A Tappui de ces assertions, voir entre autres anecdotes
ji2 DEVANT LE SIECLE
Ghaptal, si peu suspect en ces matières, aperçoit avec la même justesse la suprême gravité du conflit de Savone et de Fontainebleau. — « Jamais, dans le cours de seize années d'un gouvernement orageux, Napoléon n'a rencontré autant de résistance ni éprouvé plus de chagrin que lui en a causé sa querelle avec le pape. Quelques jours lui suffisaient pour obtenir des premiers potentats de TEurope tout ce qu'il désirait. Mais toute sa puissance est venue échouer contre révêque de Rome. Il n'est pas d'événement dans sa vie qui lui ait plus aliéné l'esprit du peuple que ses démêlés et sa conduite avec le pape. »
A ce propos, l'auteur relate un curieux exemple du fond de superstition fataliste qu'il y avait chez Napoléon. — « Dans le temps qu'il avait réuni les juifs en sanhédrin à Paris, j'assistai un jour à son dîner où il causait gaîment de diverses choses. Tout à coup, entre le cardinal Fesch, avec un air très préoccupé qui frappa l'Empereur. — Qu'avez-
celle que raconte Fezensac, dans ses Souvenirs militaires : « En 1802, le 59* tenait garnison à Clermont-Ferrand, lorsque le nouvel évêque, Mgr de Dampierre, y fut installé solennellement en vertu du concordat. Nous ne pouvons pas comprendre aujourd'hui combien alors des cérémonies religieuses, des honneurs accordés à un évêque semblaient étranges. Aussi le capitaine de musique imagina de faire jouer à la cathédrale les airs les plus ridicules, tels que : Ah! le bel oiseau^ înatnan, en choisissant de préférence le moment de l'entrée de l'évéque et de l'élévation. »
VOUS donc? lui dit-il. — Ce que j'ai, c'est facile à comprendre. Comment! Vous voulez donc la fin du monde? — Eh! pourquoi? repartit l'Empereur, — Ignorez-vous, reprit le cardinal, que rÉcriture annonce la fin du monde du moment que les juifs seront reconnus comme un corps de nation? — Tout autre eût ri de cette sortie du cardinal. Mais TEmpereur changea de ton, parut soucieux, se leva de table, passa dans son cabinet avec le cardinal, en sortit une heure après. Et, le surlendemain, le sanhédrin fut dissous. »
Il y a une connaissance réfléchie de notre pays dans les lignes suivantes : « Un système de ruine pour les campagnes, joint à celui des réquisitions et de la conscription, aurait dû faire abhorrer TEmpereur du paysan. Mais on se trompe. Ses plus chauds partisans étaient là^ parce qu'il les rassurait sur le retour des dîmes, des droits féodaux, de la restitution des biens des émigrés et de l'oppression des seigneurs. » Il n'y en a pas moins dans cette aulre observation : « On peut dire de Bonaparte ce qu'on a dit successivement de tous les hommes qui ont pris part au pouvoir, pendant les périodes orageuses de la Révolution, c'est que la liberté n'était que pour eux et qu'ils pensaient que, pour faire prédominer leurs idées, il fallait comprimer ou étouffer celle
lu.
des autres. Le changement de position opère seul cette métamorphose. Quand on se trouve placé dans les rangs inférieurs, on s'efforce de tout attirer à soi; lorsque Ton est élevé au rang suprême, on s'indigne de toute résistance; dans l'un et l'autre cas, on s'applique à faire prédominer sa volonté, et Ton tâche de renverser tous les obstacles qui s'y opposent. »
Je ne veux pas quitter Chaptal sans lui emprunter encore un paragraphe énigmatique. — « Bonaparte suivait rarement l'impulsion qu'on lui donnait, et j'ai vu combien il a fallu d'artifices pendant trois ou quatre jours pour le décider à ordonner la mort du duc d'Enghien ; ceux qu'on accuse n'ont été que des agents forcés du crime ; les vrais coupables ont trouvé le moyen de s'échapper de la scène. J'ai tout vu. » — C'est tout. Voilà une nouveauté considérable. Le témoin était admirablement informé à cette époque, et il n'est pas un séide de Bonaparte, au contraire. Que signifie cette insinuation? Qui vise-t-elle? Nous avions notre siège fait sur la catastrophe de Vincennes; va-t-il falloir rouvrir l'interminable procès? Et ne pourra-t-on jamais être tranquille, en histoire, avec une vérité à peu près établie ?
