LES FOLIES AMOUREUSES
Mesdames, Messieurs,
Le 7 février 1655, ul enfant naissait, au centre de Paris, dans la boutique d'un marchand de saline, qu'emplissaient jusqu'à la voûte les barils de harengs saurs et les paquets de morues sèches, sous ces piliers des Halles, où jadis les Enfants Sans-Souci, tout de jaune et de vert habillés, le chaperon orné de grelots et d'oreilles d'ânes, faisaient par leurs dialogues égrillards rire à ventre déboutonné les bourgeois pansus et cossus. Penchée sur le berceau, une vieille devineresse, fort achalandée dans le quartier, déclara gravement que ce petitParisien serait un boncompagnon, aimant à teuir des propos salés et à boire sec ; et jamais horoscope ne fut plus judicieusement dressé -, car ce nouveau-né, Messieurs, c'était Jean-François Regnard, le
(1^ Conférence faite à VOdéon
KKVANT LE HIDEAU. 7**
plus franchement gai de nos poètes comiques, le désopilant auteur du Retour imprévu^ du Joueur et de ces Folies amoureuses, qui vont être représentées devant vous.
Comme jamais homme n'a plus mis de lui-même dans ses comédies que Hegnard, ou, plutôt, comme il n'y a mis que lui, car c'est lui que nous retrouvons sous le masque de chacun de ses personnages, lui partout, lui toujours, avec sa gaî té turbulente, éclatante, lyrique, épique, il me semble que le meilleur moyen de vous faire goûter pleinement la poétique bouffonnerie qui dans quelques instants brûlera ces planches, c'est de vous peindre d'abord le caractère original, indépendant, fantaisiste, de celui qui s'est tant amusé lui-même à l'écrire.
Chose curieuse, tandis que nombre d'auteurs dramatiques plus ou moins justement oubliés ont fait le sujet de thèses savantes soutenues en Sorbonne, nous n'avons pas une biographie sérieusement étudiée du célèbre Regnard. Heureusement il s'est raconté luimême à nous dans quelques parties de ses poèmes, dans une sorte de roman autobiographique, la Provençale, et dans des notes de voyages, jetées sur le papier sans aucun ordre et sans nul souci de la forme, mais amusantes à feuilleter comme l'album de croquis et d'esquisses où le peintre a donné corps aussitôt aux idées conçues par son esprit créateur.
En cette époque pieuse, où le carême était austère» et où la marée n'arrivait pas souvent fraîche aux Halles, c'était un excellent commerce que celui des salaisons. Le père d« Regnard put donc donner à son fils une très bonne éducation, et lui laisser à sa mort une fortune assez considérable. Libre à vingt ans de satisfaire son
humeur vagabonde et son goût pour les plaisirs, Regnard, emportant dans ses bagages un Rabelais et un Mathurin Régnier, partit pour Tltalie, ce qui était alors une tout autre affaire que de prendre aujourd'hui un billet circulaire où le parcours italien Sud des Alpes se soude, à Modane et à Vintimille, au parcours français Nord des Alpes. La noblesse italienne a souvent passé pour pratiquer volontiers Tusure ; au xvu** siècle, elle transformait aisément ses salons en salons de jeu. Le jeune Regnard revint en France enrichi de dix mille écus gagnés aux cartes chez la marquise Angelini. Vous voyez qu'il n'eut pas besoin d'aller chercher bien loin le modèle de ce Joueur^ qui est son chef-d'œuvre, et qui fut tenu longtemps pour un véritable chef-d'œuvre. Comment tous les spectateurs, des deux sexes, n'auraient-ils pas eu pour Valère des yeux de complices, alors que le jeu était, en France aussi, le vice à la mode ? N'était-ce pas le temps où, pour perdre dans l'esprit du dévot Louis XIV la pauvre princesse d'Harcourt, ses ennemis imaginaient cette ruse diabolique de lui faire manquer la messe royale en lui proposant une partie de cartes ? le temps où la duchesse de la Ferté, oubliant la distance qui les séparait, réunissait bonnement tous ses lournisseurs autour d'une table de lansquenet? Il est vrai qu'elle les trichait ; mais, disait-elle tout bas à celle qui devait être M'»^ de Staal : « c'est qu'ils me volent ! »
La jeunesse est imprudente, et ignore qu'il y a des choses qu'il ne faut pas recommencer. Regnard, en 1677, retourna en Italie, et ce deuxième voyage se termina beaucoup moins heureusement pour lui que le premier. La publication prochaine du journal qu'a écrit un de ses compagnons de captivité nous appor-
tera peut-être sur cette parlie de la vie du poète quelques révélations curieuses ; mais, jusqu'à plus ample informé, je crois qu'on peut accepter pour vrai dans ses principales lignes Tamusant roman de la Provençale. Sans doute, Regnard, pour se conformer au goût du temps, a grossi les événements, grandi les personnages, et répandu sur l'ensemble de son œuvre une couleur, très fausse, de galanterie héroïque et vertueuse ; mais sous ce badigeon il est aisé de distinguer encore la vérité, et Ton sent que Regnard a une violente envie de rire, quand il parle en duc de Nemours à la bourgeoise Provençale qu'il a guindée à la hauteur d'une princesse de Clèves.
C'est à Bologne, dans un tournoi, qu'il a rencontré son Elvire, et aussitôt la belle Arlésienne a tourné la tête à ce jeune éventé, comme une autre Ailésienne la tournera plus tragiquement au douloureux personnage d'Alphonse Daudet. Il faut dire qu'Elvire était adorablement jolie. « Son esprit éclairait dans ses yeux » ; elle avait « le je ne sais quoi, plus touchant mille fois, encore que la beauté », et aussi, avec son accent chantant du midi, une telle tendresse dans la voix qu'il semblait toujours, quelque indifférente chose qu'elle pût dire, « qu'elle demandât le cœur ».
Un concours de circonstances, où le hasard a travaillé comme le plus expert des vaudevillisiesr, réunit sur un vaisseau anglais, dans la même cabine, Regnard, Elvire et son mari, M. de Prades, qui n'est pas de cette rencontre inopinée le plus heureux des trois. Le vaisseau quitte le port de Gênes, et cingle vers Marseille ; mais il n'y devait jamais aborder.
Dans son Oraison funèbre du duc de Beaufort, le Marseillais Mascaron rappelle avec tristesse ces temps
cruels où il n'arrivait point de vaisseau qui n'apprît la perte de vingt autres, où les pirates barbaresques avaient l'insolente hardiesse de faire des descentes presque à la portée du canon des forts français, et où les promenades môme sur mer «'étaient pas sûres. Les corsaires croisaient plus volontiers dans le golfe du Lion pour capturer les barques qui revenaient de la grande foire de Beaucaire ; mais ils infestaient toute la cote. En vue de Nice, ils donnent la chasse au vaisseau de Regnard, et s'en emparent le jour même où Ton souhaitait sa fête au poète, le 3 octobre 1680. Une semaine après, les captifs étaient débarqués en Alger, à l'heure « qu'on allumait sur les mosquées les lampes qui brûlent pendant toutes les nuits du ramazan ».
Lorsque saint Vincent de Paul avait été pris en 1605 par les corsaires, il avait été, ainsi que ses compagnons, exposé à mille brutalités : on leur avait fait faire cinq ou six tours par les rues d'Alger, la chaîne au col, puis on les avait installés sur la place, où les marchands d'esclaves étaient venus les examiner comme des chevaux ou des bœufs à vendre, leur ouvrant la bouche pour regarder leurs dents, palpant leurs côtes, sondant leurs plaies, afin de voir si ellesn'étaient pas mortelles, les faisant marcher, trotter, courir, lever des fardeaux, lutter, pour éprouver leur force. Ou le récit de saint Vincent de Paul est plus sincère que celui de Regnard, — et je ne vous cache point que j'y vois de fortes présomptions, — ou les mœurs des Turcs s'étaient en moins d'un siècle bien adoucies, car Regnard et les autres captifs furent traités avec beaucoup moins de rigueur.
De Prades est emmené dans les terres par un certain Omar, et Regnard acheté par un Maure, nommé
Achmel Thalem, qui, sur l'espoir d'une grosse rançon, commettra l'impardonnable imprudence de laisser son esclave errer librement par la ville. Quant à la Provençale, sa beauté touche immédiatement le cœur du roi Baba-Hassan, qui la retient dans son harem, lui déclare galamment que sa servitude y sera si douce que la liberté Tétait moins, et donne l'ordre qu'on la conduise aussitôt au bain.
