‹ Devant le rideauChapitre 29 sur 30 · L AIGLON · texte numérisé non relu

L AIGLON

devant toute la cour, le saint viatique. Mais, à ce douloureux spectacle, un sanglot échappe à la pauvre Thérèse. Brusquement le prince se retourne, et voit la fuite des archiducs ! Il a compris. Je ne connais pas. Messieurs, de scène où se montre mieux la main d'un homme de théâtre : elle est d'une extrême simplicité ; mais chaque détail, chaque mot, chaque geste des nombreux personnages groupés sur le théâtre concourt à Teffet qu'il s'agit de produire, et cette effet est profondément émouvant. Tous les secrets de l'art de M. Edmond Rostand sont réunis dans cette scène.

« Pourquoi pleurez-vous ? » demande le prince aux femmes ; et Thérèse, la comtesse et l'archiduchesse répètent toutes les trois comme un écho : « Parce que je vous aime ». Il sourit tristement :

Les femmes m'ont aimé comme on aime un enfant... Et l'Histoire, d'ailleurs, ne se souviendra pas Du prince que brûlaient toutes les grandes lièvres I Mais elle reverra, dans sa voiture aux chèvres. L'enfant au col brodé, qui, rose, grave et blond. Tient le globe du monde ainsi qu'un gros ballon.

Cependant Marie-Louise a eu sa première inspiration heureuse. Elle a fait apporter le fameux berceau, semé d'abeilles d'or et gardé par un aigle, que la ville de Paris avait offert au roi de Rome, et devant lequel tant de personnes se sont arrêtées, curieuses et émues, cet été, à l'Exposition, où l'avait bien voulu envoyer le fils de l'archiduchesse Sophie, l'empereur d*Autriche. Le visage du mourant s'éclaire :

Approchez ce berceau du petit lit de camp

Où mon père a dormi dans cette chambre, quand

I.a Victoire éventait son sommeil de ses ailes ! Plus près ! Faites frôler le drap parles dentelles ! Oh ! comme mon berceau touche mon lit de mort !

Il prie Thérèse, à défaut de sa mère, qui n'en sait pas, de bercer son agonie avec des chansons de France; il demande au général Hartmann de lui lire le récit de son baptême; et quand, le croyant mort, Marie-Louise se jette sur lui en l'appelant « François I » il ouvre une dernière fois les yeux et prononce un dernier mot: « rsapoléon ! »

Vous lui remettrez son uniforme blanc,

dit, pendant que le rideau tombe, le prince de Metlernich, qui s'esL tout à Theure agenouillé avec une émotion contenue devant sa victime, mais qui obéit jusqu'au bout à rinflexible raison d'État.

Dors, pauvre Aiglon, dans tes ailes fermées !

Telle est. Messieurs, la pièce que M. Edmond Rostant a composée comme un pendant à son CyranOy pour rendre un égal hommage aux deux figures qui lui avaient jadis également souri dans son petit lit d'enfant. Mais, si je n'ai point voulu gâter par des critiques, ce soir déplacées, ou par d'inutiles réserves, l'admiration que beaucoup d'entre vous éprouvaient déjà pour celte belle œuvre, je ne puis pourtant pas ne pas dire, en terminant, que l Aiglon, avec tant de mérites, ne vaut point Cyrano de Bergerac. Le" sujet, quelque touchant qu'il fût, et malgré Tingéniosîté avec laquelle le poète a renouvelé dix fois une situation unique, comme un musicien exécute d'habiles variations sur le même thème musical, le sujet était un peu vide et monotone pour fournir un véritable drame.

l'aiglon 387

au sens précis du mot; et Tauteur Tareconnu lui-même implicitement, qui a écrit en tête de la brochure :

Et ceci n'est pas autre chose Que l'histoire d'un pauvre enfant.

A vrai dire, VAiglon n'est qu'une exquise élégie, avec, dans le lointain, une sonnerie de clairons épiques. Dans Tœuvre de M. Edmond Rostand, V Aiglon est donc à Cyrano k peu près ce qu'est dans Tœuvre de Racine Bérénice à Andromaque. Et, sans doute, quelque chose manquerait au théâtre de Racine, s'il n'avait pas, un jour, soupiré la délicieuse élégie de Bérénice ; mais serait-il le rival du grand Corneille, s'il n'avait pas écrit ensuite les chefs-d'œuvre dramatiques qu'annonçait la puissante tragédie d' Andromaque ? Le Cyrano de M. Edmond Rostand aussi nous a promis des chefsd'œuvre dramatiques ; ayons pleine confiance que le jeune poète nous donnera la joie et la fierté de les applaudir à l'aube du xx° siècle.

Page 1