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A L'EXPOSITION DU CENTENAIRE DE LA LITHOGRAPHIE

J'étais Tautre matin à l'Exposition de la lithographie. Il y a beaucoup de choses dans ces petites hachures noires. Le crayon de nos dessinateurs a fixé sur la pierre, depuis cent ans, les principales métamorphoses de Tàme française. Mieux que le peintre, qui est plus individuel, plus indépendant de son milieu, l'illustrateur et le caricaturiste, ces serviteurs du goût public, reflètent fidèlement au jour le jour les modes, les sentiments, les idées réalisées dans quelques types.

Leurs compositions m'avaient montré les figures changeantes de notre siècle : la figure héroïque, glorifiée par Géricault, par Charlet, par le sublime Raffet; la figure romantique, si fortement accusée, dans cet âge d'or de la litho-

graphie, par la pléiade qui va des Johannot à Bida, qui gravite autour d'Eugène Delacroix, interprétant Dante et Shakespeare, le moyen âge et rOrient, tous les exotismes et toutes les passions; la figure bourgeoise, le modèle commun qui a servi aux charges diverses de Gavarni et de Daumier, d*Henri Monnier et de Cham ; la figure démocratique, de plus en plus amère et brutale sous le crayon incisif de nos contemporains; et le feu d'artifice final, cette flambée de couleurs claires, plaquées sur les lignes anguleuses des femmes-affiches qui égayent de leur sarabande endiablée nos livres, nos journaux, nos murailles.

J'allais sortir de la dernière salle, quand j'y rencontrai une de nos célébrités médicales. Ce praticien, vieilli dans le traitement des maladies nerveuses, a cessé d'exercer son art pour se consacrer tout entier aux travaux scientifiques où il veut résumer sa doctrine.

« C'est vous, docteur? vous trouvez donc du temps pour flâner en regardant les images?

— Oh! moi, vous savez, je suis partout à mon hôpital. Je recueille partout des documents, et j'en rencontre ici de fort instructifs, pour le livre que je veux laisser avant de mourir : une Histoire du système nerveux de la nation française au XIX"^ siècle. Ce titre vous étonne? Comme un individu, comme une famille, une race a son sys-

tème nerveux. Vous croyez nous donner Thistoire d'un peuple, vous autres, quand vous racontez les faits et gestes de ses gouvernants, de ses soldats, de ses écrivains. C'est enfantin; c'est comme si Ton prétendait me donner la monographie d'un animal en décrivant ses mouvements, sans me montrer sa moelle et son cerveau qui les explique. L'histoire physiologique que je médite livrera seule la clef des accidents auxquels vous vous attachez.

— Faites, nous verrons. Et peut-on pressentir déjà vos conclusions? Y a-t-il dégénérescence, comme vous dites, de ce système nerveux de la race?

— Regardez et jugez, fit le médecin. Et il me ramena le long des panneaux.

« Voyez ces grognards de Raffet : tout muscles, endurance et volonté. Quelles réserves séculaires d'énergie, accumulées dans le sillon, dans l'échoppe, par la résignation patiente des ancêtres! La Révolution leur a donné une première secousse, violente, trop rapide pour les user. Tâtez les géants que voilà : « Le représentant a dit : Avec du fer et du pain, on peut aller en Chine. Il n'a pas parlé de chaussures. » — Ils tombent intacts dans la main qui va soutirer tout ce fluide vital. « Ils grognaient, il marchaient toujours. » — Ah! votre Napoléon, que vous

admirez tant, y eut-il jamais un plus grand prodigue, un plus grand gâcheur de forces? Il a gaspillé en quinze ans le capital de vie profonde thésaurisé pendant de longs siècles. Au lendemain de cette orgie d'action, Tusure est manifeste.

« Les restes sont encore bons. Mais, après la crise et la détente, il y a déjà rupture d'équilibre entre le système musculaire et le système nerveux. Ce dernier prédomine chez vos romantiques; leur lyrisme exaspéré essaye de refaire à sa façon la conquête du monde. Ils pleuraient, ils désiraient toujours. Fougue du désir, curiosités multiples et inquiètes, besoin de se transporter hors de chez soi dans le temps et dans Tespace, fibres perpétuellement vibrantes aux sonorités et aux couleurs, éréthisme dans la passion, dépression dans. la mélancolie, fuite de Faction dans le rêve, ce n'est plus de la bonne santé, tout cela, de l'esprit sain dans un corps sain.

« Avançons. Après la course aux chimères, voici la course aux affaires et aux plaisirs. Le système est tendu derechef pour Teffort universel, la conquête rapide de la fortune; détendu par les jouissances qu'elle procure, ébranlé par les fièvres du labeur et de la spéculation. Examinez ces bons bourgeois, depuis Louis-Philippe :

Torgueil leur monte du ventre ; gras et gonflés, c'est le trait caractéristique où appuient les caricaturistes. Muscles abolis, nerfs relâchés.