A la façon dont ce mot est amené, au coup et aux contre-coups qu'il produit, on sent déjà la main d*un homme de théâtre. Quel admirable finale pour le premier acte d'une opérette d'Offenbach ou d'Hervé: roucoulements de Baba-Hassan, terreur d'Elvire, encouragements des femmes du harem, fureur du mari, désespoir de l'amant, j'allais dire enfin railleries des gardes, oubliant qu'au sérail les gardes sont professionnellement muets! Tous ces effets dans un roman étaient interdits à Regnard ; mais il les a remplacés par un autre, qui est très amusant, et dont il a pouffé de rire tout le premier : « Je m'aperçois. Mesdames, que vous tremblez pour El vire. Ce mot de Turc vous effraie ; celte disposition de bain vous alarme ; mais ne craignez rien : cette belle est en sûreté, et Baba-Hassan, qui possède toutes les qualités d'un parfaitement honnête homme, n'a pas moins de respect que de tendresse pour elle ; et, laissant à part le pouvoir de souverain, il essaie à se faire aimer par toutes les voies dont un amant se sert pour y arriver. »
Boileau, dans un Dialogue étincelant et écrit d'un style tellement scénique qu'il réussirait certainement beaucoup au théâtre, a fort malmené h s héros de roman en général et ceux de M^^^^ de Scudéry en particulier. Diogène y raconte à Pluton comment la mai-
tresse de Cyrus, Mandane, a été enlevée huit fois, mais il se hâte d'ajouter que « tous ses ravisseurs étaient les scélérats du monde les plus vertueux. Assurément ils n'ont pas osé lui toucher ». Et Pluton alors, avec un sourire ironique: « J*en doute ». J'avoue que je partage ce scepticisme à l'égard de Baba-Hassan et d'Elvire; mais la poétique du genre voulait que Baba- Hassan fût, malgré ce nom de vieux marcheur, le plus réservé et le plus respectueux des amants. Ne nous plaignons pas trop de cette tradition, puisque nous lui devrons le sultan de Zaïre, le charmant Orosmane.
Toutes les ruses qu'emploient pour se rejoindre deux amoureux séparés, Kegnard et Elvire les emploient pour se retrouver, comme les emploieront Eraste et Agathe dans les Folies amoureuses : travestissements, billets tracés avec une épingle et lancés à l'aide d'une flèche, esclaves achetés, etc. Enfin, une belle nuit, Regnard enlève son Artésienne dans une barque :
Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines !
Plaisirs éphémères : dès le lendemain, les fugitifs étaient repris et ramenés en Alger. Baba-Hassan accueillit Elvire en amant toujours passionné ; mais Achmet Thalem, furieux, tint désormais Regnard enfermé dans sa maison, où il lui donna les fonctions de cuisinier. Bien servi par ses dispositions naturelles, le poète fît dans Tart culinaire de merveilleux progrès, et c'est à ces années d'esclavage qu'il devra plus tard d'avoir une des tables les meilleures et, par suite, les plus recherchées de Paris. Cependant, en allant g<^ gnolerdes sucreries dans la cuisine, les quatre femmes
d'Achmet Thalem remarquèrent la bonne mine du jeune chef, qui chantait toujours devant ses fourneaux, et bientôt, nouveau Joseph, il excita les fureurs d'une nouvelle M*"° Putiphar. Regnard était menacé du bûcher, tout simplement, quand Tarrivée de sa rançon le sauva. En même temps, renonçant à toucher le cœur d'Elvire^ Baba-Hassan rendit à la belle la liberté. Rien n'arrêtait Elvire en Afrique, la nouvelle lui ayant été apportée que de Prades était mort de la peste dans le domaine d'Omar. Les deux amants s'embarquent donc pour la France et se fiancent dans le lazaret de Marseille.
Mais, tandis qu'ils s'apprêtent à célébrer leurs noces en la ville d'Arles, autre coup de théâtre, autre scène à faire, que Regnard file avec une ironie discrète et charmante : voici qu'un homme mal vêtu entre dans l'assemblée et se jette au cou d'Elvire. Le mari n'était pas mort, et l'excellent Baba-Hassan avait l'exquise délicatesse de le renvoyer à sa femme ; inutile de vous dire que l'ingrate Provençale ne lui sut aucun gré de cette nouvelle et vraiment intempestive attention. C'est par ce retour imprévu que finit le roman de Regnard, comme finissaient la Mère coquette de Quinault et tant d'autres pièces du même temps.
En une circonstance analogue, le Sévère de Polyeucte
s'en allait dans Tarmée
Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.
Mais Regnard avait bien trop d'esprit pour vouloir se faire tuer à vingt-six ans; il jugea préférable de voyager afin de s'étourdir ; prenant donc une escarcelle bien garnie, il partit avec MM. de Fercourl et de Corberon, le 26 avril 1G81, sans trop savoir où il irait.
Entre nous, je ne crois pas qu'il ait même éprouvé réellement le besoin de s'étourdir. Vous Tentendrez dire tout à l'heure, par la bouche de Lisette, que nul n'a autant de joie au cœur
Qu'un esclave qui sort des mains des mécréants,
— et il en pouvait parler à bon escient, ^ si ce n'est toutefois
Un époux, quand il suit le convoi de sa femme.
Quelque effort que j'y fasse, je ne découvre pas dans ce vers l indice d'une vocation matrimoniale très prononcée. Regnard me paraît avoir surtout voyagé pour se distraire, au sens actuel du mot, c'est-à-dire pour s'amuser. Il aime les aventures de toutes sortes qui arrivent généralement à ceux qui voyagent ; et, avec celle belle humeur de la jeunesse que charme toujours l'imprévu, il a vite oublié les accidents inévitables, piqûres douloureuses des moustiques ou même voiture renversée dans un fossé boueux, dès que le postillon s'arrête en faisant claquer son fouet devant une auberge proprette, et qu^, sur le seuil, apparaît une accorte hôtesse, hollandaise ou suédoise, dont la seule vue dit tout de suite au voyageur qu'il va trouver là, pour un soir,
Bon souper, bon gîte, et le reste.
Dans tous les cas, si sa douleur amoureuse était sincère, Regnard avait trouvé contre elle dans les voyages un remède assurément beaucoup plus efficace que la porsie, recommandée en pareil cas par Théocrile : car, d ('tape en étape, on constate les symptômes de plus en plus signilicalifs d'une guérison prochaine : à Cambrai,
le voyageur noie déjà que toutes les femmes sont belles ; en Flandre, la vue des béguines sous leur robe blanche et leur long manteau noir lui inspire des pensées qui n*ont rien d'édifiant ; à Amsterdam, il ne visite pas les lieux saints seulement, et, à Copenhague, les dames lui paraissent si spirituelles et si bien faites que, pour le décider à suivre sa route, on est obligé de l'assurer que les Suédoises ne sont pas moins charmantes que les Danoises. 11 me semble que, si le cœur a été malade, il est bien guéri.
J'en trouve une autre preuve dans la curiosité même que Regnard porte à tout ce qu'il rencontre sur son chemin dans ce long voyage à travers TEurope presque entière ; tout l'intéresse, les musées comme les mines,, et Tentretien des savants comme celui des rois. Il ne va pas distrait et regardant en lui-même, comme ferait un homme absorbé dans une pensée triste; il ouvre les yeux tout grands sur les choses et sur les gens, toujours prêt à relever les objets singuliers qui le frappent et les traits de mœurs qui l'amusent. Avec le même soin tranquille que s'il rédigeait un guide, il inscrit qu'on peut voir dans le cabinet du roi de Danemark un ongle de Nabuehodonosor et un des enfants de cette comtesse de Flandre qui en eut autant que Tannée compte de jours. En Pologne, il consigne la coutume bizarre de saluer les gens en les embrassant respectueusement sur la jambe. A Stockholm, il veut tout voir : il assiste à une exécution capitale, et il s'élonne que le condamné aille au supplice soutenu d'un côté par le ministre et de l'autre par sa femme, qui, comme la femme du Médecin malgré lui^ ne veut pas le quitter qu'elle ne l'ait vu pendu ; il va entendre Toraison funèbre d*une cuisinière, que l'orateur a
distribuée en autant de parties que la bonne femme savait faire de ragoûts, Texcusant de les avoir parfois trop salés, parce qu'elle montrait ainsi « son peu d'attache aux biens de ce monde, qu'elle jetait en profusion ». Il s'assied au banquet que donne le roi de Suède afin de fêter la naissance de sa fille ; pour bien marquer sa joie, Theureux père a entrepris de griser toute sa cour ; l'envoyé d'Angleterre, à seule fin de lui être agréable, se grise le premier ; tous les hommes rimitent ; les dames ne veulent pas être en reste de politesse, et, vers la fin du repas, Regnard, dont la tète est solide, écrit que tout le monde déraisonne à la cour de Stockholm, ni plus ni moins qu'à la cour du roi Pétaud. Le 20 août 1681, nos trois voyageurs arrivent en vue de l'Océan glacial; ils se croient naïvement au bout du monde et le constatent par une inscription latine. Regnard fait-il alors le moindre retour vers le passé, et songe-t-il avec un serrement de cœur à l'énorme distance qui sépare la ville d'Arles du mont Metavara ? A cette minute, il n'a qu'une seule pensée, c'est qu'il est venu où les Lapons seuls étaient venus avant lui ; et il prophétise fièrement que son inscription ne sera jamais lue que par des ours. Prédiction menteuse d'ailleurs, car La Motraye Ta retrouvée et déchiffrée en 1718.
