LA DÉCLARATION D*AMOUR DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
ration de Tartuffe ne ressemble guère à celle d'Harpagon. Il varie enfin avec le rang, Téducation, la profession des amants : si bien que, comme la main d'un artisan trahit par ses déformations le métier qu'il exerce, une observation attentive pourrait reconnaître le rang et la profession d'un amant exclusivement au langage dans lequel il déclare son amour et aux gestes dont il accompagne sa déclaration. L'étude pourrait être piquante à faire (1) ; mais aujourd'hui un autre objet nous occupe : nous voulons montrer, par des exemples pris chez nos romanciers et chez nos poètes, comment, du xv!!"" siècle à nos jours, des hommes du môme âge, du même milieu, de la même culture intellectuelle, se sont trouvés exprimer le même sentiment d^une manière toute différente par suite des changements successifs qui se sont produits dans les goûts littéraires, dans les idées, dans les mœurs, voire dans le costume féminin. Et cette évolution de la déclaration d'amour dans notre littérature va, en trois siècles, nous mener de l'amour platonique à celui qui en est l'antipode, du temple bocager élevé par Céladon pour la bergère Astrée à la garçonnière adultère de tous les vaudevilles moderne^s.
Quand l'abjuration du roi Henri IV eut rendu à la France, lasse des guerres civiles, « son repos et sa tranquillité », ce fut dans tous les cœurs comme un tressaillement d'allégresse et d'espérance : ces hommes de la Renaissance, tout imprégnés des lettres grecques et latines, se figurèrent que l'âge d'or allait renaître, et que 'a fille de Jupiter et de Thémis, Astrée, revenait, dans la
(1) Les auteurs qui ont fourni aux théâtres de la Foire leur répertoire n'ont pas manqué de la faire.
74 DEVANT LE RIDEAt:
splendeur sereine de la paix, faire fleurir la justice s la terre. Honoré d'Urfé voulut être Tinterprèle des i pirations de Tépoque nouvelle, et il présenta au bon i Henri, sous le titre symbolique d'Asirée, et comme « i enfant que la paix avait fait naître», le premier volui d'un roman pastoral. Pourquoi pastoral ? Parce q Sully, le sage ministre, venait de remettre à la mo ragriculture,et aussi parce que, pour complaire à C therine, puis à Marie de Médicis, la cour afRchait goût persistant pour les pastorales italiennes : VArcai de Sannazar, ÏAminte du Tasse, le Pastor fido de Gt rini. Ce sont d'ailleurs les courtisans érudits et spi tuels de son temps qu'Honoré d'Urfé a introduits da son roman sous Thabit de bergers du vi® siècle ; la sant aux enfants du village le soin de paître leurs trc peaux, ils emploient toutes les heures du jour à deviî subtilement avec leurs bergères à Tombre des bois Forez ou surles bords sinueux du Lignon. De quoi s'e tretiennent-ils ? Exclusivement d'amour.
Le xvi« siècle avait été fort licencieux, et sans doi les Vies des Dames illustres «-t celles des Dames galan par Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, seront pas de longtemps encore données en prix da lespensionnals. Protestation indirecte contre les mœi libertines de la cour des Valois, VAstrée était la glo ficrttion du sentiment le plus délicat et le plus élevé Tâme humaine, l'amour platonique ; et cela est indiq par le litre même de cet énorme roman de 6.000 pag( L'Astrée, où, par plusieurs histoires et sous persom de bergers et d'autres, sont déduits les effets de Vhonn amitié. Honoré d'Urfé a préten«lu donner là le co de Tamour, et voici de quelle doctrine s'mspirent to les articles de ce code : « L'amour n'est qu'un dé
LA DÉCLARATION D^MOURDANS LA LITTERATURE FRANÇAISE 7o
de beauté, et, y ayant trois sortes de beauté, celle qui tombe sous la vue, de laquelle il faut laisser le jugement à rœil, celle qui est en l'harmonie, dont Toreille est seulement capable, et celle enfin qui est en la raison, que Tesprit seul peut discerner, il s'ensuit que les yeux, les oreilles et les esprits seuls en doivent avoir la jouissance. Que si quelques autres sentiments s'y veulent mêler, ils ressemblent à ces effrontés qui viennent aux noces sans y être conviés. »
L'amour est donc, pour Honoré d'Urfé, un sentiment dénué de loui égoïsme ; c'est un oubli complet de soimême ; aimer, c'est abdiquer toute personnalité, c'est proprement mourir en soi pour revivre en la femme aimée ; car Ton peut dire véritablement que le célèbre héros du livre. Céladon, ne vit que par Aslrée et en Astrée. Un sentiment si désintéressé et si pur est une vertu ; aussi vient-il de Dieu et y retourne-t-il ; car, pourTécrivain, la femnieest une émanation de l'essence divine, que Dieu a « proposée en terre pour nous attirer par elle au ciel ». Voilà pourquoi la seule vue d'Astrée jette Céladon dans une extase quasi-mystique ; pourquoi il se fait gloire de servir sa maîtresse, comme le fidèle se fait gloire d'être le serviteur de Dieu ; pourquoi il s*humilie en silence sous les rigueurs d'Astrée, comme Bossuet dira au chrétien frappé par la colère céleste : « Adorons Dieu ; taisons-nous. »
Et de même que rien ne saurait obliger Dieu d'exaucer les prières d'un cœur vertueux, la passion tendre et respectueuse, les longues et patientes souffrances d'un amant sans reproche ne consûtuent pour lui aucun titre à la bienveillance de sa bergère. C'est en vain que riofortuné Adraste vient se plaindre à la nymphe Léonide des rigueurs de la bergère Doris, une aimable per-