UN PORTRAIT DE NAPOLÉON i { 5
Nous possédons un crayon de plus dans la galerie napoléonienne, une silhouette reproduisant quelques traits, quelques mouvements familiers du modèle; et nous ne l'avons pas encore, ce portrait total qui nous donnerait pleine sécurité. Serait-ce qu'il est impossible de le faire?
Un grand peintre l'essaya naguère, il y mit sa passion du vrai, son parfait désintéressement, la force savante de son pinceau. Je me sens à peine le courage d'apprécier ici un livre de Taine ; nos esprits sont encore tout noirs de l'irréparable deuil; mais je puis bien rappeler respectueusement les objections que nous lui présentions et qu'il acceptait volontiers. Son œuvre abonde en aperçus lumineux; soit qu'il rattache l'homme à la grande lignée italienne, non plus aux Gastracani et aux Malatesta, mais à Dante et à Michel-Ange, à ce dernier surtout, intelligence sœur de l'intelligence napoléonienne; soit qu'il dégage le vrai principe de supériorité chez ce primitif de génie, le don de saisir toujours et partout les réalités concrètes, au milieu d'une société pourrie d'encre, enivrée de mots, où l'on a perdu de vue les choses elles-mêmes pour raisonner sur les
abslraclions et les signes accumulés qui brouillent notre vision du réel. Le mécompte de Taine lui vint de son procédé de travail, peu propre à donner un Napoléon tel que nous l'attendons, libre, vivant, marchant dans le monde. Il a couché le colosse sur une table d'amphithéâtre et Fa disséqué muscle par muscle. Nous avons peine à reconnaître Gulliver sous Tarmée lilliputienne des petits faits qui le déchiquettent.
Il semble que M. Arthur Lévy ait écrit son gros livre pour nous rendre plus sensible le danger de la méthode. Livre amusant, apologie fantastique où l'Empereur apparaît comme un bon ange. Si M. Lévy croit réfuter Taine, il se trompe; mais il nous montre une parodie instructive, le procédé retourné à l'envers. Il a levé une autre armée de petits faits, moins bien ordonnée, moins bien conduite, tout aussi nombreuse et qui manœuvre contre la première. — Napoléon était dur et brutal, disent les uns. — Point du tout, répondent les autres, voyez comme il était bonhomme dans son intérieur; et les preuves de s'aligner, dociles. — Napoléon ne sut ni ressentir ni inspirer l'amitié. — Comment donc? Il a pleuré de vraies larmes sur Muiron, sur Desaix, sur Lannes, sur Duroc; et des âmes d'élite, Ségur entre tant d'autres, lui furent sincèrement attachées. — Napoléon n'avait aucun sentiment de
famille. — Voyez quels sacrifices le pauvre officier fit pour ses frères! — Et les citations continuent de batailler, sur chaque trait de caractère, dans cette mêlée où la victoire reste indécise, parce qu'on la veut trop complète de part et d'autre.
L'heure n'est pas venue où l'on pourra loger dans un cadre portatif, avec l'assentiment commun, le personnage qui a rempli et passionné tout un siècle. Sa main est encore sur nous; des gestes magnifiques et furieux qu'a faits celte main, nous jouissons et souffrons par mille fibres ; allez donc peindre avec le détachement requis celui qui vous tient par tous vos nerfs! Il nous déborde et nous échappe; on est réduit à dire comme M"® de Staël : « Son caractère ne peut être défini par les mots dont nous avons coutume de nous servir. »
Ceux qui veulent simplement le définir, sans prétendre le juger, demeurent accablés sous l'énormité et la diversité des manifestations du type, simultanément présentes à leur esprit. Si la complexité d'un homme ordinaire suffit à décourager un peintre consciencieux, qu'est-ce donc quand il s'agit de celui qui fut homme à la plus haute puissance, avec des oscillations d'une amplitude incommensurable? Pour les calculer, nos compas n'ont pas assez d'ouverture. On ne
