QUELQUES
On parcourt une galerie de tableaux; on s'arrête quelques instants devant les portraits des personnages fameux, princes, capitaines, politiques, acteurs en vedette qui jouèrent un rôle dans rhisloire; soudain le regard découvre sur la cimaise une toile aux tons amortis, une figure de femme d'un charme discret; elle a peu ou point d'histoire, elle donne à deviner le secret de sa grâce triste dans un fond de mystère; une oubliée des grands bonheurs, sans doute : ils ne la touchèrent pas, son front ne porte point leur signe radieux; elle intéresse par un je ne sais
1. Lettres de la duchesse de Broglie, 4 81 4-1 838; 1 vol. in-18, Paris, 1896. — Souvenirs du baron de Barante, 1782-1866-, 5 vol. in-8.
quoi d'intime et d'inachevé, comme les pâles plantes qui ont vécu dans les lieux d'ombre, sans connaître jamais la joie du plein soleil. On s'atlarde auprès de ce cadre, il usurpe et retient l'attention qu'on apportait aux personnages notables; quand le visiteur sort de la galerie, c'est l'image de l'inconnue qui demeure dans ses yeux et fixe son souvenir.
Nous emportions une impression toute pareille de la lecture des correspondances publiées par M. Claude de Barante dans les Souvenirs de son grand-père. Correspondances de haute marque, signées de Serre, Talleyrand, Royer-CoUard , Guizot, Mole, Rémusat; c'est imposant comme une rangée de bustes dans une antichambre de l'Institut. On allait passer avec respect; un profil de femme apparaît, il se précise dans quelques billets, épars entre les graves épanchements de ces hommes illustres, qui honorèrent la France plus qu'ils ne la divertirent. Le lecteur s'habitue à ce visage, s'y attache, le cherche bientôt de préférence aux autres; et les gens plus pressés que révérencieux finissent par sauter les lettres où les doctrinaires ont mis leur esprit, pour courir tout droit aux billets où se révèle l'âme d'Alberline de Staël, duchesse de Broglie.
Ce sentiment général a sans doute décidé la publication du petit volume de lettres que le fils
de cette aimable femme nous offre aujourd'hui. L'écueil était d'appuyer sur une ombre; un choix fait avec discrétion nous permet seulement d'entrevoir la figure; et c'était mieux de lui laisser ainsi son air de passer dans une vie qui fut brève, maintenue à l'arrière-plan par la gloire maternelle, par l'activité publique des hommes dont elle portait le nom, par le chagrin qui l'inclina de bonne heure sur une tombe, la détacha de toutes les choses terrestres, sauf de ses devoirs, et la tourna tout entière vers les espérances du ciel. On forcerait maladroitement la note, à propos d'un esprit mesuré qui ne forçait rien, si l'on disait que ce recueil introduit un nouvel écrivain dans notre littérature épistolaire; mais les Sévigné sont rares, on ne leur rend pas visite tous les jours; c'est encore une bonne fortune d'écouter pendant quelques heures l'expression juste d'une pensée intéressante.
