‹ Devant le rideauChapitre 26 sur 30 · DE M. EDM. ROSTAND · texte numérisé non relu

DE M. EDM. ROSTAND

Mesdames ët Messieurs,

J'ai ouï conter — est-ce une légende? — que dans la chambre où, tout jeune, dormait M. Edmond Rostand, deux portraits étaient suspendus au mur en face de son petit lit, et que ces deux portraits, fort étonnés sans doute d'un rapprochement si imprévu, étaient celui de Cyrano de Bergerac et celui du roi de Rome. Tous les matins, à ces minutes délicieuses du réveil, où le corps engourdi de Tenfant sommeille encore à demi, tandis que déjà sa pensée reposée s'envole comme l'alouette au lever du soleil, le futur poète contemplait ces deux figures, si différentes, sympathiquement penchées vers sa couche, et son imagination prenait plaisir à tirer ses deux amis de leurs cadres, à les ranimer, et à les voir revivre leur vie volontairement batailleuse ou involontairement inaclive. Plus tard, quand il connut mieux Cyrano par la lecture de ses œuvres si personnelles, il a fait, vous le savez, de Toriginal poète au nez

(1) Conférence faite à la Société industrielle d* Amiens, '

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éléphantesque le héros à la fois risible et louchant d'un drame, où, dans un décor d'une grande exactitude historique, se joue la plus exquise des fantaisies (1). Il se fût accusé d'ingratitude s'il eût fait moins pour l'autre ami muet de son enfance, pour celuiqu'il préférait peutêtre, ce mélancoli.|ue et pâle fils du grand empereur, dont le sourire résigné avait le charme d'un pastel près de s'efiFacer.Le poète lut donc et relut le savant ouvrage consacré par M. Welschinger au roi de Rome, puis il dressa sur le théâtre, comme un pendant à son Cyrano de Bergerac^ un nouveau drame, tout frémissant d'émotion et de sympathie, V Aiglon.

Il n'est pas de spectacle, Mesdames et Messieurs, qui trouble profondément Tâme humaine comme celui de la jeunesse brisée dans sa fleur, d'une espérance brutalement fauchée par la mort. Rappelez-vous Bossuet, devant le cercueil d'Henriette d'Angleterre, disant d'une voix altérée par la douleur : « Madame a passé du matin au soir, ainsi que Therbe des champs 1 » Rappelez-vous le plus tendre des poètes latins, Virgile; répandant sur la tombç du jeuneMarcellus, avec des larmes, la candide pureté des lis symboliques. Et, sans doute, Marcellus était le neveu, le fils adoptif, l'héritier désigné d'Auguste ; mais sa naissance n'avait pas été attendue par les vœux ou par la crainte de l'Europe entière^ comme celle du roi de Rome.

C'est le 20 mars 1811. Durant la nuit, toutes leséglises de Paris ont été remplies d'une foule religieuse, priant avec ardeur pour Marie-Louise et pour Napoléon. A neuf heures du matin, le canon commence à tonner ;

(1) Voir dans notre volume intitulé Hommes et Mœurs au XVI h siècle la conférence que nous avons faite également à la Société industrielle d'Amiens sur Cyrano de Deryerac»

la ville écoute, anxieuse et muette. Ala vingt-deuxième détonation, qui annonce que Tempereur a un héritier, un immense cri de reconnaissance s*élève vers Dieu. Au page, qui lui apporte la nouvelle officielle, le Sénat octroie par acclamation une pension viagère de dix mille francs ; le peuple accourt aux Tuileries avec des clameurs enthousiastes, et, dans la joie généreuse que lui cause la naissance de ce petit roi de Rome, dont le ciel lui a refusé d'être la mère, Timpératrice Joséphine veut être une des premières à félicitçr l'empereur. Et le soir, tandis que les dernières salves déchirent l'air et que s'illumine toute la France impériale, dans le magnifique berceau gardé par un aigle, semé d'abeilles d'or, et surmonté d'une Victoire aux ailes déployées, qu'a offert la ville de Paris, parmi les grands cordons de la Légion d'honneur et delà Couronne de fer, au milieu de celui des Ordres autrichiens qu'a lui-même apporté le prince de Metternich, Napoléon regarde dormir cette chair de sa chair et ce sang de son sang, ce fils tant désiré, par le don duquel Dieu semble lui-même consacrer TEmpire; et, plus ému qu'à Rivoli, aux Pyramides et à Wagram, l'empereur sent monter à ses lèvres orgueilleuses le cri triomphal :