Ce difficile voyage en Laponie, qui a duré du 23 juillet au 27 septembre, que Regnard n'aurait pas voulu n'avoir point fait pour bien de l'argent, et qu'il n'aurait pas voulu recommencer pour beaucoup davantage, est celui de tous ses voyages qui a fourni au poète la relation la plus curieuse et plus intéressante (1). Ce n'est
(1) M. Théophile Cart vient de nous en donner la raison (He-
pas que ses descriptions, assez ternes, paissent charmer beaucoup nos yeux habitués au coloris brillant des écrivains modernes, ni qu'il faille attacher beaucoup de prix aux renseignements qui lui ont été donnés en latin par des prêtres du pays sur la faune et sur la flore de ces contrées septentrionales ; mais les mœurs et les coutumes des Lapons ont, par leur contraste avec les mœurs et les coutumes du reste de TEurope, excité la verve joyeuse de Regnard, et il les a peintes, non avec les prétentions philosophiques d*un moraliste ou d'un sociologue, comme disait La Harpe, mais avec la gaieté spirituelle d'un vaudevilliste, qui, en appuyant sur le détail comique, le pousse à la charge sans le fausser ; ainsi le dessinateur, en accusant un ou deux traits bien choisis, dégage de Tindividu le type, et fait non un portrait, mais une caricature parfois plus significative et plus expressive qu'un portrait.
Aux premiers Lapons qu'il voit, Regnard éclate de rire.Il les trouve si grotesquesavec leurs jambes courtes, leurs longs bras, leur grosse tête, leur face plate, leur nez écrasé, leurs petits yeux, leur énorme bouche et la barbe épaisse qui leur pend sur Testomac, qu'il se refuse d'abord à reconnaître en eux ses semblables, et il déclare, avec une gravité bouffonne, que les Lapons sont les animaux qui approchent le plus de Thomme, après le singe.
Mais, quand il pénètre dans leur intimité, tout ce
vue des Cours el Conférences du 3 mai 1900) : Regnard a traduit souvent, sans le dire, des chapitres entiers d'un voyage en Laponie, que Jean Schelîer venait de publier en latin, à Francfort, en 1G73. Ainsi l'ouvrdge réputé le plus original de Regnard ne Test pas plus que les autres; mais il Ta fait sien en y mettant la marque de son étincelante gaieté.
qu'il découvre le plonge dans une gaieté sans cesse renaissante.
Vous savez que, en tous recevant, les Espagnols vous disent: « Cette maison est à vous ». (J'ai d'ailleurs relrouvé.les traces de celte coutume en France au début du x\n^ siècle.) Mais les Espagnols vous estimeraient fort mal élevés, si vous prétendiez voir dans cette parole autre chose qu'une simple formule de courtoisie, lien est tout autrement des Lapons, et leur respect pour les étrangers est tel que leur hôte commet envers eux la plus grande des impolitesses à ne pas prendre à la lettre leur phrase de bienvenue : « Ma maison est à vous ; ma femme est à vous ». Et Regnard de noter gaiement qu'il est des maisons en Laponie où Ton a vraiment du mérite à être poli.
Tous les usages de ces gens-là sont d'ailleurs saugrenus, de la naissance à la mort.
Croiriez-vous que la Lapone fait battre du tambour par un sorcier afin de savoir à quel sexe appartiendra son enfant, et que, pour fêter la venue du nouveau-né, elle avale un grand coup d'huile de baleine ? Si c'est une fille qui vient de naître, on lui donne une femelle de renne : la descendance de cette bête formera un troupeau, qui constituera plus tard sa dot ; et Regnard s'amuse fort à ridée d'une fiancée lapone arrivant avec sa dot en bêtes à cornes chez quelque bon bourgeois de la rue Saint-Denis ou du Marais.
Et savez-vous comment se font les mariages en Laponie ? A l'eau-de-vie. Quand le prétendu a vu sa demande agréée, chaque fois qu'il se présente pour faire sa cour, il trouve sur le seuil son futur beau-père, dont le gigantesque bonnet porte, comme ornements, autant de touffes de poils blancs qu'il a tué d'ours dans sa
I»EVANT LE niUEAl* * 8
vie, et le bonhomme ne le laisse pénétrer auprès de sà~ fiancée que s'il apporte quelques bouteilles de brandevin^ qu'on appelle pour cela le vin des amants, La cour dure souvent deux ans, quelquefois plus : tout dépend de la soif du beau-père. Le repas de noces est pantagruélique ; la famille s'assied à la turque, autour du chaudron ; chacun y pèche sa part, et, pour la manger, la met dans son bonnet. Nos braves marins y mettent bien leur chique.
On boit plus encore dans les enterrements. Quand tous les remèdes n'ont pu soulager le malade, quand sont demeurés sans effet les rognons de castors et les frictions au fromage de renne, quand le tambour du sorcier a déclaré que le dénouement approchait, alors les Lapons font avaler à l'agonisant tout ce qu'il peut supporter d'eau-de-vie, et en boivent eux-mêmes pieusement pour s'exciter à pleurer. On garde quelquefois les morts plus de deux mois, ce qui permet de déguster chaque jour en leur honneur lepaligardin ou eau-de-vie bienheureuse. Regnard assiste au repas des funérailles d'un prêtre, et croit voir ces Noces de Cana de Véronèse, qui sont au Louvre ; on y porte un tel nombre de santés que la plupart des convives roulent sous la table ; et voilà que, au moment où l'on va dire la prière, le poète et ses amis sont pris d'un de ces fous rires contagieux et irrésistibles, si bien que ceux des assistants qui peuvent encore marcher sortent de la salle grandement scandalisés. Vous le voyez, rien n'était sacré pour cet incorrigible gamin de Paris, pas même les tambours des sorciers, qu'il volait ; pas même les dieux des Lapons, qu'il prétendait emporter comme souvenirs de voyage ; pas même une douleur, qui, pour se manifester bizarrement, pouvait cependant être sincère. Vous
ne serez donc point surpris que Regnard ait ri si bruyamment dans son théâtre de choses essentiellement tristes, comme la démence, simulée, il est vrai, dans les Folies amoureuses^ comme la maladie et la mort, bien réelles cette fois, dans le Légataire universel. Pour revenir de Laponie en France, Regnard fit un petit crochet, et passa par la Pologne, la Turquie, la Hongrie et l'Allemagne. A peine rentré à Paris, il apprit que de Prades était mort, cette fois sans résurrection possible, et il se rendit immédiatement auprès de sa veuve. Les deux anciens amants trouvèrent sans doute qu'ils avaient beaucoup vieilli depuis deux ans, et se jouèrent le Post-Scriptum d'Emile Augier, car Elvire manifesta Tintention, surprenante chez une personne qui avait été au harem, de prendre le voile, et Regnard revint à Paris, seul et content ; au fond, ce dénouement le charmait :
Des parents, des enfants, une femme, un ménage, Tout cela lui fait peur,
et il restera un célibataire obstiné.
Las cependant de sa vie vagabonde, Regnard achète une charge de trésorier au bureau des finances, devient conseiller du roi, et, dès 1682, fait bâtir. Sa maison est d'ailleurs modeste et retirée, car elle est située au milieu des petits champs, tout au bout de notre rue Richelieu ; de ses fenêtres il découvrait au premier plan les vignobles, qui s'étageaient encore sur ce qu'on appellera plus tard la haute ville, et, à Fhorizon, la butte de Montmartre, qu'égayait le mouvement des ailes brlines de trente moulins; tout est bien changé là-haut, vous le voyez, car il n'y reste qu'un moulin, il ne tourne plus, et il est rouge I La grande occupation de Regnard,
comme celle de Candide après toutes ses aventures, était de cultiver son jardin ; il faisait pousser Toseille et la laitue, les artichauts et les champignons, sur remplacement du boulevard actuel des Italiens ; et il faut croire que Tair qu'on respire là est tout particulier, car il est très certain que Regnard, bien avant que le boulevard existât, avait déjà l'esprit boulevardier. Je n'en veux pour preuve que les petites pièces, pleines de malice et de vivacité, qu'il écrivit alors, en se jouant, pour la Comédie Italienne.
Mais Tété Regnard offre à ses amis une hospitalité seigneuriale dans la terre de Grillon, qu'il a acquise .; car il est devenu lieutenant des eaux et forêts, capitaine du château de Dourdan et grand bailli de la province de Hurepoix. Dans son domaine il reçoit de très hauts seigneurs, comme le marquis d'Effîat,le duc d'Enghien, petit-fils du grand Condé, le prince de Conti, et jusqu'au roi de Pologne ; il y reçoit aussi de simples gens d'esprit, comme Dufresny, Palaprat et Duché, ou de belles et aimables personnes, comme Mlles Loyson ; il y reçut même, un jour, le vertueux président Lamoignon. Que diable celui-là allait-il faire dans cette galère ?
Afin de distraire cette société nombreuse et pourtant choisie, le poète lui donnait
Grand chère, vin délicieux, Belle maison, liberté tout entière, Bals, concerts, enfin tout ce qui peut satisfaire Le goût, les oreilles, les yeux ;
il lisait, le soir, à ses hôtes quelque scène nouvelle qu'il venait de rimer pour le Distrait, pour Démocrite, ou pour les Folies amoureuses. Et ainsi il passait une vie que les souverains lui pouvaient envier. Riche et sachant
régler sa dépense sur ses revenus, cet épicurien élégant satisfaisait avec une modération prudente ses trois passions : le jeu, Tamour, le vin ; et il disait en riant :
Faire tout ce qu*on veut, vivre exempt de chagrin, Ne se rien refuser : voilà tout mon système ; Et (le mes jours ainsi j'attraperai la fin.
