LA DÉCLARATION D'AMOUR DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
fait qu^elles y trouvaient non plus une fiction et un jeu d'esprit, mais la réalité même delà \ie*intime, non plus un écrivain, mais un homme. Le moi puissant de Rousseau remplissait la Nouvelle Hélotse ; partout on entendait battre son cœur ; la sincérité constante du sentiment enflammaitle roman tout entier, et les prosopopées et les apostrophes se fondaient et coulaient en une lave brûlante dans des pages d'une éloquence lyrique oubliée en France depuis Bossuet : « Puissances du ciel I j'avais une âme pour la douleur, donnez-m'en une pour la félicité. Amour, vie de Tâme, viens soutenir la mienne prête à défaillir. Charme inexprimable de la vertu, force invincible de la voix de ce qu'on aime, bonheur, plaisirs, transports, que vos traits sont poignants ! Qui peut en soutenir l'atteinte? Oh ! comment suffire au torrent de délices qui vient inonder mon cœur? Comment expier les alarmes d'une craintive amante? Julie... Non ; ma Julie à genoux I ma Julie verser des pleurs 1... celle à qui l'univers devrait des hommages, supplier un homme qui l'adore de ne pas l'outrager, de ne pas se déshonorer lui-même I Si je pouvais m'indigner contre toi, je le ferais, pour tes frayeurs qui nous avilissent. Juge mieux,beauté pure et céleste, de la nature de ton empire. Eh I si j*adore les charmes de ta personne^ n'est-ce pas surtout pour l'empreinte de cette âme sans tache qui l'anime, et dont tous tes traits portent la divine enseigne ? Tu crains de céder à mes poursuites ? Mais quelles poursuites peut redouter celle qui couvre de respect et d'honnêteté tous les sentiments qu'elle inspire ? Est-il un homme assez vil sur la terre pour oser être téméraire avec toi? Permets, permets que je savoure le bonheur inattendu d'être aimé... aimé de celle...
Trône du monde, combien je te vois au-dessous de moi ! »
Il est peu d'écrivains qui aient eu plus de disciples que Rousseau, el il en a encore. Mais ce que cherchèrent surtout à reproduire ses successeurs immédiats, ce furent son amour de la nature et sa sensibilité. Ils n'en firent qu'une inconsciente parodie. Rien de plus fade que les pastorales de Berquin, où une sentimentalité larmoyante s'attendrit sur des moutons trop blancs gardés par des bergers trop roses sous un ciel trop bleu. Jamais cette sensibilité de commande ne s'est plus étalée que pendant la Terreur : de la terre sanglante germa et s'épanouit une véritable floraison d'idylles, et c'est un des massacreurs de septembre, Fabre ûÉglantine, qui a griffonné sur le revers d'un arrêt de mort l'amoureuse et sensible romance :
Il pleut, il pleut, bergère :
Rentre tes blancs moutons.
Une autre affectation —de celle-là Rousseau n'est qu'à demi responsable — caractérise encore cette époque : nourrie des lettres anciennes, elle prodigue les allusions historiques et les souvenirs mythologiques : c'est le temps où un père distingué doit appeler sa fille Volumnie et son fils Anacharsis ; où un mari galant — et ils le sont tous alors — adresse à sa femme ce madrigal flatteur : « Tu réunis à toi seule les beautés qui suffisaient aux trois Grâces. »
Les signes distinctifs de l'époque : goût de la nature, sensibilité mélancolique, abus de la mythologie, nous les allons retrouver dans les meilleures déclarations d'amour qui aient été rimées alors, dans les odes adressées par André Chénler à celle qui futTobjet res-
LA DÉCLARATION d'aMOUR DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 87
pecté de son culte, à la jeune et pure M™^ Laurent LecouUeux :
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire, Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire. De quels hôtes divins le ciel est habité.
La grâce, la candeur, la naïve innocence
Ont, depuis ton enfance.
De tout ce qui peut plaire enrichi ta beauté.
Sur tes traits, où ton âme imprime sa noblesse, Elles ont su mêler aux roses de jeunesse Ces roses de pudeur, charmes plus séduisants. Et remplir tes regards, tes lèvres, ton langage,
De ce miel, dont le sage Cherche lui-même en vain à défendre ses sens
Le ciel t'a vue en ces prairies Oublier tes loisirs, tes lentes rêveries, Et tes dons et tes soins chercher les malheureux. Tes délicates mains à leurs lèvres amères
Prégenter des sucs salutaires.