L'avenir ! L'avenir ! L'avenir esta moi I

« mortels ignorants de leur destinée I » Trois ans après, presque jour pour jour, le Sénat proclame la déchéance de l'empereur vaincu enfin par la coalisation de l'Europe ; et, tandis que Napoléon gagne la petite île d'Elbe, où est reléguée tant de grandeur, on arrache des Tuileries l'enfant impérial, qui se débat et qui proteste : « Je ne veux pas m'en aller ! Puisque papa est absent^ c'est moi qui suis le maître I » Il est mis en

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cage, le pautre petit aiglon, et ses ailes, qui semblaient devoir, un jour, couvrir le monde de leur envergure, vont se briser, impuissantes, contre les barreaux dorés, mais solides, de la prison autrichienne. C'est de ce jour que commence sa longue agonie.

Non qu'il ait été privé de soins et d'égards à la cour de son aïeul. L'empereur François n'élail pas fort intelligent, car, de trois ans seulement plus âgé que Napoléon, il n'avait pas su se créer d'autre occupation que de fabriquer de la cire à cacheter ; il n'était pas très amusant, car ses trois premières femmes, qu'il ne quittait pas plus que leur ombre, en étaient mortes d'ennui ; mais c'était un homme pieux, de principes solides, très bon pour ses douze frères et sœurs, pour ses nombreux enfants et petits-enfants, pour ses innombrables cousins. Il s'attacha sincèrement à son petitfils français, dont la vivacité spirituellQ formait un si piquant contraste avec la gravité autrichienne des archiducs, etdont la séduction était irrésistible ; s'il lui eût été permis de n'être que grand-père, je crois bien qu'il l'aurait vu avec plaisir ramener aux Tuileries l'aigle impériale.

Mais ce plaisirn'eûtpointétépartajgé par Marie-Louise. Ce n'était pourtant pas une méchante femme : elle n'avait point assez d'énergie pour cela. Elle était même sensible et romanesque, car elle portait volontiers uu bracelet fait avec la pierre du sarcophage de Roméo et de Juliette ; et elle n'était pas incapable d'affection, car elle aima d'une égale tendresse son fils, sa perruche Margharitinaet le comte de Neipperg, qu'elle épousa secrètement, dès qu'elle le put. Mariage bien modeste pour une archiduchesse d'Autriche ; mais ce Neipperg chantait d'une voix qui vous remuait le cœur 1 Et puis

il était si beau cavalier ! Comme il avait bonne mine sous Tuniforme des hussards hongrois ! En vérité, on ne remarquait même pas qu'il n'eût qu'un œil 1 D'ailleurs Marie-Louise n'était point ambitieuse : elle avait bien eu la faiblesse de regretter quelque temps le litre d'impératrice ; mais elle avait fini par comprendre que sa véritable mésalliance avait été précisément son mariage avec cet empereur des Français, fils de la Révolution ; heureusement, quoiqu'elle n'ait jamais rien eu personnellement à reprocher à Napoléon, elle n'avait répondu à aucune lettre de Sainte-Hélène ; elle écartait tout souvenir de son passé impérial, pour n'être plus que la duchesse de Parme, apparentée à la famille royale de Franee,avec laquelle elle entretenait les meilleures relations. Elle n'aurait pas voulu qu'on fît entrer, comme d'aucuns demandaient, son fils dans les ordres, non ; mais elle s'indignait quand, à Livourne et à Bologne,on criait sur son pasage : « Vive Napoléon II !» Ce qu'elle lui souhaitait bourgeoisement, c'était d'être tout simplement « le plus riche particulier de l'Autriche » ; et, du moment qu'elle procurait en secret à ce cher enfant des gilets et des cravates de Paris, il ne lui venait pas à ridée que le fils de l'empereur pût rien regretter de la France. Ne dirait-on pas vraiment, Messieurs, la perruche Margharilina élevant sur son perchoir un aiglon, qu'elle aurait, par erreur^ couvé et fait éclore ?

