POUR LE DIRECTOIRE
Ce pauvre Lareveillère ne fut jamais un homme avisé. Lorsqu'il mourut dans Tobscurité, en 1824, il mettait la dernière main au volumineux plaidoyer qui devait venger sa gloire, très menacée par les calomnies, par les brocards, et plus encore par Tindifférence de ses contemporains. Il légua le soin de le publier à son fils Ossian, il lui recommanda de prendre les conseils de Daunou, « le meilleur prosateur de notre temps ». Ossian, excellent garde national, animé « de convictions, constitutionnelles toujours, et révolutionnaires en cas seulement de la plus absolue nécessité », Ossian craignit d'ébranler
1. Mémoires de Lareveillère-Lépeaux, 3 vol. in-S"; Paris, 189o.
la monarchie de Juillet avec un livre fort sévère pour l'ancien parti d'Orléans; il mit le manuscrit sous clef de 1830 à 1848. Vint ensuite un gouvernement qui rendit « impossible une publication aussi peu conforme au culte des idées napoléoniennes ». Après 1870, Touvrage fut donné à rimpression; il n'est, pour une bonne moitié, qu'un réquisitoire amer contre Lazare Carnot; des influences s'entremirent, Ossian recula devant le fâcheux effet que produirait son brûlot. A sa mort, en 1875, un seul exemplaire du premier tirage subsistait, celui de la Bibliothèque nationale. Ses légataires, retenus par les mêmes scrupules, ne s'en sont affranchis qu'après la fin tragique de notre avant-dernier président.
L'ombre de Lareveillère, enfin libérée, nous revient avec le centenaire du Directoire. Abusée une fois de plus par les apparences, comme elle le fut à maintes reprises de son vivant, elle a cru que son heure sonnait. Vit-on jamais une ombre plus maladroite? Elle tombe dans le grand branle de l'épopée napoléonienne. Toute falote et dissonante, elle gémit ses tristes récriminations entre les fanfares de ces soldats impériaux dont les récits passionnent aujourd'hui nos imaginations. Si du moins elle s'était mise en frais pour soutenir la concurrence! Mais ce témoin d'une révolution à laquelle il ne comprit rien ignore l'art
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d'intéresser; il raconte peu, il plaide, pour luimême ou contre ses adversaires; les événements se décolorent sous une plume qui n'y cherche que des arguments, ils se mêlent sans ordre et glissent sans relief, dans une clarté trouble ; c'est la Révolution vue du fond d'un greffe de procureur. Le style est d'un mauvais copiste de Rousseau, pâteux et plat quand il ne se guindé pas à des prosopopées réjouissantes. Décrit-il sa propriété . de l'Anjou, Lareveillère s'interrompt : « Chère Clémentine, tu étais encore alors notre seule enfant! C'est toi qui posas la première pierre de cette construction que la fureur des discordes civiles devait rendre si éphémère. Le premier légume, — c'était une carotte, — que nous récoltâmes dans notre jardin fut aussi arraché en ta présence et celle de ta mère, porté par toi à la maison et apprêté par elle. Qu'il nous parut bon, ce premier produit de la propriété ! »
Ces Mémoires laissent une déconvenue au lecteur ; les historiens y peuvent glaner, à la condition de lire avec précaution. Quelques-uns, et non des moindres, ont fait grand état de cette déposition, où l'honnêteté moyenne et la prudence bourgeoise masquent le défaut de clairvoyance. M. Thiers eut communication du manuscrit; il en a tiré parti; je crains qu'il n'ait cédé à la fascination qu'exerce une source inédite sur
celui qui peut y puiser le premier. Michelet conçut un inexplicable engoûment pour Lareveillère ; c'était, il est vrai, le Michelet des derniers jours, l'auteur fumeux et colérique de YHistoire du XIX"" siècle^ qui écrivait en 1874 : « Enfin, grâce à Dieu, au bout de près d'un siècle, nous pouvons lire les mémoires, excellents et visiblement véridiques, de Lareveillère-Lépeaux, le meilleur et le plus ferme républicain de ces temps-là. Il a écrit ces mémoires fort tard, vers la fin de sa vie, avec une fermeté de justice admirable. » Et Michelet prend fait et cause pour Lareveillère, contre Carnot avec embarras, contre Bonaparte avec fureur *.
Taine a vu plus clair dans la médiocre cervelle de l'homme qu'il appelait « un pauvre imbécile à principes, Lareveillère-Lépeaux, avec sa vanité de bossu, ses prétentions de philosophe, son intolérance de sectaire, et sa niaiserie de pédant dupé ». Ce jugement paraît le mieux fondé, sauf à corriger ce qu'il a d'un peu âpre dans les considérants; le bonhomme est percé à jour, d'un regard sûr et profond.
Le bavardage de l'ancien directeur nous révèle un honnête nigaud, tempérament de modéré dévoyé parles circonstances; exempt des vices et contristé par les crimes de son temps, il en subit
1. Michelol, llisloire du X/A'*" siècle, t. Il, p. 126 ci passim.
les manies, les travers, les entraînements; avec des alternatives de vrai courage et de faiblesse, des compromissions qu'il s'explique ingénieusement à lui-même, une probité aigrelette et vantarde, des naïvetés d'enfant et des rancunes de vieil employé. Quarante ans plus tôt, il eût donné l'exemple de la régularité et de la vertu tatillonne dans quelque charge de judicature provinciale : quarante ans plus tard, on l'aurait vu garde national irréprochable, comme son fils, menant avec fierté son épouse au Château, comptant au premier rang par la solidité de ses principes dans la majorité de M. Guizot. Son malheur fut de jouer, lui, l'ami du bon Ducis, des rôles taillés pour les personnages d'Eschyle ou de Shakespeare, d'être porté au faîte par des événements qui dépassaient son intelligence et son caractère. Si les Mémoires déçoivent le curieux qui leur demande des lumières nouvelles sur les faits ou la physionomie des grands acteurs, ils instruisent ceux que Taine nommait « les amateurs de zoologie morale » . Ils aident à mieux comprendre la formation d'une espèce, le développement des sous-ordres du personnel révolutionnaire. — Des profondes réserves accumulées par la fermentation intellectuelle du xviii® siècle, on voit sortir trois catégories d'hommes : à la première appartiennent les âmes généreuses dont le rêve trans-
forma notre monde, les penseurs agissants qui dominèrent la Constituante et la Législative; de la seconde surgissent les géants sinistres et sanglants de 1793, monstres héroïques, égaux par Ténergie aux forces terribles qu'ils avaient déchaînées. La troisième, c'est le fretin soulevé par la tempête, ballotté, à peine visible au temps des grandes agitations, laissé à découvert par le flot qui se retirait, demeuré maître de la vase et y pourrissant promptement pendant les années du Directoire. — Le mérite de notre auteur est de nous fournir un échantillon notable de cette dernière catégorie.
Louis-Marie de la Revellière-Lépeaux, — son nom s'orthographiait ainsi avant qu'il l'eût réformé à la mode révolutionnaire, — avait derrière lui trente-cinq ans d'une vie sans éclat et sans accident, lorsque la poussée de Quatre-vingt-neuf le porta aux Etats généraux. Sorti d'une famille de robins du Bas-Poitou, il avait d'abord tâté de la chicane et trotté dans Paris, comme clerc d'un procureur au Parlement. Cet état ne lui plut pas : « — J'aimais l'étude de la politique, de la philosophie, et j'étais sensible aux beaux-arts. 5> Ses goûts l'incli-
naient surtout aux sciences naturelles. Il regagna sa province. La jeune fille qu'il allait épouser lui apprit la botanique ; son ambition se borna longtemps à primer dans la Société botanophile d'Angers. C'était alors un bon jeune homme, pétri de vertus domestiques, doux et ingénu dans les relations du monde.
Tous les personnages qu'il remémore lui ont laissé le souvenir d'hommes sensibles, vertueux et éclairés, de femmes qui honoraient leur sexe par les agréments de l'esprit et l'attrait décent de leur commerce. Louis-Marie était contrefait; il attribuait la difformité de sa taille aux corrections trop fréquentes et trop rudes que lui appliquait sur le dos son premier magister, le curé Perraudeau. Retenez ce premier grief, si cuisant à l'amour-propre, contre ceux qu'il appellera plus tard les suppôts de la superstition. Ajoutez-y une complexion maladive, des accès d'humeur triste : « — Mon penchant à la mélancolie allait souvent jusqu'à me faire répandre des larmes. Je pleurais : on s'obstinait à me demander pourquoi ; souvent je n'en savais rien. La manière dont la mélancolie m'affecte a quelque chose de particulier. Il est bien rare que j'en éprouve les accès dans la matinée ; mais lorsque le soleil a dépassé le méridien, vers une ou deux heures après midi, je n'y échappe que lorsque j'en suis disirait par des
circonstances particulières. Depuis ce moment, elle va croissant jusqu'à l'extinction du jour, et elle se dissipe quand la lumière artificielle le remplace. » — Le « mal du siècle », déjà? Beau sujet pour une thèse de doctorat en médecine. Vers le même temps, non loin de là, à Combourg, la même mélancolie travaille un autre jeune homme. Etrange chimie des humeurs dans les mystérieuses éprouvettes que nous sommes! Chez celui-ci, la noire larme intérieure va se transmuer en génie poétique, en passion effrénée et vague pour la nature ; il en restera de For et du diamant. Chez l'autre, chez le médiocre, l'amour de la nature se satisfera avec un bel herbier, bien méthodiquement classé; l'humeur s'aigrira en prétention politique : il en restera de la cendre et du sang.
