PHÈDRE
Mesdames, Messieurs,
Phèdre est la dernière, et certainement la plus dramatique et la plus émouvante des tragédies profanes de Racine, celle où le grand poète a le plus nettement marqué l'empreinte si particulière de son génie.
Dans son culte réfléchi pour la tragédie grecque, qui, dédaignant les ornements empruntés, n'avait voulu plaire que par sa nudité tristement majestueuse, Racine avait entrepris de résister le plus possible au goût de ses contemporains pour la tragédie froidement déclamatoire du vieux Corneille comme pour la tragédie fadement romanesque du jeune Quinault, et il avait conçu un système dramatique aussi rapproché que faire se pouvait du système de Sophocle, s'efTorçant d'attacher, durant cinq actes, les spectateurs par une action simple, uniquement « soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de Texpression ».
(1) Conférence faite à VOdéon,
Puisqu'il s'agissait, avec un pareil système, d'amener un dénouement nécessaire et inévitable exclusivement par Texaspération toujours croissante de la passion contrariée, Racine devait être conduit à prendre pour principal ressort de ses tragédies Tamour, celte pas sion étant la plus violente de toutes dans ses emportements furieux et dans ses retours soudains. Il y était d'ailleurs porté par sa propre nature, parce qu'il était^ comme dit son fils, « tout sentiment », parce qu'il se rappelait les larmes d'amour brûlantes que, si souvent, il avait versées, et les larmes farouches de jalousie que, souvent aussi, il avait essuyées avec un baiser ému. Dans la tragédie, où Corneille avait mis son âme et où Voltaire mettra son esprit. Racine a donc mis son coeur; et voilà pourquoi on l'appelle, avec raison, le tendre Racine.
Par une conséquence qui n'est point pour vous surprendre, tandis que la tragédie raisonneuse de Corneille, où le devoir triomphe virilement de la passion, avait pour héros un homme : Horace, Auguste, Polyeucte, dans la tragédie sentimentale de Racine, où l'impétuosité de la passion brise tous les obstacles qu'essaie de lui opposer la raison, le principal personnage devait être une femme : Hermione, Roxane, Phèdre. Par sa faiblesse même, la femme est naturellement irrésolue et violente; et ce sont précisément les irrésolutions de la passion, enfin tranchées par une résolution follement violente, qui forment toujours les péripéties et le dénouement d'une tragédie racinienne. D'ailleurs, parle désœuvrement où la femme était tenue au xviie siècle comme dans l'antiquité, n'était-elle pas la proie désignée de la passion? N'était-ce pas l'amour qui remplissait sa vie sans occupations? C'était pour
Tamour qu'elle vivait, et parfois aussi qu'elle mourait. Les personnages féminins sont donc toujours les plus importants dans les tragédies de Racine, et c'est pour cela qu'il est le poète préféré des femmes : elles l'aiment,, parce qu'elles lui sont reconnaissantes de les avoir aimées.
Quoi de plus aimable, en effet, que la chaste et blanche théorie des vierges de Racine '. la tendre Junie, que ia pitié conduit à l'amour; la généreuse Atalide, qui brise son cœur pour sauver le prince qu'elle aime; la mélancolique Monime, dont vous avez dans Mithridate admiré la fermeté douce ; la fîère Iphigénie, que la gloire console de la mort ; et cette jeune Aricie, si loyale, mais si gentiment coquette, que vous allez voir touteradieuse d'avoir, la première, ému le cœur insensible d'Hippolyte? Aucune d'elles n'est pareille à une autre, et toutes ont pourtant le môme charme irrésistible, la même grâce pure et souveraine.
Mais, quelque séduisant que soit dans les tragédies de Racine l'amour innocent et ingénu, il n'y est généralement qu'au deuxième plan, et il faut admirer plus encore la vérité et la variété avec lesquelles le poète a su peindre, ce qui était son principal objet, les transports de l'amour furieux et criminel. Voici trois femmes jalouses d'une jalousie qui ira jusqu'au crime, et ces trois femmes ne se ressemblent pas entre elles, tant est grande la délicatesse avec laquelle Racine a marqué les mille nuances que la diversité des circonstances peut donner à une même passion I
La très jeune et très amoureuse princesse Hermione s'est vu indignement abandonner pour une captivepar le roi auquel elle avait été fiancée par son père; dans la double souffrance de son orgueil et de son
amour, elle venge par le bras d'Oreste ses droits méconnus et se tue sur le corps de Tinfidèle, qu'elle aimait toujours Croyez-vous, Messieurs, qu'aucun jury condamnerait ce crime, purement passionnel?
Eriphile n'a pour elle ni Texcuse du droit, niTexcuse du remords. Dans son odieuse trahison, la jalousie de la bâtarde contre la fille du roi des rois est pour autant que le ressentiment t de Tamour dédaigné; et sa vengeance est déshonorée par ringratitude et par l'intérêt, puisqu'elle perd sa bienfaitrice avec le secret espoir qu'elle-même profilera de cette perte. Coupable, certes, celle-là, et bien coupable! Du moins, sa jeunesse et ses malheurs immérités lui assureraient-ils le bénéfice des circonstances atténuantes.
