‹ Devant le rideauChapitre 11 sur 30 · LYGDAMON · texte numérisé non relu

LYGDAMON

Autant que mon amour éprouve de traverses.

Et le dialogue continue ainsi durant cinquante vers I Mais nulle part ce contraste piquant entre la brutalité du sentiment et le raffinement du langage, qui est la très curieuse caractéristique jde Tépoque, n'apparaît plus à plein que dans une scène du Trompeur puni du même Scudéry. Le grand Corneille a vanté « Téclat infini » de cette tragi-comédie, tirée des « beaux romans d'Astrée et de Polexandre • ; et, de fait, elle rachète aujourd'hui encore en partie Ténormité de ses défauts par la vivacité de la couleur et par une sorte de soufïle lyrique. Arsidor entraîne Nérée àTombre d'un bois d'ormeaux :

Viens, ma belle déesse, et vois dans la fontaine Ces arbres d'alentour tracer leur ombre vaine ; Soulfre quen ce ruisseau, par un soin diligent, Je fasse parmi l'or distiller de largent ; Que, lavant tes cheveux, cette onde ait l'avantage De prendre la couleur du beau sable du Tage ; Lors, faisant un miracle au bord de ce ruisseau, On verra le Soleil au signe du Verse-eau.

Viens compter le sablon de cette eau transparente ;

C'est le nombre des maux dont tu fais l'ignorante.

Viens voir dans ce cristal, où je sens m'embraser,

Comme quoi, sans couleurs, on peut peindre un baiser.

Viens-t'en fouler ces fleurs, qui penchent à la vue

De celles dont le ciel libéral t'a pourvue.

Viens tromperie Zéphyre, amoureux de Philis,

En lui montrant ce teint de roses et de lis ;

Il te prendra pour elle... Ah 1 je suis misérable.

Car tes perfections n'ont rien de compa.rable :

Que l'on cherche l'objet le plus rempli d'attraits,

Que l'on fasse un portrait de tous les beaux portraits,

Les grâces de Vénus, celles de la nature,

Le plus vif coloris qui soit en la peinture,

L'albâtre, le corail, le visage d'Amour,

Les étoiles, la lune, et la clarté du jour.

Les perles, les rubis, toutes les fleurs ensemble,

N'ont rien qui soit si beau, ni rien qui te ressemble...

NÉRÉB.

Garde qu'une louange excessivement prise,

^\e donnant trop d'orgueil, fasse qu'on te méprise.

ARSIDOR.

Pour redouter ce mal, ton œil est trop béniUi Et l'abeille des fleurs ne fait point de venin... Mais, au nom de ce dieu que j'ai dans la pensée, Pour soulager un peu mon ardeur insensée, Allons dans cette grotte, où, comblé de plaisir, Je promets de régler mes feux sur ton désir ; Parmi l'obscurité qui règne dans cet antre, Où jamais, par respect, l'éclat du soleil n'entre, Si la honte est mêlée avecque tes appas, Ta rougeur dans ce noir ne s'apercevra pas.

Ne crains point d'y parler de notre amour secrète : Pour Je redire après, la roche est trop discrète ; En faveur du plaisir qui ravira nos sens, Elle deviendra sourde à nos derniers accents. Au reste, ne crois pas que nul pénètre en elle : Nous mettrons sur la porte Amour en sentinelle, Qui, sans nous voir lui-même, étant privé des yeux, Défendra par ses traits d'approcher de ces lieux.

U DÉCLARATION d'aMOUR DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 81

Vous pouvez eu être assurées, Mesdames : en dépit du souvenir de VEnéide, ce joli couplet de la grotte a grandement effarouché la pruderie des précieuses, qui se posaient en jansénistt s de lamour, et qui, avec le langage, prétendaient épurer les mœurs. Toutes elles avaient pris pour modèle dans VAsirée Sylvie, la nymphe insensible, qu'aucun soupirant, aucun «mourant» ne peut attendrir ; et, voulant donner un grand exemple, Julie d'Angennes fit attendre sa main à Tamoureux Montausier dix ans entiers, stage inouï même chez les flegmatiques habitants des pays septentrionaux. Pour écarter toute familiarité, l'hôtel de Rambouillet va en outre réformer le costume féminin. Arsidor conduisait Nérée le bras passé sous son épaule, à la mode du vieux temps. Les précieuses élargiront leurs jupes à tel point qu'il faudra renoncer à cette aimable coutume, et on les verra désormais s'avancer la main vertueusement étendue sur le poing fermé de leur cavalier.

Adresser une déclaration à des personnes si imposantes par la rigidité de leur vertu et par l'ampleur de leur costume n'était paschose aisée, et cet aveu — rappelez-vous ce que dit la Madelon de Molière — était invariablement suivi d'un prompt courroux, qui bannissait pour un temps l'amant audacieux. Voilà pourquoi, sous le règne de Louis XIV, à cause de la r^gle des vingt-quatre heures, qui voulait que l'action fût prise tout près de son dénouement, nous trouvons dans les comédies si peu de déclarations d'amour. Aucune ressemblance d'ailleurs entre ces rares déclarations et celle dvi 7 rompeur puni que vous venez d'entendre: plus d'images ; aucune effusion lyrique ; à la place, d'ingénieuses dissertations et des raisonnements subtils. C'est que la société oisive, réunie au Louvre ou

dans Versailles, secomplaît maintenant à la galanterie, à ce que j'appellerai l'amour des salons, où ce n'est pas le cœur qui parle au cœur, mais l'esprit qui parle à l'esprit ; on aime à se faire valoir par des analyses psychologiques délicates et patientes, dont on résume ensuite les résultats sous forme de maximes concises et pleines. Vous avez pu entendre ici même une héroïne de Quinault soupirer délicieusement ce vers :

Tout parle dans l'amour, jusqu'au silence même ;

M™® Deshoulières disait, avecplus de profondeur et non moins de finesse :

Tant que l'on hait beaucoup, on aime encore un peu.