II l'attrapa plus vite qu'il ne pensait. Pris d'indigestion à Grillon, le 4 septembre 1709, il se fit apporter par son métayer la purgation que celui-ci donnait à ses bétes malades, et il Tavala. Une médecine de cheval n'est pas une médecine de poète. C'était la première fois que Regnard manquait d'esprit ; ce fut la seule, car il en mourut. Il n'avait que cinquante-quatre ans.
Maintenant que vous connaissez Thomme, l'originalité de son caractère, la gaieté de son humeur et la fantaisie de son esprit, vous ne serez pas surpris des qualités et des défauts que vous allez rencontrer dans son œuvre si personnelle.
Regnard a écrit les Folies amoureuses en 1703 ; mais les comédiens attendirent, pour les représenter, le lo février 1704. Pourquoi ? Parce que les folies du carnaval leur semblaient nécessaires pour faire accepter les folies d'une œuvre qui, par l'outrance de la bouffonnerie, rappelait la très joyeuse Comédie Italienne, depuis sept ans déjà proscrite. Ils avaient encore une autre raison.
L'usage voulait alors qu'une pièce en vers, tragédie ou comédie, eût cinq actes et composât tout le spectacle ; r/:cole des Maris^ les Plaideurs^ ^s^A^r, demeuraient des exceptions. Le carnaval permit à Regnard d ajouter à sa pièce un divertissement chanté et dansé, Ir Mariage delà Folie^ qui servirait d'épilogue ; puis il
écrivit un prologue pour annoncer l'épilogue, et les comédiens eurent ainsi les cinq actes réglemenlaires. Il est vrai que le premier et le dernier devaient perdre, avecTactualité, presque tous leurs mérites, et Ton a grandVaison de les supprimer aujourd'hui à la représentation.
Le Mariage de la Folie^ qui n'a rien de très comique, peut se résumer tout entier dans cette idée qu'au moment où finit l'âge d'aimer commence l'âge déboire ; du moins, Kegnard a-t-il eu Theureuse idée de s'y peindre lui-même au naturel sous le nom de Clitandre^ dans une jolie scène dont je viens de vous citer quelques vers.
Le Pro^o^we était plus piquant. Sur la scène, les acteurs, avant de s'habiller, s'entretiennent de la pièce nouvelle ; ils sont là tous : Mlle des Brosses, du Bocage, Dancourt, dont vous avez pu applaudir ici, l'an dernier, je crois, le Chevalier à lamode, et M"« Beauval, la soubrette, un peu mûre déjà, puisqu'elle frise la soixantaine, mais que le public préfère à des actrices plus jeunes, parce que nulle ne sait rire comme elle ; c'est même pour ses débuts que Molière avait écrit, dans le Bourgeois gentilhomme^ le rôle de la servante Nicole, qui tombe par terre à force de rire. Durant les longues années qu'elle et son mari ont fait ensemble partie de la troupe, également fidèle à ses devoirs de comédienne et à ses devoirs d'épouse, elle n'a jamais interrompu son service que douze jours tous les douze mois, très juste le temps de donner à Beauval, à échéance fixe, Tenfant annuel ; et pourtant cette personne, si méthodique et si ponctuelle, était animée d'un esprit de contradiction célèbre dans tout Paris. Regnard en profite ingénieusement pour faire tour à tour attaquer et dé-
fendre les Folies amoureuses par la même M^^^ Beauval, et cet adroit artifice lui permet de justifier son dénouement, qui d'ailleurs vous paraîtra le plus logique du monde, et de montrer que, si le titre de sa pièce est trop général et promet un peu trop, i\ n'y a du moins dans la pièce rien qui ne réponde à ce titre.
A coup sûr, le sujet des Folies amoureuses n'est pas original : c'est Téternelle histoire de la pupille enlevée par un jeune amant au vieux tuteur qui la veut épouser; c'est la donnée dont Molière avait tiré son ^Vo/e des Maris d'abord, puis son Ecole des Femmes, et La Fontaine ce délicat Florentin^ dont vous avez pu tout récemment apprécier ici la grâce exquise ; c'est la donnée dont Beaumarchais tirera son célèbre Barbier de Séville^ et Fabre d'Églantine une certaine Intrigue épistolaire^ que j'espère voir reprendre un jour, à cause d'un bien amusant peintre d'histoire, qui aime mieux crever de faim que déshonorer ses pinceaux à faire le portrait, et aussi à cause du troisième acte, qui soulèverait des tempêtes de rire.
L'originalité, qui n'était point dans le sujet, Regnard l'a-l-il cherchée du moins dans la peinture des caractères et dans la conduite de l'action ? Non.
Il n'a pas su créer des types, et l'on ne dit pas un Albert, une Agathe, comme on dit un Arnolphe et une Agnès, un Bartolo et une Rosine,
Quant à l'intrigue, Regnard en avait trouvé l'idée dans la Finta pazza ou la Folle supposée, le premier opéra italien que Mazarin ait fait représenter en France. Voici, en peu de mots, l'intrigue des Folies amoureuses.
Pour s'évader de la maison où la tient enfermée le I)lus jaloux des tuteurs, la maligne et futée Agathe simule la folie. Elle revêt un habit de musicienne es-
pagQole, puis elle distribue à chacun des acteurs la partie qu'il doit chanter dans le concert qu'elle entend donner, et, au lieu d'un papier de musique, elle remet à son amant Éraste une lettre, dans laquelle elleTinvite à tout préparer pour un enlèvement. Mais Agathe sait qu'un enlèvement coûte cher, et voici que la prétendue folle reparaît, costumée en vieille plaideuse ; pour soutenir un procès imaginaire, elle emprunte cent pistoles au vieil Albert lui-même, qui les lui prête sans défiance, afin de flatter samanie.Grande'est sa tristesse, quand il la voitrevenir, plus folle que jamais, en uniforme de dragon (vous voyez que ce rôle à transformations a été écrit pour faire valoir le talent souple et varié d'une actrice). Agathe joue la folie furieuse, puis feint de tomber évanouie. Alors le valet d'Éraste, Crispin, qui utilise les connaissances acquises dans ses voyages (vous reconnaissez là Regnard) pour se poser en grand médecin, fait, par des formules magiques, passer dans le cerveau de son maître le démon qui troublait le cerveau d'Agathe. Éraste se démène comme un possédé, et, tandis que cet imbécile d'Albert court chercher des gouttes d'Angleterre pour les lui faire prendre, le dragon et le fou, la soubrette et le médecin prennent... la poudre d'escampette. Je ne dis point que l'intrigue ne soit pas gentille ; mais elle n'est guère compliquée, et la conduite de sa comédie n'a pas dû coûter à Regnard beaucoup d'efforls, ni lui causer de grandes migraines.
L'originalité des Folies amoureuses^ ce qui fait qu'elles ne ressemblent ni à V Ecole des Maris^ ni à VEcole des Femmes^ ni au Florentin^ ni au Barbier de Séville, ni à V Intrigue épistolaire, c'est le style, c'est la gaîté, c'est l'esprit du dialogue. C'est cela, et cela seulement, qui
faisait dire à Boileau de tout le théâtre de Regnard qu'il n'était pas « médiocrement plaisant ».
Car Tauteur de VArt poétique^ avec son honnêteté intransigeante et son jugement si sûr, avait bien reconnu tout ce qui manquait aux pièces de ce bon vivant qui lui avait, en gage de réconciliation, dédié ses Mé' nechmes. Il savait qu'elles ne répondaient qu'à demi à la devise de la comédie : « Elle rit, et, en riant, corrige les mœurs » ; car, si les farces de Regnard sont toutes fort joyeuses, aucune ne saurait assurément passer pour une école de bonnes mœurs. Quel vilain monde de grandes dames équivoques et de chevaliers qui ressemblent à des chevaliers d'industrie, de jeunes filles inquiétantes et d'amants sans idéal, de soubrettes elfrontées et de valets fripons ! Tous ces gens-là ont le cynisme, encore mitigé de politesse, delà société du Temple, mais s'acheminent tout droit au cynisme, que rien ne mitigera plus, de la régence. Je sais bien que Ke-^nard a peint ce qu'il avait devant lui, et qu'on ne saurait, à ce point de vue, le rendre responsable de Timmoralilé de ses personnages ; mais celle immoralité, il n'était point obligé de l'approuver et de s'en amuser ; or, fait-il jamais autre chose, notamment dans le iJ'tjataire universel^ où l'escroquerie adroite est proposée par lui à notre admiration, et où il force les plus moroses à rire d'un faux testament fabriqué par le personnage sympathique avec l'aide de son digne valet ? La scène serait insoutenable sans l'énormité même de la bouffonnerie, si nous ne sentions pas qu'il y a dans tout cela une part de fiction cocasse et folle, que nous avons affaire moins à des personnages réels, à des hommes, qu'à des fantoches, à des marionnettes, dont le poète fait mouvoir les fils, et que, par suite,
leurs filouteries les plus énormes ne sauraient pas plus tirer à conséquence que les coups de bâton donnés par Polichinelle au commissaire. Regnard est un amuseur ; ce n'est pas un moraliste.