Qui songerait à les accorder à cette ambitieuse et monstrueuse Iloxane, à celte sensuelle sultane de trente ans, qui fait l'amour le poignard à la main, et donne à Thomme qu'elle veut le choix entre elle ou la mort, qui assure froidement sa propre vie par le supplice de celui qu elle disait aimer, et qui repaît ensuite avidement ses yeux cruels des larmes de sa rivale?
Combien différentes Racine a donc peint ces trois femmes jalouses ! Mais de ces trois portraits lequel est le plus beau? Je serais bien embarrassé, Mesdames, à me prononcer. Je préfère vous dire que c'est un quatrième, celui de Phèdre, l'attachante héroïne de la tragédie qui va être représentée devant vous.
L'attachante! Et pourtant il n'est pas de figure qui eût plus aisément pu être antipathique et odieuse, puisque Phèdre ne fera que dire la vérité, quand elle s'écriera avec horreur :
Je respire à la fois Tinceste et l'imposture.
Mais ce que je veux précisément vous montrer, c'est l'art incomparable avec lequel le poète a su excuser, purifier, ennoblir sa coupable héroïne, au point de lui concilier notre pitié, j'oserais presque dire notre sympathie.
Pour que vous le compreniez mieux, il est nécessaire que je vous rappelle, le plus brièvement possible, quel était le sujet fourni par la légende à Racine, et comment l'avaient entendu ses devanciers.
Dans les littératures de l'Orient ardent et sensuel, c'est un thème fréquent que celui de Tépouse jetant un regard de concupiscence sur le frère cadet ou sur le fils de son vieil époux, puis, pour se venger des mépris du jeune homme, l'accusant du crime qu'elle a voulu elle-même commettre. Ce thème y est généralement développé avec un cynisme naïf. Exemple : le conte égyptien des Deux Frères,
Pleine d'admiration pour la force de son beau-frère Bitaou, la femme d'Anoupou lui saisit le bras, et lui dit : « Viens! reposons ensemble une heure durant ». A ces vilaines paroles, Bitaou entre en grande fureur, comme une panthère du midi, et il dit à sa belle-sœur : a Quoi? N'es-tu pas pour moi comme une mère? Et ton mari n'est-il pas pour moi comme un père? » Le soir, quand Anoupou revient des champs, il trouve sa femme au lit touie en pleurs, et elle lui dit \ « Tantôt ton jeune frère est venu, et il m'a dit : « Viens! reposons a ensemble une heure durant ». Mais, à ces vilaines paroles, je suis entrée en grande fureur, comme une panthère du midi, et je lui ai dit : « Quoi? Ne suis-je pas pour toi comme une mère? Et mon mari n'est-il pas pour toi comme un père? » Voilà, Messieurs, pour parler comme George Dandin, une carogne de femme!
Mais attendez le dénouement; il vous prouvera que les Deux Frères étaient un conte moral, destiné à donner aux jeunes Égyptiennes une salutaire frayeur du crime : en effet, Anoupou, qui est un vieillard juste et pratique, tue sa méchante femme et en fait une copieuse pâtée pour ses chiens.
Pareil châtiment serait mérité par Déménétè, l'incestueuse bourgeoise d'Athènes, dont Racine avait trouvé la très laide histoire dans ce roman grec de Théagène et Chariclée, qu'il avait appris par cœur à Port-Royal, craignant qu'il ne lui fût à nouveau confisqué par ses maîtres ; pareil châtiment serait mérité par Fauste, cette impudique femme de Fempereur Constantin, dont le P. Stephonius, Nicolas de Vernulz, François de Grenailles et Tristan L'Hermite ont conté Tamour criminel pour le jeune Crispe, son beaufils ; pareil châtiment par la femme de Thésée, cette Phèdre, dont les incestueuses fureurs ont été mises sur le théâtre, avant Racine et Pradon, par Euripide, par Sénèque, par Robert Garnier, par La Pinelière, par Gilbert, et enfin par un écrivain obscur, dont un homonyme devait, deux siècles après, introduire le nom pour quelque temps dans Targot parisien, le sieur Bidar.
Bien quHl soit peu de ces tragédies auxquelles Racine n'ait emprunté quelque détail heureux, avec la liberté grande de son temps, où l'on tenait beaucoup moins à la nouveauté des conceptions qu'aux harmonieuses proportions d'une œuvre, à la délicatesse subtile de l'analyse et à l'élégance soutenue du style, deux seulement d'entre elles, la grecque et la latine, retiendront aujourd'hui notre attention.