Le grand, l'implacable ennemi dupauvre petit prince, c'était Metternich, ce renard, qui avait eu raison de Napoléon, ce lion. Dans le fils il redoutait encore le pore, comme l'avait bien prévu le glorieux captif de Sainte-Hélène, qui comparait volontiers le roi de Rome au jeune filsd'Hector, à ce malheureux Astyanax pour-

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suivi par l'impitoyable vengeance de la Grèce conjurée. C'était Metternich, qui avait attiré en Autriche Marie- Louise et son fils ; Metternich, qui ne laissait pénétrer jusqu'à Tenfant aucun Français; Metternich, qui avait demandé qu on appelât désormais Franz le petit T^apoléon ; Metternich, qui avait fait donner au roi de Rome le titre de duc de Reichstadt par des lettres patentes où le nom deson père était volontairement oublié ; Metternich enfin, qui imposa au fils du vainqueur d'Austerlitz l'uniforme blanc de colonel autrichien. C'était ce diplomate sec, gourmé et pâle, qui s'était chargé d'enseigner à Taiglon l'histoire de l'aigle ; et combien furent impartiales ses leçons, vous en pouvez juger' par cette phrase de ses Mémoires : « L'opinion du monde est partagée et le sera toujours peut-être sur la question de savoir si Napoléon méritait le titre de grand homme. » Mais, à travers même cet enseignement haineux, l'incomparable épopée du père gonflait d'un légitime orgueil le cœur généreux du fils. Très intelligent, très instruit, car il apportait une ardeur infatigable à toutes ses études, — excepté à celle de la langue allemande, où ilseplaisaitmalicieusement à multiplier les fautes d'orthographe, — très observateur, très perspicace, comme sont généralement ceux qui parlent peu parce qu'ils écoutent beaucoup, le jeune prince savait découvrir la ve'ritable interprétation des faits et deviner ce qu'on lui cachait. Fier d'avoir pour père le plus grand capitainedu siècle et peut-être de tous les siècles, fier d'être « le filsde l'Homme», comme l'appellera si heureusement le poète Barthélémy, il avait sans cesse présente à l'esprit cette phrase du testament de Napoléon : a Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu'il est né prince français», comme cette autre ; « Je désire

que ce faible legs lui soit cher, comme lui retraçant le souvenir d'un père dont Tunivers l'entretiendra. » Et, dans sa bibliothèque personnelle, où il avait rassemblé tout ce qui avait été publié sur l'empereur, Napoléon II passait de longues heures devant le portrait de Napoléon I*^"" par Gérard, à rêver. Ah ! Messieurs, rappelezvous l'admirable tableau de Détaille, où les petits soldats français, endormis près des fusils dressés en faisceaux, voient dans leurs rêves passer la chevauchée héroïque de la Grande Armée, suivant à travers le monde la redingote grise et le petit chapeau de l'empereur, et songez à ce que pouvaient être les rêves du roi de Rome 1 C'est de ces rêves et du réveil de ces rêves que cet enfant est mort.