Cherchons dans le cœur de ce botaniste candide le principe de l'aigreur politique. A l'Oratoire d'Angers, où il fit ses classes, il était bon élève, mais il n'obtenait que les seconds prix : les pre~ miers appartenaient sans examen au fils du syndic de la noblesse d'Anjou. On jouait des pièces, et le jeune hobereau avait un rôle de grand seigneur, avec un bel habit et une longue épée. « Pour nous, Ignobile vulgus, nous jouâmes des rôles tout à fait plébéiens. » — Toutes ces pages sont à lire ; elles se rattachent par un lien infrangible
à celles qui racontent la convocation des assemblées provinciales et la rédaction des cahiers, où Lareveillère inscrit l'abolition des privilèges, des droits féodaux, du célibat des prêtres : « Je fis circuler en même temps un pamphlet sur la noblesse et le clergé, qui fut bien accueilli. » Lors de la réunion des députés à Angers, notre auteur quitte pour la première fois le doux crayon qui n'a tracé jusque-là, dans ses entours, que des portraits d'hommes vertueux et éclairés, uniformément sympathiques; les profils grimaçants, odieux, se pressent sous sa plume : ce sont les représentants de la noblesse. Tel le duc de Praslin, « petit génie, très ignorant, très vain et passablement isolent ». Le dîner des trois ordres nous vaut un aigre et long récit des façons hautaines, des avertissements protecteurs que messieurs du Tiers ont dû subir, que Lareveillère a relevés, il l'affirme du moins, avec une heureuse présence d'esprit.
A peine arrivé à Versailles, le petit clerc de procureur se dresse sur ses ergots comme un jeune coq. Il a fait entendre le premier à M. de Brézé, s'il faut l'en croire, des paroles toutes semblables à la fameuse riposte de Mirabeau. C'était dans l'église Saint-Louis, à l'entrée de la procession, la veille de l'ouverture des Etats. Deux rangées de bancs étaient disposées
dans la nef, pour le clergé et la noblesse ; on avait reculé dans les nefs latérales les bancs destinés aux députés du Tiers. Ceux-ci, marchant en fête de la procession, entrèrent les premiers dans Téglise et s'assirent par mégarde sur les bancs réservés aux ordres privilégiés : M. de Brézé vint les inviter à céder la place. Lareveillère le prit de haut avec « le superbe courtisan » ; il rapporte complaisamment leur long colloque, terminé par cette apostrophe : « Eh quoi ! monsieur le marquis, vous avez assez peu tenu compte du progrès des lumières et de Tétat présent des esprits pour ne pas vous apercevoir qu'il ne s'agit plus ici des Etats de 1614? Allez, monsieur, donner vos ordres ailleurs : vous n'en avez point à donner ici! »
Le grand maître des cérémonies se troubla, s'éloigna, déconcerté, — c'est toujours Lareveillère qui parle. — Malheureusement, ses collègues du Tiers lâchèrent pied, ils entraînèrent dans le mouvement leur champion ; c'est encore lui qui explique ainsi la perte finale de la bataille que son éloquence impérieuse allait gagner. Quelques jours plus tard, nouvelle révolte de notre héros contre le règlement qui impose l'habit noir à ceux de son ordre. Il prend aussitôt un habit de couleur et l'épée : nouvelle harangue foudroyante à un marquis de la Galissonnière qui trouve mau-
vais cet accoutrement. « Pourquoi, s'il vous plaît, vous mêlez-vous de ma toilette? Me mêlé-je de la vôtre ? Votre orgueil nobiliaire ne peut supporter ridée que je n'aie pas le costume de M. Orgon dans le Tartufe^,.. » Et il revient par deux fois sur cette prétention injurieuse, de le vouloir déguiser en Orgon. On conçoit qu'elle lui fût sensible, quand on regarde le portrait de Lareveillère par Gérard : sur un bloc de marbre qui commande un paysage, l'ancien directeur se roidit dans une pose pensive et majestueuse; cette longue face paterne et ces gros yeux vagues justifient terriblement la crainte qu'il éprouvait de ressembler à M. Orgon.
Bref, on saisit dans ces escarmouches puériles le profond et véritable mobile des événements qui se sont succédé depuis 1789. Chez un naïf comme Lareveillère, pacifique et si peu exigeant pour tout le reste, dans ses rancunes d'enfant, dans ses premières attaques contre l'ordre établi, dans le premier usage qu'il fait des droits conférés par le mandat électif, elle se découvre clairement, la blessure héréditaire des gens du Tiers, envenimée par la morgue, les propos hautains, les moqueries imprudentes des privilégiés. Dire que les représentants de la nation s'assemblèrent en corps à Versailles pour y revendiquer la liberté, c'est de l'histoire et de la métaphysique
de manuel. Les nobles, lecteurs de Voltaire et de Montesquieu, sont allés à Versailles pour réclamer leurs libertés, le vieux bien féodal perdu sous la monarchie absolue, reconnu dans la constitution de Taristocratie anglaise. Les gens du Tiers, lecteurs de Rousseau, sont allés à Versailles pour y conquérir l'égalité, ce paradis perdu du Contrat social que le Suisse avait entrevu dans ses montagnes, que les écoliers bourgeois croyaient apercevoir dans leurs histoires grecques, dans le Plutarque de M™® Roland. Depuis lors, et mis en possession de l'égalité, les gens du Tiers ont revendiqué à leur tour les libertés, c'est-à-dire, en bon français, les instruments de domination politique sur le pays. D'autres sont venus, d'autres viennent chaque jour, qui se soucient des libertés comme d'un cent de noix et réclament d'abord l'égalité; non pas seulement l'égalité abstraite inscrite dans un code, mais l'égalité pratique et tangible dans les mœurs, les rapports sociaux, les conditions et les jouissances.
C'est et ce sera toujours l'échelle invariable des revendications sociales, à deux degrés successifs : parvenue sur l'échelon égalité, une classe lève aussitôt les mains vers l'échelon libertés politiques, qui signifie pour elle domination; tandis qu'au-dessous d'elle de nouveaux ascensionnistes.
se cramponnent déjà au barreau où elle vient d assurer ses pieds.
Dans la Constituante, Lareveillère n'est encore qu'un ami de la philosophie, intraitable seulement lorsqu'il s'agit des « distinctions odieuses » et de « la superstition ». Il n'éleva guère la voix que pour combattre la motion de Malouet tendant à une démarche conciliatrice auprès des privilégiés, et pour demander l'abolition des ordres de chevalerie. Il n'en avait pas. Chez lui, comme chez beaucoup d'autres constituants, les opinions s'accentuèrent dans les luttes irritantes de la vie provinciale, durant l'intérim que la Législative fit à ces hommes d'Etat en disponibilité. Autour de Lareveillère, la résistance vendéenne se dessinait déjà dans le Bocage. Orateur du club d'Angers, chef de légion dans la garde nationale, il se grisait au bruit de ses harangues; il revenait glorieux et enfiévré des premières reconnaissances dirigées contre les rassemblements de paysans. Persuadé que ce mouvement populaire n'était fomenté que par des « intrigues de nobles et des jongleries de prêtres », ses deux haines originelles s'exaspéraient. Quand les électeurs le renvoyèrent à la Convention, l'homme était mûr pour tous les entraînements des patriotes, sinon pour les coups d'audace des montagnards et du Comité de salut public, trop contraires à son génie tempéré.
Il alla siéger à Tavant-garde des Girondins.
Bien qu'il penchât pour le fédéralisme, il ne se laissa pas absorber par leur parti. Sa modération relative ne Tempêcha point de voter la mort du roi et de conseiller ce vote à ses amis. Lareveillère rapporte avec complaisance le long discours qu'il tint à Vergniaud et à quelques Girondins hésitants, dans une réunion privée : on n'y reconnaît guère le courage dont il se piquait d'habitude. — « Sans doute, leur dit-il en substance, si nous étions assurés d'une majorité imposante, il serait plus généreux de faire reconduire Louis à la frontière; mais combien nous sommes loin de l'heureuse position qui nous permettrait une conduite si noble et si sage tout à la fois! Ou Louis sera absous à une faible majorité, et nous demeurerons sans force contre la sédition démagogique que ce verdict soulèvera; ou il sera condamné, et les chefs de la majorité qui aura prononcé sa condamnation profiteront de leur victoire pour vous enlever toute popularité. Au contraire, si vous volez pour la condamnation, seul parti que vous laissent à prendre de si malheureuses circonstances, vos adversaires n'auront pas le plus léger prétexte pour faire soupçonner votre patriotisme et se populariser à vos dépens. j> — Je résume fidèlement cette misérable argumentation, j'en reproduis les propres termes; qu'on
veuille bien se reporter au texte : c'est le discours de Pilate. Lareveillère a cru éblouir la postérité par ce témoignage de son grand sens politique : il n'a réussi qu'à nous mettre en garde contre le brevet de fermeté qu'il se décerne à lui-même dans quelques autres circonstances.
