‹ Devant le rideauChapitre 28 sur 30 · FANNY · texte numérisé non relu

FANNY

Suchet !

LE DUC

Suchet I et, tandis que Fanny continue :

Faisaient remplir, par leurs canons, chaque intervalle, Et, dès le petit jour, la Garde Impériale...,

le rideau tombe lentement sur cette étrange scène d'amour, qui, s'il en était témoin, inquiéterait fort le prince de Metternich.

Un an après, à Schœnbrunn, les ailes de l'Aiglon sont grandies et battent déjà, prêtes à s'ouvrir. Il traite avec une impertinence exquise les policiers autrichiens attachés à sa garde, et s'afflige détre, en réalité, prisonnier avec les apparences de la liberté. Mais la bonne archiduchesse, après lui avoir fait promettre de ne pas essayer de s'enfuir sans avoir tenté une démarche suprême auprès de son aïeul, introduit près de lui Prokesch, dont elle a obtenu le retour. Au cœur de cet ami sûr le jeune prince confie ses douleurs : on lui donne un parc pour galoper, quand il lui faudrait l'Europe 1 II meurt lentement de son nom, de ce nom

Dans lequel il y a des cloches, du canon,

Et qui tonne, sans cesse, et sonne des reproches

A sa langueur, avec son canon et ses cloches !...

Mais Prokesch par de bonnes et affectueuses paroles le réconforte, et s'apprête à reprendre avec lui son cours de tactique. Comme l'empereur avait des morceaux de bois, qui figuraient des régiments et qu'il faisait manœuvrer sur une table, le duc de Reichstadt a des sol-

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dats de bois, des soldats Autrichiens, qu*il range en bataille. 11 les tire de la boîte. stupeur ! Ils sont tous devenus Français. On les a resculptés et repeints \ — Qui ? vous devinez Flambeau. — Voici un vélite, un guide, un cuirassier ! Voici un grenadier de la Garde 1 Voici toute la Grande Armée I Dans une griserie joyeuse, Tadolescent impérial conduit les troupes françaises à la victoire de Wagram, sans voir Metternich, qui est entré, qui le contemple à travers son lorgnon, et demande enfin d'une voix ironique :

D'où vient qu'on ne voit pas d'Autrichiens ?

Et l'Aiglon, surpris, mais non déconcerté :

Ils ont fui.

Metternich amène au prince le maréchal Marmont, qui vient prendre congé de lui, et le jeune homme, las de la comédie qu'il a jouée pour entendre parler de son père :

... Puisque j'ai fini de vous prendre aujourd'hui Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui, Tout ce qui, malgré vous, en vous était splendide, — Je vous jette à présent, — puisque vous êtes vide.

Dans cette voix injurieuse, dans la fureur du geste, dans le front, dans l'œil étincelant, Marmont croit voir revivre, superbe, l'empereur, et, surpris à la fois et ému,

Insultez-moi. Je reste.

Puis il s'excuse : les généraux étaient si las de tant de victoires :

A cheval sans jamais desserrer les genoux !

A la fin nous étions trop fatigués I

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C'est alors que Flambeau se dresse, et, d'une voix de tonnerre :

Et nous ?

Ici, Messieurs, c'est l'épopée qui entre sur le théâtre avec la Garde Impériale :

Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades?

Nous, qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades.

Sans espoir de duchés, ni de dotations ;

Nous, qui marchions toujours et jamais n'avancions,

Trop simples et trop gueux pour que l'espoir nous berne

De ce fameux bâton qu'on a dans sa giberne ;

Nous, qui par tous les temps n'avons cessé d'aller.

Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler.

Ne nous soutenant plus qu'à force de trompette.

De fièvre, et de chansons qu'en marchant on répète ;...

Nous, qui, coiffés d'oursons sous les ciels tropicaux,

Sous les neiges n'avions même plus de shakos;...

Nous, qui, pour notre toux n'ayant pas de jujube.

Prenions des bains de pied d'un jour dans le Danube;...

Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais,

Nous, nous ne l'étions pas, peut-être, fatigués ?

Impatienté, Marmont dit au duc :

Vous n'allez pas ainsi l'écouter jusqu'au bout ?

Alors Napoléon 11, grave, aux acclamations de toute la salle, se lève :

Oui, TOUS avez raison, pas ainsi, — mais debout !

