ET LE DÉCOR A COMPARTIMENTS
Mesdames, Messieurs,
Vers la fin de Tannée 1629, une de ces troupes de comédiens qui couraient la France donna, avec le plus brillant succès, à Paris, des représentations d'une nouvelle comédie, intitulée ^e'/i/e, laquelle avaitpour auteur un jeune avocat de Rouen, nommé Pierre Corneille. La vogue de la Mélite fut si grande que cette troupe s'établit définitivement dans la capitale, où le Théâtre du Marais devait bientôt devenir un rival redoutable pour THôlel de Bourgogne.
Les comédiens du Marais avaient à leur tête un acteur de génie, Mondory, queTadmiralion de ses contemporains avait surnommé « le Roscius auvergnat ». Ce petit homme, aux cheveux crépus, grandissait en scène
(1) Conférence faite à VOdéon.
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comme plus tard Lekain, tant était majestueuse la noblesse de son jeu très étudié. Il était poète lui-même, et tournait le vers avec une facilité agréable ; d'esprit très large et très ouvert, il allait prêter son théâtre, TOdéon du xvu* siècle, à toutes les tentatives des jeunes poètes. C'est ainsi qu'il représenta en 1634, avec un succès éclatant, la Sophonisbe de Mairet, qui est notre première tragédie prétendue régulière, et, ce qui vaut mieux, une belle œuvre. Au commencement de 1635, il s'installa dans le Jeu de Paume de la rue Vieille-du- Temple, où il allait attirer, en 1636,tout Paris, en jouant la Mariamne et Ze Cid,
Las des pastorales tirées de VAstrée^ qu'on lui apportait de tous côtés, Mondory demanda une tragédie d'amour, dans laquelle naturellement il eût un beau rôle, à un gentilhomme de Gaston de France, duc d'Orléans, à François L*Hermite, dit Tristan, qui venait de rentrer à Paris après de longs séjours dans les cours de Nancy, de Bruxelles et de Londres, faits pour le service de son maîlre, rebellé contre le roi Louis XllI (1). Il n'était pas alors une ruelle où Ton ne récitât avec admiration les exquis vers d'amour, pleins de tendresse et de passion, que le jeune poète venait de publier à la suite de ses Plaintes d'Acante. Il sembla à Mondory que celui qui savait mettre dans ses plaintes amoureuses une telle vérité et une telle profondeur de sentiment saurait aussi faire couler au théâtre les douces larmes de la pitié ; et l'événement prouva que Mondory ne se trompait point.
Très fier de sa naissance, Tristan, qui, disent les gé-
(1) Voir notre ouvrage intitulé : Un Précurseur de Racine, Tristan rHennite, A. Picard, éd., 1895.
néalogies, descendait par son père de Pierre THermite,le prédicateur de la première croisade, et par sa mère, Elisabeth Miron, des comtes de Barcelone, hésita quelque temps d'exposer aux applaudissements et aux sifllels du public ses rimes aristocratiques. Il lui semblait, comme à Scudéry, comme à La Galprenède, que de telles bagatelles étaient indignes d'un gentilhomme, et qu'il aurait mauvaise grâce à vouloir acquérir de la réputation par quelques méchantes rimes plutôt que par Tépée qu'il avait l'honneur de porter au côté. Il se rendit cependant aux instances de Mondory, et n'eut pas lieu de le regretler ; nous non plus.
Tristan choisit pour sujet de sa pièce la touchante histoire de Mariamne^ qui avait inspiré déjà une tragédie au vieil Alexandre Hardy. Voici la donnée que les deux poètes ont trouvée dans \qs Antiquités judaïques à^ Thislorien Josèphe, très lu et très goûté au xvii« siècle ; il descendait, comme l'infortunée Mariamhe, des princes Asmonéens, des valeureux Machabées.