Il avait suivi le mouvement jusqu'aux Girondins et un peu au delà : il se cabra quand les Dantoniens en prirent la direction. Ce régicide peu suspect traite Danton, qu'il appelle le Cycloj^e, en simple chef de brigands. Il se vante même d'avoir fait reculer le monstre redouté de tous, un jour qu'il l'invectiva du pied de la tribune. Le Moniteur en témoigne : ce jour-là, le petit bossu s'attaqua avec vaillance au Goliath de la Convention. Le malheur est que dans tous ces engagemeqts où Lareveillère se donne le beau rôle, où il nous dépeint un adversaire vaincu par son ascendant irrésistible, que ce soit M. de Brézé^ Danton, ou Barras, Carnot et ceux auxquels le directeur aura affaire par la suite, nous ne voyons jamais la sanction des victoires morales qu'on nous raconte. Les faits inexorables nous montrent toujours un Lareveillère débouté de ses prétentions ou de ses desseins. La première, la seconde fois, nous l'avions cru sur parole, nous l'avions admiré; à la longue, le scepticisme nous gagne : nous voudrions au moins entendre la
contre-partie, la version des adversaires si radicalement consternés. Ce Poitevin serait-il un Gascon?
Pas tout à fait; il y a là un phénomène d'autosuggestion toujours intéressant à étudier chez les faiseurs de mémoires. Lareveillère écrit, après vingt-cinq ans, dans un isolement chagrin. Des beaux jours lointains où il brilla sur le devant de la scène, tous les incidents lui apparaissent grossis, et plus grossi encore son rôle dans ces incidents. Les paroles qu'il prononça dans telle circonstance mémorable, voilà vingt-cinq ans qu'il les ressasse intérieurement, qu'il les polit, qu'il les aiguise inconsciemment : impossible qu'il n'ait pas lancé sur l'heure ce trait que la méditation de l'événement lui a si souvent fourni depuis lors! impossible que son adversaire n'ait pas été atterré par un pareil coup de massue ! Le souvenir pétrit constamment dans un esprit de cette catégorie une statue personnelle qui grandit, embellit avec les années ; les repoussoirs diminuent, s'inclinent devant elle. C'est l'effet inéluctable de la distance et du temps ; on peut être de très bonne foi dans cette illusion d'optique. — Un grand M. Perrichon et un tout petit Mont-Blanc, disait ce sagace observateur de Labiche.
Après les journées des 31 mai et 2 juin, après la proscription des Soixante-treize, l'ami des
Girondins jugea le moment venu de quitter l'Assemblée. Il déclara hautement les motifs de sa résolution, nous dit-il, et peu s'en fallut qu'il ne fût décrété d'accusation séance tenante. Une voix s'éleva : « Ah! pourquoi voulez-vous occuper inutilement le tribunal révolutionnaire de ce chétif b...-là? » Dédain peu flatteur, mais salutaire. « J'étais allé, je crois, aussi loin que le devoir pouvait l'exiger de moi; je n'attendis pas une longue discussion, et je me retirai. » — Il s'enfuit dans la Somme, chez un ami qui « le baigna de larmes », assaisonnement obligé de toutes les rencontres émouvantes entre ces bons élèves de Jean-Jacques et de Diderot. Caché dans cet asile, la botanique l'y consola de tant d'épreuves : il herborisa jusqu'au 9 thermidor.
A cette date commencèrent les grandes destinées de Lareveillère, ou du moins ce qu'il prit pour de grandes destinées. Rentré dans la Convention avec les survivants des Soixante-treize, il fut nommé président de l'Assemblée, membre de la commission des Onze chargée de préparer la Constitution de l'an III, et du nouveau Comité de salut public. Les séances nocturnes de ce
comité, à la buvette, sont un des rares tableaux amusants et prestement enlevés dans les Mémoires. Chaque soir, on interrogeait d'abord avec inquiétude le commissaire préposé aux subsistances : « — Eh bien! Roux, mon ami, s'écriait Cambacérès, où en sommes-nous pour demain?
— Toujours même abondance, citoyen président, répondait Roux avec un air de /jubilation et de triomphe : toujours les deux onces de pain par tête, au moins dans la plus grande partie des sections. — Eh! que le diable t'emporte! répliquait Cambacérès avec son accent gascon, tu nous feras couper le cou avec ton abondance ! — La bande du Comité tombait pour un instant dans une consternation profonde, mais bientôt une pensée lumineuse faisait évanouir ce sombre nuage : — Président, nous as-tu fait préparer quelque chose à la buvette? Après des journées aussi fatigantes, on a grand besoin de réparer ses forces. — Mais oui, il y a une bonne longe de veau, un grand turbot, une forte pièce de pâtisserie et quelque autre chose comme cela... — Alors, adieu soucis! adieu crainte du lendemain! A l'abattement et à la terreur succédait la plus vive gaîté, et l'on sauvait joyeusement la patrie en s'empiffrant de mets succulents, en sablant le Champagne, et les bons mots assaisonnaient la bonne chère. »
La Constitution de Tan III fut enfin promulguée, «c Beaucoup de penseurs français et étrangers Tont regardée comme la meilleure qui existe quant au plan. Sa courte durée est due principalement aux circonstances qui ont accompagné sa naissance et qui ont empêché son perfectionnement. » Tout commentaire affaiblirait la beauté de cet aphorisme. On lit quelques lignes plus • bas : « Il faut en convenir, le pouvoir exécutif était trop faible; il n'avait aucun moyen de défense légale. Aussi le Corps législatif pouvait, comme il l'a fait, démolir pièce à pièce la Constitution, et soumettre ou même anéantir le Directoire exécutif sans que celui-ci pût résister avec des formes légales. Pour défendre la Constitution et se défendre lui-même, il fallait qu'il employât la force, comme au 18 fructidor, et par cela même la Constitution était violée et perdait la plus grande partie de la sienne. »
Lareveillère fut chargé le premier de manier le bel outil qu'il avait confectionné. Sans aucune brigue, c'est lui qui l'affirme, il obtint aux Cinq- Cents un chiffre de suffrages très supérieur à ceux qui désignèrent les • quatre autres directeurs; au Conseil des Anciens, l'unanimité des voix, moins la sienne. — Comment ce personnage de troisième plan devint-il, après le 9 thermidor, l'homme nécessaire dans toutes les hautes
situations? Une assemblée usée et décimée comme Tétait la Convention finissante a le goût instinctif des médiocrités : cette explication suffirait. D'ail leurs Lareveillère avait dans son jeu ces précieux atouts parlementaires qui n'ont rien à démêler avec la valeur personnelle. Régicide, — c'était la première condition, — modéré d'étiquette, mais sur l'extrême limite où le modéré sourit aux violents, mal classé jusqu'alors entre les Girondins, les Montagnards et les Thermidoriens, ancien dans les assemblées où il n'avait jamais offusqué personne, austère, probe, et d'une étroitesse d'esprit qui promettait une proie facile aux intrigants, le personnage était par définition ce que l'on appellerait aujourd'hui le pivot d'une concentration. N'oublions pas, enfin, ce qu'écrivait à ce moment Mallet du Pan, qu'il faut toujours relire pour contrôler les récits des comédiens ou des sots par les pénétrantes observations d'un sage : « — Tous ont appris à se défier de cette périlleuse élévation; fussent-ils tentés d'y aspirer, ils n'y parviendraient pas, car les racines de toute autorité individuelle sont desséchées : ni l'Assemblée, avertie par les exemples de Robespierre, ni le peuple, dégoûté de ses démagogues, ne le souffriraient. On peut donc regarder l'existence des idoles populaires et des charlatans en chef comme irrévocablement finie. » — C'était fort
vrai, à la condition d'ajouter qu'en politique, irrévocablement veut dire quatre ou cinq ans : du 9 thermidor au 18 brumaire.
Le président du Directoire exécutif décrit rhumble installation de ce pouvoir ridicule. Les maîtres de la France prirent chacun un cahier de papier à lettres et une écritoire à calmar; ils s'entassèrent dans une même voiture et se rendirent au Petit Luxembourg, sous la garde de quelques dragons déguenillés. « Nous trouvâmes tous les appartements littéralement nus : il n'y avait pas un meuble, de quelque nature que ce fût. Après une recherche inutile, nous nous réfugiâmes dans un petit cabinet. Le concierge Dupont nous y fît placer une table boiteuse, dont un pied était rongé de vétusté, et quatre chaises, le tout à lui appartenant. Il nous prêta aussi quelques bûches, car le temps était froid. » — Image fidèle du néant des ressources politiques et administratives. — « Le trésor national était entièrement vide : il n'y restait pas un sou. Les assignats étaient sans valeur : le peu qui leur en restait s'évanouissait chaque jour d'une chute accélérée... Les revenus publics étaient nuls : il n'existait aucun plan de finances... Un agiotage effréné avait pris la place du commerce loyal et productif : il corrompait toutes les classes de la société... Les habitants de Paris attendaient
quatre ou cinq heures à la queue la chétive pitance de deux onces de pain... Les hospices étaient sans revenus, sans ressources... L'instruction publique n'existait pour ainsi dire plus... Le désordre s'était encore prodigieusement accru par l'augmentation incalculable d'employés et de fonctionnaires publics de toute espèce que chaque faction avait successivement opérée. » — Eh bien! non! de l'aveu même d'un homme intéressé à présenter son gouvernement sous des couleurs favorables, elle n'était pas belle, la pauvre France, au grand soleil de Thermidor!