D'où Tabsence de caractères dans son théâtre. Son <Bil moqueur excelle à saisir du premier regard les déformations physiques et les ridicules extérieurs ; mais il n'est pas assez puissant pour pénétrer au fond des cœurs et des âmes. Regnard n'est pas un observateur, un philosophe, comme Molière, dont le nom est fâcheusement pour lui rapproché du sien sur Taffiche d'aujourd'hui. C'est assurément une des moindres esquisses de Molière que le Médecin malgré lui ; et pourtant quelle merveille que celte exposition, qui se fait par une querelle de Martine avec son ivrogne de mari et par l'intervention maladroite du voisin Robert, s' avisant sottement de mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce ! En ces trois courtes scènes le contemplateur Molière nous donne plus à réfléchir que le joyeux Regnard dans son théâtre entier ; il lui a suffi de cent répliques pour faire un tableau de mœurs populaires d'un réalisme saisissant, et, en même temps, il a dessiné là, d'un crayon sûr, trois caractères ; tandis que je n'en vois qu'un seul dans tout l'œuvre de Regnard, celui du joueur, et nous savons que le joueur, c'était Regnard lui-même. Mais aussi Molière est Molière, c'est-à-dire le plus grand anatomiste du cœur humain qui ait jamais été, et certes, en donnant à Regnard la première place après lui, Boileau et ensuite le xviiie siècle entendaient bien laisser entre eux un très long intervalle.
Cet intervalle a été rempli depuis. Qu'il me soit donc permis de m'étonner, lorsque j'entends encore appeler
Regnard le premier de nos comiques après Molière, alors qu'on pourrait, à la rigueur, exposer révolution de notre théâtre comique sans môme prononcer le nom de Regnard, tandis qu'il faudraitdans cette exposition réserver une place considérable à Beaumarchais, à ce hardi remueur d'idées qui s'appelait Alexandre Dumas, et à ce généreux et grand Émilo Augier, au talent si loyal et si sain, acclamé ici en 1844 avec sa première œuvre, la Ciguë, acclamé ici avant-hier avec sa dernière œuvre, les Fourchambault, et auquel, en vérité^ je regrette qu'on ait dressé devant l'Odéon un bien petit buste, alors que nous voyons d'assez petits hommes avoir de bien grandes statues.
Les visées de Regnard étaient beaucoup moins hautes que les leurs : il n'a voulu que faire rire ; mais je reconnais volontiers qu'il y a réussi comme personne. Ses comédies sont emportées dans un tourbillon de •gaieté, qui ne laisse pas aux spectateurs le loisir de se reconnaître et de se reprendre. Si aucun de ses personnages n'est demeuré comme type, beaucoup de ses vers ont fait proverbe par la justesse du trait et par le bonheur de l'expression. C'est que Regnard est toujours en scène à côté de ses personnages, et, courant de l'un à l'autre, leur souffle infatigablement à tous son esprit, un esprit fantaisiste et prime-sautier, mais très net et très clair, qui parle la plus française et la plus gauloise des langues, la langue de Paris. Regnard a véritablement dans son langage une imagination prodigieuse : les mots, les tours plaisants des autres, il les emprunte sans scrupule ; mais il sait les frapper à son effigie et les faire définitivement siens. Son dialogue est un feu d'artifice ininterrompu, mais varié. Tantôt part comme une fusée un mot imprévu et burlesque, un mot
à la Scarroa, qui provoque iaévitablement le rire, sans qu'on se rende même compte pourquoi, comme le chatouillement ; à Ménechme furieux, qui veut couper le nez à l'un de ses créanciers, son valet répond flegmatiquement :
Que feriez-vous, Monsieur, du nez d'un marguiliier ?
Tantôt c'est un couplet bouffon, d'une ampleur presque lyrique, écrit tout entier, comme certains morceaux de Victor Hugo, en vue de préparer Teffet du vers final :
L'on m'envoya chercher, un de ces jours passés, Pour détremper un peu l'humeur mélancolique D'un liomme dès longtemps au lit paralytique ; Dès que j'eus mis en chant un certain rigodon, Trois sages médecins venus dans la maison, La garde, le malade, un vieil apothicaire Qui venait d'exercer son grave ministère, Sans respect du métier, se prenant par la main, Se mirent à danser jusques au lendemain.
Ne semble-t-il pas, à de tels couplets, que Regnard se soit grisé lui-même de sa propre gaieté, fraîche et piquante, pétillante et légère comme la mousse du Champagne ? Et cette comparaison nous fait même comprendre pourquoi, malgré tout ce qui lui manque, nous aimons tant Regnard : si d'autres vins sont plus forts et plus chauds, le Champagne est le vrai vin de France. «
EN 1793 (l)
1793, Tannée sombre, Tannée vraiment terrible ! Partout, au sud, au nord, à Test, à Touest, la France doit faire face à TEurope entière coalisée contreella par la mort de Louis XVI. Elle y réussit, malgré la défection de Dumouriez, par des prodiges d'héroïsme. Le glorieux siège de Lille, où Ton avait vu des femmes, debout sur les remparts, passer les boulets aux canonniers, a montré au Comité de Salut public tout ce qu'il était en droit d'attendre de la nation, et il a lancé cette déclaration, d'une beauté vraiment romaine : « Tous les ùges sont appelés par la patrie à défendre la liberté ; les jeunes gens combattront ; les hommes mariés forgeront les armes ; les femmes feront les habits et les tentes des soldats ; les enfants mettront le vieux linge en charpie, et les vieillards se feront porter sur les places pubhques pour enflammer tous les courages. » Ces volontaires, ces soldats improvisés, ces tailleurs et ces savetiers, se sont mis en marche au cri de : « Vive la Nation 1 » et, électrisés par les accents de cette Mar-
(1) Conférence faite à VOdéon,
seillaise, qui, dit Klopstock, a tué plus de cinquante mille Allemands, ils ont fait voir au monde étonné ce que peut l'irrésistible ardeur du patriotisme, combattant pour le sol natal, en partie formé de la sainte poussière des aïeux. En quatre mois, grâce à celui qu'on a pu appeler « Torganisateur de la victoire », la France a refoulé presque partout Tennemi au delà de ses frontières violées et profanées : l'épée. haute, Jourdan, Hoche, Pichegru, couvrent le nord et Test ; Marceau et Kléber achèvent d'écraser les insurrections de Vendée, et là-bas, sur la côte d'azur, la prise de Toulon est comme le premier chant de la merveilleuse épopée du jeune général Bonaparte.
Et cependant à Paris, où l'on attend fiévreusement les nouvelles des armées, la Terreur règne, le bonnet rouge au front et les bras tachés de sang. La machine inventée parle philanthrope Guillotin fonctionne avec une régularité implacable à la Porte Saint-Antoine, au rondpoint de la barrière du Trône, sur la place Louis XV, aujourd'hui place de la Concorde ; elle abat indifféremment des tôtes grises et des têtes blondes ; chaque jour, des hommes, des femmes, des enfants, des coupables, des suspects, des innocents, sont conduits à Féchafaud sur les charrettes scélérates, tandis que, vêtues d'un jupon et d'une veste, armées d'une pique ou d'un fusil, les Tricoteuses de la comédienne Rose Lacombe, les Furies de la guillotine, dansant la Carmagnole et chantant le Ça ira, accompagnent « la messe rouge ». Tour à tour trébuchent sur les marches sanglantes, par où l'onmonte àla mort, Charlotte Corday,range de l'assassinat, la reine de France, qu'a discréditée l'afifaire du collier, et Mn^eElieabeth, dont la prière suprême est pour ses bourreaux, et Manon Roland, dont le dernier salut
est pour la statue de la Liberté; et combien d'autres après elles I Qui parmi vous, Mesdames, en lisant le récit de ces affreuses journées, ne se demande avec un frisson ce que pouvait bien être alors la vie à Paris ?
Elle était beaucoup moins, horrible que vous ne le pensez. On s'accoutume à tout : le chirurgien à trancher dans la chair vive, Tinfirmière à panser des plaies nauséabondes, le condamné à l'idée de la mort. Presque rien n'était changé, enapparence du moins, dans la vie parisienne. Pendant que la guillotine repue faisait sa digestion, les Tricoteuses, après avoir écume le pot et versé la soupe à leur homme, après avoir décrassé et mouché leurs mioches — on est propre, n'est-ce pas ? — s'en allaient auThéâtre delà Nation, au Vaudeville ou chez la Montansier. Et sans doute elles applaudissaient à tout rompre les tirades révolutionnaires dans des pièces politiques comme le Ci-devant noble ei le Passée le Présent^ V Avenir ; elles ne se lassaient pas d'injurier et de railler les prêtres et les religieuses dans les Rir/ueurs du cloître^ le Petit Sacristain^ et cette délicieuse comédie à ariettes des Visitandin es, doni le succès n'est pas épuisé au bout d'un siècle ; mais ce qu'elles préféraient encore, voyez-vous, c'étaient les pièces «sensibles », dans le goût des romans qu'elles dévoraient : le Nouveau Voyage sentimental^ V Amitié dangereuse^ Ursule et Sophie. Cette même Aspasie, qui, dans la salle de la Convention, trépignera sur le corps du député Ferraud tandis que ses compagnes seront en train de le décapiter, s'était peut-être, un mois auparavant, attendrie sans mesure à quelque comédie sentimentale, comme l'Incertitude maternelle de Cailleau, où, par suite d'une confusion de nouveau-nés au berceau, une mèreinfor^ lunée ne peut plus reconnaître sa progéniture ; peut-
être même avait-elle versé des larmes d'admiration aux couplets héroïques de quelque tragédie vertueuse. Car, chose curieuse,la tourmente révolutionijaire avait renversé la vieille société avec ses lois, ses mœurs et ses usages, mais elle avait laissé debout sa littérature vermoulue. Il n'y avait pas eu de 89 pour les lettres françaises. On avait bien pris la Bastille et coupé le cou à Louis XVI^ mais on vénérait encore Boileau,et Ton apprenait toujours VArl poétique ; on avait refait la Constitution, mais nul n'aurait osé porter une main sacrilège sur les trois unités. Ces révolutionnaires furent, en littérature, les plus timorés des classiques.
