EMILE MONTÉGUT
Près d'un demi-siècle de labeur ininterrompu! Lie 1®"* août 1847, Montégut publiait, son premier article, sur l'Américain Emerson; et la crise de 4848 lui inspirait ces études sagaces où il analysait Fétat d'esprit créé parla révolution de février. N'eût-il été qu'un vigoureux et médiocre tâcheron, on serait en droit de s'étonner que cette longue durée de l'effort ne lui ait pas conquis, comme à tant d'autres, une autorité reconnue; mais il eut i encore plus de talent que d'application, il en eut à revendre. Quel prodigieux bouillonnement •r d'idées, dans ce cerveau qui projeta sa curiosité i sur tout le champ des connaissances humaines! \i Quelle intrépidité à explorer les régions neuves â< du savoir!
>^ Littérature française et étrangère, histoire, t voyages, politique, questions morales et sociales, ^ beaux-arts, théâtre, il a tout abordé, tout approii fondi, il a porté partout des vues personnelles et r pénétrantes. Ce pionnier a devancé d'illustres sucil cesseurs dans les études dont on leur rapporte le tout le mérite; il a défriché le premier des p< domaines que d'autres ont mis en plein rapport. Plusieurs années avant Taine, il faisait connaître Il en France toutes les variétés du roman anglais, il I- caractérisait par des jugements définitifs le réai lisme moral de George Eliot, la poésie d'Elisabeth Browning. Le premier, il écrivait et développait
ce mot destiné à faire fortune : « La banqueroute delà Révolution française. » — OU en est la Révolution française? — La transformation de ridée de Patrie. — Les titres seuls de ces articles et leur date, 1871, disent assez comment il saisissait dans le germe les métamorphoses de la pensée contemporaine.
Un bon juge le rapprochait de Sainte-Beuve ; je ne sais s*il n'égale pas, dans ses impressions de voyage et d'art à travers nos provinces, le charme et rintelligence poétique de Fromentin.
Pendant cinquante ans, sa passion intellectuelle a voulu connaître et comprendre chacun des événements historiques, chacune des manifestations de Tesprit qui se produisaient dans les deux hémisphères. Entre temps, il trouvait le loisir de nous donner la meilleure traduction de Shakespeare, la seule qui ait fait passer dans notre langue quelque chose des grondements et des frissons de cet océan. Il prêtait encore plus qu'il ne donnait. Sait-on que Baudelaire s'est formé dans un commerce intime avec Montégut et que le poète devait, pour une bonne part, la substance de sa pensée à cet excitateur d'idées? Combien d'autres après Baudelaire ! Si tous ceux qui ont puisé à cet intarissable réservoir rapportaient leur dette, la nappe nonchalamment épandue sur les terrains qu'elle fertilisa reformerait peut-être
EMILE MONTEGtJT 327
uii fleuve, le fleuve dont le cours s'est perdu, dont la nom paraît voué à l'oubli.
Pourquoi donc cette faillite de la renommée, cette absence de rémunérations apparentes, après de si grands services? Pourquoi étions-nous si peu nombreux derrière ce cercueil si morose et si nu?
Pourquoi le lierre s'agrippe-t-il à certains murs et pas à d'autres? Qui le dira? — On discerne bien quelques causes. Montégut fut un des grognards de la vieille garde disciplinée par François Buloz ; l'autocrate avait habitué cette milice dévouée — presque une milice monastique — à faire le tour du monde des idées sans demander autre chose que la ration quotidienne; ils grognaient, mais ils écrivaient toujours. Rompus à l'obéissance passive, plusieurs d'entre eux devinrent incapables de se créer un but individuel, d'entreprendre une conquête littéraire pour leur compte personnel.
En dehors du service de la Revue, Montégut était de nature indépendante, un fier et un timide ; il ignorait ou méprisait l'art de se faire valoir. Je le revois avec son étrange tête piriforme, cette calotte allongée du crâne chauve qui semblait soulevée par le jaillissement continu des idées, avec son œil voilé de penseur malchanceux, disant à une table amie ou dans quelque angle du salon des paroles ingénieuses, originales.
mais toujours modeste, effacé, incertain de tout, sauf de sa conviction intelligente. Puis, il fît retraite dans son Limousin, on le perdit de vue. Il flânait sur les flancs de l'armée littéraire : elle va vite, ses éclaireurs égarés deviennent bientôt des traînards qu'elle ne ramasse pas.
A l'Académie, dans les élections où il n'y avait pas de choix très concertés, quelqu'un prononçait le nom de Montégut, comme pour se soulager d'un remords. Chacun s'inclinait avec respect. « Ah! Montégut!... sans doute, beaucoup de talent... un peu oublié... » Et l'on surprenait sur les physionomies la petite moue imperceptible de l'essayeur des monnaies, quand il soupèse et laisse tomber une pièce hors d'usage, dont l'effigie n'a plus cours ou qui a perdu le poids requis. Montégut recueillait quelques voix; il les sollicitait à peine, il les décourageait d'avance par la réserve digne et l'insouciance de sa sollicitation. Je ne me rappelle même pas s'il avait une boutonnière convenable; peut-être ne songea-t-il jamais à demander la petite marque de l'estime où les ministres tiennent la littérature, faveur que ces fonctionnaires éclairés refusent rarement à un écrivain sage, grisonnant, respectueux des choses établies, et qui la demande gentiment. Je ne sache pas qu'il ait rançonné les éditeurs. Bref, il
EMILE MONTEGUT 329
n'avait rien, rien qu'un fier talent, de quoi être honoré et ignoré.