Comment rétablir l'ordre dans ce chaos? La tâche était malaisée. Lareveillère revient à maintes reprises sur sa doléance perpétuelle : la faiblesse du pouvoir exécutif, l'intrusion quotidienne des législateurs dans les nominations de fonctionnaires, dans tous les détails de l'administration. — « Ces messieurs parlaient toujours comme si la République eût été une ferme ou un fief appartenant aux deux conseils législatifs pour une part, et au Directoire exécutif pour une autre. Il s'agissait alors uniquement de débattre la portion que chacun de ces co-propriétaire devait avoir dans l'administration et dans les profils. »
S'il n'y avait que les hommes! Mais il faut se défendre contre les femmes; elles rouvrent leurs salons, elles intriguent de compte à demi
avec les agioteurs, elles ont Barras dans la place, elles prétendent imposer leurs créatures aux directeurs. L'incorruptible Lareveillère, qui n'entend pas leur livrer son crédit, s'est fait une loi de ne jamais sortir du Luxembourg, de n'aller dîner nulle part. Une première fois, il échappe à grand'peine aux manigances de M™* de Nort, amie de Sémonville. On a fermé la porte derrière lui, ces dames ne veulent pas le laisser sortir, elles le pressent « avec les manières les plus étranges », Il eut à subir un plus rude assaut de M™* de Staël. La grande manieuse d'hommes s'est juré d'avoir le président du Directoire à sa discrétion; ne pouvant l'attirer dans son salon, elle le joint enfin à une fête d'ambassade : là, stratégie comique du bossu pour fuir la sirène. € Je parvins longtemps à l'éviter; mais elle manœuvra plus habilement que moi et me bloqua dans l'embrasure d'une fenêtre. » Il avoue qu'il passa deux heures charmantes dans un entretien délicieux, tantôt grave, tantôt enjoué.
Le mal incurable et le grand embarras du Directoire, c'est la dépréciation des assignats. Il y a dans les Mémoires de Dufort de Cheverny, le vieux traitant avisé qui regardait vivre la province pendant la Révolution, une observation très fine. A son dire, ce ne furent pas la guillotine et les proscriptions qui rendirent la Terreur insuppor-
table à la masse de la population, mais bien plutôt la baisse du papier et la ruine générale. Je Ten crois volontiers. La guillotine, cela menace taut le monde et personne; mon voisin y passera peutêtre, pas moi; et, comme Ton dit, il n'y a que les autres qui meurent. La ruine, au contraire, frappe l'universalité des citoyens, à chaque instant; on prendrait son parti de mourir une fois, on ne le prend pas de cette paralysie générale. Alors s'élève le cri public, rapporté par Lavalette à Bonaparte : « Nous ne voulons plus de la Convention, nous ne voulons rien d'elle, nous voulons la République et d'honnêtes gens pour nous gouverner. » Le Directoire travaille, combine, s'efforce à ressusciter le crédit de. son papier; peine inutile, le tout-puissant agio bénéficie seul des opérations tentées. On vole partout et sur tout : émulation de rapines entre les fonctionnaires, les fournisseurs, les femmes à la mode, les militaires.
Lareveillère ne tarit pas sur les exactions de ces derniers, peut-être parce qu'il ne peut souffrir les gens d'épée. — r « Il m'a toujours semblé qu'on exaltait beaucoup trop la gloire militaire. » Pourtant il ne les calomnie pas ; les Mémoires du joyeux Thiébault viennent encore de nous apprendre comment les généraux du Directoire emplissaient leurs poches, aux dépens des pays
conquis et de la fourniture nationale. Ici, un point d'interrogation surgit devant les casuistes. Nous sommes unanimes à stigmatiser ces généraux pillards. Quelques années encore, et ils feront de plus grosses fortunes, mais ce seront les largesses de Tempereur. Personne alors ne contestera la légitimité de ces récompenses, nul ne respectera moins un maréchal parce qu'il touche de grosses dotations. Elles auront cependant même origine, le trésor public ou le butin fait à rétranger; elles seront canalisées par une seule main, c'est Tunique différence. D'où proviendra ce revirement de notre morale? De l'habitude séculaire du bienfait souverain? Simplement peut-être de l'idée d'ordre, si nécessaire à l'esprit humain qu'une seule chose le blesse dans l'appropriation violente des richesses : le désordre, l'arbitraire individuel. — Mais j'abandonne le problème aux casuistes.
Notre directeur lutte de son mieux contre tant de difficultés. Par l'effet de l'illusion commune aux politiques, il se figure qu'il les a vaincues en partie, que son gouvernement valait, à tout prendre, mieux que les autres, et que la France allait être très heureuse, si seulement il fût resté en place. — « Il n'y a eu de république, suivant moi, que pendant le gouvernement directorial. Avant, -ce ne fut qu'anarchie et confusion ; après, il n'y
eut que le despotisme d'un seul, sous le nom de premier consul. » — Si le souvenir du Directoire demeure universellement décrié, c'est la faute de ce méchant Bonaparte : 'il a falsifié ou détruit toutes les pièces justificatives qui eussent fait éclater la gloire de ses devanciers. Le citoyen directeur l'affirme sérieusement.
En réalité, Lareveillère n'eut qu'une idée de gouvernement, et qui ne lui réussit guère : la théophilanthropie. On s'étonne sans doute que ce mot ne soit pas encore venu sous ma plume. Pour quatre-vingt-dix-neuf bacheliers français sur cent, il résume tout ce qu'on est tenu de savoir au sujet de Lareveillère-Lépeaux. Ainsi, dans le grand oubli où l'histoire confond le commun de ses acteurs, la plupart d'entre eux ne surnagent que par un trait légendaire ou caricatural, qui fixe à jamais leur physionomie. Ils s'en plaignent, les ingrats, et sans ce trait ils sombreraient complètement. Notre auteur proteste avec amertume contre la réputation que lui firent les mauvais plaisants. A l'entendre, il ne fut pour presque rien dans la fondation du nouveau culte, imaginé par Valentin Haûy; il l'encouragea uniquement de sa sympathie, et aussi de quelques subsides prélevés sur les fonds secrets de la police, « qui n'ont pas toujours un emploi aussi honnête et aussi utile ». Le bonhomme se dégage après coup d'une église
UN PLAIDOYER POUR LE DIRECTOIRE 8i
écroulée dans le ridicule; cependant les notices qu'il lut alors à l'Institut, et qu'on trouvera réimprimées dans l'appendice de la présente publication, montrent l'importance qu'il attachait à sa marotte. Rien d'instructif comme les réflexions
qui amenèrent cet homme d'Etat à la Ihéophilanthropie ; n'y eût-il dans les Mémoires que ces pages, le livre serait d'un grand prix.
Lareveillère constate le vide de l'âme française; toutes les idées prônées depuis quelques années ont fait faillite, elles n'ont pas plus de valeur, pour le soutien de la vie morale, que les assignats pour les usages de la vie matérielle. L'éducation publique n'a plus de fondement, en dépit de sa charte fameuse, le rapport de Condorcet sur l'enseignement. « En méditant sur notre situation intérieure et sur notre état social, je ne voyais pas sans peine que la morale publique et la morale privée ne portaient plus sur aucune base. La démagogie ne s'était pas contentée d'en négliger la conservation, elle les avait toutes sapées. Les chefs ne voulaient souffrir aucun frein à leurs propres passions, et, dans le vague de ses idées, la multitude se laissait aller à une espèce d'instinct machinal, lequel, faute de principes et de guides, lui faisait faire indistinctement le bien ou le mal, et plus souvent le mal que le bien... Il y a, à mon sens, deux choses
essentielles pour parer à d*aussi funestes résultats : une religion et des institutions. » — Naturellement, le philosophe écarte « la superstition romaine », celle qu'un « vil despote » va bientôt ressusciter pour opprimer et corrompre les hommes. Il la remplace par sa petite invention, « des dogmes et des rites d'une extrême simplicité », et il s'en promet merveilles. Que n'auraitelle pas donné si on l'eût laissée vivre? — « Saint-Sulpice , Saint-Germain-l'Auxerrois et d'autres temples encore se remplissaient tous les décadis de familles respectables de toutes les classes et particulièrement de la classe riche et éclairée. Tout annonçait la stabilité et la propagation d'un culte dont les résultats ne pouvaient manquer d'être heureux pour la morale et la liberté. Mais il faut aux tyrans la superstition, l'ignorance et la corruption !» — Le tyran eut la cruauté d'étrangler la théophilanlhropie en plein essor.