Marmont, gagné par la jeune ardeur du duc de Reichstadt, s'éloigne pour lui recruter des amis. Flambeau fait passer devant les yeux du jeune prince ébloui toute l'imagerie naïve par laquelle le peuple français dit son amour pour lui et son espoir en lui ; et, après avoir rassemblé dans un foulard tous ces objets épars

et jeté sur son épaule le paquet suspendu à une badine, le roi de Rome murmure :

Rentrer en France, à pied, ce ne serait pas mal. Avec son baluchon, comme ça, sur l'épaule !

Au troisième acte, les ailes de r Aiglon s'ouvrent décidément. Fidèle à la promesse qu'il a faite à Tarchiduchesse, le duc de Reichstadt vient demander à l'empereur d'Autriche de le ramener aux Tuileries, et, par sa grâce et par ses caresses, il touche le cœur du vieillard. Mais le prince de Metternich veille ; il intervient entre le petit-fils el le grand-père ; il fait si bien que l'entrevue dégénère en querelle et se termine par ce mot impitoyable du jeune homme au monarque vaincu:

Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine, Puisque je suis Wagram vivant qui se promène I

La nuit tombe, et elle amène, par des moyens bien invraisemblables, il faut l'avouer, une scène d'un grand effet. Chaque soir, après le départ des policiers. Flambeau, enfermé dans l'antichambre du prince, y monte la garde en costume de grenadier, comme au temps où là, dans la chambre, dormait l'empereur. Metternich, qui a la clef des appartements du duc de Reichstadt, pénètre dans la pièce, et, à la clarté de la lune, il aperçoit le petit chapeau légendaire de Napoléon, que l'archiduchesse Sophie a procuré secrètement à son fils. Il s'arrête à méditer devant ce morceau de castor, qui symbolise l'Empire :

Grand coquillage noir que les vagues rapportent,

Et dans lequel l'oreille écoute, en s'approchant,

Le bruit de mer que fait un grand peuple en marchant.

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Et, à force de s'hypnotiser dans cette contemplation, Metternich en arrive à se demander si ce n'est pas encore Napoléon qui dort, là, dans la chambre voisine, et si, en se retournant, il ne va pas revoir le grenadier de garde. Use retourne, et, à la vue de Flambeau croisant la baïonnette, il est pris d'une sorte d'hallucination, qui va grandissant jusqu'au moment où, au bruit, sort de la chambre, non pas Napoléon I", hélas I mais Napoléon II. Flambeau s'échappe par la fenêtre, malgré les coups de feu tirés sur lui, et le duc de Reichstadt et le prince de Metternich restent en présence. C'est la grande scène du drame, la scène à faire. Elle est d'un tour superbe, et, dès les premiers mots, Metternich blesse à mort son trop faible adversaire :

Vous n'êtes pas Napoléon

Vous avez le petit chapeau, mais pas la tête.

Et, impitoyable, il énumère, un peu longuement peutêtre, à la manière romantique, tout ce qu'il y a dans ses traits, dans sa personne, dans sa démarche, d'autrichien. Le fils du Corse, allons donc ! Mais le petitfils de Charles-Quint! MaisTarrière-pelit-fils de Jeanne la Folle 1 Jusqu'à ce que le duc, éperdu, brise avec un candélabre la glace maudite, qui, à la voix de Metternich, s'est remplie de Habsbourgs, et tombe évanoui, en appelaiit son père à son secours.

Elles sont meurtries, les ailes de l'Aiglon I Le voilà qui promène son désenchantement dans la folie d'une fè*c costumée. La douleur l'a rendu sceptique et mauvais : puisqu'il ne peut conquérir le monde, il conquerra des cœurs ; puisqu'il ne peut être Napoléon, il sera don Juan. Et il fait la cour à l'archiduchesse

allrislée, qui s'éloigne sans même se retourner ; il fait la cour à Thérèse, qui Taimait, la pauvre enfant, avant même que de Tavoir vu, et à laquelle il donne rendezvous dans son pavillon de chasse. Mais, soudain, il se reprend, il se retrouve : il a vu Bombelles flirter avec Marie-Louise; lia vu Bombelles pencher ses lèvres vers répaule nue de Timpéralrice ! Il bondit sur lui, le jette à terre, et, se retournant vers Marie-Louise:

Madame, mes respects !

Au palîiis (le Sala retournez vivre en paix !... Mais dites-vous, dites-vous bien, et que cela Snit la revanche amère et triste de sa gloire, — Veuve qui na pas su garder la robe noire I — Dites-vous, désormais, qu'on ne fait les yeux doux Qu'au prestige immortel qu'il a laissé sur vous, Et que vous n'êtes belle, et que vous n'êtes blonde, Que parce qu'autrefois il a conquis le monde !