Presque au début de VHippolyte d'Euripide se trouve
une scène admirable, que Racine a suivie de fort près ; nous y voyons la malheureuse épouse de Thésée, victime de l'implacable Vénus^ se consumant d'amour pour le fils de son mari, et se laissant mourir sans vouloir avouer, même à sa fidèle nourrice, la honteuse passion qui la dévore. Mais, après ce dialogue, un des plus beaux qui soient dans aucun théâtre, Phèdre disparaît presque aussitôt, laissant la place au véritable héros delà tragédie, au chaste Hippolyte, dont Vénus poursuit la perte. Méprisée par lui, Phèdre se pend, mais -après avoir préparé une vengeance posthume, qui la rend franchement odieuse. Entre les doigts de la morte Thésée trouve des tablettes, et ces tablettes crient, — je traduis le poêle grec, — qu'Hippolyte a fait violence à Phèdre. Comment Thésée ne croirait-il pas cette voix accusatrice, qui sort de la tombe ? Il maudit son fils, et le chasse ; et, à la prière "du père irrité, Neptune suscite un monstre marin, qui épouvante les coursiers d'Hippolyte ; ils fuient éperdus, traînant à travers les ronces et les rocs le corps déchiré de leur malheureux maître.
Le rôle de Phèdre est déjà beaucoup plus important dans VHippolyte latin. Ce n'est plus une mourante, comme la Phèdre grecque ; c'est, au contraire, une personne très bien portante, trop bien portante ; et elle s'exprime dans le langage le plus passionné et le plus impudique. Son excuse, dit Sénèque, est que l'amour sait tout dompter, môme les lions, même les tigres, même les belles-mères. La scène où Phèdre avoue son amour criminel à son beau-fils est fort belle, je dois le reconnaître ; mais c'est la seule de la tragédie. Hippolyte indigné a tiré son épée comme pour égorger la coupable, puis il s'est enfui en la jetant;
cette épée et le désordre des vêlements et de la chevelure de Phèdre servent de preuves à Tabominable accusation. Après la mort de sa victime, Phèdre, égarée par la passion, vient murmurer des paroles d'amour et se tuer sur le corps défiguré d'Hippoly te, en présence du pauvre Thésée, qui fait là un personnage plutôt piteux. Afin de se donner une contenance, il se livre alors à une occupation, qui est la plus étrange du monde. Il rapproche les uns des autres les morceaux de son fils infortuné, et s'essaie à reconstituer son corps : voici la main droite ; voici un pied ; voici le tlanc gauche, etc. Reste un lambeau informe ; mais^ comme il reste aussi une place vide, Thésée a l'intelligence de l'y déposer. Cet horrible et répugnant jeu de patience me paraît démontrer avec une évidence aveuglante que les tragédies attribuées à Sénèque n'ont point été écrites en vue de la représentation.
Vous allez voir, Messieurs, comment Racine a fait un choix judicieux dans les œuvres de ses modèles grec et latin : empruntant à Euripide la pathétique entrée de Phèdre mourante, ses déchirants aveux à sa nourrice, la grande scène entre le père et le fils, et le merveilleux du dénouement ; empruntant à Sénèque le couplet enflammé dans lequel Phèdre laisse échiapper devant llippolyte les sentiments dont elle n'est plus maîtresse, enfin, comme le poète latin, se servant de Tépée du jeune homme pour fortifier l'accusation scélérate, et ramenant Phèdre au dernier acte pour justifier sa victime. Mais ce serait faire tort à Racine d'admirer seulement l'art savant et achevé avec lequel il a su adapter les uns aux autres ces fragments d'origines différentes, et en faire une belle statue de femme aux proportions irréprochablement harmonieuses. Le cœur
de Racine a opéré un bien autre prodige. Comme, d'après une légende, une larme de Prométhée tombée sur une statue d'argile l'avait amollie et en avait fait un homme, la marmoréenne statue de Phèdre s'est amollie sous une larme, qui a jailli du cœur sensible et chrétien du poète janséniste, et elle est devenue une créature humaine, une créature infiniment doulou- . reuse, et, par là même, digne de compassion et de miséricorde.
Emportée tout entière par Timpétuosité de sa passion, la Phèdre de Sénèque n'avait guère d'autre pensée que de la satisfaire^ et nul combat ne se livrait dans son âme. Si la Phèdre grecque a voulu mourir, c'est qu'elle redoutait Thésée, dans sa honte des excès où l'entraînait la volonté de la déesse Vénus. Elle sentait bien qu'elle faisait mal en lui obéissant, comme dans VIliade le sentait Hélène, le jour où elle voulait s'enfuir du palais de Priam et rejoindre son mari Ménélas ; mais Phèdre ne pouvait pas plus résister à la déesse qu'Hélène, qui a vu Vénus se dresser au seuil du palais, implacable, et rejeter la fugitive sur la couche où lui tendait les bras l'amoureux Paris. L'amour, même coupable, ayant des autels dans la Grèce, la Phèdre d'Euripide pouvait donc être honteuse d'avoir été choisie pour victime par une divinité mauvaise, mais elle devait se soumettre à sa volonté avec une résignation fataliste : religion singulièrement commode, remarquons-le en passant, pour les femmes grecques désireuses de s'abandonner à quelque fantaisie extra-conjugale. En donnant à sa Phèdre une conscience éclairée, en plaçant dans son cœur le sentiment chrétien du remords, Racine a, sans doute, commis un anachronisme ; mais comment songer
lui reprocher cette faute heureuse, puisque, par elle, il a transformé le sujet et créé un drame tout nouveau, transportant Tinlérêt de la victime à la meurtrière, qui se voit avec épouvante entraînée, malgré elle, au crime par une force plus puissante que sa volonté, qui se débat lamentablement, qui souffre, qui pleure, et qui ^nfin, par sa mort expiatoire, commande une pitié mêlée de respect ? Le drame grec, tout religieux, et, par suite, peu fait, comme celui d'Iphigéniey pour toucher d'autres que des païens, est devenu ainsi un drame humain, tout vibrant et tout frémissant d'une émotion communicative, contre laquelle aucun cœur d'homme ne saurait se défendre.