Voyez-le devant une glace, contemplant d'un œil inquiet sa propre image : la nature a-t-elle fait de lui un Autrichien ou un Français ? un Habsbourg ou un Bonaparte ? Ces yeux d'un bleu clair, ces cheveux blonds, cette haute taille — il mesure 1 m. 86 c. — tout cela, hélas I est d'unprince de lamaison d'Autriche; mais ce menton énergique, volontaire, impérieux, c'est bien celui des Bonapartes ; dans l'air de son visage on retrouve bien, malgré tout, celui de son père ; il est bien de la même race. Mais alors il pourrait peut-être continuer l'empereur, si la France se réveillait de son long sommeil, si de nouveau elle avait soif de cette gloire, dont Napoléon lui avait si longtemps versé l'ivresse, si le cœur du peuple battait encore pour lui I Sans doute, le prince ignore qu'il a plusieurs fois, en France, été formé des complots en sa faveur ; il ne connaît pas cette lettre à son oncle Joseph dans laquelle un jeune poète, le chef acclamé de l'école romantique, se déclarait prêt à tout faire « pour l'héritier du plus

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jrand nom qui soit au monde » ; mais il a lu la broihure dans laquelle M. de Chateaubriand démontrait [ue, si sa mère lui avait donné le passé, son père lui lonnait Tavenir; il a ouï dire que, dans toute la France, les partisans inconnus répandent son portrait sur des ;artes, des mouchoirs, des rubans, des bonnets, des abatières, des pipes, des coquetiers, des verres à boire, les couteaux, et même des bretelles ; et il se flatte que es survivants de la Garde accueilleraient avec trans- >ort « le descendant des victoires ». Son cœur frémit respérance, et de cette espérance il s'ouvre à son uni- [ue ami, à son conseiller, au dévoué chevalier de Pro- :esch, le seul témoin qui nous ait renseignés sur sa vie, ^rokesch, qui joua auprès du fils de Napoléon le rôle [ue joue auprès de don Carlos le marquis de Posa dans B beau drame de Schiller. Parfois, le jeune prince, [ans son exaltation généreuse, songe à s'enfuir de tienne et à brusquement apparaître à la France étonnée; 'autres fois, il s'efforce de gagner à sa cause un aïeul ui l'aime tendrement ; il croit y avoir réussi ; il voit pprocher le moment où le roi de Rome va jouer le rand rôle pour lequel il se sent toute la force d'un tonaparte ; et voici que Metlernich, qui l'observe et le evine, replonge impitoyablement l'adolescent dans le oute dévorant oii il se consume, en lui disant de sa voix èche que, seul, le sang pâle des Habsbourgs coule ans les veines du blond duc de Reichstadt.

Ces secousses multipliées épuisent cet enfant de vingt ns.La phtisie, qui a fait tant de victimes dans la desendance de sa grand'môre, l'impératrice Marie-Thé- ^se, la phtisie Talteint. Malgré l'énergie fébrile qu'il éploie pour dissimuler son état et pour exercer le ommandement effectif de son régiment, le mal le ter-

rasse. On le porte dansée château de SchœnbrQnn, où, deux fois, Napoléon était entré en maître à la tète de ses armées' victorieuses, dans la chambre même où Tempereur avait dormi sur un lit de camp ; et là, le 22 juillet, le même jour qu'il avait appris jadis la mort de Tempereur, le même jour que la peur de l'Europe avait fait du roi de Romeunduc de Reichstadt, le prince expire, en appelant son père dans le délire de Tagonie, La lame avait usé le fourreau ; Tâme avait brisé le corps.

La veille de cette mort, qui allait mettre en deuil les Bonapartes et les Habsbourgs, à Rome, l'aïeule, M»"*^ Laetitia, la mère de Tempereur, presque aveugle et à demi paralysée, redressant, par un effort de sa volonté virile, ses quatre-vingt-quatre ans enveloppés de longs voiles noirs, avait étendu ses mains tremblantes sur la tête de Prokesch agenouillé, et l'avait chargé de porter sa bénédiction à son petit-fils, resté fidèle à la mémoire de Napoléon.