Nous sourions aujourd'hui de ce naïf réformateur, qui fabriquait une religion comme Sieyès troussait une constitution, qui rêvait de substituer sa machine métaphysique à la règle de gouvernement individuel et social éprouvée depuis dix-huit siècles. Mais ne trouverait-on pas, autour de nous, d'intrépides Lareveillère, qui cherchent avec la même bonne foi, avec la même ingénuité,
une autre machine artificielle pour étayer les ruines toutes semblables dont ils s'effrayent? Combien elle est étroite, et combien toujours pareille, Taire stérile où tourne, les yeux bandés, la mule obstinée qu'est parfois notre pauvre raison !
A partir de Tan III, les Mémoires ne quittent plus le ton de l'apologie ou du réquisitoire : apologie de Fauteur, de son ami Rewbell, des actes et des intentions de la majorité du Directoire, aussi longtemps que deux membres de ce corps effroyablement divisé se rangèrent aux sentiments de Lareveillère ; réquisitoire contre les Thermidoriens, les Clichiens, les royalistes, contre les deux Conseils, contre Barras, Carnot et Bonaparte. Barras est traité, selon son mérite, d'intrigant plongé dans la crapule, prêt à se vendre à tous les partis. Néanmoins le directeur ménage en pratique un collègue qui fait habituellement l'appoint de sa majorité, et sans lequel le 18 fructidor n'eût pas été possible. L'objet constant de sa haine, c'est Carnot, l'éternel adversaire. Lareveillère lui en veut mortellement de la Réponse à Bailleul, ce pamphlet virulent où Carnot se vengea du collègue qui l'avait fructidorisé. Contrecarré au pouvoir par l'homme qui avait les armées dans la main, cinglé ensuite dans sa vanité par un libelle injuste pour son bonne-
teté, mais trop bien informé de ses ridicules, Lareveillère accuse Carnot de royalisme, de despotisme, d'accointances criminelles avec le prétendant, et surtout avec Bonaparte. La vérité, c'est que le regard de Carnot, pénétrant dans les choses militaires, saisissait les opérations du jeune capitaine d'Italie, où les avocats du Conseil ne voyaient goutte. Il défendait contre eux les conventions de Leoben et de Campo-Formio, alors que le négociateur de ces traités passait au Luxembourg pour une dupe des Autrichiens.
Les relations du Directoire avec Bonaparte sont une tragi-comédie perpétuelle. On le blâme de ce qu'il n'a pas vaincu selon les règles, puisqu'il a mis de côté celles qu'on lui dictait de Paris. Un jour, on le croit découragé : François de Neufchâteau, qui a un si beau style, est chargé d'écrire une épître au vainqueur d'Arcole et de lui remonter le moral. Pour nos gens, Bonaparte est à la fois un objet de crainte et de première nécessité. Disparaît-il sur la mer d'Egypte, ils disent : Oufl mais avec une vague inquiétude d'avoir perdu leur fétiche. Ils ont besoin de ses victoires, ils avaient eu besoin de ses canons en vendémiaire, ils réclament un de ses généraux au 18 fru.ctidor. Bonaparte leur expédie dédaigneusement l'encombrant Augereau. On voudrait bien se servir de Hoche : celui-là, c'est le patriote authentique.
Lareveillère le loue d'autant plus qu'il Toppose à Bonaparte; ce qui n'empêche pas le défiant directeur de se poser tout bas, à deux reprises, la question que la postérité se posera longtemps : L'énigmatique général de Sambre-et-Meuse n'étaitil pas un en-cas du Destin? ne rêvait-il pas de reprendre, si son rival eût échoué, les mauvais desseins que méditait ce dernier?
Le 18 fructidor fut la pierre de touche du caractère et de la philosophie politique de Lareveillère-Lépeaux. Voilà un républicain scrupuleux, ferme sur les principes, vraiment épris de légalité. Les élections du second tiers introduisent dans les Conseils de nouveaux membres, des royalistes peut-être, ce serait à démontrer, en tout cas des gens dont les opinions ne lui conviennent pas. Ils sont très régulièrement élus : qu'importe? Une épuration s'impose. Le bon citoyen regrette que le Directoire n'ait pas les moyens légaux de la faire ; mais « qui veut la fin veut les moyens : or, il a été assez prouvé, je crois, que les moyens constitutionnels étaient absolument impraticables; ceux qui nous condamnent sentent le ridicule qu'il y aurait à soutenir le contraire; aussi s'en abstiennent-ils. » — C'est toute sa défense. — Il faut proscrire du même coup deux de ses collègues : Lareveillère s'y résout, d'autant plus facilement que l'un
d'entre eux est son ennemi Carnot. Il faut s'aboucher pour cette besogne avec le répugnant Barras; il faut demander un général à Bonaparte, acheter les grenadiers du palais législatif. Le gardien de la légalité soupire, mais il s'abouche, demande, achète. A la vérité, il adresse une touchante exhortation à ce soudard d'Augereau ; il lui recommande « de sauver la république sans ensanglanter la patrie, s'il veut être inscrit au temple de mémoire ». Et il le lance sur le temple des lois, et il déporte à Sinnamary les plus honnêtes gens du monde.
Le plus beau, c'est la véhémente indignation que ce même homme ressent, deux ans après, contre son imitateur du 18 brumaire. Il ne se dit pas un instant que brumaire est la répétition de fructidor, ni plus illégale, ni plus sanglante : Bonaparte au lieu d'Augereau, voilà toute la différence. Et une école nombreuse juge comme Lareveillère ; elle a comme lui deux poids et deux mesures pour deux actes identiques : un silence approbateur sur fructidor, des imprécations sur brumaire. L'historien impartial cherche la raison d'un traitement si inégal; il n'en trouve qu'une : le 18 fructidor ne fît que changer la forme du désordre, qu'il soit amnistié! le 18 brumaire fît de l'ordre, qu'il soit anathème!
Le triomphateur de fructidor n'attendit pas
jusqu'à brumaire pour subir la loi du talion. Son complice Barras, Sieyès et Merlin le chassèrent au 30 prairial. On ne lui fît pas Thonneur d'un coup d'Etat : une simple crise. Cette fois encore, Lareveillère se drape noblement dans son récit; il nous dit sa résistance héroïque, le trouble et la confusion de ses persécuteurs : « J'accordai enfin* aux larmes et aux prières ce que la menace et le danger n'avaient pu m'arracher... Ils me remercièrent avec la plus vive reconnaissance. » Toujours est-il qu'il prit son portefeuille et sortit du Luxembourg comme il y était entré, sans bruit, sans faste, et sans un sou, disons-le à l'honneur de sa rigide intégrité. Il retourna chez ses amis du Jardin des Plantes.
Constituant, conventionnel, directeur, après les journées données aux luttes de l'Assemblée ou à l'apparat du pouvoir, Lareveillère avait gardé l'habitude de se rendre le soir chez Thouïn, le célèbre naturaliste. Une petite société de savants se réunissait dans la modeste cuisine des frères Thouïn; on causait en famille des choses de la nature; les femmes faisaient un peu de musique. En pleine Terreur, l'abandon cordial et la gaîté régnaient dans la tranquille oasis du Jardin des Plantes : notre homme d'Etat avait coulé les meilleures heures de sa vie dans cette cuisine. C'est le côté attrayant et touchant de sa physio-
nomie. On connaît mal la bourgeoisie révolutionnaire si l'on ne pénètre pas dans les dessous de ces existences dramatiques : au plus fort de la tourmente, tel jacobin menait une vie de société simple, candide, chez des gens de mœurs aimables et de douce culture. Pour se représenter la face interne de ces hommes, il faut suspendre un tableautin de Boilly derrière la grande toile officielle de David, il faut prêter l'oreille au clavecin qui murmure une ariette de Grétry sous le hur^ lement de la Carmagnole,
L'opposition de l'ancien directeur ne fléchit pas sous l'Empire. Retiré aux champs, il fut un des rares qui refusèrent les ofïres du tyran. Je crois bien que le tyran, qui payait les hommes à leur juste valeur, ne se mit pas en frais de grandes tentations pour le théophilanthrope. Petites ou grandes, celui-ci les refusa. Il refusa même le serment et sacrifia sa place à l'Institut plutôt que de le prêter. La Restauration ne lui fut pas plus clémente : il eut le chagrin de voir son fils repoussé de la cour royale de Paris, parce que le père avait fait de la fantaisie littéraire avec le calendrier. Quand le jeune avocat s'avança à la barre pour la formalité du serment, le président Séguier s'écria : « Ossian! qu'est-ce que cela? Je ne connais pas ce nom-là, moi! Remis à huitaine. » Et Ossian ne fut jamais admis. Lare-
veillère se consola en écrivant ses Mémoires. Ils ne seraient pas inutiles, si un livre de plus pouvait nous mieux enseigner cette vérité d'expérience : pour rétablir les affaires d'un grand pays en des temps difficiles, il ne suffît pas d'une honnêteté timorée, d'un entêtement qui joue la résolution, de quelques préjugés à mines de principes, le tout logé dans une cervelle étroite, froide comme un grenier sans feu. Notre fleur vivante et mystérieuse, le génie de la France, ne se laisse pas cueillir par les naturalistes qui cataloguent des choses mortes dans leur herbier.