Cette idée, si dramatique et si féconde, je sais bien que Racine l'avait trouvée indiquée dans la Sophomsbe de Mairet et dans un petit poème héroïque de cet Urbain Chevreau, au Scanderberg duquel il avait déjà sans doute emprunté le sujet de sa tragédie d'Amasie^ aujourd'hui perdue ; je sais bien qu'il l'avait trouvée exposée dans.un beau couplet du Bellérophon de Quinault :
Je connais ma faiblesse, et je l'ai condamnée... Ma chute ne vient pas de défaut de lumière.
Je sens à mon secours ma raison tout entière. J'approuve ses conseils ; trop heureuse, en effet, Si le secours qu'elle offre était moins imparfait, vSi ses conseils, trop vains quand l'amour est le maître, Savaient faire pouvoir tout ce qu'ils font connaître. Et si, montrant l'abîme où Ton se va jeter.
Ils donnaient de la force assez pour résister ;
mais de cette idée, c'est dans sa sensibilité et dans sa piété seules que Racine a trouvé le développement génial, qui fait la plus grande beauté de sa Phèdre, A Trézène, sur la terrasse qui domine le rivage enso-
loillé de la mer, Phèdre, pâle comme ua fantôme, les bras tombants et inertes, s'avance lentement, soutenue pf^r sa fidèle Œnone, et vient s'asseoir, épuisée, sur un lit de repos. Elle a désiré revoir, une dernière fois, ce soleil, que saluent avant de mourir tous les héros grecs ; car Phèdre se laisse mourir de faim, et déjà nous voyons le châtiment volontaire, avant même d'avoir été instruits de la faute. Et pourtant que d'excuses à cette faute I C'est d'abord l'hérédité. Phèdre est, comme l'a dit Hippolyte dans un vers que Gustave Flaubert, si sensible au rythme d'une phrase chantante, proclamait le plus beau de la langue française :
La fille de Minos et de Pasiphaé ;
et la chronique scandaleuse de la Crète nous a transmis les honteux égarements de sa mère. Phèdre est la sœur de cette trop crédule Ariane, que Thésée a séduite et enlevée, pour l'abandonner bientôt dans l'île de Naxos, où elle est morte, après avoir vainement essayé de se consoler — déjà 1 — par l'alcool. Phèdre appartient donc à une race que poursuit l'implacable colère de Vénus. Elle est née pour être, à son tour, un déplorable exemple delà toute-puissance de l'amour. Cependant la malheureuse a d'abord résisté avec courage à la passion qui l'envahissait. Quelle belle défense elle a faite ! Elle a prié, elle a chargé d'offrandes les autels des dieux ; elle a feint de l'inimitié pour ce beau-fils qu'elle adorait ; elle Ta fait exiler par Thésée ; elle a cherché dans les caresses de ses propres enfants l'oubli de sa fatale passion ; et peut-être, parmi leurs baisers, allait-elle enfin retrouver le calme si doux d'autrefois, quand son mari — décidément. Grecs ou
Français, ils sont tous les mêmes I — Ta remise en présence d'Hippolyte. Aussitôt son feu maJ éteint s'est réveillé avec plus d*ardeur que jamais :
C'est Vénus tout entiùre à sa proie attachée ;
et la pauvre Phèdre semble vaincue par les lois mystérieuses de rhérédité, par la volonté inexorable des dieux, qui sert ici de couverture décente aux sens enfiévrés, enfin par Tinconsciente complicité de son époux. Mais, contre tant d'ennemis conjurés, il lui reste sa vertu. Et quand, à force de prières et de larmes, sa nourrice lui a arraché Ihorrible secret qu'elle voulait cacher dans la tombe, Phèdre termine la triste confession en affirmant sa résolution bien arrêtée de mourir. Ouels sentiments une pareille scène peut-elle faire naître en nous pour l'infortunée, sinon une compassion profonde ?
Mais il faut que Phèdre renonce à mourir, et qu'elle déclare sa passion criminelle à llippolyte, sans que nous perdions cette compassion qu'elle nous a inspirée. C'est ici que nous ne saurions trop admirer Tari délicat du divin Racine. Reprenant un ressort dramatique, dont vousTavez déjà vu se servir fort adroitement dans Mxihrxdaie^ ilrépand le bruitde la mort de Thésée. A qui va appartenir Athènes ? Au fils de Phèdre, à Hippolyte, ou bien à la fille des anciens rois, Aricie ? Œnone conjure Phèdre, dansTintérêt de son jeune fils, de se laisser rappeler à la vie et de voir Hippolyte; en sorte que c'est le plus respectable el le plus sacré des sentiments, Tamour maternel, qui arrache Phèdre à la mort, et l'amène, au deuxième acte, en face d'Hippolyte.