Et voilà pourquoi son convoi était si réduit, pourquoi les fruitières du Gros-Caillou ne savaient pas qui s'en allait à si petit bruit. D'aucuns parmi nous s'en attristaient ou s'en indignaient, tant nous sommes asservis aux rites et aux conventions, tant elle tient au cœur du Parisien, la vanité égyptienne des pompes funèbres. On prenait de l'humeur contre cette distribution des justices suprêmes qui semble ordonnée par un pierrot macabre, on pensait aux fâcheux qui nous dérangent le matin une dernière fois, pour faire un dernier tapage dans leur quartier, et qui croient avoir surpris ce que nos pères appelaient la gloire, parce qu'ils sont cotés un instant à la criée parisienne; on pensait qu'elle s'ouvrait, « cette saison d'hiver où les grands préfèrent mourir », comme dit le farouche Nékrassoff, et qu'il faudrait quitter plus d'une fois le travail pour ces cabotinages mortuaires où la bienséance sociale convoque nos cœurs indifférents, où les orateurs épanchent des regrets de crocodiles sur le macchabée qu'ils déchiraient de son vivant, qu'ils vont continuer de dépecer en déjeunant; on pensait à la multitude de bustes énigmatiques et falots qui pullulent sur le sol national, tandis que nulle main ne pétrirait une poignée de glaise
à la ressemblance de ce front méditatif. — Eh! qu'importe, Seigneur! Le ver fait-il la différence des beaux suaires, trois heures après les discours? Trois semaines après, le large oubli des hommes la fait-il davantage?
Devant la perte de cette goutte d'eau dans le morne océan de Paris, je songeais à la chute toute pareille des centaines de pauvres corps qui tombent, depuis quelques mois, du bordage des navires dans les solitudes du Pacifique, humbles ouvriers de la tâche commune engloutis là-bas pour... pour... Au fait, on n'a jamais pu nous dire pourquoi. On n'en peut donner des raisons valables, pratiques. Et l'on se garderait bien de donner la raison profonde, qui est bonne : c'est qu'il faut des sacrifiés, obscurs montreurs de notre effort, semeurs inconscients de nos idées; il en faut pour faire contrepoids à des déchéances notoires, pour maintenir l'équilibre moral dont vit un peuple, pour nous ramener l'admiration hésitante du monde. — Montégut, pionnier de la pensée française, semeur d'idées qui lèveront plus tard, m'apparaissait comme un de ces sacrifiés sans récompense, nécessaires pour sauvegarder, dans la farce contemporaine, notre bon renom de probe labeur et d'intelligence générale de l'univers.
Fût-il donc si fort à plaindre? De ces idées éla-
EMILE MONTEGUT 331
borées dans son cerveau, beaucoup étaient arrivées par de longs détours dans les feuilles de papier que lisaient ces passants; démarquées, débaptisées, elles reforgeaienl pourtant l'esprit de ces hommes qui frôlaient leur instituteur mort sans le reconnaître. Elles germaient sur la bière abandonnée, fleurs invisibles, somptueuse tenture d'un printemps idéal. Elles montaient en forêt magnifique, remplaçant les couronnes, les palmes, les armes absentes; elles emplissaient le ciel de la rue faubourienne d'une végétation enchantée, où brillaient, bruissaient, respiraient toutes les résurrections de l'histoire dont il avait joui, toutes les créations des génies supérieurs qu'il avait pénétrées, toutes les formes d'art qu'il avait aimées, toutes les harmonies intellectuelles qu'il avait saisies, tous les aspects de la planète qu'il avait contemplés en esprit; et, comme des chants d'oiseaux sur les cimes de cette forêt, les sanglots et les sourires de son Shakespeare, les féeries du monde magique où son âme avait si longtemps habité.
A cette vision totale du globe, demeurée dans ses yeux voilés, à cette musique des grands poètes qui avait bercé sa vie, qu'aurait pu ajouter la vue d'un représentant du ministère, l'audition de la harangue d'un président de délégation? On eût troublé le rêve où il s'était endormi; ce fut mieux
et plus vite fait : en quelques minutes, les hommes aux fracs de serge avaient passé la bière aux prêtres, qui l'avaient passée à Dieu. Le reste, les absences et les présences, les flonflons et les rhétoriques funèbres, qu'importait à ce poète philosophe? Il se fût sans doute ressouvenu de son énergique traduction, pour opposer aux encombrants le dernier mot d'Hamlet expirant : « Le reste est silence. »