comme la matrone en colère. On conçoit donc que, pour ne pas la toujours trouver devant lui revêche, acariâtre, hargneuse, un mari se toit résigné, la mort dans l'âme, à toutes les capitulations : toutes les tribus abrogèrent la loi Oppia vingt ans après qu'elle avait été portée.
D'après l'historien byzantin Zonaras, auquel j'ai déjà, pour cette exposition, emprunté quelques détails, les
choses se seraient passées d'une manière plus vive encore et plus dramatique : les matrones auraient osé faire sur le Forum une irruption bruyante ; elles auraient interrompu les débats, arraché le vote qu'elles désiraient, et, s'étant sur l'heure même parées de quelques ajustements de l'êtes, elles s'en seraient retournées avec des danses et des chants.
Et tandis que la ville retentissait de leurs cris de triomphe et d'allégresse, Caton, retiré dans sa modeste demeure, la tête dans ses mains, méditait tristement sur la chute de la pudeur romaine, comme plus tard Marins sur les ruines de Carlhage.
L'événement ne devait que trop tôt lui donner raison. Moins de huit ans après, en 187 avant Jésus-Christ, uno découverte affreuse plongea le Sénat dans la stupeur en mettant dans tout son jour l'incroyable perversion des mœurs. Un prêtre de Grèce, de cette Grèce tant détestée par Caton, avait introduit à Rome les bacchanales, et ces mystères s'étaient bientôt transformés en monstrueuses orgies, que le meurtre accompagnait le plus souvent. L'odieuse secte n'admettait pas de néophyte au-dessus de vingt ans, les enfants se laissant plus facilement abuser : si l'initié, j'allais dire la victime, voulait résister, un poignard et le Tibre mettaient Un à ses cris et prévenaient ses dénonciations. Lorsque les révélations détaillées et précises de P. Ebutiuset de l'affranchie Hispala Fecenia eurent permis aux magistrats de faire une enquête sérieuse, ils constatèrent avec épouvante que la hideuse association comprenait plus de sept mille personnes des deux sexes. C'étaient les femmes qui les avaient recrutées. Elles furent punies avec la même sévérité que leurs comp'ices. Le nombre des condamnés à mort dépassa celui des
condamnés à la prison. Les matrones furent livrées à leurs parents ou à ceux en puissance de qui elles se trouvaient, pour qu'elles fussent exécutées en particulier; s'il n'y avait personne qui eût le droit de se charger de leur supplice, elles étaient exécutées en public. Quand justice eut été faite, il se forma autour de ces crimes et de ces hontes comme une conspiration du silence.
Mais on conçoit aisément que, après les bacchanales, toute loi proposée, toute mesure imaginée contre le luxe ou contre les mauvaises mœurs ait été acceptée par acclamation. Caton en profita pour prendre sa revanche.
D'abord il fit inscrire au cens et ainsi soumit à l'impôt les bijoux, les parures de femmes et les voitures, dont la valeur excéderait 15.000 as, c'est-à-dire environ 750 francs.
Puis il soutint le tribun Q. Voconius Saxa, qui présentait une nouvelle loi. Jusqu'alors les femmes avaient eu le droit d'hériter ; il en résultait que la fortune des plus riches familles passait souvent à des maisons étrangères, et que les femmes, maîtresses de grands biens, qu'elles géraient elles-mêmes depuis l'établissement du divorce, ne connaissaient plus aucun frein à leur amour du luxe. Voconius Saxa proposait qu'aucune fille ou femme ne pût recevoir par héritage plus de 100.000 sesterces, environ 20.000 francs. Caton fît voter son projet de loi, par une harangue d'autant plus enflammée qu'il avait un échec à réparer ; son principal argument avait été que souvent les matrones retenaient et gardaient par devers elles des sommes considérables, qu'ensuite elles prêtaient à leurs maris, se réservant, chaque fois qu'elles auraient de l'humeur.
ce qui était très fréquent, d'envoyer un esclave de leur dot exiger le remboursement, et soumettant ainsi le mari, comme un étranger, à la plus odieuse des contraintes.
Mais ce beau succès, comme celui qu'il remporta en 169, alors qu'il provoqua le décret qui défendit aux rois de venir à Rome, où ils laissaient toujours quelques-uns des vices de leurs cours, ne fit pas illusion à Galon. 11 se rendait bien compte que, si l'envahissement du luxe était contenu pour quelques années, il n'était pas entriavé à jamais, et que, si l'on peut détourner le cours d'un torrent, il est impossible de l'arrêter.
Pour nous renseigner sur la progression croissante du luxe et de la débauche, il suffit de la seule énumération des lois cibaires et des lois somptuaires qui se succèdent h Rome avec une rapidité vraiment effrayante; leur nombre même en établit l'inefficacité. Vingt-deux ans après la loi Orchia sur les festins, des fils de famille se vendaient comme esclaves pour satisfaire leur gourmandise, ainsi qu'Ésail avait vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles ; le peuple presque entier venait, chargé de vin, aux comices, et décidait, ivre, du sort de la République. Les lois Fannia, Didia, Licinia, Cornelia, demeurent impuissantes, comme les excellentes lois somptuaires portées par Lepidusetpar Antius Reslion, qui tombent sans même avoir été abrogées.
Bientôt les femmes de tout rang et de tout âge se feront promener en litière, couvertes de pourpre et de perles, si bien que César devra, par un édit, réserver ces parures aux personnes d'une certaine condition et d'un certain âge, dans certains jours fériés.
Sous Tibère, les matrones suivront leurs maris dans les camps, et plongeront la main dans les caisses de TÉlat. En vain Severus Cœcina, regrettant l'abrogation de la loi Oppia, et rappelant les prévisions trop réalisées de Caton, demandera qu'il soit interdit aux magistrats d'amener leurs femmes dans leurs provinces, où elles gênent les mouvements des troupes et sont la principale cause de la dilapidation des finances ; Valerius Messalinus lui répondra, en riant, que les choses ne vont pas mieux dans les provinces administrées par des célibataires.
Une fois sur la pente du luxe et du vice, on ne s'arrête plus. Voici déjà que les provinces voient avec stupeur arriver de Rome les femmes de leurs magistrats à peu près nues, dit Sénèque, sous des robes de soie transparente (les Merveilleuses tenteront de les reprendre au temps du Directoire), et portant à leurs oreilles deux ou trois patrimoines en anneaux enchaînés les uns aux autres et qui sonnent à chacun de leurs mouvements. Et voici enfin que l'empereur Héliogabale, l'homme-femme, va créer un sénat de matrones, qui rendra des arrêts sur les toilettes et prononcera en dernier ressort sur le bon et sur le mauvais goût.
0 M. Porcins Caton ! quelque sombres que fussent tes pressentiments, non, lu n'avais pas prévu cette honteuse parodie du glorieux Sénat Romain, alors que tu t'écriais en défendant la loi Oppia menacée : « Ce que veulent les matrones, c'est la liberté la plus entière, ou plutôt, à vrai dire, la licence. Si elles triomphent aujourd'hui, à quoi ne prétendront-elles pas?»