D'une voix basse et tremblante^ sans lever les yeux sur lui, elle prie le jeune homme de ne point haïr son fils à cause d'elle. Il lui répond quelques mots polis, et, au son de cette voix adorée, un frisson a secoué Phèdre tout entière ; son cœur bat plus vite ; et déjà, en justifiant sa conduite pour son beau-fils, en lui disant d'une voix attendrie :
Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire,
c'est moins pour le fils que pour la mère qu'elle ose implorer la bienveillance d'Hippolyte. Enfin elle le regarde, et, à la vue de cette tête si chère, elle a soudain oublié son fils et tout le reste; l'amour a étoufl'é tout autre sentiment dans son cœur égaré, et s'abandonnant, charmée, au délire de ses sens, elle laisse échapper l'aveu de sa passion dans un couplet superbe, qui est imité de Sénèque, mais que seul Racine pouvait imiter ainsi. Ce qui suit, par exemple, n'était pas dans la tragédie latine, et ce qui suit, Messieurs, est d'une beauté incomparable. Au cri d'horreur qu'a jeté Hippolyle la malheureuse Phèdre répond par un aulre cri d'horreur :
Je m'abhorre encorplus que tu ne me détestes.
Elle a pleine conscience de sou crime involontaire ; elle s'accuse, elle se condamne ; et cependant, tandis même qu'elle s'accuse et se condamne, ses paroles, ses gestes trahissent tout le désordre des sens parlant plus haut que la raison. Elle essaie, presque à son insu, d'attendrir Hippolyte par le récit douloureux de ses souiîrances ; elle sollicite plaintivement de sa pitié un regard ; et le mouvement qu'elle fait pour tendre sa
poitrine à l'épée vengeresàe du jeune homme est à la fois le mouvement du criminel repenti qui se livre au châtiment et le mouvement irréûéchi, mais provocant, de la passion qui s'ofiFre. Jamais, dans aucune littérature, la lutte triomphante des instincts brutaux du corps contre la pudeur délicate d'une âme vertueuse n'a été rendue avec plus de puissance dans le détail et de chasteté dans l'expression, d'une manière plus émouvante et plus dramatique.
Ici, Messieurs, Tadmirable poète a placé une observation, qui est à la fois d'une grande vérité psycholor gique et d'une grande habileté dramatique. Un proverbe populaire dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte. Cette Phèdre, que nous avons vue lutter avec tant d'héroïsme contre sa passion au moment même où une force irrésistible la contraignait à la déclarer à celui qui en est l'objet, cette Phèdre, une fois dissipée la confusion de l'aveu enfin fait, dans le calme relatif qui suit la crise, envisage avec moins de dégoût son crime :
De l'austère pudeur les bornes sont passées.
J'ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur,
Et l'espoir, malgré moi, s'est glissé dans mon cœur.
C*est elle maintenant qui repousse les conseils raisonnables d'OEnone ; et voilà que, s'inclinant devant l'image de Vénus, elle appelle la vengeance de l'amou- Teuse déesse sur l'insensible Hippolyte :
Qu'il aime !
Rien de plus naturel et déplus vrai que ce mouvement. Et comme il va rendre plus dramatique la nouvelle péripétie qui se prépare ! Thésée n'est pas mort 1
Thésée arrive à Trézène I Et soudain Thorreur d'un crime, dont sa passion ne voyait plus que la douceur espérée, se dresse à nouveau devant la conscience de Phèdre. Le remords se réveille dans son cœur vertueux : elle mourra plutôt que de vivre déshonorée. C'est alors qu'Œnone murmure à son affolement des paroles pernicieuses. Le premier mot de Phèdre est un cri de protestation :
Moi, que j'ose opprimer et noircir llnnocence I
Mais, à la vue d'HippolyteaccompagnantTépoux qu'elle a si cruellement outragé, elle se trouble, elle perd toute notion du bien et du mal : comme un navire désemparé s'abandonne à la tempête, elle dit à sa nourrice :
Fais ce que tu voudras, je m'abandonne à toi.
Ainsi, la noire calomnie, ce n'est point elle qui en a l'idée ; la fausse accusation, c'est Œnone qui l'entreprend : Phèdre n'est coupable que par la complicité de son silence.
Mais c'est encore trop pour le dessein de Racine, et, aux éclats de la voix de Thésée maudissant Hippolyte, il fait accourir Phèdre, au quatrième acte, dans l'intention de justifier l'innocence et de se perdre ellemême en déclarant la vérité. Ici se produit une troisième péripétie, qui amène une scène de la plus grande beauté. Thésée apprend incidemment à Phèdre qu'Hippolyte aime Aricie ; et, à cette nouvelle, une douleur non encore éprouvée, la jalousie, torture le cœur de la malheureuse :
Tout ce que j'ai souffert : mes craintes, mes transports, La fureur dé mes feux, l'horreur de mes remords, Et d'un refus cruel l'insupportable injure, N'était qu'un faible essai des tourments que j'endure.