Hénode, un aventurier, un soldat de fortune, s'est élevé au trône de Judée, et, par amour autant que par politique, il a épousé la jeune et belle Mariamne, petitefille, par sa mère Alexandra, du roi dépossédé Hyrcan. Tristan n'a pas jugé utile d'expliquer tout cela à un public auquel l'histoire de Mariamne était très familière ; mais il se pourrait bien qu'elle vous le fût moins, et je crois devoir, pour que l'œuvre vous semble claire, insister quelque peu sur les faits qui forment Tavantscène. Pleine de dédain^ de dégoût même, pour la basse origine de l'usurpateur, la fière et très chaste Mariamne n'aima jamais l'époux qui l'adorait. Elle avait un frère, Aristobule, très populaire à cause de ses dix-huit ans, de sa beauté et de ses malheurs. Redoutant pour lui-
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même cette popularité, le tyran ordonna à ses amis de se baigner avec le jeune homme, et, en feignant de jouer avec lui, de le noyer. Puis il pleura abondamment son beau-frère, et lui fit de magniQques funérailles. Peu de jours après, il condamnait à mort l'aïeul de Mariamne, Tancien roi Hyrcan, un vieillard de plus de quatre-vingts ans. Ces deux crimes changèrent en haine le mépris de Mariamne pour Hérode.
Cependant, Auguste ayant invité le tyran à venir justifier devant lui sa conduite, Hérode, avant de partir, commanda secrètement à l'un de ses favoris, Soème, de faire périr Mariamne, si lui-même était frappé par Auguste : il ne supportait pas la pensée que cette femme, qu'il aimait du plus violent et du plus insatiable des amours, pourrait, lui mort, appartenir à un autre. Croyant apaiser la reine irritée, Soème lui révéla cet ordre sanguinaire, dans leq«iel il voyait une preuve d'amour. Mais Mariamne prit fort mal la chose, et, au retour d'Hérode, ne lui dissimula plus Taverslon morale et physique qu'elle éprouvait pour lui. De son côté, la sœur d Hérode, Salomé, que blessaient chaque jour dans son orgueil de parvenue les dédains de la reine, cherchait à la perdre dans Tesprit du tyran, et multipliait contre elle les faux rapports et les accusations mensongères. Enfin elle suscita un échanson, qui vint déclarer au roi que Mariamne Tavait chargé de verser dans la coupe de son mari un philtre d'amour. Soupçonnant aussitôt une tentative d'empoisonnement, Hérode fait mettre à la torture l'eunuque de Mariamne, et apprend ainsi que Soème a trahi sa confiance ; alors une jalousie furieuse s'empare du malheureux: si Mariamne a pu arracher à Soème ce terrible sec^^ii^v^st qu'elle s'est donnée à lui. Il fait sur-le-champ exécuter Soème,
el assemble ses plus familiers amis pour juger l'en] sonneuse. Il Taccusa avec une telle violence que ceux qui étaient présentslacondariinèrent à mort, vo bien qu'il le voulait ainsi. Le roi hésita quelque te à faire décapiter celle qu'au fond de son cœur il ai encore, tout en la croyant coupable. Enfin Salomi montrant le peuple prêt à se soulever en faveu Mariamne, lui arracha Tordre d'exécution. Mais, à p Mariamne ful-elle morte qu'Hérode tomba dans la violente douleur ; sa raison même s'altéra, tellei que bien souvent, dit Josèphe, il commandait à ses vileurs d'appeler sa femme Mariamne, comme si ell été eucore en vie.
L'admirable sujet de drame passionnel. Messie Il est si beau qu'on prend, aujourd'hui encore, plai lire la vieille J/ariawne d'Alexandre Hardy, bien qi soitécriteduplusépouvantabledesstyles,etqu'elleg gauchement l'histoire pas à pas. Tristan, lui, tout en pédant l histoire aussi scrupuleusement que l'exigei les spectateurs d'alors, a construit sa tragédie à façon toute personnelle, et, dès son début, il s'est n véritablement homme de théâtre. Il a su, beau mieux que Hardy, dégager les principaux élémeni drame, et couper adroitement ses actes de faç soutenir l'intérêt ; il a enfin modifié si habilei Tordre des faits historiques que, au lieu d'être des dents fortuits, ils deviennent le résultat logiqi inévitable des passions mises en jeu.
