LA VIE DE COLLÈGE SOUS L ANCIEN RÉGIME
la classe montre qu'ils devront écrire sur leurs genoux. Voici que paraît le régent, en robe et en bonnet carré ; il fait aussitôt Tappel nominal, envoie chercher les absents dans les chambres, et la classe commence.
Elle finit ordinairement à 10 heures. Chacun travaille ensuite dans sa chambre jusqu'à il heures, où tout le monde doit être réuni dans le réfectoire, pour le repas qui se prend en commun avec les régents et avec les chapelains. La table est beaucoup plus propre, ou moins sale, qu'au xvi" siècle ; car, depuis 1600, les statuts de la Faculté des Arts portent que deux fois par semaine on changera la nappe. Après le Benedicite on s'assied, et, « afin que l'esprit aussi bien que le corps soit repu chacun en sa manière », on écoute une lecture de la Vie des saints, ou des Livres sacrés. Pendant le repas, disent les curieux règlements de la Marche, « on évitera de donner aucune marque de gourmandise, comme de choisir dans le plat les morceaux, et de
prendre ce qui est devant les autres ; on évitera
toutes les postures indécentes, comme de s'accouder sur la table, de tenir le corps de travers, de faire une voûte de son dos; on se tiendra au contraire le corps droit, en avançant le ventre vers la table, et en observant en mangeant toutes les règles de la bienséance ». Après le repas, le principal dit les grâces devant tout le collège réuni.
Il semble que le moment soit venu d'accorder quelque repos à l'esprit, qui a besoin de se détendre. Nos pères n'en jugeaient pas ainsi. Une pièce de vers latins sur les misères du professorat, écrite en 1530 par le célèbre Buchanan, le futur maître de Montaigne, indique clairement qu'alors il n'y avait pas de récréation les jours de classe. En 1598, l'article xviii des statuts
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de la Faculté des Arts porte que personne ne jouera ni avant, ni après le repas» à moins que la permission n^en soit accordée à tout le monde, et l'article xvii recommande de n'accorder cette permission que rarement en dehors des jours fériés. Les règlements de la Marche sont les seuls, avant la fin du xviie siècle, sur lesquels je trouve une courte récréation : on sort de table à midi; on a le droit de « se récréer jusqu'à midi et un quart ». Et quelle récréation 1 « On ne jouera point les jours de classe au volant, au ballon, ni à aucun autre jeu pendant le temps de la récréation, laquelle se passera en entretiens honnêtes, en se promenant plusieurs ensemble, si on est dans la cour, ou, en hiver, en se chauffant, si on est dans les chambres ». L'usage quotidien du volant et du ballon ne sera qu'à la fin du xviie siècle concédé aux écoliers, et le bon Rollin, qui tenait que le jeu est utile à la santé et au travail même, leur accordera en même temps les joies honnêtes du sabot. Mais il maintient avec raison Tinterdiction, pendant les récréations d'hiver, des cartes et des dés, qui faisaient alors dans la société de si terribles ravages.
De midi à 1 heure, classe ; de 1 heure à 3 heures, étude; de 3 heures à 5 heures, classe ; généralement on assiste alors au salut, puis on remonte dans les chambres, et Ton se remet àPétude. A 6 heures, souper, plus court que le dîner. Récréation, mais à la Marche seulement, jusqu'à 7 h. 1/4. De nouveau étude, jusqu'à la prière du soir, qui se fait en commun à 9 heures, et après laquelle on monte promptement se coucher. Avant de prendre ce repos bien gagné, on aura soin, disent encore les règlements de la Marche, « d'éteindre sa chandelle et de ranger ses habits proprement ; on
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se couchera,... en faisant toujours quelques prières, et on se souviendra que le lit est une espèce de tombeau, qui doit rappeler à notre esprit le temps de la mort, nous faire rentrer dans nous-mêmes, nous exciter à un acte de contrition, et nous faire désirer d'être dans l'état où nous voudrions être à cette heure fatale ».
Voilà donc qui est fait : le portier a remis la clef au principal; toutes les chandelles sont éteintes; tout dort.
Si le lendemain est un dimanche, on dormira la grasse matinée : on se lèvera, suivant la saison, à 6 heures ou même à 6 h. 1/2 ! Une seule classe, d'une heure après le dîner; la matinée est remplie par une lecture spirituelle, Tétude, une messe chantée, le catéchisme, fait àBeauvais par le principal lui-même, une nouvelle étude. Après les vêpres, chantées à 1 heure, grande récréation, jusqu'à 5 heures en élé, jusqu'à 4 h. 1/2 en hiver, et nouvelle récréation le soir, après le souper. Les maîtres devront veiller à ce que les écoliers soient modérés dans le jeu. Sage recommandation, à une époque où les mœurs sont encore assez rudes, où les élèves des Jésuites vont tuer, en le bernant, au collège de Glermont, un de leurs camarades, Alphonse Mancihi, le propre neveu du cardinal Mazarin, où Tun des petils princes de Conti va casser le nez au dauphin etlui laisser comme souvenir de leur camaraderie une cicatrice qu'il gardera toujours. Défense donc aux écoliers de se pousser les uns les autres, de criailler « dans la cour et encore moins (je cite textuellement) dans les colidors », de jurer, de prononcer le nom du diable, et, ceci pour éviter entre eux une trop familiarité, de se tutoyer.