Ainsi, quand elle se réjouissail de rinsensibililé d'Hippolyte à la pensée que du moins elle ne se verrait point préférer de rivale, elle se trompait ! Hippolyte est sensible I II aime une autre femme I Ah 1 certes, 'Phèdre ne songe plus à se perdre pour le sauver I La mort d'Hippolytc ne suffit même point à sa fureur jalouse: il lui faut la tête d'Aricie, et elle va la demandera qui? à Thésée, à son mari ! A ce mot, une lueur de raison se ranime en elle au milieu de cet égarement voisin de la folie; elle comprend l'énormité de son crime. Elle a horreur d'elle-même :
Misérable !
Elle veut fuir aux enfers ; et, soudain, elle recule épouvantée à Vidée que Minos, que son père, y juge tous les pâles humains. Abattue, brisée par la douleur, elle implore plaintivement le pardon paternel, et, dans ses plaintes, elle présente à Minos une excuse, qui se trouve être au contraire le cri de regret le plus déchirant qu'ait jamais poussé la passion :
Hélas ! du crime affreux, dont la honte me suit, .laniais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
Mais, aux conseils éhontés de la désespérée Œnone, Phèdre se ressaisit définitivement et se retrouve: elle accable de reproches et d'imprécations la nourrice dévouée jusqu'au crime ; elle lâchasse^ et porte à ses lèvres une coupe empoisonnée. Ainsi, après cette crise
terrible, lajalousie, qui avait conduit Roxane à l'assassinat, a conduit Phèdre à Texpialion.
Ce n'est point encore assez, au jugement de Racine, pour la purifier à nos yeux. Il veut qu'elle vienne, au dernier acte, non plus gémir amoureusement, comme la Phèdre latine, sur le corps d'Hippolyle, mais se grandir chrétiennement par l'humiliation d'une confession publique ; et quand, par un jeu de scène très ingénieusement imaginé ici, elle expire aux pieds de Tépoux outragé, Thésée laisse tomber sur elle, comme une promesse de pardon et d'oubli, le pan symbolique de son manteau.
Qui d'entre nous, Messieurs, ne s'associerait à ce geste de miséricorde, et ne plaindrait avec Boileau,
la douleur vertueuse De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse ?
Si vraiment donc Racine, en écrivant Phèdre^ a voulu prouver, comme le prétend Tabbé de Saint- Pierre, « qu'un boq poète pouvait faire excuser les plus grands crimes et même inspirer de la compassion pour les criminels », il faut convenir que Racine y a pleinement réussi.
Mais aussi nul ne pouvait mieux que lui y réussir, parce qucj dans cette entreprise, son génie a été guidé et aidé par sa foi janséniste. Élevé par Messieurs de Port-Royal et nourri par eux des doctrines de Jansénius, Racine tenait, avec eux, que la libre volonté de l'homme a perdu, par suite du péché originel, sa vertu primitive, * et que Thomme déchu a besoin que Dieu lui donne, pour l'éclairer et pour le soutenir contre les tentations, un secours surnaturel et tout gratuit, qui est la Grâce ; ceux à qui il le refuse sont im-
puissants à triompher de leurs passions, tout en en détestant les excès, impuissants à se sauver, quelque désespérés que soient leurs efforts vers le salut. Cette doctrine désolante, très rapprochée de l'hérésie calviniste, aboutit donc à une étroite prédestination. En vain Racine s'est brouillé avec Port-Royal, en vain son affection blessée a lancé contre ses anciens maîtres les épigrammes les plus acérées et les pluspénétrantes, son cœur est resté imprégné de leur doctrine, et c'est la conception janséniste de Thumânité que nous retrouvons dans tout son théâtre : partout nous y voyons rhomme, livré sans défense à ses instincts et à ses appétits par une fatalité aussi inexorable que la fatalité antique, devenir l'artisan involontaire, etparconséquent digne encore do compassion, de sa destinée tragique. Mais, nulle part, cela n'est aussi sensible que dans Phèdre, C'est que déjà, Messieurs, las des passions mondaines, Racine revenait à la foi de son enfance et aux hommes vertueux qui l'avaient développée dans son âme. C'est singulièrement rapetisser le caractère du poète que donner pour cause à sa conversion le dépit que lui aurait inspiré la cabale montée contre sa Phèdre. Quand il a composé Phèdre^ Racine était déjà à moitié converti ; les preuves en éclatent partout dans la tragédie même et dans la Préface ; partout, dans le rôle de Phèdre, se montre Taustère morale des jansénistes, qui, désespérant toujours de leur salut, essayaient d'appeler sur eux par des humiliations constantes le bienfait divin de la Grâce, et regardaient la seule pensée du crime avec autant d'horreur que le crime même. Un homme de beaucoup d'esprit, à côté duquel j'assistais dernièrement à une représentation de Phèdre f exprimait avec vivacité son admiration
après la merveilleuse scèae qui termine le quatrième acte : « Et pourtant, ajoutait-il avec un léger sourire, voilà beaucoup de bruit pour rien ! » Mon aimable voisin, Messieurs, n'était pas un janséniste. Pour les stoïciens chrétiens de Port-Royal, toujours hantés de la terreur des éternels supplices, il n'y avait pas de péché véniel : toujours ces saints traînaient Tenfer après eux, suivant le mot de Bossuet, et, à son lit de mort, la crainte de l'enfer faisait trembler l'admirable Mère Angélique, « comme le criminel auprès de la potence, au moment même de Texécution ». Et c'est là ce qui rend pour moi émouvant entre tous le rôle de Phèdre: c'est que c'est celui de tout son théâtre où Racine a peut-être mis le plus de sa propre personnalité ; c'est qu'à travers les plaintes douloureuses de Théroïne je crois entendre crier le cœur du poète lui-même, qu'envahit déjà l'horreur de ce qu'il appellera, dans son testament, « les scandales de sa vie passée », et qui est déjà tout près de chercher dans les mortifications de la pénitence une faible espérance de salut.