UN
Toujours lui! Lui partout! — Pas de rémitlence dans la napoléonite aiguë, comme nous rappelions il y a déjà quatre ans, alors que nous en observions les premiers symptômes, puis l'éruption caractéristique, avec Tavalanche des publications sur le premier Empire; publications qui étaient à la fois cause et effet de Tengouement général.
La renaissance napoléonienne! Un homme Tavait prédite, le sculpteur Rude; voilà juste un demi-siècle, il coulait en bronze le rêve qu'il verrait aujourd'hui réalisé, s'il revenait parmi nous. Son Éveil à Vimmortalité exprime si exactement
1. Mes souvenirs sur Napoléon, par le comte Chaptal, publiés, par le vicomte A. Ghaplal. 1 vol. in-8", Paris, 1893.
le phénomène auquel nous assistons, et cette belle œuvre est si peu connue, que c'est à peine une digression d'en dire quelques mots.
En 1845, après le retour des cendres, un grognard de la Grande Armée, Charles-Claude Noisot, eut une fière idée. Il avait été capitaine dans la vieille garde, capitaine adjudant- major au bataillon de Tîle d'Elbe. Retiré dans sa propriété de Fixin, près de Dijon, Noisot vieillissait, fidèle à son culte. Sentant approcher la mort, et voulant continuer de monter auprès de son Empereur la garde d'outre-tombe, il fît venir Rude, qui professait la même foi, il lui commanda un monument emblématique de son espérance. L'artiste traduisit l'idée du soldat. Une lithographie du temps * met sous nos yeux « L'inauguration de la statue la Résurrection de Napoléon , érigée à Fixin par MM. Noisot, grenadier de l'île d'Elbe, et Rude, statuaire, le 19 septembre 1847 ». — Une foule de belles dames en châles de cachemire et de messieurs aux redingotes héroïques emplit le parc de Fixin; entre deux haies de gardes nationaux qui présentent les armes, dans la fumée des coulevrines juchées sur le castel crénelé de Noisot, le bloc de bronze se dresse au sommet d'un tertre.
\. Du cabinet d'estampes de M. Germain Bapst, qui a eu l'obligeance de me fournir ces détails.
Au pied de ce tertre, aux pieds de son Empereur, Noisot avait creusé sa sépulture. Il s'y fit enterrer debout, sentinelle vigilante, résolu à attendre là le jour de la glorification définitive, l'heure où le peuple français le relèverait de sa faction. Le monument resta ignoré, sauf des rares touristes qui visitaient ce coin de Bourgogne. Tout récemment, par une coïncidence fatidique, le musée du Louvre installait dans notre salle de sculpture française le plâtre de V Eveil à V immortalité, comme pour consacrer le renouveau de la légende par une œuvre qui en est le parfait symbole.
L'Empereur se soulève à demi sur le lit de camp où il dormait. Il écarte d'une main la draperie qui le couvrait, suaire ou manteau militaire, on ne sait. Le buste se redresse, le visage apparaît, moulé sur le masque pris à Sainte- Hélène, maigre, les yeux clos, le front lauré. Le lit pose sur un énorme socle de roches, où l'attachaient des chaînes qui retombent brisées. L'aigle est éployée sur le devant, clouée aux roches, toute meurtrie, les serres pendantes, les ailes froissées. Dans l'emmêlement furieux que Rude a fait de ces motifs, il semble que le lit porte sur l'aigle autant que sur les pierres du socle. On regrette de ne pas voir auprès Claude Noisot, son mousquet au bras ; mais le capitaine peut se ren-
dormira Fixin : comme il Ta voulu, son Empereur se réveille dans le Louvre sous les yeux du peuple, qui a relevé le vieux grenadier de la garde funèbre qu'il montait.
Napoléon livre une nouvelle bataille. Comme dans la ballade fameuse, ce mort manœuvre des troupes d'ombres, il arrache au repos ses vieux compagnons pour les faire encore servir. Et Ton voit s'aligner sur les rayons ces soldats de papier; soldats bleus, jaunes, gris, les uns dociles, d'autres accusateurs et révoltés, mais qui combattent tous pour lui, en somme, puisqu'ils chassent le pire ennemi, l'oubli.
Besoin d'une enquête supplémentaire sur une époque mal étudiée, pense l'historien; engouement inexplicable comme toutes les modes, disent les gens enclins à la recherche des causes; symptôme d'un état d'esprit et d'une attente, insinuent les prophètes politiques. N'est-il pas admis que l'encre d'imprimerie, miroir trouble, reflète et renvoie fortifiées les impressions changeantes de notre société? Laissons chacun se complaire dans ses conclusions ; pour l'observateur des faits contemporains, il suffit de constater qu'un courant existe, et que l'on demande du Napoléon en librairie. Ceux qui aiment l'histoire pour ellemême, et non pour la vendre aux partis, ont quelques raisons d'être satisfaits; les publications
UN PORTRAIT DE NAPOLÉON 9o
sur la période napoléonienne ne sont plus ce qu'elles furent si longtemps, des armes de combat forgées et faussées par les passions du jour. Certes, il est facile de discerner chez nos écrivains leurs antipathies ou leurs goûts personnels, et la fascination du modèle sur plusieurs d'entre eux. Du moins n'ont-ils plus, lorsqu'ils le regardent, un œil qui louche vers le gouvernement du quart d'heure. Ils cherchent de bonne foi la probabilité historique; je n'ose dire la vérité : le mot est trop ambitieux, trop décevant, quand on l'applique aux résultats de nos investigations sur le passé.
Entre tous les témoignages contemporains, celui de Chaptal paraît être l'un des plus recevables. Taine en avait eu connaissance, il en avait extrait la moelle. Nous possédons aujourd'hui la déposition de cet administrateur habile, de ce collaborateur intime de Bonaparte; elle mérite de nous arrêter quelques instants.
Jean-Antoine Chaptal, comte de Chanteloup sous l'Empire, avait quarante-cinq ans lorsque le premier consul l'arracha aux laboratoires et aux fabriques. Issu d'une ancienne famille de culti-
valeurs, sur les plateaux de la Lozère, il garda toujours l'allure prudente et grave, un peu lourde, du montagnard qui assure chacun de ses pas dans la vie. Tout jeune, il avait étudié la médecine à Montpellier sous la direction d'un de ses oncles, praticien célèbre. Un voyage à Paris faillit l'entraîner à mal, je veux dire à la poésie; il délaissa l'amphithéâtre et s'attela à une tragédie tirée de l'histoire de Pologne. Heureusement, il s'arrêta au troisième acte, devant « le refus prononcé de Minerve » ; il retourna au cours d'accouchement de M. Baudelocque et se borna par la suite « à composer des vers de société ». La chimie, qui se transformait à cette époque, accapara bientôt toute l'attention du jeune étudiant en médecine; il comprit un des premiers le parti qu'on pouvait tirer de cette science pour les applications industrielles. Protégé par les États de Languedoc, il établit à Montpellier des teintureries perfectionnées pour les tissus, des ateliers où il fabriqua les acides et les préparations dont l'Angleterre et la Hollande avaient jusqu'alors le monopole. La fortune lui vint; elle s'accrut par les guerres de la Révolution, qui fermèrent aux concurrents étrangers le marché de produits chimiques créé par Chaptal dans le midi de la France.
Je relève en 1792 une curieuse lettre de l'infant d'Espagne, prince de Parme, qui suivait les études
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du savant et correspondait avec lui : — « Votre Révolution vient de nous apprendre, mon cher ami, que le métier de roi ne vaut plus rien : jugez de celui d'héritier présomptif. Après y avoir bien réfléchi, je me suis décidé à conquérir mon indépendance, et je crois que je puis y arriver en formant des fabriques en Espagne, où elles manquent. Mais je ne puis y parvenir que par votre secours. Venez me trouver, nous travaillerons ensemble... Lorsque nous aurons fait fortune, nous irons vivre là où nous trouverons le repos, s'il en existe encore sur la terre. >» — Cet héritier de Charles-Quint et de Philippe II était un prévoyant de l'avenir. Déjà trop tard : le legs de sa race l'empêcha de devenir un bon chimiste; des attaques d'épilepsie énervèrent sa raison.
La réputation du savant le signala au Comité de salut public; il fut réquisitionné pour venir diriger à Paris la fabrication des poudres et salpêtres. Faute de poudre, les quatorze armées de la République étaient arrêtées dans leur marche; en quelques mois, Chaptal mit ce service à la hauteur des besoins. Absorbé par ses travaux à la poudrerie de Grenelle, qu'il avait créée de toutes pièces, il se tint prudemment à l'écart des agitations révolutionnaires; et il échappa à l'effroyable explosion de son établissement, où cinq cents victimes disparurent sans laisser de traces. « L'étoile
qui me protégeait contre les fureurs de Tanarchie voulut bien encore, par une espèce de miracle, sauver ma tête dans cette circonstance. » — Après les mauvais jours, il liquida ses usines de Montpellier et reprit ses études à Paris, où l'Institut l'avait appelé. La chimie agricole lui dut alors quelques-unes de ses plus utiles conquêtes, les principes appliqués aujourd'hui encore pour l'amélioration des vins, les premiers essais pratiques pour tirer le sucre de la betterave.