A la même heure, la duchesse de Parme, enfin arrivée à Schœnbrunn, pleurait et se lamentait : si elle avait pu croire son fils si malade, elle aurait assurément renoncé, pour venir plus tôt, à la première représentation du nouvel opéra de Ricci : Figaro et la modiste ; bien certainement la mort de son cher enfant allait lui causer autant de chagrin que celle deNeipperg, son beau Cyclope 1 Et, en effet, quand le prince eut rendu le dernier soupir, il fallut emporter la sensible Marie-Louise évanouie; sa douleur Tempêcha d'assister aux obsèques. Mais, dix-huit mois après, elle épousait le comte de Bombelles, un Français, un gentilhomme de la chambre du roi Louis XVllI ; et, toute joyeuse, elle écrivait à une amie : « C'est une heureuse trouvaille ! » Et la

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femme qui parlait ainsi en 1834, c'était Tex-impératrice des Français, c'était la veuve de Napoléon, c'était la mère de TAiglon ! En vérité... Mais non, tant d'inconscience désarme : paix dans la tombe à Timpéra^rice Margharitinal

N'est-il pas vrai, Messieurs, qu'il y a dans la nécropole de rhistoire peu de têtes de mort aussi touchantes que celle du roi de Rome ? N'est-il pas vrai que peu de spectacles sont plus douloureux que celui de cette lutte si cruellement inégale entre un enfant et l'Europe, que celui de cet adolescent mourant de la fin de son rêve, et, sans avoir rempli sa destinée, fils inconnu d'un si glorieux père, disparaissant dans le gouffre de l'oubli ? Aussi est-ce avec une émotion profonde que, à Vienne, dans la Crypte des Capucins, M. Edmond Rostand s'est incliné devant le cercueil du roi de Rome, et qu'il a murmuré au martyr ces mots tendrement consolateurs :

Dors I mais rêve, en dormant, que Ton t'a fait revivre, Et que, laissant ton corps dans son cercueil de cuivre, J ai pu voler ton cœur dans son urne d'argent.

Ce cœur, Messieurs, fait toute la pièce de V Aiglon^ comme avait fait tout le chef-d'œuvre de M. Rostand le nez de Cyrano. Les espérances, les doutes, les révoltes, les découragements de cet ardent, mais débile Hamiet, produisent toutes les péripéties de l'action, qui se termine seulement quand ce grand cœur, meurtri par l'étroite cuirasse autrichienne, a versé par sa blessure, sans cesse élargie, la dernière goutte de son sang corse.

Mais, pour nous montrer ces espérances, ces doutes, ces révoltes, ces découragements de l'Aiglon, dont la

longue suite forme toute la pièce, il fallait multiplier les incidents et les personnages chargés de les faire naître. Cela n'était point pour embarrasser le poète, qui avait, avec tant de bonheur, dans Cyrano^ dirigé sur le théâtre les évolutions d'un nombre considérable d'acteurs, et qui, par son art de les grouper, d'harmoniser les couleurs de leurs costumes, de les encadrer d'accessoires ingénieusement pittoresques, avait fait des cinq actes de son drame cinq délicieuses aquarelles. Cet art n'est pas moins achevé dans l Aiglon, où le cercle de Marie-Louise à Baden, le bal costumé dans les ruines romaines du parc de Schœnbrimn, et la dernière communion du duc de Reichstadt forment autant de tableaux savamment composés pour être la joie et le régal des yeux. Mais les quatre-vingts personnages qui parlaient dans Cyrano étaient tous des personnages de fantaisie, dont nous n'avions aucun besoin de rien savoir en dehors de l'effet dramatique ou pittoresque que leur court rôle avait pour but de produire. Il n'en est pas de même dans rAiglon^ où, parmi les quatrevingts personnages qui parlent, il en est beaucoup qui sont despersonnages historiqueset dans la bouche desquels M. Rostand a mis des paroles conformes à leur caractère connu par Thistoire ou par la légende. Comme ils ne font, pour la plupart, que traverser la scène et que le poète n'a pas le temps de nous les présenter, beaucoup de ses intentions sont perdues, et, il faut bien le dire, quelques parties de sa pièce demeurent un peu obscures pour quiconque n'a pas vécu, comme lui, dans la familiarité du roi de Rome par le livre si complet de M. Welschinger. Aussi, avant d'entrer dans l'étude de la pièce elle-même, me paraît-il nécessaire que je vous donne quelques renseignements sur les

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personnages du second plan et que je projelte sur eux un peu de lumière.