Mais je m'aperçois que je ne vous ai guère parlé que de l'héroïne de la tragédie. C'est, Mesdames et Messieurs, que, dans les pièces de Racine, composées toujours avec Tart le plus savant, le principal personnage, le protagoniste, concentre toujours sur lui toute l'attention ; il n'y a jamais de rôle épisodique, jamais même un acteur qui ne soit indispensable au développement de l'action ; et les personnages secondaires y ont pour unique raison d'être de provoquer et d'accélérer les oscillations delà passion du protagoniste. On le remarque fort bien dans Phèdre, où les actes III et V, desquels Phèdre demeure presque toujours absente, sem»hlent un peu froids. Cependant la psychologie profonde
de Racine a su marquer de traits encore intéressants les quatre personnages secondaires qui étaient ici nécessaires à l'action : OEnone, la mauvaise conseillère de Phèdre; Hippolyte, l'objet de sa passion; Thésée,lacause de ses remords ; Aricie, qui enflamme sa jalousie.
Les deux personnages féminins sont même excellents.
OEnone est une de ces femmes simples du peuple, qui ne vivent que par le cœur, et que leur aveugle tendresse pour Tenfant qu'elles ont porté à' leur sein rend capables de tous les dévouements, mais aussi de tous les crimes. Le rôle est vraiment beau, et très important. Aussi, contrairement à l'habitude, toutes les jeunes comédiennes se disputent-elleâ ce personnage de vieille confidente.
Il est fâcheux que le rôle d'Aricie soit si court. J'accorde volontiers que cette jeune princesse n'est pas beaucoup plus Grecque que Phèdre ; mettons, si vous voulez, que ce soit la plus aimable, la plus spirituelle, la plus avisée des petites-filles de la marquise de Sévigné. Mais vous n'en aurez pas moins, tous, les yeux d'Hippolyte pour « la charmante Aricie ».
Les rôles d'hommes sont moins heureux.
Celui do Thésée, par les nécessités inéluctables du sujet, est le rôle sacrifié dans toutes les tragédies qui ont été composées sur cette donnée. Mais les précautions mêmes que Racine a prises pour rendre Phèdre moins odieuse ont mis plus en relief la surprenante crédulité de Thésée, qui était dans V Hippolyte d'Euripide un effet de la volonté de Vénus, et ont souligné ainsi d'un trait plus accusé ce qu'il y a d'inévitablement fâcheux dans le personnage. Il n'en demeure pas moins d'ailleurs de grande allure.
Hippolyle a perdu également à passer de la tragédie d'Euripide dans celle de Racine. Il a conservé, il est vrai, cette tendresse respectueuse pour son père, qui lui donne la générosité d'épargner l'honneur de Phèdre el de se laisser opprimer sans l'accuser ; mais ce n'est plus cet original héros de la chasteté, dont la figure était si curieuse et si attachante. Sans doute il a longtemps élé
L'implacable ennemi des amoureuses lois ;
longtemps, dans son farouche orgueil, il a eu « pour tout le sexe une haine fatale » ; mais ce temps esï passé : il aime, et Ton ne se douterait guère que c'est pour la première fois, tant il ressemble aux autres amoureux de Quinault et de Racine, tant il sait déjà exprimer les sentiments de son cœur avec une élégante galanterie ! Il est vrai qu'il a eu dans Théramène le plus étonnant des gouverneurs.
C'est d'ailleurs une vieille connaissance à nous que Théramène. Treize ans auparavant, sous le nom d'Arba e, il faisait l'éducation du prince d'Ithaque, et Molière nous l'a présenté, ainsi que son élève, à la cour do la princesse d'Élide. Il ouvrait la pièce par un petit discours, où, en vers d'ailleurs charmants, il faisait à son disciple l'éloge de la plus noble des passions, de celle qui
Traîne dans un esprit cent vertus après elle ;
et cette passion, Mesdames, c'était l'amour. Il concluait en disant au jeune prince :
Devant mes yeux, seigneur, a passé votre enfance, Et j'ai de vos venus vu fleurir l'espérance :
Mes regards observaient en vous des qualités
Où je reconnaissais le sang dont vous sortez ;
J'y découvrais un fond d'esprit et de lumière ;
Je vous trouvais bien fait, l'air grand et l'âme fière ;
Votre cœur, votre adresse, éclataient chaque jour ;
Mais je m'inquiétais de ne voir point d'amour ;
Et, puisque les langueurs d'une plaie invincible
Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible^
Je triomphe, et mon cœur, d'allégresse rempli,
Vous regarde à présent comme un prince accompli.