Ces grands services le désignèrent à l'attention de Bonaparte, « quand arriva, nous dit Chaptal, cet heureux événement qui releva le courage abattu des Français et fît concevoir les plus belles espérances. En ce moment, les armées ennemies, russes et autrichiennes, menaçaient les frontières du Nord et du Midi. L'armée française, peu nombreuse et découragée par des revers, ne pouvait ni arrêter, ni retarder la marche de l'ennemi. La nouvelle se répand que le général Bonaparte vient de débarquer à Fréjus. L'espérance renaît dans tous les cœurs, et chacun appelle par tous ses vœux le héros de l'Italie à la tête du gouvernement. Le 18 brumaire débarrasse la France d'une administration impuissante, le peuple place l'autorité dans les mains de l'homme qui faisait sa gloire et son espoir. Tout change : la force succède à la faiblesse, l'ordre remplace partout
Tanarchie, et, en trois mois, on organise un gouvernement fort, éclairé ; on réunit dans les administrations les hommes instruits, zélés el courageux que les factions avaient écartés ou oubliés. » — Voilà bien le sentiment que Ton retrouve chez tous les contemporains, chez ces hommes imbus comme Chaptal des principes de la Révolution, — et il Tétait très fort, — mais préservés ou revenus du spasme terrible qui avait sauvé la France de rinvasion étrangère, qui finissait en râle de faiblesse devant le retour offensif de Tennemi, devant la gangrène des organes internes.
Notre auteur avait d'ailleurs de bonnes raisons pour apprécier le sort fait aux « hommes instruits et zélés ». Nommé conseiller d'Etat, et bientôt ministre de l'intérieur en remplacement de Lucien (6 novembre 1800), il devint d'emblée le premier collaborateur de Bonaparte dans l'œuvre de réorganisation universelle. Le département de l'intérieur avait à cette époque des attributions fort étendues : instruction publique, cultes, hôpitaux, spectacles, musées, palais et maison du souverain, commerce, industrie, droits réunis, travaux publics. L'homme d'Etat improvisé garda ces lourdes fonctions pendant les quatre années du consulat; le plus bel éloge que l'on puisse faire de son intelligence et de son activité, c'est de dire qu'il suivit durant tout ce temps, sans perdre
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haleine et sans plier sous le faix, Tinitiateur avec lequel il fallait chaque jour remuer un monde. Je ne rechercherai point quelle fut la part personnelle du ministre dans les travaux et les réformes dont il dresse la liste avec une juste fierté. On peut, du moins, lui reporter en propre tout l'honneur de la réorganisation des hospices.
Il nous dépeint Tétat lamentable où il les trouva et les efforts que le relèvement lui coûta. Restait à refaire un personnel hospitalier. — « J'eus à peine formé le conseil général et arrêté les règlements et les principales améliorations, que je sentis la nécessité de rétablir les sœurs hospitalières... L'expérience venait de nous prouver, pendant dix ans, que les femmes les plus vertueuses, les plus charitables de la société, qui les avaient remplacées après leur suppression, n'avaient pas pu atteindre à ce haut degré de perfection... Le rétablissement des sœurs hospitalières n'était pas aisé ; l'opinion existait la même : rétablir une corporation contrastait avec toutes les idées du temps. Cependant, comme je sentais la nécessité, pour couronner mon œuvre des hospices, d'y faire rentrer mes religieuses, je me décidai sans consulter ni Bonaparte ni le conseil d'Etat. Ces vertueuses sœurs s'étaient dispersées et classées dans la société. Je parvins à en trouver une que j'avais connue en qualité de supérieure
à l'Hôtel-Dieu de Montpellier; je lui proposai de rétablir son ordre et lui demandai si elle pourrait réunir huit à dix de ses anciennes compagnes pour établir une maison de noviciat... Bientôt, la maison se trouva trop étroite pour admettre toutes les aspirantes et on fut forcé de leur en donner une beaucoup plus grande. Cet exemple fut imité dans la province, et, peu à peu, ces institutions admirables furent partout rétablies. » — N'oublions pas que Chaptal, comme la plupart des hommes de sa génération, n'avait aucune religion; il élait haut dignitaire de la franc-maçonnerie et maugréait contre la corvée des cérémonies à Notre-Dame. Son témoignage d'administrateur n'en a que plus de poids, et l'on pourrait relire avec fruit les considérants remarquables de l'arrêté qu'il prit en cette circonstance.
La réforme des prisons, celle des établissements d'enseignement supérieur ne coûtèrent pas moins de peines au ministre. Sa sollicitude s'appliqua surtout aux objets qui avaient occupé toute sa vie, aux fabriques, aux métiers mécaniques, aux améliorations agricoles. Il put se vanter d'avoir donné à l'industrie française un essor qu'elle n'avait pas connu depuis Colbert. Je ne sais s'il faut lui attribuer le mérite des embellissements de Paris. Chaptal nous présente comme siens les projets adoptés par le Premier consul,
entre autres la transformation du faubourg Saint-Germain, alors fort mal percé. Il ouvrit plusieurs des voies de communication qui le desservent actuellement; il allait prolonger de même la rue de Poitiers, quand Toulil lui tomba des mains. On va voir pourquoi nous sommes obligés, aujourd'hui encore, de tourner à droite ou à gauche lorsque ce tronçon nous amène à la rue de rUniversité.
Le puissant ministre avait une faiblesse avouée pour une de ses administrées de la Comédie-Française, M"'' Bourgoin. Un soir de thermidor an XII, deux mois après la proclamation de l'empire, il travaillait avec Napoléon. Le valet de chambre Constant entra : il annonça à son maître que M"® Bourgoin s'était rendue aux ordres de Sa Majesté. L'Empereur fit dire à la visiteuse d'attendre, avec le sans-gêne expéditif qu'il apportait à ces sortes de choses. Un bon courtisan n'eût pas entendu ; mais il y a des réactions auxquelles la chimie ne prépare point. Notre savant ne sut pas contenir son ressentiment, et il l'en faut admirer. L'infortuné referma son portefeuille, sortit brusquement, rentra chez lui, et rédigea dans la même nuit sa lettre de démission. Il prétextait le désir de retourner à ses chères études. La démission fut aussitôt acceptée. Le ministre retomba sur un fauteuil de sénateur, d'où il ne bougea plus-
jusqu'à la fin du règne. Retiré dans la terre de Ghanteloup, qui avait abrité la fastueuse disgrâce de Choiseul, il y occupa ses loisirs à des perfectionnements agricoles, à des travaux scientifiques dont notre industrie retira de grands profits.
Devons-nous croire qu'une si brillante carrière fut brisée par un malheur si léger? Il y eut certainement à la séparation des motifs plus graves. Chaptal revient souvent dans ses notes sur la différence marquée entre le Premier consul, docile aux avis de collaborateurs qui étaient un peu ses maîtres d'école, et l'Empereur, impatient de toute contradiction. Le montagnard de la Lozère ne sut-il pas plier à temps devant ces exigences nouvelles? Y eut-il quelque dissentiment resté secret? Chaptal fournit une explication qui ne soutient pas l'examen : la nécessité de placer Champagny au ministère de l'intérieur pour ne pas déplaire à l'empereur d'Autriche, quand Napoléon rappela de Vienne son ambassadeur. Fûtelle exacte, cette allégation n'expliquerait point la durée d'une non-activité que n'assombrit pas d'ailleurs la défaveur du maître. L'Empereur garda à son ancien ministre affection et confiance : Chaptal l'affirme, et les apparences lui donnent raison.
Tel était Thomme qui revient nous proposer a un tableau fidèle des qualités et des défauts » de Napoléon. — « J'ai pu Tétudier et l'apprécier durant seize années. Je Tai pu avec d'autant plus de succès que j'ai constamment joué, auprès de lui, le rôle d'un observateur impassible. » — S'il ne fallait, pour bien remplir ce rôle, que la fréquentation intime du modèle, le long dressage de l'observateur par les méthodes expérimentales du savant, la maturité du jugement, une intelligence solide, sinon très fine, et une grande honnêteté de principes, Chaptal réunissait toutes ces qualités. Tiendrions-nous enfin de sa main l'image qui a débordé jusqu'à ce jour toutes les toiles où Ton essaya de la fixer? — Je ne le crois pas. Le nouveau témoignage est intéressant, mais la valeur m'en paraît surfaite. On ne peut l'accepter qu'avec d'expresses réserves.