Le sursaut corse qu'il vient d'avoir rend courage à l'Aiglon. Tandis que la comtesse Camerata, qui a revêtu un uniforme semblable à celui de son cousin, sort ostensiblement, suivie par les policiers abusés jusqu'au pavillon de chasse, le duc de Reichstadt, couvert du manteau de la comtesse, s'évade avec la complicité de la généreuse archiduchesse, saute dans une voiture, et gagne le lieu du rendez-vous, qui est le champ de bataille de Wagram.

C'est sur cette plaine sans limite que se relève le rideau. Le prince est là, avec le fidèle Flambeau et le dévoué Prokesch. Il est plein d'enthousiasme. Ses nobles espérances montent au ciel en strophes frémissantes : il se sent les mains lourdes des grâces qu'il va signer ; il rendra en bonheur au peuple de France la gloire qu'il a donnée à l'empereur ; que pourra craindre la liberté d'un prince qui fut prisonnier ? Et à chacune

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de ces strophes joyeuses répond comme un glas le mot d'ordre des conjurés : Sainte- Hélène y où est mort le père ; Schœnbrûnn^ où nous savons que va mourir le fils.

Soudain la comtesse accourt : au pavillon de chasse elle a été rejointe par le frère de Thérèse ; pour gagner du temps, elle a discuté; elle s'est battue en duel; elle a tué le jeune homme ; mais elle a été reconnue ; elle est poursuivie : que le duc se hâte de fuir. Trop tard 1 Les conjurés sont cernés, pris, emmenés ; Flambeau est reconnu, qui a dix fois été condamné à mort par contumace pour complots bonapartistes ; et, afin d'échapper au peloton d'exécution, il se. perce d'un coup de couteau.

Ému jusqu'au fond du cœur, le fils de l'empereur, montrant d'un geste large le champ de bataille de Wagram, éloigne les Autrichiens:

Je suis ici chez moi !

et il se penche éploré sur l'agonie de Flambeau. Mais voici qu'au râle du moribond se mêlent d'autres râles ; de la plaine immense montent des clameurs confuses : ce sont des plaintes, des cris de souffrance, des imprécations ; et, dans une hallucination qui l'affole. Napoléon II se figure qu'il va entendre monter à ses oreilles épouvantées les malédictions de tous ceux qui sont morts là, à Wagram, pour Napoléon 1®'' :

Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d'horreur ? Quoi ? Qu'allez- vous crier ? Quoi?

Alors, ô surprise 1 de l'étendue sans bornes du glorieux cimetière s'élève un seul cri, héroïque, épique, expliquant vingt ans de victoires :

Vive l'Empereur !

A ce cri, dans l'herbe que tant déjeunes vies brisées ont faite épaisse et haute, le fils du vainqueur tombe à genoux :

Ah ! oui ! c'est le pardon à cause de la gloire !

(Il dit doucement et tristement à la plaine.) Merci.

[Et se relevant,)

Mais j'ai compris. Je suis expiatoire

Et je sens qu'il est juste et providentiel

Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel,

Et m'offre, pour pouvoir, après cet offertoire,

Porter plus purement son titre de victoire.

— Prends moi! prends-moi, Wagram! et, rançon de jadis,

Fils qui s'olîre en échange, hélas .'• de tant de fils,

Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges,

Elève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges I

Et l'Aiglon retombe, les ailes brisées.

Nous retrouvons, au sixième acte, le princp, encore plus pâle, étendu sur un lit de camp. La bonne archiduchesse vient voir le mourant : elle relève de maladie, et, en signe d'action de grâces, voudrait communier avec lui. « Alors, c'est la fin », murmure le duc de Reichstadt. Mais elle se récrie en riant: comme si 'étiquette ne voulait pas qu'à la dernière communion d'un prince autrichien tous les archiducs fussent présents ! Et elle Temmène, tout chancelant, vers la pièce voisine, où elle a fait dresser un reposoir. La porte se referme sur eux. Aussitôt Marie-Louise et tous les archiducs, suivis de la comtesse et de Thérèse, qu'a fait venir l'archiduchesse, entrent et s'agenouillent en silence; au momentméme où l'hostie est approchée des lèvres du prince recueilli, la porte s'ouvre sans bruit, afin qu'à son insu il reçoive, comme veut l'étiquette.

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