Ce don Juan sur le retour qu'était Thésée ne pouvait souhaiter pour son fils un meilleur gouverneur, et il a voulu attacher Arbate-Théramène à la personne du sauvage Hippolyte. Cette seconde éducation donne naturellement beaucoup de peine à noire précepteur, et rien n'est amusant comme de l'entendre rappeler par son élève au respect de son père, quand il s'apprête à réciter le catalogue, non pas des exploits guerriers^ mais des exploits amoureux de Thésée. Enfin pourtant les efforts de Théramène sont récompensés, et il a la satisfaction de constater que son élève est amoureux.
Ainsi l'influence qu'à notre insu exercent sur nou& l'époque et le milieu dans lesquels nous vivons est si grande que ce même Racine, qui sera, dans quelques mois, le plus austère des pénitents, dans cette même tragédie, où nous venons de surprendre les premiersindices de sa conversion prochaine, exalte encore à l'égal des victoires belliqueuses les victoires amoureuses, par flatterie pour l'amoureux Louis XIV, tout comme les courtisans qui riaient de la bonne duchesse de Navailles faisant griller le couloir qui conduisait de l'appartement du roi à celui des filles d'honneur de la reine !
Mais Théramène est moins fameux par son étrange cours de morale que par le long récit de la mort d'Hip-
polyle qu'il fait au dernier acte. Depuis les temps loiutains où Hauteroche, et, après lui, le second mari de la Molière, le bonhomme Guérin, venaient, coiffés d'une grande perruque à trois marteaux, déclamer cet énorme morceau, on a écrit, pour le condamner ou pour le défendre, au moins autant de pages qu'il compte de vers. Et, de fait, c'est le point faible de la tragédie.
D'abord, il jure un peu avec le reste de la pièce. Racine a eu beau envelopper adroitement sa tragédie d'une atmosphère fabuleuse ; il a eu beau multiplier sur les lèvres de ses personnages les allusions mythologiques, les métaphores et les périphrases de l'antique épopée : il n'en demeure pas moins vrai qu'il a transformé un drame rempli de merveilleux païen en un drame purement humain, et qu'il n'a pas même osé, conformément à la légende, faire descendre Thésée aux enfers. Dans ces conditions, le merveilleux, qui apparaît tout à coup au dernier acte de sa tragédie, détonne légèrement, et le dénouement ressemble à un dénouement postiche.
Ensuite, ce morceau célèbre est incontestablement trop long et d'une allure trop épique. Mais je me hâte de dire que ce récit était deux fois plus long et encore beaucoup plus épique dans les modèles que Racine avait sous les yeux. Si, chez lui, quelques détails dans la description du monstre et de la mort d'Hippolyte choquent parmi vous des critiques sévères, je les renvoie aux tragédies de Robert Garnier et deLaPinelière: ils y verront, ici, que le taureau < serait un géant même entre les baleines », et là
Qu'il avait au derrière une monstrueuse taille, Qui s'armait jusqu'au bas d'une pierreuse écaille ;
ils y liront, ici, qu'un buisson a retenu en passant un des yeux d'Hippolyle, et là que,
Comme on voit un limas, qui rampe, aventureux, Le long d'un cep tortu laisser un trac glaireux, Son estomac, ouvert d'un tronc pointu, se vide De ses boyaux traînés sous le char homicide (1);
et la comparaison leur fera mieux apprécier le goût si sûr de Racine et admirer davantage les beautés descriptives du récit un peu froid de Théramène.
Persuadé, avec raison, que ce récit vaut surtout par la versification et par le style, M. Albert Lambert s'attache à en souligner les coupes ingénieuses et les effets pittoresques par une diction savante, qui est le plus habile des commentaires. A côté de lui, M"^ Dauphin, qui a étudié le rôle de Phèdre avec son cœur, s'efforce d'en rendre, sans se ménager, la passion vibrante et frémissante, comme elle jouerait une pièce moderne. Et voici que, dans le rôle de Thésée, M. de Max, ravi de la musicale douceur des grands couplets racinlens, se plaît à les chanter, comme d'ailleurs Racine les faisait chanter k Champmeslé. Et peut-être vaudrait-il mieux que la représentation eût quelque chose de plus harmonieusement fondu ; de moi, puisqu'il s'agit d'une tragédie qui vous est familière à tous, je ne me plains pas que chacun d'eux l'ait ainsi interprétée comme il la sentait ; car rien ne saurait mieux vous montrer que, de quelque côté qu'on envisage cet incomparable chefd'œuvre, on y découvre et on y admire toujours de nouvelles beautés.
(1) Bidardit même qu'Hippolyte a été trouvé «sans poux » mais c'est évidemment une faute d'impression. .