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LA VIE DE COLLÈGE SOUS L*ANCIEN REGIME

verges mieux encore que delà grammaire qu'on pouvait dire qu'elles « régentaient jusqu'aux rois ». Louis XIIÏ conserva toujours un vif ressentiment des verges que lui avait fréquemment administrées sa mère, la régente Marie de Médicis(l). Le précepteur de son frère, Claude du Pont, gentilhomme *de Normandie, « homme de lettres fort poli, et qui savait parfaitement l'art d'élever la jeunesse », nous dit une de ses victimes, le poète Tristan L'Hermite (2), trouvait que la verge était une très efficace « exhortation au bien » ; et quand il ne s'acquittait pas lui-même de ce soin, il faisait « exhorter» et « discipliner » ses élèves rétifs par des Cordeliers, ses voisins (3). En 1671, en présence de Bossuet, M. de Montausier, gouverneur du dauphin, « le rouait littélement de coups à la moindre faute » (4). En 1728 encore, le doux Rollin reconnaît avec tristesse que la verge et le fouet sont « la ressource presque unique que connaissent ou emploient ceux qui sont clîargés de l'éducation de la jeunesse ». Il n'ose pas « condamner en général le châtiment des verges », car l'Écriture le recommande, si toutefois il faut « prendre le mot de verge à lalettre » ; mais il en montre « les inconvénients et les dangers », et il en restreint tellement l'application qu'il est aisé de voir qu'on a dû faire de grandes économies sur l'article des verges dans les dépenses du collège de Beauvais pendant qu'il en était principal. Les mœurs ont déjà fait de tels^rogrès qu'il interdit

d'ailleurs aux coups : «Je ne craignais non plus le fouet que si ma peau eût été de fer. »

(1) Journal de VEstoile.

(2) Le Page disgracié^ t. I, chap iv.

(3) Ibid.^ chap. viii.

(4) Mém. de Dubois de Lestourmière, cités par Sainte-Beuve, Port-Royalf liv. IV, chap. i.

absolument les soufflets et les coups, et il déclare qu'il a honte de rapporter certains termes injurieux dont quelques précepteurs se servent encore à Tégard des écoliers, comme « cruche^ bête, dne^ cheval de carrosse, etc. ».

Qu'enseignaient ces redoutables régents, toujours armés de la férule ? Et comment Tenseignaient-ils ?

Vers neuf ans, au sortir des petites écoles, Tenfant, après avoir été interrogé par le principal, était admis au collège. Si son incoaduite, ou sa paresse, constatée par des examens annuels ou trimestriels, n'oblige pas le principal de le rendre à ses parents, il y va pas^ser huit années, dont six seront employées à Tétude de la grammaire et des humanités, les deux dernières à celle de la philosophie.

Tout l'enseignement de chaque classe est confié à un seul régent. Yoilà un régent fort occupé ! A. la vérité, les programmes étaient loin^ surtout au xviie siècle, d'être aussi complets et aussi variés que les nôtres : du latin, du grec, à propos de Texplication des auteurs sacrés ou profanes quelques notions de « religion », de géographie et d'histoire ; et c'est tout. Le régent donne une heure par jour à Tétude de la grammaire, de la quantité, ou des figures de rhétorique, et occupe les heures de classe qui lui restent, à faire réciter les longues leçons, à lire lui-même les auteurs, sans trop s'arrêter aux commentaires, du moins au xviic siècle, « pour ne perdre la grâce et le sel et

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substance des bons livres (1) )s enfin à corriger les thèmes latins ou grecs, qu'il a dictés sur une épître de Cicéron ou sur quelque endroit choisi d'Hérodote (2). Tous les samedis, il interroge sur les explications données et sur les leçons apprises dans la semaine.