Le règlement pour les jours de congé est à peu près le môme quepour les dimanches, si ce n'est que la classe
de midi est supprimée, et que les exercices religieux empiètent moins dans la matinée sur Tétude. Les écoliers qui auront obtenu Ja permission de sortir devront être rentrés au plus tard « à 5 h. 3/4 en été et en hiver à 5 heures précises ». Le règlement du collège de Bourgogne, fait le 22 juillet 1680, par Nicolas Coquelin, supérieur, proviseur et réformateur du collège, leur interdit d*aller, « sous quelque prétexte que ce soit, à la comédie, ni à Topera, ni au cabaret ». « Ils ne s'assembleront point, dit de son côté le règlement delà Marche, à la porte du collège dans la rue pour y faire une espèce de cercle, rien n'étant plus de mauvais exemple pour le public..., rien même de plus contraire à l'honneur et à la réputation du collège, que de voir des écoliers dans rpisiveté badiner, s'entretenir des allants et venants, se pousser sottement les uns les autres à la porte d^une maison qui leur doit être une école de piété, de retenue, de sagesse et de toutes sortes de vertus ». C'est également pour maintenir la bonne réputation du collège que le règlement de Beauvais recommande au principal d'avoir « soin particulier à ce que les écoliers ou serviteurs ne jettent eaux ni immondices aucunes sur les pabsants » (1).
Les jours de congé étaient d'ailleurs assez fréquents, et cela était bien nécessaire pour reposer les jeunes esprits du labeur incessant auquel ils étaient soumis les jours de classe. Outre les trente-huit fêtes de l'Eglise, qui étaient jours officiels de congé, les classes
(l) La recommandation n'était pas inutile; car ce poste (vaurien) de Francion avoue qu'il prenait plaisir à exercer « mille malices, comme de jeter, sur ceux qui passaient dans la rue du collège, des pétards, des cornets pleins d'ordures, et quelquefois des étrons volants. »
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vaquaient encore pendant sept jours à Pâques et trois à la Pentecôte, les jours de TAscension, de la Fête-Dieu et de l'octave de la Fête-Dieu, le mardi gras, le matin du mercredi des Cendres, celui du 22 mars, pendant les actions de grâces pour rentrée de Henri IV à Paris, tous les samedis et veilles de fêtes, après les vêpres, ou même pendant toute la journée, pour cause de congé ou de confession, tous les trois mois, le matin de la procession du recteur, dans les rangs de laquelle douze élèves de chaque collège de plein exercice figuraient en robe, sous la conduite d'un maître de chambre, enfin, vers la mi-juin, le lundi après la Saint-Barnabe (1). Depuis le commencement du xvii^ siècle, le papier étant devenu commun, le recteur ne se rend plus ce jour-là, en grande pompe, au Lendit, ou foire de Saint-Denis, pour lever un droit sur tout le parchemin exposé en vente ; mais le congé du Lendit s'est maintenu dans les collèges, qui continuent de se donner rendez-vous à Saint-Denis, et, pendant longtemps encore, on verra annuellement dans la plaine de joyeuses bandes d'écoliers à cheval trotter vers la foire autour des carrosses de leurs régents.
Voilà bien du temps perdu en congés ; il sera, au moins au xvii® siècle, regagné sur les grandes vacances : elles ne s'ouvriront que le 31 août pour les élèves qui terminent leur première année de philosophie, le 7 septembre pour les rhétoriciens, et le 14 seulement pour tous les autres. La distribution des prix était précédée, non pas, comme aujourd'hui, par des discours, mais par la représentation d'une
(1) Saint-Foix, Essais historiques sur Paris, Œuvres complètes t. JIJ,p. 342.
tragédie française, composée le plus souvent par le régent de rhétorique et jouée par ses élèves, ou par un exercice, c'est-à dire par une sorte de conférence, où les écoliers répondaient sur les « auteurs qu'ils avaient vus en classe • et sur ce tout ce qui avait fait la matière de leurs études ». La rentrée des classes était fixée invariablement au jour de la Saint-Remy, un saint qui devait être bien peu populaire parmi les écoliers ; TÉglise le fête le l**" octobre.
Mais je n'ai rien dit encore du chapitre des punitions. Ce n'est pas le moins curieux cependant. La férule du régent, qui sévit encore, comme au temps d'Horace, contre les solécismes, n'est pas le seul châtiment en usage dans les collèges. Quand, le samedi, un élève désigné a remis au principal la liste des écoliers qui ne sont pas venus à la prière ou qui ont parlé français entre eux (1), une punition sévère est infligée aux délinquants. Quelle punition ?« Vœ natibus! », s'écriait Erasme (2), dans un latin qui brave l'honnêteté, et que je suis obligé de traduire par cet équivalent : « Gare les verges ! » Buchanan et Montaigne nous font entendre les pleurs et les grincements de dents qui s'échappent des collèges du xvi'' siècle. Les statuts de 1598 recommandent bien un peu plus de modération dans la correction ; mais Tusage des châtiments reste général durant tout le xvii« siècle (3), et c'était des
(1) (( Je ne me pouvais désaccoutumer de lâcher quelques mots de ma langue maternelle; de sorte qu'on me donnait toujours ce que l'on appelle le signe, qui me faisait encourir une punition. » (Sorel, Fraîicion, livre III.)
(2) Colloquia.
(3) Sorel, /oc. cit. : « J'avais un régent à l'aspect terrible, qui se promenait toujours avec un fouet à la main, dont il se savait aussi bien escrimer qu'homme de sa sorte. » L'élève s'habituait