L'ouverture de la Mariamne est une des plus o nalesetdesplus saisissantes queje connaisse au thé Ce songe, que nous retrouverons dès lors dans t( les tragédies classiques et pseudo-classiques, Trii avant de nous le conter, le fait en quelque sorl
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mer sous nos yeux par son personnage. Hérode est là, étendu sur son \ï{, dans un sommeil agité et fiévreux ; il se débat, lève le bras comme pour repousser un ennemi invisible, jette un cri, et s'éveille en sursaut, éperdu de colère et d horreur ; il apostrophe l'ombre d'Aristobule, quïl a cru voir en rêve, et sous sa confiance affectée on sent percer une crainte secrète. Il a peur de sa solitude, il appelle, et à sa voix troublée accourent le capitaine des gardes, Phérore, frère d'Hé- ^ode, et Salomé, leur sœur. Jouée par Mondory, cette Oourte scène produisit une impression si profonde que 'X'rislan a donné à son Osman une ouverture presque Semblable.
Tout d'abord Phérore et Salomé, pour rassurer leur frère, se rient de ceux qui cherchent des présages dans les songes ; puis, voyant qu'ils peuvent tirer parti contre Mariamne du rêve terrible qui épouvante Hérode, ils lui montrent dans cette vision un avertissement du ciel, qui le met en garde contre les menées de sa femme. Mais contre eux Hérode défend Mariamne : il se plaît à voir dans les dédains de la reine simplement un effet de sa froideur naturelle :
Toute cette rigueur vient de sa chasteté,
et, confirmé dans son amour par les efforts mêmes qu'on fai t pour l'animer contre Mariamne, ilappelleSoème,etlui donnel'ordre de faire venir la reine, dont il ne saurait plus longtemps rester éloigné : qu'importe, si elle a tenu les propos qu'on lui prête ?
Sa bouclie, avec un seul baiser,
Quand elle aurait tout dit, pourra tout apaiser I
MaisMariamne se révolte contre l'ordre du roi; elle se répand en plaintes contre le lîourreau des siens, sans
voir, rimprudenle, que Salomé est là, qui Tépie et qui Técoute. Alors se joue entre les deux femmes une scène excellente et très neuve dans une tragédie, sur laquelle j'appelle toute votre attention. Élevé au Louvre même, avec les enfants de Henri IV, Tristan a vu la cour dHérode à travers celle de Louis XIII, et il nous montre à Jérusalem des pages, des demoiselles d'honneur, des gentilshommes de la chambre, des chevaliers d'honneur, et Tétiquetle de la cour de France. Il y a plus : il est impossible qu'en peignant Mariamne il n'ait pas songé à la reine Anne d'Autriche elle-même. Toute la cour avait connu une scène odieuse, dont le Louvre avait été le théâtre. Excité par sa mère, Marie de Médicis, Louis XIII avait accusé la reine de vouloir attenter à ses jours afin d'épouser Monsieur, et il avait imposé à sa femme l'humiliation de comparaître devant son conseil pour se justifier. Anne d'Autriche refusa de se défendre, et se contenta de répondre sur un ton méprisant qu'en épousant le duc d'Orléans au lieu du roi elle n'aurait point assez gagné au change. C'est l'attitude hautaine que vous verrez tout à l'heure à Mariamne dans l'acte du jugement. Eh bien ! surveillée, espionnée, attaqu'^e par sa belle m re, la fière Anne d'Autriche ne pouvait se venger qu'en accablant des marques de son dédain, elle, petite-fille de Charles-Quint, la fille de ces marchands enrichis qui s'appelaient les Médicis. Elle s'est jouée souvent alors, au palais de nos rois, la jolie scène que Tristan n'a trouvée ni dans Josèphe, ni dans Hardy, et qu'il a placée au second acte de sa Mariamne, La reine traite avec une arrogance froide la sœur de l'usurpateur ; elle la laisse debout devant le fauteuil où elle-même vient 3'asseoir ; et alors commence, entre les deux ennemies, un duel de mots à
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double entente admirablement réglé, où chaque réplique frappe et blesse, ob, sous Tironie souriante de la forme, on sent gronder une haine sourde, prête à tout. Et, en effet, à peine Mariamne s'est-elle rendue chez le roi, bien résolue à lui signifier qu'ils seront désormais étrangers l'un à Tautre^queSalomé donne àTéchanson, j)ayé par elle pour accuser Mariamne, ses dernières re- <;ommandalions. Elle appuie auprès d'Hérode Taccusation, et le roi, encore tout irrité des mépris que Mariamne vient d'opposer à ses tendresses, fait instruire le 'procès de la reine, etcommande à Téchanson de se tenir prêta comparaître. L'action est engagée, et Tacle se termine d'une façon très saisissante.