Ils étaient tous disciples de Rousseau, et, dans bien des directions, ils sont allés plus loin que leur maître; car c'est en poussant jusqu'aux limites extrêmes les doctrines philosophiques du Contrat social qu'ils sont arrivés à la politique absolutiste delà Convention, et ils ont transformé le sentiment qui animait toutes les œuvres de Rousseau en une sensiblerie voisine du ridicule. Mais ils ont reculé, pris de crainte, devant l'éclat nouveau de sa langue, devant l'originalité pittoresque de son verbe ; tout en exagérant ses idées et ses défauts, ils sont restés fidèles aux élégances littéraires de Tancien régime, à Tinsipide périphrase et à la friperie mythologique; de sorte que le contraste est bien étrange souvent entre l'idée qu'évoque en nous le seul nom des poètes de la Terreur et le ton sentimental et les grâces vieillottes de leurs œuvres.
Vous le savez, pour Rousseau — et ce paradoxe est la base chancelante de toutes ses doctrines— l'homme est né bon, et c'est la société qui le corrompt ; l'idéal serait donc le retour à l'état de nature ; mais il est impossible de réaliser cet idéal, et l'homme ne saurait
plus aujourd'hui marcher à quatre pattes ;il faut du moins fuir les grands centres et chercher à la campagne la vertu et le bonheur. Dans la littérature d'alors rhomme des champs a toutes les qualités, comme, dans le roman réaliste, il aura tous les vices ; el celui qui devait être le terrible dictateur de la Convention, Maximilien Robespierre, s'est plu à célébrer les louanges de rhomme champêtre en des vers qui arrachaient à Tun de ses rivaux un cri d'enthousiasme portant bien sa date :
Ce jeune émule d'Amphion Attendrirait une panthère.
Yoih\ pourquoi l'un des poètes les plus applaudis de l'époque, Demoustier, afin de corriger Alceste de sa misanthropie, n'imagine rien de mieux que de l'envoyer à la campagne.
Demoustier est aussi l'auteur de l'ouvrage le pi us sensible que l'amour delà vertu, inséparable de l'amour de la nature, ait pu inspirer à un disciple de Rousseau. C'est un petit opéra en un acte, qui fut mis en musique par Gaveaux. Il était tiré d'un poème de Gessner, « le Théocritede Tllelvétie ».
Le titre en est déjà très suggestif: l'Amour filial ; mais combien Test davantage encore le sous-titre : r Amour filial ou la Jambe de bois !
Le lieu de la scène est en Suisse, naturellement. Car vous n'ignorez pas que les montagnards, sans doute parce qu'ils vivent plus isolés, sont beaucoup plus vertueux que les gens de la plaine ; et même les montagnards Suisses sont encore plus vertueux que les montagnards Écossais : c'est une question d'altitude.
La scène d'exposition n'est assurément point banale.
Au lever du rideau, on voyait endormi sous un arbre l'acteur Valière, représentant Armand, vieux guerrier ^n retraite, tandis que le compositeur Ga veaux, qui chantait lui-même le rôle du jeune Félix, le plus sensible des fils, le contemplait avec attendrissement : « Il dort encore. Que son sommeil est paisible 1 Mon père, tu souris ! Peut-être tu songes à moi ; ou plutôt tu médites quelque bonne action ; ainsi l'honnête homme jouit, même en songe, et du bien qu'il a fait, et du bien qu'il veutfaire. Gomme la joie anime son front serein ! Comme le zéphire caresse ses cheveux blancs I Je vais les couronner de fleurs. En s'éveillant, il les sentira sur son front ; je sourirai, il s'attendrira, et nous «nous embrasserons. » Vous riez. Messieurs; ils pleuraient, les spectateurs de 1793 !
A ce monologue extraordinaire de Félix succédait une romance, qui ne Tétait pas moins :
a II chante en cueillant des fleurs et formant une cou- Tonne :
Jeunes amants, cueillez des fleurs Pour le sein de votre bergère.
L'amour, par de tendres faveurs, Vous en promet le doux salaire.
Plein d'un espoir encor plus doux, Dès que le soleil nous éclaire, Je cueille des fleurs, comme vous, Pour parer le front de mon père.
{Il le couronne.^
Votre main, au bord des ruisseaux, Prépare des lits de fougère ; Vous arrondissez des berceaux Pour servir d'asile au mystère.
Comme VOUS, de ces arbrisseaux Je courbe la tige légère,
(// forme un berceau sur la télé du vieillard.) Et de leurs flexibles rameaux J'ombrage le front de mon père.
En accourant à son réveil.
Vous tremblez : que va-t-elle dire ?
En sortant des bras du sommeil, Mon père, tu vas me sourire.
(Armand se réveille^ aperçoit sonfils^ et lui tend les bras.) Vous lui ravissez quelquefois Un baiser, qu'ignore sa mère.
Moi, chaque matin, je reçois Le premier baiser de mon père. »
(Il V embrasse.)
Armand, très ému, explique à son fils qu'il ne peut cependant pas toujours se contenter d'aimer son père, et qu'il doit prendre femme. Et justement voici qu'arrive Louise, représentée par la citoyenne Scio. Elle est à la recherche de Germon, son père, un autre vieux guerrier, très reconnaissable à son signalement, car il a une jambe de bois. Une amusante image coloriée de L, Rousseau nous montre Juliet dans ce rôle. La scène où se retrouvent le tendre père et la tendre fille est émouvante à faire pleurer non plus une panthère sensible, mais toute une ménagerie. L*homme à la jambe de bois est en bas, près de la rampe,' et Louise apparaît au fond sur un praticable, tout essoufflée. Elle crie :
« Avcz-vous vu mon père ?
FÉLIX, le lui montrant de loin.
Le voici !
GERMON el AKMAXD, la V oy an t paraître.
La voici !
{Germon, soutenu par Ai^mand^ court vers sa fille^et trébuche à chaque pas ; Louise se précipite vers son père, et tombe à plu^ sieurs reprises ; Félix la porte jusque dans ses bras.)
AHMAXD, montrant ce tableau à Félix.
Comme ils sont heureux, mon ami I »
Mais il est un bonheur encore plus grand pour Germon que d'avoir retrouvé sa chère fille. Je ne vous donne pas à deviner quel il peut être ; car il faudrait, pour le trouver, que vous fussiez des montagnards Suisses de la fln du xviiie siècle. J'aime autant donc vous le dire tout de suite : c'est d'avoir une jambe de bois! Parfaitement. Car, si Germon a perdu sa jambe^ c'est en combattant pour délivrer un ami : aussi sa jambe de bois est-elle pour lui « une source de jouissances continuelles », car il ne peut faire un pas sans se rappeler qu'il a sauvé son concitoyen et son ami l Ne voilà-t-il pas qui est admirable ? C'est le dernier effort de la sensibilité.
Mais je me voudrais mal de mort de ne pas vous citer encore le couplet final, dans lequel l'auteur nous fait connaître l'idée mère de ce touchant poème :
Ne clierchez point d'esprit dans cetouTrage...
(Jamais vérité ne fut plus incontestable.)
Ne cherchez point d'esprit dans cet ouvrage : Il n'est dicté que parle sentiment.
Pour en pratiquer la morale,
Embrassez vos parents ce soir, Et par amour remplissez le devoir
De la piété filiale.
Le succès prodigieux de la Jambe de bois (car cette idylle sentimentale n'a été imprimée qu'après la cent quatrième représentation), n'éclaire-t-il pas d'un jour très vif Tâme de Tépoque ? Ne nous fait-il pas comprendre par quelle illusion généreuse presque tous acceptèrent aussitôt comme une marque de fraternité le tutoiement républicain? Ne nousexplique-t-ilpas le caractère idyllique des réjouissances révolutionnaires? La représentation de Topera de Demoustier n'aurait-elle pas été le complément naturel de la grande fête célébrée à Bourges le 10 août 1793, et dont M. Félix Rocquain a récemment publié le très curieux et très amusant programme ? « Le président puisera de Teau dans la fontaine de la Régénération, décorée de fleurs etde feuillage, et, de sa tribune, il arrosera la terre tout autour par forme de libation, en disant à voix haute : « Je te purifie, terre souillée par seize siècles de servitude ; sois à jamais le sol de la liberté. » Ensuite, prenant une coupe remplie de cette eau salutaire, il en boira le premier, et la même coupe passera successivement aux électeurs, qui en boiront chacun à leur tour une gorgée ; et chaque fois qu'un électeur aura bu, il sera fait un roulement de tambours. Après que tous les électeurs auront bu, le président dira : t Citoyens, vos représentants, en buvant à la même coupe, vous ont annoncé que nous sommes tous frères ; donnez aussi, par vousmêmes, un signe non moins expressif de cette civique union : que chacun de vous donne à ses voisins le baiser fraternel ; ce qui sera exécuté entre voisins seulement. Le président en donnera l'exemple. Pendant ces embrassements, les musiques joueront l'air chéri : « Où peut-on être mieux quaxi sein de sa famille'! » Pour clore la tète, on dansera. « La verdure et l'ombrage vous
offrent, à cet effet, ud emplacement simple et républicain. »
En tête du livret de V Amour filial Demoustier a placé cette épigraphe :
Le tendre- fils est toujours bon époux ; La tendre fille est toujours bonne mère.