peut faire rentrer qu'un certain nombre de données dans une définition commune; ici, les données fournies par l'analyse sont trop nombreuses. Mais, dira-t-on, il faut choisir les principales, les lignes directrices. Sans doute; je constate seulement que personne n'a réussi ce tour de force à notre satisfaction, et que nous pouvons dire, comme Talleyrand à Erfurt : « Je n'ai pas vu une seule main passer noblement sur la crinière du lion. » Peut-être parce que Napoléon n'a pas rencontré son égal dans le monde de la spéculation, et parce que l'on n'est bien jugé que par ses pairs. L'application de ce vieux principe de droit, infiniment sage, épargnerait du temps perdu à ceux qui ont l'ambition de porter un jugement moral sur Napoléon. Tant que vous ne mesurerez pas l'action d'un homme à ses responsabilités, à ses nécessités de situation, votre justice sera boiteuse; cela est vrai tout en bas, pour l'affamé qui a volé un pain, et tout en haut, pour le potentat qui a conquis des empires. Je sais que la justice égale et inflexible est indispensable au maintien du bon ordre matériel, comme tant d'autres pis-aller sociaux; mais les morts ne relèvent plus des magistrats et des gendarmes; lorsque nous avons affaire à eux, nous pouvons donner carrière à l'instinct d'une justice plus intelligente qui est en nous. Jugé avec ses pairs,
sinon par ses pairs, Napoléon fait meilleure figure morale; on relève chez lui moins de monstruosités que chez la plupart des êtres exceptionnels à qui le monde fut livré comme un jouet; et son effort pour mériter sa fortune apparaît plus grand que le leur. Si Ton estime trop aventurés les rapprochements avec les héros des époques légendaires, il faut du moins comparer Napoléon aux grands souverains ses prédécesseurs immédiats, un Frédéric II, une Catherine. La comparaison morale n'est pas à son désavantage; elle éclaire en outre un trait commun à ces esprits supérieurs. Ils reçurent la même éducation philosophique; nourris dans les maximes du xviii® siècle, ouverts aux leçons courantes sur l'humanité vertueuse et sensible, d'accord en théorie avec les bons encyclopédistes, ils ne laissèrent rien filtrer de leur métaphysique dans leur rude maniement des hommes, dans leur « travail sur la peau humaine », comme disait l'impératrice de Russie. Frédéric et Catherine gardèrent plus d'hypocrisie vis-à-vis des amis de Paris qui vantaient leur libéralisme; Napoléon, plus franc, rompit avec les idéologues ; mais je ne crois pas que, dans la pratique, il les ait conlristés beaucoup plus que feu son frère de Prusse et sa sœur de Russie.
Si les définisseurs et les moralistes sont embarrassés devant l'Empereur, que dire de ceux qui
veulent le juger sur les résultats généraux de son règne? Ils additionnent et balancent des gains et des pertes dont le compte n'est pas arrêté. Nous sommes enclins aujourd'hui à considérer la liquidation désastreuse plus que l'apport du début. Mais combien d'éléments on néglige dans le calcul! Ghaptal en signale un dans le domaine où sa compétence fait autorité. Il attribue les progrès rapides de l'industrie française au blocus continental et à la prohibition des produits étrangers. « C'est sous son règne qu'on a vu, pour la première fois, tous nos produits industriels rivaliser, sur lous les marchés de l'Europe, avec ceux des nations les plus éclairées en ce genre... Une vérité qui sera contestée par des hommes prévenus, mais qui n'en est pas moins une vérité aux yeux des gens éclairés et libres de préjugés, c'est que si la chute de Napoléon avait été retardée de deux ans, la France était à jamais affranchie du tribut qu'elle paie au nouveau monde pour le sucre et l'indigo. D Le fervent économiste est intarissable sur ce chapitre; on sent que, pour un peu, il prendrait volontiers son parti des hécatombes et des lourdes misères qui ont favorisé selon lui la fabrication des tissus de coton et du sucre de betterave. C'est aller bien loin. Mais l'Angleterre n'a-t-elle pas versé beaucoup de sang pour obtenir des avantages de cet ordre?
A l'autre pôle des idées, qui chiffrera ce qu'on pourrait appeler le coefficient de prestige historique dans la force totale d'un peuple? Le ciel nous garde de caresser un grossier chauvinisme, de faire rimer gloire avec victoire. Je dis simplement qu'on ne saurait omettre, dans le bilan le plus pratique d'un patrimoine national, ces souvenirs légendaires qui donnent à un pays conscience de sa noblesse et confiance dans ses destinées, qui resserrent et maintiennent l'unité de la patrie, qui lui assignent dans le monde un rang proportionné à la splendeur de son histoire. Nous pensons à cet égard comme des riches qui jouiraient d'une fortune gagnée par des ancêtres hommes de peine. Personne ne voudrait assumer la responsabilité d'augmenter cette part du patrimoine, au prix de douleur qu'elle coûte; mais on est bien aise que les pères y aient pourvu, on concède que les fils devront renouveler un jour le capital, sous peine d'appauvrissement et de déchéance.