Cependant, le régent de rhétorique, dont l'enseignement exige une préparation plus approfondie, se plaint avec raison de ne pouvoir y consacrer que bien peu d'heures, à cause de la correction des longues amplifications latines, et des vers latins ou grecs de ses élèves. Il rappelle que pour ce motif, au xvie siècle, à Sainte-Barbe le fameux Turnèbe et son ami Léger Duchesne, à Beauvais Tillustre Ramus et Orner Talon, avaient cru devoir se partager le soin de la même rhétorique, et, pour cette association, se voyaient comparer, avec plus d'emphase d'ailleurs que de justesse, à Harmodius et Aristogiton ; et il montre les Jésuites se félicitant d'avoir, sur cet exemple, distribué dans leurs collèges renseignement de la rhétorique entre deux régents. Le moment approche où ces justes réclamations vont être écoutées, et je lis sur les règlements du collège Mazarin, ouvert en 1688 : « 11 y aura deux régents de rhétorique, dont l'un enseignera le matin et l'autre Taprès-dînée. »

Comme, en passant des écoles de la rue du Fouarre dans les collèges, le cours de philosophie a été réduit à deux années, il faut au contraire que chacun des deux régents de philosophie fasse chaque jour une heure de classe de plus que les autres régents, pour qu'il puisse aller jusqu'au bout de son programme. Les ouvrages

(1) Remontrance de Louis Servin, avocat du roi, après la lecture des Statuts de la Ré for mat ion en l.")98.

(2) Molière, Comtesse d'Escarbaf/nas, se. xvii.

d'Aristote, étudiés probablement dans des traductions latines, constituent toujours, comme au moyen âge, la substance même de l'enseignement philosophique : les traités de Logique et de Morale pour les élèves de première année, ou logiciens, la Physique et la Métaphysique pour les élèves de seconde année, ou physiciens. Dès que les jeunes philosophes sont initiés aux dix-neuf modes principaux du syllogisme et de Tenthymème, on les exerce à disputer. Le lundi et le vendredi, dans la grande salle des exercices, pendant deux heures, en présence du principal et des régents, chaque logicien ou physicien à son tour se mesure avec son professeur, avec ses camarades, ou avec des écoliers envoyés par les collèges voisins. Malheureusement ces discussions sont d'une forme toute scolastique, et la juste application des formules consacrées permet d'y faire bonne figure à tel qui n'est pourtant pas des plus intelligents. Voici un jeune homme qui, frais émoulu du collège, où les régents ont loué son assiduité et son travail, s'est déjà rendu redoutable dans toutes les disputes de l'école de médecine, et qui « poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique (1) ». Comment s^appelle-t-il? Thomas Diafoirus. Mais c'est en vain que Molière raille le neveu de M. Purgon de s'attacher a aveuglément aux opinions des anciens», et que, dans son Arrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote, le cartésien Boileau a ironiquement banni « à perpétuité la raison des écoles de l'Université » ; Tautorité d'Aristote, ébranlée, n'est pas ruinée. Et en 1768 même, quand le cartésianisme s'est insinué dans renseignement, la physique est

(1) Molière, le Malade imaginaire^ II, yi.

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encore, au témoignage du président Rolland, dénaturée parTesprit de système, et la morale sacrifiée trop complètement à une logique « embarrassée de questions épineuses et barbares » ; la philosophie est toujours enseignée en latin : les réformateurs n'ont donc pu ni triompher de la méthode scolastique, ni détrôner le latin.

C'est quej sous l'ancien régime, le latin était le fond même de l'enseignement. H n^était pas un moyen, mais un but ; on enseignait le latin pour le latin, et par le latin. Dans cette méthode, le malheureux écolier avait, selon le mot de Sainte-Beuve (1), « toujours affaire à rinintelligible pour se diriger vers l'inconnu ». En effet, chose à peine croyable, c'est sur du latin qu'il a épelé (2), et, quand on le met à la grammaire latine, il en trouve les règles formulées en mauvais vers latins dans les Commentarii grammatici du Flamand Yan Paulern, qui, sous le nom francisé de Despautères, a été Texécration de plusieurs générations d'écoliers, et contre lequel Molière nourrit encore de la rancune aux approches de la cinquantaine (3). « Un Chinois, qui saurait cette coutume, ne pourrait s'empêcher d'en rire », s'écriait Malebranche. Mais l'Université faisait la sourde oreille : c'est que le latin était toujours, à ses yeux, une langue vivante, sa langue à elle, celle dans laquelle, au commencement du xvue siècle encore, elle échangeait ses idées, non seule-

(1) Porl-Rof/al, liv, IV, chap. ii.

(2) Ibid. Une pareille méthode explique pourquoi les enfants n'apprenaient à lire que très lentement, et pourquoi l'abbé de Marolles est si fier d'écrire dans ses Mémoires ; « Je savais lire que je n'avais pas encore six ans. » lÉdit. de 1755, t. I, parag. 7.)