Et, de fait, l'amour maternel n'est pas moins en honneur que l'amour filial à cette époque sentimentale et vertueuse. Là encore elle est tout imprégnée des théories de Rousseau, qui ne s'est pas contenté de donner dans V Emile d'excellents préceptes pour mal élever les enfants — comment eût-il pu s'y connaître, lui, qui, dès leur naissance, avait porté les siens aux hospices ? — mais qui, prodiguant aux jeunes mères des conseils sur la manière de coucher, de bercer, de laver les nouveau-nés, avait eu du moins l'heureuse inspiration de mettre à la mode la maternité. Les mamans ne se montraient plus nulle part sans leurs poupons. Plus de nourrice, plus de remplaçante ; c'était la mère qui donnait fièrement le sein à son fils, mêm» au théâtre, sur le devant de la loge, tandis que le contralto chantait songrandairou que le ténor soupirait sa romance; le bébé repu était remis dans son berceau, près de ses parents. Il lui arrivait bien parfois de désespérément piailler ; mais voyez le contraste : tandis que, à notre époque, dont on vante pourtant les mœurs si douces, il se trouve le plus souvent, en pareil cas, un spectateur farouche pour crier : « Asseyez-vous dessus ! » en ce& temps, cependant sanguinaires, les âmes sensibles supportaient sans se plaindre que le concert réglé par le& hommes fût interrompu par la voix touchante de la nature. Et ce fut une des pièces les plus goûtées de
VAlmanack des Muses, en 1793, que la poésie de M. Lefèvre intitulée : le Naufrage de Thérèse en allant voir son fils en nourrice, un titre qui suffirait aujourd'hui à rendre un poème ridicule. Celui-ci se termine par le plus galant des madrigaux :
toi, fier Océan, si, téméraire encore, Thérèse sur tes flots expose ses appas, Plaine mouvante, n'ouvre pas Un abîme qui la dévore.
Engloutis, si tu veux, ces flottants arsenaux Qui de ton vaste sein font un champ de carnage, Ces écumeurs, qui vont souiller tes eaux D'un sanguinaire brigandage, Kt des bords africains ces avides fléaux, Ces hommes désastreux, dont l'industrie avare Fait de l'espèce humaine un commerce barbare. Mais une femme, élément redouté,
Doit-elle craindre un tel naufrage ?
Si de Paphos l'aimable déité.
Née au sein de tes flots, les parcourt sans orage, Tu dois aussi respecter la beauté
Qui te reproduit son image.
11 est bien curieux à feuilleter, ceiAlmanach desMuses^ de 1793.
11 s'ouvre par V Hymne des Marseillais du « citoyen (1) Rougez, officier du génie ». Mais, la Marseillaise mise à part, et aussi un conte assez plaisant de James destiné à peindre la férocité de l'égoïsme anglais, presque rien ne traliit dans ce volume les préoccupations de l'heure présente. Paraissant ignorer que le sang coule glorieusement h la frontière et honteusement sur la place Louis XV, les poètes spirituels, badins et galants de
(1) A la Table des Matières on lit cette note : « On ne s'est point servi de cette dénomination {citoyen) dans le cours du volume, parce que l'impression en était commencée avant quecet usagQ fût généralement établi. »
l'époque précédente continuent à gazouiller des vers d'amour, à fredonner des couplets bachiques, ou même à traduire avec sérénité des fragments d'Horace, de Virgile et d'Ovide : FJorian publie une fable et une romance; Boufïlers donne un conte sur deux rimes : le Cheval et la Fille ; Despaze tourne un madrigal à une jolie femmeen lui envoyant un« destructeur de choux », entendez « un lièvre ». Ce sont, en somme, les* madrigaux qui dominent. Qui donc s'y serait attendu ?
Et cependant tous ces hommes de la Terreur ont eu dans leur vie au moins une heure oii leur férocité s'est fondue au sourire d'une femme ; devant une jeune fille ces géants sont devenus des enfants. Tous sur leur habit éclaboussé de sang ont un jour piqué la fleurette du sentiment, et leur cœur, un instant attendri, a gardé avec reconnaissance la fleurette du souvenir. Us ont connu les heures d'émotion douce, où le bonheur rend bon, Collot d'Iïerbois, le sinistre comédien, qui organisa la Terreur à Lyon et fut un des meilleurs pourvoyeurs de l'échafaud, et ce Barère, dont la devise était ; « Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas », et qu'on a surnommé ce l'Anacréon de la guillotine ». Et quel est celui-ci?
Si Ton rencontre Un homme, les bras nus, le bonnet rouge au front, Sabres et pistolets pendus au ceinturon ; Si cet homme applaudit, pendant que l'on égorge Les malheureux vaincus dont la prison regorge ; S'il excite au travail les assassins lassés, Qui laissaient choir enfin leurs couteaux émoussés ; Si, tous les prisonniers hachés membre par membre, Il serre dans ses bras les héros de Septembre : C'est Marat.
Eh bien ! celui dont Ponsard a pu tracer un tel por-
trait, celui que Charlotte Corday appelait « le monslre », Marat, n'avait-il pas écrit, à la veille de la Révolution, un idyllique Roman de cœur ? Et n'a-t-il pas rimé ce quatrain pour M'"c d'André de Neufchàtel ?
Les Grâces ont moins de fraîcheur ;
Vénus a moins de cliarmes ; L'Amour même, toujours vainqueur,
Doit vous rendre les armes.
J'accorde que ce madrigal est médiocre; mais il a pourtant son prix, car c'est peut-être la seule fois qu'un tendre sourire ait adouci les lèvres de Marat.
L'organisateur de la victoire, le chef de bataillon Lazare Carnot, dont l'empereur devait faire uo général, ne fut pas, lui, poète accidentellement et une seule fois en sa vie. Il a souvent, comme on disait alors, mêlé le myrte au laurier, et il nous a laissé, outre un Don Quichotte, poème héroïque en six chants, un assez grand nombre d'opuscules poétiques. La poésie le délassait des études mathématiques ou des affaires de l'État, et il tournait volontiers un couplet de chanson sur cette même feuille où il venait de tracer des formules algébriques ©u des plans de fortifications. Étant un délassement, la poésie de Lazare Carnot est surtout légère, comme l'indique VInvocation placée en tète du recueil :
Venez, Bacchus, Amours, illusions légères, Du rêve de la vie embellir les tableaux ; Venez réaliser des biens imaginaires, Kt sur des maux réels étendre vos bandeaux.
S'il lui est arrivé de mettre en quatrains les Pensées de Joh et en romance l'histoire de Jeanne d'Arc, Carnot s'est plu surtout à rimer des pastorales ou bien à chanter
l»i:V\XT LE HlFŒAl' 8**
TAmour et Bacchus. De ses idylles je ne vous parlerai point, par respect pour cette grande mémoire, car peut-être ririez-vous des inquiétudes de la tendre Emilie attendant son berger :
bonheur ! C'est Joseph qui vient par la bruyère
Son Azor l'accompagne et déjà m'aperçoit.
Bon chien ! fidèle Azor ! il devine ma peine!
Mais la chanson de Lazare Garnot n^est point sans mérites. Elle est, généralement, vive et alerte, qu'elle glose sur le mariage et sur le célibat, o\i q.u*elle célèbre les vertus de nos vins français ; parfois il s'y glisse une pointe de sentiment, quand elle nous peint la brièveté des joies humaines, ou qu'elle nous montre une des choses les plus charmantes qui soient au monde : une bonne grand'mère toute souriante sous ses cheveux blancs ; mais toujours elle conserve cette mesure discrète dans la malice et dans Témotion^ qui caractérise encore le goût français.
Une fois pourtant, la Muse de Carnot s^émancipa et fut gaillarde. On trouve dans les Opuscules poétiques du général une pièce intitulée : Jamais et Pourtant^ ou Conversation que feus l'autre jour avec Madame Ger^ trude. Ce titre bizarre s'explique par ce fait que les motsjama25 ei pourtant sont répétés au commencement du 3« et du 5* vers de chaque strophe, produisant ainsi un effet comique, qui grandit de strophe en strophe par la répétition môme. Mais l'adresse des repos et Tagencement ingénieux des rimes ne sont que les moindres mérites de ce petit dialogue ; les deux caractères du capitaine gouailleur et de la prude Gertrude y sont si bien peints au naturel, et la conclusion est si imprévue et si piquante, que la chanson de Lazare Carnot
ne paraîtrait pas déplacée dans le recueil deBéranger ou dans celui de Nadaud :
Dites-moi, Madame Gertnide :
Eùtes-vous jadis quelque amant ?
— Jamais^ me répondit la prude :
Aimer est un crime trop grand. Pourtant on n'était pas de glace.