Puisque la pièce met aux prises les Bonapartes et les Habsbourgs, la France et TAutriche, se disputant Napoléon II, les deux familles et les deux pays devaient être représentés ou symbolisés sur le théâtre.

Pour la famille impériale d'Autriche rien de plus facile, puisque c'était au milieu d'elle que grandissait et s'étiolait le pâle duc de Reichstadt. Vous verrez donc dans V Aiglon^ avec les traits saillants de leurs caractères, que je vous ai tout à l'heure intentionnellement rappelés, et Técervelée Marie-Louise, et le faible empereur Franz, que domine Metternich, l'impitoyable raison d'État faite homme. Mais dans sa famille autrichienne le fils du Corse avait trouvé aussi des affections sincères et des tendresses non moins désintéressées et dévouées que celle de son ami Prokesch ; ces affections et ces tendresses, M. Edm. Rostand a voulu les réunir, pour ainsi dire, dans le personnage d'une jeune archiduchesse, dont le rôle, très court, est purement exquis; il avait d'ailleurs besoin d'elle pour amener au dernier acte une des plus belles scènes de sa pièce. Or, Messieurs, cette archiduchesse, que le poète n'a point nommée par un sentiment de discrétion que vous allez comprendre, c'était la princesse Sophie de Bavière, belle-sœur de Marie-Louise, la mère douloureuse d'une lignée â la fois glorieuse et tragique, puisque, si l'aîné de ses fils occupe aujourd'hui le trône impérial d'Autriche, le cadet, l'archiduc Maximilien, né à Schœnbriinn, dans une pièce voisine de celle où agonisait le duc de Reichstadt, devait tomber au Mexique sous les balles d'un peloton d'exécution ; et son petit-fils, l'archiduc Rodolphe, était destiné à mourir prématuré-

ment, lui aussi, dans le drame mystérieux de Meyerling.

Mais, au contraire, rien n'était plus malaisé que d'introduire un Bonaparte auprès de Napoléon II, la police autrichienne veillant avec un soin jaloux à ne lui laisser avoir aucune communication avec la famille de son père. Heureusement, Frokesch raconte qu'un soir du mois de novembre 1830, à Vienne, allant faire visite à Tun de ses maîtres, le baron d Obenaus, le duc de Reichstadt rencontra dans Tescalier une jeune femme très belle, qui lui prit la main et la porta avec exaltation à ses lèvres. C'était Napoléone-Élisa Bacciochi, fille d'Élisa Bonaparte, et, par conséquent, nièce de Napoléon et cousine germaine du roi de Rome ; elle était mariée au comte Philippe Camerata, gentilhomme de la marche d'Ancône. Elle a vécu en France, Messieurs, pendant le second Empire, sous le nom de princesse Bacciochi, et elle estmorte en 1869, dans sa propriété du Morbihan, la laissant par testament à cet autre Aiglon, à ce jeune prince impérial, qui devait sur cette terre lointaine d'Afrique, où succombent journellement tant de héros, succomber héroïquement, lui aussi, sous les zagaies des Zoulous, abandonné par ses compagnons d'armes, qui n'étaient pas des Français. Mes souvenirs d'enfance me rappellent la comtesse Camerata comme une grande femme, à la voix et aux allures viriles ; elle avait été renommée dans sa jeunesse pour son adresse dans Téquitation et à l'escrime, et elle signait volontiers Napoléon. C'était bien une Bonaparte. Énergique, volontaire, aventureuse, romanesque, elle écrivit au duc de Reichstadt une lettre enflammée pour le supplier de s'évader et de venir en France, où tout le peuple le porlcrait aux Tuileries. Prokesch l'allavoir à l'hôtel du