sonae qui ne compte guère plus d'un demi-siècle (rassurez-vous, Messieurs : le siècle gaulois n'était que de trente ans) ; c'est en vain qu'il expose son martyre dans un long couplet d'une sincérité émue' et d'une délicatesse exquise : «J'ai aimé celle bergère depuis le berceau... J'ai souffert ses dédains ; j'ai patienté que son amitié devant mes yeux fût toute à un autre. La longueur du temps ne m'a point diverti de mon dessein; ses rigueurs ne m'en ont point distrait, et je n'ai pu toutefois jusques ici lui faire changer la moindre de ses cruautés. Je sais que les défaveurs qu'elle me faisait étaient par elle mises en compte des faveurs à Palémon, qu'ensemble ils se sont moqués de mon amour et de ma patience. Mais. .. plus je rencontrais à son service de difRcultés et de peines, plus se renforçait la violence de mon affection. Dieux l qu'un homme atteint de ce mal est peu sage, etcombien a-t-il peu de pouvoir de rechercher guérison, puisque même sa volonté n'y peut consentir I Tous ceux qui me conseillaient contre Amour étaient mes ennemis déclarés ; et quoique l'espérance même ne pût trouver place parmi mes désastres, mon affection toutefois s'est-eile changée ? s'est-elle lassée? ou seulement s'est-elle alentie ? Nullement, grande Nymphe : j'aimerais mieux là mort que de diminuer ma flamme de la moindre étincelle qui me brûle. Elle m'a vu souvent fondre en pleurs devant elle ; elle m'a vu tomber à ses pieds hors de sentiment. Mais ni mes pleurs, ni maprochaine mort, n'ontrien davantage acquis envers elle qu'un mépris et une moquerie, de laquelle un juste ressentiment m'eût pu faire prendre vengeance sur Palémon, si mon amour eût pu consentir quej'eusse voulu déplaire à cette cruelle. » C'est en vain que ce parfait amant croit trouver un espoir dans la rupture
LA DÉCLARATION d'aMOUR DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 77
de Doris avec Palémon : « Elle vous a dit quelle avait aimé Palémon, parce qu'elle avait jugé être très raisonnable d'aimer celui de qui Ton est aimé. C'est suivant son jugement même que je requiers le vôtre, ô grande Nymphe, vous jurant par elle-même, qui est bien le plus grand serment que je puisse faire, que jamais beauté ni destin ne causèrent une plus grande, plus sincère ni plus fidèle amour que celle d'Adraste envers la belle Doris. » La bergère soutient que la femme n'est nullement tenue de répondre à Tamour d'un homme qui se consume pour elle, et la nymphe Léonide lui donne raison, car elle rend en ces termes son arrêl : « Nous ordonnons que 1 infortuné et patient Adrasle élise d'être à jamais exemple d'une fidèle et infructueuse affection, en continuant celle qu'il porte à Doris sans être aimé, ou que, rompant ses premiers liens par Teffort du dépit ou du désespoir, il satisfasse à Tamitié de la bergère Bybliène, dont il est aimé. » A peine Adraste a t-il entendu cet arrêt impitoyable, qu'il tombe à terre, comme mort.
Messieurs, ce noble et pur roman de VAsti^ée fut — que les temps sont changés ! — le livre défendu que cachaient dans leurs pupitres les petits collégiens d'alors, comme Patru et La Fontaine. Chose rare en ce temps, il passa même les frontières ; car, à Londres, Tristan devait en entretenir cinq à six heures par jour la jeune Anglaise à laquelle il enseignait le français, et il se fonda en Allemagne une aristocratique Académie des vrais AmanlSy dont chaque membre prit le nom d'un personnage de VAstrée. Mais ce qu'il importe surtout de noter ici, c'est qu^, grâce'à Honoré d'Urfé, durant deux siècles, la littérature française va reposer presque exclusivement sur l'amour.
Cependant, sous Louis XIII, quelques libertins regret-' taientles mœurs agréablement déshonnêtes du règne précédent, et estimaient insipide d*aimer « à la vieille gauloise» ou « comme leschevaliers delà Table Ronde». Un seul, parmi les bergers de VAstrée^ trouvait grâce devant eux, cet Hylas, qui fait un éloge si piquant de l'inconstance, et qui est l'ancêtre direct de notre don Juan. Mais ces amants^ si peu platoniques et si peu désireux de rester sans reproche, étaient bien obligés de déclarer leur braise (c'est sous Louis XIV seulement qu'on déclarera sdi flamme) dans le langage qui plaisait à leurs contemporaines, et le langage des précieuses était le plus raffiné et le plus ridicule du monde.
Partout ces concelti et ces métaphores bizarres que venait de mettre à la mode le cavalier Marin : toute femme est un « soleil », et ce « soleil» donne de « l'ombrage » à Tamant jaloux I Le serviteur doit appeler les seins de sa maîtresse « deux petits monts de lait» ou tout au moins a d'albâtre » ; et, dans son Office de la Vierge, Tristan invoque même les « deux montagnes de neige » de sainte Agathe I
On se récrie, on se pâme à des pointes comme celle qui termine cette épigramme de Scudéry sur la pierre calamité, aujourd'hui l'aman/ :
La pierre calamité
Tire le fer à soi ;
Tes vertus, ton mérite
En font autant de moi ; Et ces deux qualités ont en nous leur essence : Toi, pierre en dureté, moi du fer en constance.
On adore les « équivoques », c'est-à-dire les jeux de mots ; écoutez ce dialogue entre deux personnages
LA DÉCLARATION d'aMOUR DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 79
d'une pastorale de Scudéry, qui se promènent dans un parc :