Née en 1797, de cet ouragan qui fut M""® de Staël, la future duchesse de Broglie grandit sur les routes de l'exil et dans la retraite de Coppet. On pouvait attendre un développement précoce de l'intelligence chez des enfants élevés dans cette
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serre chaude de Tesprit; mais qu'ils sortissent avec un naturel paisible d*un « intérieur de famille passionné, ardent, tumultueux », — c'est Victor de Broglie qui le définit ainsi dans ses SouvenirSy — cela ne peut s'expliquer que par la loi des contrastes et par une réaction d'accablement. Je viens de parcourir les trois volumes où lady Blennerhasset essaie de suivre dans le détailla vie de M"" de Staël. Ils nous laissent une admiration voisine de la terreur pour cette intarissable prodigalité d'idées et de sentiments, pour cette véhémence de tout l'être qui disputa vraiment à Napoléon, pendant vingt ans, le privilège d'éblouir et de fatiguer l'Europe; au moins tout ce qui pensait en Europe. On comprend l'hommage significatif que rendirent à Corinne les bons Allemands de Weimar, quand elle y alla voir Gœthe et Schiller : quelques jours après son arrivée, tous ces grands hommes étaient malades, mis sur le flanc par le passage du typhon, par « cette perpétuelle tension d'esprit » dont parlait avec effroi Charlotte Schiller. Ceci soit dit sans ironie. Il faut admirer sur toutes choses le don divin, la puissance de vie. Si l'on ajoute aux livres de M"® de Staël sa dépense quotidienne de sève, on demeure émerveillé d'une opulence de vie qui fut rarement égalée; abasourdi aussi, comme le voyageur transporté dans la forêt de
Ceylan; et, comme lui, on se dit qu'il fera bon respirer, au retour, le faible arôme des violettes tapies sous nos maigres bois.
Cette personne incomparable trouvait le temps d'être mère et de diriger l'éducation de ses enfants; avec un abandon de cœur contagieux, avec une haute sagesse, car elle ne cessait de les prémunir contre l'excès d'imagination qui ne lui avait pas donné le bonheur, contre les agitations de la politique qui avaient empoisonné sa vie. Ses enfants lui gardèrent une tendre vénération ; la fille, si différente d'humeur, parlera toujours de sa mère avec plus d'amour encore que de fierté.
Toute belle de visage et d'âme, telle que nous la montrent le portrait de Gérard et la Correspondance, riche, accomplie, mêlée de bonne heure à ce qu'il y avait de plus qualifié dans la société européenne, la petite-fille de M. Necker ne pouvait manquer de faire un grand établissement. Sur ses dix-sept ans, en 1814, elle fut recherchée par le duc Victor de Broglie.
Il s'est peint au naturel dans le premier volume de ses Souvenirs : esprit sérieux et concentré, détaché par son sens critique des choses qu'il observait et de celles mêmes qu'il faisait. Il faisait de la politique, comme un mineur extrait du charbon, parce qu'il est né sur le bord du puits
de mine; son opposition de modéré mécontent l'occupa sans le passionner, sous la Restauration, et il semble que la prise du pouvoir ne lui fit ensuite qu'un médiocre plaisir. Il avait servi l'empereur sans attachement, il allait servir sans illusion des expédients auxquels ne croyait guère le républicain de raison qu'il était tout au fond. — « Mes sentiments étaient sains, mes intentions droites, mes opinions sensées... J'appartenais de cœur et de conviction à la société nouvelle, je croyais très sincèrement à ses progrès indéfinis ; tout en délestant l'état révolutionnaire, les désordres qu'il entraîne et les crimes qui le souillent, je regardais la Révolution française prise in globo comme une crise inévitable et salutaire. En politique, je regardais le gouvernement des Etats Unis comme l'avenir des nations civilisées, et la monarchie anglaise comme le gouvernement du temps présent; je haïssais le despotisme et ne voyais dans la monarchie administrative qu'un état de transition. j>
On a vu plus haut, par l'attitude de Victor de Broglie dans le procès du maréchal Ney, comment une résistance de la conscience pouvait changer son détachement habituel en résolution inébranlable. — Dans le monde, on le jugeait distrait, sauvage. M"® de Staël lui prêchait la sociabilité, et elle-même, peu endurante, passait sa
plume au travers du premier discours que lui soumettait son gendre, parce qu'elle n'avait pas bien compris.