« Et tandis qu'ils s'amollissent, apparaissent de nouveaux maigres, interrogés par nos artistes avec une préférence inquiétante. Enigmatiques et menaçants, ceux-ci; surmenés, eux aussi, par le travail et par d'autres causes, instruments usés à fabriquer la fortune qu'ils procurent. Thomas Vireloque n'a plus son amertume de paria philosophe ; il prend les attitudes et le langage d'un juge, d'un maître de fait qui veut l'être de droit. Pour moi, qui n'ai souci que de la qualité des nerfs et des muscles, j'ausculte ces héritiers probables du patrimoine de la race : de l'alcool au lieu de sang dans les veines, de l'encre d'imprimerie dans le cerveau; je n'ai pas confiance.

« Comme l'atmosphère manque de joie, entre le tremblement des gras et l'assaut rancuneux des maigres, comme ils sont tous également accablés par des préoccupations trop absorbantes, énervés par des tâches trop hâtives et trop lourdes, on a imaginé de les étourdir, et ils s'étourdissent, avec cette pyrotechnie qui éclate sur nos murs, sur nos papiers, sur tout ce qui sollicite l'œil. Ah î vous appelez ça de la gaieté, vous? Oui, si la danse macabre est gaie. Mais regardez donc ces grandes dégingandées grimaçantes, aux lignes

coupantes, aux tons crus et plats. Elles semblent dessinées et coloriées pour impressionner des yeux agrandis, stupéfiés, des pupilles dilatées par la belladone. Réflexes, leurs sourires, réflexes, leurs entrechats. Ici, je me retrouve en pays de connaissance, à la Salpêtrière ou àBicêtre. Si du moins c'étaient de franches ribaudes, bien en chair! Mais non; des paquets d'os mystiques et lascifs. On dirait, pour la plupart, des préraphaélites retour de Lourcine; à la fois rosses et gnoUes, pour parler comme vous autres de l'Académie.

« Vous m'assurez qu'il y a là-dedans beaucoup V d'art; je veux bien; cherchez un mot pour carac-

tériser cet art, vous n'en trouverez qu'un, c'est de l'art convulsif. Et tenez, regardez avec fixité, pendant un certain temps, ces visages et ces corps : vous verrez le sourire factice se changer en rictus, les membres grêles en squelettes, les figures en têtes de morts. Encore un rien d'outrance, et ces clowns femelles rejoindront tout naturellement leurs sœurs de Bâle et de Lucerne, les danseuses sinistres de Holbein. Nous retournons par beaucoup de chemins au moyen âge, dit-on; nous reviendrons à son art, l'art qui convient aux époques souffrantes, à bout de vie, désespérant du lendemain.

« Comparez, je vous prie, la gaieté aveuglante

de ces affiches et la noire, morose uniformité des vêtements et des visages, dans cette foule qui circule au-dessous d'elles ; pli d'obsession sur les fronts affairés, âpre quête dans les regards calculateurs; le contraste est trop forcé pour n'être pas lugubre. La gaieté! Il y en a plus dans une seringue de Molière que dans tous les esclaffements de ces courtières mercantiles.

« Car vous savez bien qu'elles ne répondent pas à un besoin d'art désintéressé, qu'elles ne sont pas là pour nous donner l'allégement d'une aimable vision. Ces Botticelli placent des absinthes ou des amers. Leurs doigts effilés retournent nos poches. Toutes nous provoquent à des étourdissements plus complets, à la satisfaction de quelque nouveau besoin de luxe. Les unes nous appellent aux bastringues où le peuple sultan achèvera de s'hypnotiser devant les odalisques dont elles reproduisent les gambades ; d'autres nous entraînent sur des cvcles, nous attirent sur des voies ferrées; quelques-unes nous proposent des élixirs, des remèdes à l'énervement qu'elles propagent ; mais surtout elles nous offrent de l'alcool, toujours de l'alcool; ce sont les sirènes de la grande source empoisonnée où sombrera le système nerveux de la race.

« Ah! si je vous communiquais mon chapitre sur l'alcool! Attila, Tamerlan, Napoléon, des

saint Vincent de Paul en comparaison de Talcool ! Et les chapitres qui traitent des causes secondes : rélectricité, avec toutes ses applications, accélérant sans cesse le rythme de la vie nerveuse; la presse, avec son action physiologique de kaléidoscope, imprimant un tic-tac perpétuel au cerveau, dispersant, affolant Tattention par la multiplicité et la diversité des notions qui assiègent simultanément Tesprit, qui Tégrènent dès le réveil matinal... Mais je ne suis pas ici pour vous raconter mon livre. Je suis venu chercher dans ces images quelques indices sur les prodromes du mal ; ils corroborent mon diagnostic : usure nerveuse, agitation, épilepsie, coma... »

Je le regardais avec stupeur.