Jugeons peu, prudemment; et renonçons à espérer de sitôt un portrait définitif de Napoléon. Il se fera beaucoup plus tard, quand la figure apparaîtra simplifiée dans le recul de la légende. Il sera faux, ou du moins la critique érudite le déclara tel; la masse des hommes laissera dire et s'y tiendra, parce qu'il lui en faudra un. En
attendant, nous devrons nous contenter de petites découvertes, de retouches incessantes à l'image qui se transforme sous nos yeux, de quelques éclairs projetés par de hautes pensées dans certains replis de la physionomie. ïaine, et d'autres avant lui, eurent de ces éclairs. Les plus éblouissants nous viennent de Gœlhe. Entre les millions de phrases écrites sur Napoléon, je n'en sais pas de plus juste, de plus belle, et qui fasse plus longtemps songer que celle-ci :
« C'était, dit Gœthe, un être d'ordre supérieur. Mais la cause principale de sa puissance, c'est que les hommes étaient sûrs, sous ses ordres, d'arriver à leur but. Voilà pourquoi ils se rapprochaient de lui, comme de quiconque leur inspirera une certitude pareille. »
En rappellerai-je une autre? On ne la passerait pas à des gens suspects d'obscurantisme, parce qu'ils se résignent à limiter notre pouvoir de connaissance; on l'acceptera de l'un des esprits les plus scientifiques qui aient jamais contemplé l'univers. Gœthe expliquait à Eckermann ce qu'il entendait par le démoniaque, au sens où Socrate eût pris ce mot : « Le démoniaque, c'est ce qui est insoluble par l'intelligence et par la raison. Il ne fait pas partie de ma nature, mais je lui suis soumis. — Napoléon, dit Eckermann, paraît avoir été soumis au démoniaque? — Enor-
mément, répondit Gœthe ; personne presque ne peut lui être comparé à ce point de vue. »
Le meilleur portraitiste de Napoléon, aujourd'hui, serait celui qui referait mieux que les autres la simple narration des faits et gestes de l'Empereur. M. Filon nous rappelait naguère une opinion de Mérimée qui donne beaucoup à penser. « Mérimée remarque avec vérité que le fatalisme des anciens leur interdisait non seulement de découvrir, mais même de chercher les causes des événements. i> Et leurs écrits purement narratifs ont passé les siècles. Est-ce supériorité du talent? On ne me persuadera jamais que Michelet soit un peintre inférieur à Salluste ; et Quinte-Curce n'était qu'un Thiers antique, sous une toge à peine plus étoffée. Le Discours sur thistoire universelle^ avec sa force de style et de pensée, la Grandeur et la décadence des Romains y avec la finesse de ses vues, auront probablement la vie moins dure qu'un récit de Xénophon ou surtout de Thucydide. C'est que nos philosophies éphémères vieillissent vite nos écrits qu'elles surchargent. De nos jours surtout, hantés comme nous le sommes par l'obsession du déterminisme, rongés par l'esprit critique, nous nous épuisons à dérouler dans nos livres quelques anneaux de la chaîne infinie des causes. Les générations qui viendront après la dérouleront autrement.
Ceci n'accuse personne; c'est un mea culpa collectif. Ceci ne guérira personne; comme la mer revient éternellement mordre la roche d'où elle n'arrache que d'insignifiants atomes, nos intelligences alTamées de comprendre s'acharneront à leur travail d'explications du passé. Nos écrits périront avec leurs solutions hasardeuses; les anciens vivent, parce qu'ils offrirent aux hommes de simples images, et qu'ils laissèrent aux lecteurs de tous les temps le soin d'en commenter le sens au gré d'opinions changeantes.
Nous nous sommes approchés un instant du géant de ce siècle; il nous renvoie avec une leçon de modestie. — Un aveu d'impuissance, dira-t-on. J'y consens. Si nous avons appris quelque chose des maîtres de notre âge, c'est à ne pas affirmer au delà de nos connaissances exactes. Au-delà, en histoire comme partout, s'ouvre le domaine de l'intuition, du rêve, de la poésie. Les promenades y sont délicieuses et légitimes, à la condition de ne pas confondre ce vaste domaine avec le champ étroit de la certitude.