Retardé jusqu'en 1816, le mariage se fît en Italie, dans cette dolente ville de Pise où M. de Rocca se mourait. Bonheur sans emportement, semble-t-il, union calme et sérieuse, comme cette bible anglaise que la jeune protestante donnait le jour des noces à son époux. Union solide et durable; quand la mort Teut rompue, M. de Broglie, si fermé sur les choses de son cœur, ne put retenir les gémissements profonds qu'on entend dans ses lettres à Guillaume Schlegel : « Nul n'est plus à plaindre que moi... Ce qui reste de la vie est décoloré et solennel... »
L'existence de la jeune femme se partagea d'abord entre Paris et Coppet. Presque toutes ses lettres sont datées de la maison célèbre qui avait remplacé Ferney comme but de pèlerinage européen ; car c'est un singulier hasard que l'Europe soit venue, pendant plus d'un demi-siècle, chercher l'esprit français aux portes de Genève. — On connaîtrait mal une plante si l'on négligeait de regarder le terrain qui l'a nourrie. Le château de Coppet traduit en apparences sensibles une certaine physionomie morale; il en passe quelque chose aux enfants qui ont grandi entre ses murs. D'abord, il est au pays de Genève; et dans la
forte lignée de M. Necker, à travers ses fortunes si diverses, si brillantes, après des métamorphoses nombreuses, au sommet de la société française et en plein triomphe parisien, tous gardèrent longtemps comme un secret rappel de l'esprit et du cœur vers le sévère berceau. Ce signe originel fut particulièrement marqué chez la sérieuse et pieuse duchesse de Broglie.
Le trait caractéristique de Coppet, c'est d'être un paysage d'idées, si je puis dire, au milieu des paysages de formes et de couleurs qui l'environnent. Coppet s'abstrait comme un pur cerveau dans cette nature voluptueuse. Il la complète d'ailleurs, il y met le sceau de l'intelligence et de la volonté humaines, et cette voix d'un passé mémorable sans laquelle les plus beaux lieux sont muets. De toutes les autres demeures, sur le pourtour du Léman, on regarde; là, on pense. Ces demeures et leurs jardins se disputent chaque échappée de vue sur le lac enchanté. Elles s'en rapprochent, avides de baigner davantage dans ces eaux saturées de soleil, curieuses d'en embrasser un plus large pan, désireuses d'être frôlées par la caresse des hautes voiles conjuguées : ailes doubles qui semblent arrachées à de grands oiseaux de songe, quand elles rapportent au crépuscule de la lumière attardée sur leur blancheur. Seul, le château de Coppet ignore
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le lac qu'il regarde à peine et dont il cache la vue à son parc, rejeté vers le nord. La nature tentatrice est consignée à la porte de l'atelier intellectuel : cette conseillère de rêves distrairait de penser.
L'écrivain le mieux qualifié pour parler de Coppet, le petit-fils de la duchesse de Broglie, a résumé dans un mot très juste l'âme abstraite du lieu : « Deux grandes allées droites, derniers vestiges d'un parterre à la française, disent que ce parc a été dessiné dans un temps où Von ne regardait point autour de soi, et où l'on cherchait surtout dans la promenade le plaisir de la conversation à l'ombre. » Et M. d'Haussonville traduit aussi notre impression à tous, quand il ajoute : « Lorsque, les yeux encore éblouis ou charmés, on pénètre dans la cour intérieure, silencieuse et sombre, lorsqu'on franchit surtout le seuil de la maison dont quelques pièces conservent intacte l'empreinte du passé et semblent prêles à recevoir leurs hôtes d'autrefois, on ne saurait refuser à cette vieille demeure, comme aux souvenirs qu'elle rappelle, le charme et la mélancolique grandeur des choses qui ne sont plus. » — Cette impression. M™® de Broglie l'a rendue dans une phrase définitive : « Il semble qu'on entende le bruit du temps à Coppet. »
On ne s'étonnera pas que le sentiment de la
nature ait été peu développé chez une enfant sortie de cette maison, élevée par une mère qui disait à Fauriel : « Vous en êtes encore au préjugé de la campagne! » Venue du pays de Rousseau, en pleine aurore du romantisme, la jeune femme voit la nature avec des yeux du xvn® siècle. Rencontre-t-on dans ses lettres quelques brèves indications sur les lieux qu'elle habite ou parcourt, c'est encore la vision distraite et le style incolore des contemporaines de Louis XIV. Même retard de la sensibilité pittoresque, même survivance de l'indifférence du grand siècle chez les remueùrs d'idées qui entourentM'"® de Broglie, chez les correspondants affairés de M. de Barante. Un mot est significatif, dans une lettre delà duchesse écrite de Fribourg : elle admire le pont aérien, elle pense à M. Guizot « M. Guizot triompherait ici, car vraiment l'homme a l'air d'avoir mis le grappin sur la nature. » — Le coup de volonté de l'homme, c'est bien ce qui frapperait M. Guizot dans un paysage; et ce qui aurait frappé Bossuet, s'il eût vu le pont de Fribourg. — Gomme ses guides intellectuels, M"^^ de Broglie réservera toutes les curiosités de son regard pour la société ; jusqu'au moment prochain où elle se repliera dans son âme.