(3) La Comtesse d'Escarbagnas, se. xix.

ment avec le clergé et avec les Universités étrangères, mais avec tous les lettrés ; et c'était pour exercer les écoliers à parler au plus tôt cette langue vivante qu'elle mettait d abord entre leurs mains des livres écrits en latin, qu'elle exigeait ensuite qu'ils répondissent en latin aux régents qui les enseignaient en latin, enfin que, reléguant au second plan la version et Texplicationdes auteurs, elle donnait la place d'honneur au thème et à tous les exercices latins. Le grand tort de rUniversité fut de ne pas s'apercevoir, sous Louis XIV, que les temps étaient changés et que la langue française avait produit des chefs-d'œuvre, qu'elle était à son tour devenue classique, qu'elle avait tué le latin, et enseveli cette langue morte dans les Facultés et dans les cloîtres. C'est le grand honneur de Port-Royal et de rOratoire d'avoir compris, les premiers, que dorénavant il s'agissait moins de parler le latin que de l'entendre, et de l'avoir voulu enseigner a par le français et un peu pour le français », reléguant à leur tour au second plan tous les exercices d'imitation, pour donner la place d'honneur à la traduction écrite ou parlée, parce que c'est elle qui prépare le mieux à bien écrire en français. Rollin parvint bien à faire pénétrer dans l Université quelques-unes de ces idées ; mais il reste cependant vrai de dire que le latin fut, sous l'ancien régime, étudié surtout pour lui-même dans l'Université, dont renseignement aristocratique ne semblait destiné « qu'à former des ecclésiastiques, des magistrats et des gens de lettres (1) ».

Aucun autre enseignement ne pouvait croître dans les collèges sous l'ombre immense que projetait Ten-

(l)Rollan(l, p. 115

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seignement du latin. Le grec y languissait ; un nouveau venu d'ailleurs ; car c'est depuis 1598 seulement qu'il est admis sur les programmes de l'Université. Elle l'enseigna d'abord dans le même esprit que le latin, c'est-à-dire comme une langue vivante, qu'il fallait apprendre à parler. Réduites, ou peu s'en fallait, à la composition de thèmes, les études grecques devinrent l'objet d'une aversion pr?feque générale, et baissèrent rapidement. Rollin^les ranima, pour quelques années, par l'adoption dé la méthode qui venait de donner les plus brillants résultats dans ces petites écoles de Port-Royal où Racine avait été élevé : « appliquer surtout les jeunes gens à la traduction », et les faire traduire plus souvent « de grec en français » que de grec en latin. Mais certains parents, partisans des modernes, qui consentaient encore à faire apprendre le latin à leurs fils, parce que « le latin est gentilhomme », restaient insensibles à l'affirmation des esprits é^îlairés que « la langue grecque ne peut être négligée sans que le bon goût et la véritable littérature en souffrent (1) » ; désirant déjà pour leurs enfants une éducation aussi pratique que possible, ils obtinrent qu'il fût « libre à chaque écolier de suivre les leçons de grec (2) », et en 17681e président Rolland s'afflige de voir qu'une « petite partie de la classe » seulement y assiste.

Mais ces mêmes parents avaient pleinement raison cette fois, quand ils réclamaient pour la langue française droit de cité dans les classes. Dans TUniversilé, le judicieux Rollin fut encore un des premiers à élever

(1) Rolland, p. 125.

(2) Ibid., p. 120.

la voix en faveur du français. En 17:26, au début de son Traité des Eludes^ il déclarait qu'il était nécessaire a d*employer tous les jours, pendant le cours des classes,... une demi-heure... àTétude de notre langue.» Il demandait d*abord qu'on donnât un soin particulier à rétudedeTorthographe, assez ordinairement ignorée de son temps. Il exprimait ensuite le désir que Ton mît entre les mains des écoliers, avec Texcellente grammaire française de Tabbé Régnier, des ouvrages français, vraiment dignes d'être classiques, où ils apprendraient « tout ce qui fait l'honnête homme, et plus encore ce qui fait le vrai chrétien » ; et il citait quelques livres de Fléchier, de Bossuet, de Pellisson, de Fontenelle, ^5/Aer, i4/^a/ie, différentes pièces de vers de Boileau et sa traduction de Longin, les Essais de Morale de Nicole, les Pensées de Pascal, la Logique de Port-Royal. Il recommandait enfin que l'on fît faire aux jeunes gens diverses compositions françaises.