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Cygne, où elle était descendue, et raconte que, jugeant ses projets chimériques, le duc de Reichstadt ne voulut point s*y associer. Il se prêtera, dans rAiglon^ à cette tentative d'évasion, qui va faire loute l'intrigue de la pièce, et nous avons d'autant moins le droit de reprocher au poète d'être allé, sur ce point, plus loin que l'histoire, que M. Frédéric Masson, après avoir refusé d'abord toute vraisemblance à ce ressort dramatique, s'est vu forcé à se déjuger par des lettres que lui a communiquées une « haute personnalité ». Il résulte de ces lettres que la comtesse Gamerata était effectivement à Vienne dans les derniers mois de l'année 1830 ; et même elle écrit le 15 décembre à la reine Caroline, sa tante, qu'elle y a « de désagréables affaires »; le gouvernement l'éloigné, avec beaucoup de ménagements d'ailleurs, et alors elle se rend à Prague, où elle s'obstine à rester malgré toute sa famille, sur le bruit qui court que l'on y veut envoyer le duc de Reichstadt pour compléter son éducation militaire. Il se pourrait donc bien que le rêve du poète eût été plus près de la réalité que n'était, quand il composa sa pièce, le récit des historiens ; comme il l'a dit lui-même :

Le rôve est moins trompeur parfois qu'un document.

Il est, au contraire, avéré queFanny Elssler, la célèbre danseuse, n'a jamais vu le duc de Reichstadt ; mais une légende accréditée a permis à M. Rostand de mêler à l'action son minois piquant et ses entrechats spirituels.

Restait à mettre en présence Napoléon II et la France impériale. Les généraux de l'Empire, las de la guerre, et dont la défection avait amené l'abdication de lempereur, le poète les a représentés en la personne de

Marmont, cet ami de jeunesse, ce compagnon de tant de batailles et de tant de victoires, que Napoléon avait fait duc de Raguse, et qui, en 1815, avait trahi Napoléon. Venu justement à Vienne en 1830 pour s'assurer de sa rente sur le gouvernement autrichien, Marmont avait été mis en rapport avec le duc de Reichstadt, et, soit que le prince eût été trompé sur le rôle du maréchal en 1815, soit, plus vraisemblablement, qu'il feignît de l'être pour avoir la joie d'entendre parler de son père par un témoin de toute sa vie, toujours est-il qu'il se plut à l'entretenir, et Marmont prétend même — on n'est pas obligé de Ten croire — que le fils de Napoléon lui aurait adressé ces paroles, qu'il a fait graver au bas de son portrait : t Vous fûtes toujours, maréchal, et tout à la fois un homme d'honneur et un homme de conscience ». Mais Prokesch nous affirme que le prince ne se serait pas, certes, fié au duc de Raguse pour préparer son retour en France ; et, comme d'autre part on a dit beaucoup à Vienne que le duc de Reichstadt avait reproché à Marmont sa trahison envers son père et que le maréchal en avait été très ému, M. Rostand a bien fait de préférer ici encore à Thistoire incertaine et froide la légende animée et dramatique.

Enfin, pour compléter le nombre des acteurs dont il avait besoin, le poète a créé et placé à Schœnbrtlnn deux personnages symboliques : Thérèse de Lorget, sœur d'un émigré et lectrice de Marie-Louise, qui personnifie les femmes de France, toutes éprises de Napoléon II à cause de son nom, de sa jeunesse et de son malheur, et un grognard de l'Empire, qui a changé de nom et s'est fait laquais pour approcher le fils du « petit caporal ». Il restera populaire, soyez- en certains. Messieurs,

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Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit le Flambard;

car, avec son intrépide bravoure et sa gaieté française, il a permis au poète de faire entendre à nouveau cette note héroï-comique, qui est comme la caractéristique de son talent si original, et que nous ne nous lassions point d'entendre dans Cyrano de Bergerac ; mais surtout il a introduit dans ce drame, plein de l'idée de l'empereur, un personnage, qu'il eût été vraiment fâcheux de n'y pas trouver ; car il est peut-être, par sa foi simple, son dévouement obscur et son héroïsme inconscient, ce que nous avons de plus grand dans notre histoire avec les pieux hommes d'armes de Jeanne d'Arc et les Volontaires patriotes de 1792, et c'est, — saluons bas. Messieurs, — la Garde Impériale.