« Décidément, docteur, vous vous croyez partout à l'hôpital. Eh! quoi, parce qu'il y a un peu de trépidation dans ces amusantes réclames, vous enterrez toute une race ! Quand même votre diagnostic aurait une part de vérité pour certains coins de Paris, il ne se justifierait plus à dix kilomètres des fortifications. La province...

— Elle ne compte pas. Lorsque je dissèque un sujet, je cherche les principes de vie et de mort dans le cervelet, dans la moelle. Si je trouve là une lésion, que m'importe l'intégrité des autres organes, condamnés à bref délai? Vous n'ignorez pas que notre pays est un corps passif, où tout

sera déterminé par le cervelet, qui commande et agit seul, dans cette ville.

— Et vous, mon cher docteur, vous feignez d'ignorer toutes les garanties de vitalité que présente ce pays. Il est un peu nerveux, soit : comme les chats, qui retombent toujours sur leurs pattes. Oubliez-vous nos mœurs laborieuses, notre bon sens, notre esprit d'épargne, cette richesse qui fait notre puissance dans le monde, autant que les idées, la littérature, les arts, dont nous sommes le foyer rayonnant? Nos soldats viennent de montrer les meilleures vertus de leurs aînés. Hier, le plus grand, le plus noble savant dé répoque partait de notre terre dans une apothéose aussi honorable pour sa nation que pour lui. Nous grandissons chaque jour dans le respect de nos voisins, les rois et les princes nous visitent, les peuples nous aiment; et ceux qui ne nous aiment pas, c'est qu'ils nous jalousent. Je pourrais continuer longtemps, si je ne me faisais l'effet d'une rotative qui tire des clichés trop connus; et si je ne craignais que mon cœur s'enflât d'orgueil, à s'écouter parler comme un cœur de ministre épanchant de la tribune les bonnes choses qui réconfortent un pays en glorifiant son gouvernement. D'ailleurs, vous ne répondez rien, vous n'avez rien à répondre.

— Rien. Je pensais à une phrase de Flaubert :

« Emma servait renversés les pots de confitures dans une assiette... Il rejaillissait de tout cela beaucoup de considération sur Bovary. »

— Je n'aperçois pas le rapport. Faut-il insister, vous rappeler les trésors de dévouement qui se dépensent dans notre pays, ce large courant de fraternité sociale, d'assistance aux faibles, d'instruction pour tous? Et j'ajouterais, si vous n'étiez pas un affreux matérialiste, ce réveil des aspirations religieuses qui a l'approbation de tous les esprits réfléchis...

— C'est vrai. Il y a aussi : « Emma pouvait bien se passer des fantaisies. Elle s'acheta un prie-Dieu gothique. » Puis elle perdit la tète pour M. Boulanger, de La Huchette. Lâchée par cet homme avantageux, elle se fit mourir avec l'arsenic de M. Homais.

— Je n'aperçois toujours pas les rapports.

— Tant mieux, tant mieux, on est d'autant plus heureux que l'on aperçoit moins de rapports entre les choses. »

Le médecin se tut, absorbé dans la contemplation d'une admirable planche de Félicien Rops, YEnterrement en pays wallon. Il fixait sur elle son regard froid, ce regard aigu et voilé des gens de son état, qui semble toujours pénétrer dans les tissus sous-cutanés, chercher sous les apparences quelque germe caché de destruction.

Et il sifflotait distraitement entre ses dents : « Emma servait renversés les pots de confitures dans une assiette... Il rejaillissait de tout cela beaucoup de considération sur Bovary. »

« Adieu, cher pessimiste. Mais croyez-moi :

les optimistes ont seuls le don de persuader et de conduire les hommes.

— Je ne prétends pas à les conduire. Longtemps, j*ai essayé d'en guérir quelques-uns. Je voudrais encore en instruire quelques autres. Voir, savoir, laisser un petit résidu de vérités inaltérables aux représentants passagers de la vie éternelle, là doit se borner toute Tambition d'un de ces passants. »

Je le quittai avec le sentiment que nous n'avions pas tort de bouder un peu la science. Elle rend trop malheureux ceux qui s'estiment clairvoyants parce qu'ils la possèdent. Et j'allai me ragaillardir en jetant un dernier regard aux héros de Raffet. Us grognaient, mais ils marchaient toujours.

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