Si, en 1728, les idées de Roliin ne sont pajS toutes encore adoptées, du moins on reconnaît déjà généralement que Ton doit faire parler français dans les earercicw, et même Roliin vient d'avoir Ja satisfaction de voir au collège de Beauvais, son ancien collège, un auteur français, Fléchier, commenté pour la première fois dans un exercice^ comme un ancien.

En 1705, presque tous les ouvrages français que Roliin voulait introduire dans les classes figurent sur les programmes de l'Université, et, avec eux, les Fables de La Fontaine, les Révolutions Romaines et la Révolution de Portugal de l'abbé Ver tôt, la Conjuration de Venise par l'abbé de Saint-Réal, la Grandeur des Romains de Montesquieu, les œuvres de d'Aguesseau, Mascaron^ Fénelon, Bourdaloue, Massillon, les Cantiques sacrés de

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Racine, la. Religion de son fils Louis, les Odes et les Psaumes de J.-B. Rousseau, elle second volume du Traité des Études de Rollin lui-même. Voilà donc le français définitivement admis dans les classes ; mais il y est encore traité un peu en roturier, et le président Rolland aie droit de se plaindre qu'il ne marche point d'un pas égal avec le latin.

D*accord avec un grand nombre d'universitaires, cet homme d'un esprit large et libéral demandait encore dansTenseignement bien des réformes utiles: l'étude détaillée de l'histoire de France, rétablissement dans les grands collèges d'un professeur particulier pour l'histoire, et la création d'une chaire de mathématiques, comme il en existait une depuis quatre-vingts ans au collège Mazarin (i), et d'une chaire de physique expérimentale, comme celle qui venait d'être fondée au collège de Navarre. Regrettant que, dans les bornes et l'uniformité du plan d'études de l'Université, beaucoup d'enfants, qui n'ont ni goût pour les langues anciennes, ni besoin de les cultiver, perdent au collège leur temps, peut-être même leur avenir, et posant en principe que chacun doit être à portée de recevoir V éducation qui lui est propre^ il rêve, et n'est pas seul à rêver, de vastes collèges, où, à côté des lettres, de l'histoire, de la religion et des mathématiques, la tactique, la navigation, les langues étrangères, le dessin, etc., auraient leur enseignement distinct et séparé, de façon qu'il fût « possible aux parents et aux maîtres de proportionner aux talents et aux besoins des jeunes gens l'éducation qu'ils doivent recevoir..., et que nul talent ne fût perdu pour la société. » Enfin, approuvant ceux qui se plai-

(1) Lettres patentes du mois de mars 1688.

gnent que « Téducation des demoiselles est trop négligée », car les femmes « influent plus qu'on ne croit sur les mœurs d'une nation », il entrevoit avec eux quelque chose qui, de loin, ressemble à un lycée de jeunes filles.

Notre société démocratique a dépassé les désirs et réalisé les rêves du président Rolland. Les lycées de jeunes filles sont ouverts ; de grandes écoles industrielles et renseignement moderne, qui vit fraternellement aux côtés de renseignement classique, recueillent les enfants qui, n'ont pas besoin du latin et pour qui le grec n'a point de douceur. Dans renseignement classique lui-même, le français apris une juste prééminence : une composition française est demandée au baccalauréat ; c'est à une composition française qu'au concours général est enfin attaché le prix d'honneur de rhétorique ; le professeur de philosophie enseigne en français. L'Université de 1900 ressemble donc bien peu à celle de 1598.

Elle s'y rattache cependant. Peut-être pourra-t-on desserrer encore le lien qui les unit; mais faut-il, comme d'aucuns demandent, le rompre entièrement? Gardons-nous de croire que tout fût mauvais dans cet ancien enseignement, qui a produit tant de grands hommes, gloire éternelle et enviée de notre patrie. S'il fallait que le latin et le grec ne fussent plus que les auxiliaires du français, ils en restent, dans l'enseignement classique, les auxiliaires indispensables. Ne condamnons donc pas en bloc tout le passé, simplement parce qu'il est le passé. Ne détruisons pas ; réformons et [perfectionnons. « Perfectionner un ouvrage, c'est lui supposer des parties à conserver », disait encore le sage président Rolland ; et il ajoutait ces excellentes

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