Lindor a voulu m'en conter ; Lindor avait beaucoup de grâce ; J'eus peine à ne pas l'écouter.
Dites-moi, Madame Gertrude :
N'a-t-il jamais su vous toucher ?
— Jamais^ me répondit la prude :
J'appréhendais trop de pécher.
Pourtant, m'ayant, un jour de fête, Demandé par grâce un baiser, Séduite par son air honnête,
Je ne sus pas le refuser.
Dites-moi, Madame Gertrude :
Ne succombâtes-vous jamais ?
— Jamais f me répondit la prude :
Dieu sait la peur que j'en avais.
Pourtant, certain soir de carême, Je l'appelai pour le prêcher ; Mais il prêcha si bien lui-même Qu'il me fit, je crois, trébucher.
Dites-moi, Madame Gertrud» :
Avez- vous trébuché souvent ?
— Jamais^ me répondit la prude, Sinon dans ce fatal instant.
Pourtant^ au bout de la journée, Quand j'allais au bois sommeiller, J'étais souvent tout étonnée
Que Lindor vînt m'y réveiller.
Dites-moi, Madame Gertrude :
Trébucheriez-vous bien encor ?
— Jamais^ me répondit la prude ; J'aimerais cent fois mieux la mort.
Pourtant^ à quelque complaisance S'il fallait, pour vous, consentir, Je tâcherais, avec décence, De contenter votre désir.
Dites-moi, Madame Gertrude :
Du ciel est-ce là le chemin ?
— Jamais^ me répondit la prude, Je n'en connus de plus certain.
— Ah ! votre bonté me pénètre, Répondis-je à ce propos-là ; Pourtant^ si vous daignez permettre, Je me sauverai sans cela.
Mais, me direz-vous, si les membres du Comité de Salut public occupaient leurs loisirs à rimer des chansons plutôt gaies, il n^en était pas de même sans doute des nombreux prisonniers qu'ils avaient entassés à TAbbaye, à la Conciergerie, aux Madelonnettes; et vous songez aux stances très célèbres d'André Chénier sur la Jeune Captive^ et à ces admirables ïambes^ qu'il faisait sortir de la prison dissimulés dans son linge sale.
Mon Dieu, je vous accorde que tout d'abord l'impression était pénible, et, dans ses Mémoires^ le comte Jacques-Claude Beugnot a fait une description qui donne le frisson d'une première nuit passée à l'infirmerie de la Conciergerie, si inWcte et si dégoûtante que la moisissure des dalles du pavé souillait les chaussures. Tandis que le cauchemar de l'échafaud arrache au sommeil agité de ses voisins des cris d'épouvante, le vers de Colardeau lui revient en mémoire :
Que la nuit parait longue à la douleur qui veille I
et il écrit d'une main tremblante : t Vous qui n'avez pas passé une nuit là, au milieu de cet assemblage d'horreurs, vous n'avez encore rien éprouvé, rien souffert au monde. »
Mais on se reprenait vite ; on avait tôt fait de se familiariser avec la mort inévitable et qui apparaissait à la plupart comme une délivrance. L'unique souci qui demeurait était de bien mourir. Presque tous le surent.
Nous admirons dans notre grand Corneille la sublime résignation du martyr Polyeucte cédant à Sévère sa jeune épouse tendrement aimée. Est-elle beaucoup moins belle que la scène de Corneille, j'entends comme sentiments, la romance que Nicolas Roland de Montjourdain, ancien employé à la régie du domaine et chef de bataillon à la section de Saint-Lazare, a com-^ posée dans un cachot de la Conciergerie, sur Tair, ironiquement choisi, de :
Cest aujourcVkui mon jour de barbe (1)?
L'heure avance où je vais mourir ;
L'heure sonne, et la mort m'appelle ;
Je n'ai point un lâche désir ;
Je ne fuirai point devant elle ;
Je meurs plein de foi, plein d'honneur ;
Mais je laisse ma douce amie
Dans le veuvage et la douleur :
Ah I je dois regretter la vie.
Demain mes yeux inanimés Ne s'ouvriront plus sur tes charmes ; Tes beaux yeux à l'amour fermés Demain seront noyés de larmes .
La mort glacera celte main Qui m*unit à ma douce amie ; Je ne vivrai plus sur ton sein :
Ah î je dois regretter la vie.
Si dix ans j'ai fait ton bonheur, Garde de briser mon ouvrage ; Donne un moment à la douleur ; Consacre au plaisir ton bel âge.
;i) Elle a été chantée dans tout Paris surlair du vaudeviiio d» la Soirée uraf/euse.
Qu'un heureux époux, à son tour, Vienne rendre à ma douce amie Des jours de paix, des nuits d'amour :
Je ne regrette plus la vie (1).
Je revolerai près de toi Des lieux où la vertu sommeille ; Je ferai marcher devant moi Un songe heureux qui te réveille.
Ah ! puisse, encor la volupté Ramener à ma douce amie L'amour au sein de la beauté !
Je ne regrette plus la vie.
Si le coup qui m'attend demain N'enlève pas ma tendre mère ; Si l'âge, l'ennui, le chagrin, N'accablent point mon triste père :
Ne les fuis point dans ta douleur ; Reste à leur sort toujours unie ; Qu'ils me retrouvent dans ton cœur:
Ils aimeront encor la vie.
Montjourdain est jugé et, naturellement, condamné. Il était accusé d'avoir favorisé la fuite de Varennes et crié : (( Vive le roi I » le 20 juin. Il s'était trouvé d'ailleurs un témoin pour déclarer qu'il Pavait vu souvent ramasser les ballons que laissait tomber « le louveteau », c'est-à-dire le petit dauphin I Aussitôt l'arrêt prononcé, le condamné ajoute à sa romance trois couplets, que je trouve tout simplement admirables de courage sans forfanterie, de mélancolie virile, de gaieté attendrie, d'amour pour cette patrie qui va le tuer :
Je vais vous quitter pour jamais Adieu, plaisirs, joyeuse vie, Propos libertins et vin frais.
Qu'avec quelque peine j'oublie !
(l) 11 est triste de dire que M^^ de Montjourdain suivit ce conseil, et se remaria quelques mois après la mort de son mari.
Mais j'ai mon passeport : demain Je prends la voiture publique, Et vais porter mon front serein Sous la faux de la République.
Mes tristes et chers compagnons, Ne pleurez point mon infortune ; C'est, dans le siècle où nous vivons, Une misère trop commune.
Dans vos gaîtés, dans vos ébats, Buvant, criant, faisant tempête.
Mes amis, ne m'avez-vous pas Fait quelquefois perdre la tête ?
Quand, au milieu de tout Paris, Par un ordre de la patrie, On me roule à travers les ris D'une multitude étourdie, Oui croit que de sa liberté Ma mort assure la conquête, Qu'est-ce autre chose, en vérité, Que d aller perdre encor la tête ?
Ah I malheureux, malheureux, le temps où les haines des partis privaient la France de Français comme ceux-là I
Ces hommes, qui, l'arrêt prononcé, pouvaient rire encore, attendaient la mort en riant. Les prisons aristocratiques étalent devenues les derniers salons. Ces grandes dames, qui avaient passé la nuit dans un cachot, sur un grabat fétide, descendaient parées dans la cour de la Conciergerie, et, fidèles à Tétiquette, y montraient encore trois costumes par jour. Elles y causaient comme aux Tuileries, et gaîment Beugnot le constate. Cette société, parquée pour Téchafaud, s'amusait à faire des bouts-rimés, qui n'étaient pas plus mauvais que ne le sont d'ordinaire les boutsrimés ; elle rimait des énigmes :
28i DEVANT LE RIDEAU
A l'indigent quand ta main bienfaisante, Belle Iris, offre mon premier, Alors sur ta bouche charmante On voit éclore mon entier.
Le mot était sowm, et Téni^me s'achevait en madrigal. On ferait un recueil des madrigaux qui fleurirent à la Conciergerie, un volume des intrigues galantes qui s'y nouèrent à l'ombre de Téchafaud, et c'est bien à tort que l'on a taxé d'exagération, au moins dans certaines de ses parties, l'avant-dernier livre de Renan, rAbbesse de Jouarre.
Nul ne se fût douté que la mort tînt déjà sa main étendue sur toutes ces victimes, si ellesn'avaientvoulu jouer avec elle, de peur peut-être d'en avoir peur, si elles n'avaient imaginé un étrange jeu de société, « comparable, dit Alfred de Vigny, aux exercices des gladiateurs » ; on simulait avec des chaises Téchafaud; puis, chacune des femmes à son tour s'essayait à y monter décemment, « sans laisser sa robe s'élever à plus de deux pouces au-dessus de la cheville du pied », et s'étudiait à « mourir avec grâce ».
Et parfois, au milieu de cet étrange exercice, des voix du dehors parvenaient jusqu'aux prisonniers, des voix rudes et mâles de volontaires qui chantaient quelque hymne patriotique en marchant à la frontière et à la victoire; alors, le jeu funèbre interrompu, les aristocrates, fraternisant pour un moment, comme Montjourdain, avec leurs bourreaux dans l'amour commun de laFrancepour laquelle ils allaient tous mourir, se prenaient à faire tout bas des vœux pour ces sans-culottes, qui du moins n'étaient pas des « sans-patrie »
Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé I...
BULWER-LY'TTON