Je ne prendrai pas avantage contre Chaptal de ces petites infidélités du souvenir qui amènent sous la plume de l'écrivain des erreurs de fait. Il dit que son mariage fut béni en 1781 par le cardinal de Cambacérès. Ailleurs, une plus grosse inadvertance lui échappe : « l'Assemblée législative s'arroge le titre de Convention. » Il parle de
UN PORTRAIT DE NAPOLEON tOo
la réunion du Piémont à Yempire français et des emportements de Yempereur contre l'Angleterre qui retenait Malte , au lendemain de la paix d'Amiens, c'est-à-dire au printemps de 1802. Ce sont là des vétilles. Si je m'y arrête, c'est parce que l'on a voulu infirmer l'authenticité des Mémoires de Talleyrand avec des arguments de cet ordre. Voici un texte indiscutable, le manuscrit de Chaptal; on y trouve ces lapsus que l'on retrouvera dans toute rédaction composée à quelque distance des événements. Lorsque la critique les invoque pour ruiner des textes dont l'authenticité matérielle est moins bien établie, elle s'amuse à des puérilités.
Il y a des contradictions fréquentes dans les jugements moraux de notre auteur sur Napoléon, et ceci est déjà plus grave. Chaptal rapporte cette exclamation de Bonaparte , à l'annonce de la mort de Louis XVI : « Oh! les misérables! les misérables! Ils passeront par l'anarchie! » Elle est conforme à tout ce que nous savions des sentiments intimes du jeune officier; elle est difficile à concilier avec l'allégation énoncée quelques pages plus haut : « Lorsque la Révolution éclata, Bonaparte avait vingt ans. A cet âge, un jeune homme... compte pour rien les institutions qui ont subi l'épreuve du temps, et les habitudes sociales qui forment le caractère et la loi des
peuples. Bonaparte entra donc avec ardeur dans la carrière de la Révolution, et il y porta cet esprit inquiet, frondeur et absolu qu'il avait manifesté jusque-là. » — La touche est ici trop crue : on nous avait toujours montré le lieutenant d'artillerie obéissant aux circonstances plutôt qu'entraîné par des convictions révolutionnaires. — « Napoléon, nous dit Chaptal, n'a jamais éprouvé un sentiment généreux; c'est ce qui rendait sa société si sèche, c'est ce qui faisait qu'il n'avait pas un ami. » — « Personne n'était à son aise autour de Napoléon, parce que personne ne pouvait compter sur des sentiments de bonté ou d'indulgence de sa part. » — L'écrivain reproduit sous toutes les formes ce jugement absolu; pourtant il cite des traits qui en corrigent la rigueur, et cela dès le début de son récit ; le Premier consul ordonne à son ministre de rechercher et de bien placer ses anciens maîtres de Brienne. — Je n'attache pas une importance exagérée à ces contradictions dans les termes; personne ne les évite, ce sont les oscillations naturelles de la pensée, suivant qu'elle se reporte aux difTérents aspects du personnage qu'on étudie. Mon objection fondamentale contre l'ensemble des témoignages de Chaptal est tirée d'un autre motif.
Il a le désir d'être impartial et l'illusion qu'il l'est; cependant une rancune secrète, probable-
ment inconsciente, pèse sur toutes ses opinions. Est-ce Tami de M"° Bourgoin qui en veut encore à son rival d'un soir? Cet exemple de constance serait trop beau. Est-ce le dépit du ministre remercié si tôt et qu'on oublia toujours de rappeler? La chose est plus probable. Quoi qu'il en soil, presque tous les éloges que Chaplal décerne à Napoléon s'achèvent par un mais^ par un tournant de phrase chagrin, et, si j'ose dire, par une suppuration de la vieille blessure. A travers ses efforts pour voir et peindre exactement, la goutte aigrelette suinte sans cesse. Je citerai quelques lignes où le sentiment de l'écrivain se trahit tout entier.
« Il faut avoir observé cette période de quatre ans pour bien juger des changements qui se sont opérés chez le Premier consul. Jusque-là, il cherchait à s'entourer des esprits les plus forts dans chaque parti. Bientôt le choix de ses agents commença à lui paraître indifférent. Aussi appelait-il indistinctement dans son conseil et aux premières places de l'administration ceux que la faveur ou l'intrigue lui présentaient, se croyant assez fort pour gouverner et administrer par lui-même. Il écartait même avec soin tous ceux dont le talent ou le caractère l'importunaient. Il lui fallait des valets, et non des conseillers... Une fois parvenu à concentrer en lui toute l'administration et à
ne prendre conseil que de lui-même, Bonaparte conçut le projet de se former une génération de séides. Il disait souvent que les hommes de quarante ans étaient imbus des principes de l'ancien régime, et par suite ne pouvaient être dévoués ni à sa personne ni à ses principes. 11 conçut de l'aversion pour eux, et dès lors forma auprès de lui une pépinière de cinq à six cents jeunes gens qu'il appelait successivement à toutes les fonctions... Tous ces jeunes gens n'avaient ni les lumières, ni la considération, ni les convenances nécessaires... »
L'entendez-vous, la plainte sourde du conseiller évincé?
L'opposition entre le Consul et l'Empereur, toute à l'avantage du premier et au détriment du second, c'est l'idée maîtresse qui relie les Souvenirs, Nul ne songe à la contester, pourvu qu'on ne nous la fasse pas trop abrupte ; le poète regardait mieux, quand il voyait « le front de l'Empereur » briser peu à peu « le masque étroit » . Les préférences de Chaptal sont partagées par tous les hommes de bon sens : mais on en croirait plus volontiers un arbitre moins intéressé dans la sentence qu'il rend. Le malheureux! Sa conviction lui dicte une phrase qui reproduit presque la plaisanterie classique. Il dit, en parlant des entretiens familiers chez le Consul, à la Malmai-
son : « Bonaparte était alors estimé et considéré au dehors. Et s'il eût su borner là son ambition, il serait encore sur le trône de France! »
Cette phrase, ajoutons-le vite, on s'en moquera toujours, et toujours on tournera autour d'elle. Convenablement déguisée, elle reparaît sous les subtilités et les développements du meilleur style; cocasse dans le raccourci d'une ligne, elle en impose par son sérieux quand on la file habilement à travers un volume ; c'est toujours elle. L'historien revient y sombrer, peut-être parce qu'elle contient en germe tout le conflit du déterminisme et du libre arbitre; ou, pour viser moins haut, parce qu'elle traduit le cri instinctif des Français aux jours d'embarras, parce qu'elle répond aux deux versets de la litanie chantée tout haut par les uns, murmurée tout bas par les autres : Seigneur, rendez-nous le Premier consul! Seigneur, préservez-nous de l'Empereur!
Averti du vice secret qu'il y a dans les jugements de Chaptal, le lecteur y démêlera sans peine la note juste et la note forcée. En tant qu'ils portent sur le caractère et l'esprit de Napoléon, ces jugements ne font guère que reproduire des accusations en partie justifiées, devenues aujourd'hui des lieux communs; égoïsme, insensibilité habituelle, violences d'humeur, impatience de la contradiction, volonté réfléchie de se faire
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craindre, raideur maladroite avec les femmes, lacunes dans Téducation, inintelligence des arts, prédilections exclusives et toutes politiques dans les lettres et dans l'histoire. Sur ce côté de la figure, le peintre pousse les ombres, sans tenir compte des lumières et des clairs-obscurs qui nous donneraient mieux l'impression de la vie réelle. D'autre part, il met en saillie les puissances de l'esprit sur lesquelles on est unanime : mémoire prodigieuse du détail, des figures, des chiffres, capacité de travail sans limites, dans les séances du conseil d'Etat que le Consul prolongeait de dix heures du soir à cinq heures du matin ; décision rapide, ordre et classement des idées, promptitude à les mettre en bataille comme une armée.
Je ne sais rien de plus frappant à cet égard que l'anecdote rapportée par Chaptal. Un jour, le Premier consul lui parle de l'Ecole militaire qu'il voudrait former à Fontainebleau et développe les principales dispositions de cet établissement. Le ministre passe la nuit au travail et apporte le lendemain un projet détaillé. Bonaparte n'en est pas satisfait : « Il me fit asseoir et me dicta pendant deux à trois heures un plan d'organisation en cinq cent dix-sept articles. Je crois que rien de plus parfait n'est jamais sorti de la tête d'un homme. » — Même rapidité, même embrassement
de tous les détails pratiques dans la création du port de Flessingue, telle que notre auteur la vit décréter sur place pendant une halte de voyage. En résumé, je serais embarrassé de signaler, dans les Souvenirs, des vues neuves et fines sur rhomme qu'ils prétendent faire connaître. J'en rencontre d'excellentes , et fort bien dégagées pour Tépoque où Ghaptal écrivait (vers 1817), sur les actes, les conséquences des événements, l'état général des esprits. Il voit à merveille que le grand coup de volonté de Bonaparte fut le rétablissement du culte. Poussé par l'opinion de son entourage dans ses autres entreprises, le Consul dut la vaincre et l'entraîner sur ce seul point, pour aller satisfaire l'opinion muette d'en dessous. — « L'opération la plus hardie qu'ait faite Bonaparte, pendant les premières années de son règne, a été le rétablissement du culte sur ses anciennes bases. Pour bien juger de l'importance et de la difficulté de cette entreprise, il faut se reporter à cette époque où la haine la plus acharnée et le mépris le plus profond pesaient sur le clergé. L'idée de. rétablir la juridiction du pape sur une classe de Français était tellement en opposition avec l'esprit public et l'opinion du temps, que lui seul pouvait concevoir et exécuter ce grand œuvre*. »