Le troisième acte est d'un dessin admirable, et renferme une scène qui est de toute beauté. Condamnée par les juges, sur la décision desquels a pesé la volonté d'Hérode, Mariamne se réjouirait d'échapper par la mort à l'odieux amour du tyran, si elle ne devait pas laisser dMnnocents orphelins. A cette pensée elle verse quelques larmes, et ces belles larmes troublent profondément le cœur d'Hérode. Il écarte le tribunal ; il pardonne à celle qui a voulu le tuer et qu'il aime toujours. Alors l'imprudente Mariamne laisse échapper la parole qui va la perdre : elle sait qu'Hérode avait donné l'orcjre de la faire périr, s'il tombait lui-même sous la justice d'Auguste. « D'Auguste ? » Sur ce cri d'Hérode la scène évolue brusquement. Pour que Soème ait trahi un pareil secret, il faut que la reine ait été sa maîtresse ! Et déjà Hérode a oublié l'accusation d'empoisonnement devant le soupçon d'adultère. Une jalousie forcenée le torture : tandis qu'on emmène en prison Mariamne, il essaie d'arracher à Soème enchaîné l'aveu qui fera tomber la tête de la reine ; et, porté par ses dénégations
au paroxysme de la fureur, dans ua langage de l'énergie la plus brutale, il donne ordre qu'on le traîneau supplice, lui et Teunuque de la reine, qu'on vient d'amener tremblant à ses pieds. Acte dramatique s'il en fut, dont toutes les péripéties, savamment ménagées, sont exclusivement produites par les mouvements contraires de la passion d'Hérode.
A cette explosion de rage succède, comme il fallait s'y attendre, un abattement mélancolique. Hérode voudrait encore pardonner à la coupable ; il le peut sans honte, car, si elle l'a voulu empoisonner,
L'aduUère n'est pas trop bien vérifié : • Soème, en expirant, s'en est justifié.
Et timidement il insinue que la détention perpétuelle serait peut-être pour Mariamne un supplice plus cruel que la mort, lui qui s'indignait tout à l'heure contre un juge trop porté à une indulgence relative. Il faut que Phérore et surtout Salomé, déployant toute leur habileté haineuse, fassent valoir auprès du roi les considérations politiques les plus puissantes pour qu'il se décide à donner Tordre d'exécuter la sentence.
A peine Ta-t-il donné, cet ordre, qu'il désirerait le révoquer; mais Salomé n'a point perdu de temps :rinnocente Mariamne est déjà morte, et, à cette nouvelle, Hérode, déchiré par les remords, tombe dans le plus violentdésespoir : il veut se tuer ; il accable d'imprécations terribles les Juifs, qui ne vengent pas, sur le tyran qu'il est, leur reine légitime ; il chasse, avec des menaces furieuses, Phérore et Salomé ; et puis il oublie que Mariamne est morte, et la réclame ; et tout à coup une vision la lui figure dans le ciel :
On voit un tour de sang dessus sa gorge nue.