Mais vous chercheriez en vain dans ces dissertations et dans ces maximes un cri de passion, et tous ces amants raisonneurs sont condamnés en bloc par un vers de leur poète favori, le très spirituel Quinault :

Qui sait comme on raisonne ignore comme on aime.

Le modèle de ces amants adroitement galants et tendrement respectueux me paraît être le prince Agénor d^ns VAstrate^ du même Quinault; c'est un véritable

petit-maître revêtu par le poète tragique d'un costume vaguement tyrien. La reine, à laquelle il avait été fiancé par le feu roi, son père, vient de reculer la date de leur union, et le couplet habilement discret, dans lequel le prince exprime ses regrets, mais comprime ses reproches, me semble être le chef-d'œuvre de cette poésie spirituelle et musicale, mais abstraite et monotone :

Je n'entends que trop bien tout ce que me veut dire Le délai rigoureux du bonheur où j'aspire I

LA DÉCLARATION d'amour DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 83

Je vois ce qui vous rend mon hymen sans appas :

L'hymen déplaît toujours, quand l'époux ne plaît pas.

Mais, à quoi que m'expose un si cruel supplice,

Faut-il pas se connaître, et se faire justice ?

Dois-je m'en prendre à vous ? Puis-je vous en blâmer ?

Si je n'ai pu vous plaire, avez-vous dû m'aimer ?

Et s'il manque à mes feux le secours d'un mérite

Dont la force ep secret pour moi vous sollicite,

Si je n'ai pas su l'art de toucher votre cœur,

Si vous n'y sentez rien qui parle en ma faveur.

Rien qui cherche à répondre à mon amour extrême,

La faute en peut-elle être ailleurs que dans moi-même ?

Bien que l'ordre d'un prince ait flatté mon espoir,

Je n'aime pas si mal que de m'en prévaloir ;

J'en veux à votre cœur plutôt qu'à votre empire ;

Et, quoi qu'en ma faveur votre père ait pu dire,

Quoi qu'il vous ait prescrit au point de son trépas,

Le don du cœur est libre, et ne se prescrit pas.

Pour peu que de son choix la loi vous semble dure,

Vous pouvez au délai joindre encor la rupture ;

Eussé-je mille droits pour être votre époux.

Mon amour y renonce, et vous rend toute à vous.

Jevous met* en pouvoir de vous choisir un maître.

Qui n'a point vos désirs n'est pas digne de l'être.

Votre cœur seul doit faire un choix si glorieux,

Et le vrai droit au trône est de plaire à vos yeux....

Madame, disposez du sceptre et de vous-même.

Seulement, s'il se peut, songez que je vous aime,

Et mériterais mieux que d'éternels tourments,

Si l'amour tenait lieu de mérite aux amants.

Je ne vous dis plus rien, Madame, et vais attendre

L'arrêt que sur mon sort il vous plaira de rendre.

Pour laisser votre choix en pleine liberté.

Je ne vous verrai plus qu'il ne soit arrêté.

Et veux vous épargner jusqu'à la violence

Que peut môme en secret vous faire ma présence.

Jusqu'à la mort de Louis XIV, l'amour^our les raisons que nous avons dites, restera dans la comédie un accessoire sans importance ou le fil ténu d'une inlrigue toujours semblable. Marivaux, plus tard, le va bien peindre pour lui-môme dans ses petites comédies délicates et charmantes, qui sont aux grandes tragédies

amoureuses de Racine ce qu'étaient aux chefs-d'œuvre de Praxitèle les délicieuses figurines de Tanagra ; mais ce qu'a voulu surtout noter Marivaux, c'est l'aube de l'amour, c'est l'éveil du sentiment dans une âme surprise; le jour où Silvia voit clair dans son cœur, le jour où la comtesse arrache enfin au marqjuis le mot que la timidité a retenu si longtemps sur ses lèvres, la pièce est finie ; de sorte que, dans le théâtre de Marivaux, tout entier fondé sur l'amour, il n'y a peut-être pas une véritable déclaration d'amour.

Il faut donc aller jusqu'au milieu du xviu* siècle pour voir se transformer la déclaration d'amour. En effet, c'est par une déclaration que s'ouvre la Nouvelle Héloise de J.-J. Rousseau, et celle-là est d'un style très personnel et tout nouveau. Sans doute, comme le vieil Honoré d'Urfé, quMl admirait tant, Rousseau a voulu faire de l'amour une vertu, et c'est avec la plume d'un moraliste que le concubin de Thérèse Levasseur a écrit son roman. Seulement cette vertu, que Rousseau adore, et dont le nom revient presque à chaque phrase sur les lèvres de ses héros, il ne l'appuie pas, comme Honoré d'Urfé, sur la base inflexible du devoir, mais sur une chose changeante et trompeuse entre toutes, le sentiment ; à ses yeux la passion est presque sainte par le seul fait qu elle est dans la nature, qu'il divinise. Résultat : tout en adorant la vertu, le précepteur de Julie, Saint-Preux, dont le cœur est ardent et faible la chair, captive et prend par l'esprit et parles sens sa jeune élève, qui tombe dans ses bras, tout en adorant la vertu ; et la mère de Julie meurt du chagrin de voir déshonorée une fille pourtant si vertueuse.

D'où vient l'irrésistible séduction qu'a exercée sur tant d'àmes cette œuvre trouble et troublante ? De ce

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