Et maintenant que je vous ai fait connaître le sujet et les principaux personnages de V Aiglon, maintenant que je vous ai rappelé ce qu'il était nécessaire que vous ayez présent à l'esprit pour en apprécier pleinement les superbes, les spirituelles et les touchantes beautés, je puis frapper les trois coups.

Le rideau se lève sur le salon de la villa que Marie- Louise occupa à Baden, près de Vienne, en 1830. L'impératrice est au piano et rit avec ses dames d'honneur; le comte de Bombelles l'interrompt pour lui présenter sa nouvelle lectrice, Thérèse. Marie-Louise accueille avec bonté la jeune fille ; elle se fera violence pour ne pas trop assombrir ses vingt ans par sa tristesse : c'est qu'elle a tout perdu en perdant le général Neipperg, et le bal ne la console point ! Nous l'entendrons bientôt éclater en cris de désespoir, parce que sa perruche s'est envolée. Cependant une foule nombreuse de beaux messieurs et de belles dames arrive au cercle de l'im-

pératrice. Pour détourner la conversation, qui est tombée sur Paris, où tous les théâtres jouent des pièces bonapartistes, Marie-Louise invite Thérèse à prendre sur la table un des livres qu'y a laissés son fils Franz. C'est d'abord un Racine, qui, de lui-même, s'ouvre à ces vers fâcheux d\indromaque :

Leur haine pour Hector n'est pas encore éteinte ! lis redoutent son fiis ;

c'est ensuite un Lamartine, et le volume des Médita^ tions s'ouvre, de lui-même, à ce vers :

Courage, enfant déchu d'une race divine.

Et, à ce moment, dans la porte du fond, apparaît l'Aiglon. Vous avouerez, Messieurs, qu'il ne pouvait guère faire une entrée plus heureuse.

Pour l'amuser — le détail est historique — Marie- Louise a prié le médecin des eaux d'apporter à son fils sa collection de papillons; mais le jeune prince ne songe pas à admirer les beaux insectes aux brillantes couleurs; il ne voit, par un retour sur lui-même, que les épingles qui les tuent.

Cependant le cercle de Marie-Louise se disperse, et voici qu'arrivent un tailleur et une essayeuse, mandés secrètement de Paris par l'ex -impératrice des Français: car c'est, dit-elle, à Paris seulement que l'on sait habiller ; et son fils, gravement :

A Paris, en. effet, on vous habillait bien.

Sous le costume du tailleur se présente un envoyé de la jeunesse romantique de France, éprise de gloire et d'héroïsme ; Tessayeuse, c'est, sous un déguisement,

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la comtesse Camerata ; ce sont les Bonapartes. Et le tailleur dit au prince :

Enfant, à qui d'avance on confisqua la gloire, Prince pâle, si pâle en la cravate noire, De quoi donc êtes- vous pâle?

Et le prince, d'une voix profonde :

D'être son fils.

Mais le fils de Tempereur ne se sent pas encore prêt à répondre à l'appel qui lui est fait. Il demande un délai d'un an. La comtesse s'indigne de ce qu'elle prend pour un manque de courage ; elle s'exalte : il est donc vrai que Marie-Louise n'a pas voulu qu'on enseignât au fils l'histoire du p-^re I II est donc vrai que le roi de Rome ne sait pas ce que fut Napoléon I « Restez I » dit le duc de Reichstadl, voyant entrer son professeur, le baron d'Obenaus. Et, tandis que le tailleur et Tessayeuse refont leurs paquets, la leçon commence. Comme le professeur déclare qu'il ne s'est rien produit de saillant en Europe de 1804 à 1807, le prince se lève brusquement :

Le six octobre mil huit cent cinq...

d'obexaus, se levant.

Hein ? — Comment ?

LE DUC

Quand nul ne s'attendait à le voir, au moment

Où, regardant planer un aigle prêt à fondre, Vienne se rassurait en disant : ce C est sur Londre ! d Ayant quitté Strasbourg, franchi le Rhin à Kehl, L'Empereur...

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