Ou presser d'un lin pur leurs membres douloureux.
Souffrances que je leur envie 1 Qu'ils eurent de bonheur de trembler pour leur vie. Puisqu'ils virent sur eux tes regrets caressants. Et leur toit rayonner de ta douce présence.
Et la bonté, la complaisance.
Attendrir tes discours, plus chers que tes présents !...
Ah 1 si des douleurs étrangères D'une larme si noble humectent tes paupières Et te font des destins accuser la rigueur, Ceux qui souffrent pour toi, tu les plaindras peut-être ;
Et les douleurs que tu fais naître Ont-elles moins le droit d'intéresser ton cœur ?
Troie, antique honneur de l'Asie, Vit le prince expirant des guerriers de Mysie D'un vainqueur généreux éprouver les bienfaits. D'Achille désarmé la main amie et sûre
Toucha sa morteUe blessure.
Et soulagea les maux qu'elle-même avait faits.
A tous les instants rappelée, Ta vue apaise ainsi l'âme qu'elle a troublée. Fanny, pour moi ta vue est la clarté des cieux ; Vivre est te regarder, et t'aimer, te le dire ;
Et quand tu daignes me sourire, Le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux.
La tourmente révolutionnaire, en passant sur la France, a renversé la -vieille société, avec ses lois, ses usages et ses mœurs. Sur ces ruines s'est élevée une société nouvelle et très différente. Le divorce, en détruisant rindissolubilité du mariage, en a rendu le lien moins respecté. Jusqu'alors la comédie d'intrigue n'avait guère montré que l'adultère du mari, fantaisie éphémère d'un seigneur pour sa vassale ; et si, dans la farce, l'adultère de la femme avait été introduit, c'était à la cantonade, et pour que le public se pût gausser des Sganarelle et des George Dandin,
Race de Ménélas, qui ne finit jamais !
A la suite du divorce Tadultère de la femme pénétra dans la grande comédie de mœurs, où bientôt il allait s'installer en maître. On vit monter sur le théâtre ces séducteurs de profession, toujours prêts à profiter des avantages que leur donne Tâge ou le caractère du mari, et passés maîtres dans l'art de faire leur déclaration, toujours la même. Dès 1802, dans l'Homme qui veut faire son chemin^ Picard avait indiqué les dangers que peut faire courir à la vertu d'une femme l'ambition, connue, de son mari. En 1823, Casimir Delavigne a repris et développé hardiment cette scène dans son École des vieillards^ où le neveu d'un ministre, ayant usé du crédit de son oncle pour obtenir à Banville une place, \ient demander à M™* Banville des remerciements et son... amitié, d'abord :
LA DÉCLARATION d' AMOUR DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE j89
Puissé-je l'obtenir, cette amitié de sœur I
Moi, votre ami, Madame ! Ah I fier d'un tel partage,
Que je devrais alors m'estimer davantage !
Votre ami ! quelle gloire, et quel charme à la fois,
D'en mériter le titre et d'en avoir les droits !
Respectable union, attachement sincère,
Lien durable et pur, que l'estime resserre !
Ah ! loin d'un monde vain où je vis sans plaisir,
Où je flotte incertain de désir en désir.
Que n'aurais-je à gagner dans ce commerce aimable ?
Ardent, léger, frivole, et quelquefois... coupable,
Je trouverais en vous un guide, un confident
Sage, mais sans rigueur, facile, mais prudent ;
Et vous n'auriez en moi qu'un disciple fidèle,
Enchaîné pour la vie aux pieds de son modèle.
Hélas ! il fut un temps où le duc se flattait de pouvoir inspirer à une femme un sentiment plus tendre queTamitié:
Ah I qu'un premier amour a sur nous de puissance I
J'aimai... C'était la grâce unie à l'innocence :
Naïve comme vous, elle charmait sans art.
Votre voix est la sienne ; elle avait ce regard ;
Et sa beauté, la vôtre à mes yeux la rappelle ;
Mais non, plus jeune alors, elle était bien moins belle.
Si sa grâce eût brillé de cet éclat vainqueur,
Aurais-je pu cacher le trouble de mon cœur ?
Mes traits, mes yeux, ma voix, tout, jusqu'à mon silence.
Eût de ma passion trahi la violence ;
Mais jeune, mais tremblant, la fuyant à regret,
Peut-être moins épris, j'ai gardé mon secret ;
Et depuis...