La société l'attendait à Paris. Jetée d'emblée dans la compagnie sévère des amis politiques de
son mari, elle ne se mêla que très modérément au mouvement mondain des premières années de la Restauration. Elle était pourtant au bai costumé de M"'® Greffulhe, Tavant-veille de l'assassinat du duc de Berry. « J'avais un costume égyptien qui m allait fort bien. » M™'* Greffulhe donnait à danser dans sa maison de la barrière de Clichy, là où pirouettent aujourd'hui les égyptiennes du Moulin-Rouge; elle jouait de malheur avec les catastrophes publiques, on eût dit que ses fêtes les attiraient. Victor de Bloglie pouvait raconter à sa femme, comme il l'a raconté dans se& Souveni7's, le bal masqué du 2 mars 181S, et comment la nouvelle du débarquement au golfe Jouan interrompit le manège de M"** Récamier, qui se servait de lui pour tourmenter simultanément Benjamin Constant et Auguste de Forbin.
Ces échappées sur les plaisirs de la société sont rares dans les Lettres; ayant tout pour plaire dans le monde, la duchesse de Broglie ne s'y plaisait guère; elle en sentait déjà le vide, elle écrivait à cette époque : « Je sors peu, je veux éviter les disputes, et puis je ne peux dire à quel point le mépris du monde a crû dans mon âme... Il y a je ne sais quoi de si inflexible dans l'insouciance de ce pays-ci; il y a quelque chose de si dur dans celte légèreté qui ne laisse pas une demi-pensée à la pitié, à l'humanité, que je ressens ce que dit
Werther : qu'il croyait serrer une main de bois, chaque fois qu'il serrait la main d'un homme du monde. Il nous faut une révolution dans Tintérieur de nos âmes pour nous rendre capables de la liberté, car je suis bien sûre que tant que nous resterons les mêmes, aucune révolution politique ne nous y conduira. » Elle dira avec finesse, un peu plus tard : « Le bonheur est sérieux; l'amusement de la société se compose des chagrins de tout le monde et du besoin de les secouer. »
Elle s'appliquait de préférence à suivre les travaux de son mari, alors même que la matière en était médiocrement engageante pour une jeune imagination. « Victor travaille à force à un article sur la peine de mort qu'il vous destine, et qui, à ce qu'il me semble, sera bien distingué... Victor achève son travail sur les peines infamantes... » Les lettres des premières années sont un peu alourdies par le souci exclusif de la politique, par ces détails de cuisine parlementaire qui n'intéressent guère à distance. Il y a quelque monotonie dans l'imprécation perpétuelle contre les ultras; M™® de Broglie en rappellera plus tard, quand l'expérience et une vraie souffrance lui auront montré la vanité des chagrins qu'elle se forgeait avec la chose publique.
Elle ne prendra plus feu contre M. Trinque-
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lagaex. En 1820, la jeune duchesse — elle avait alors vingt-trois ans — arrivait aux eaux de Gauterets, dans ces Pyrénées qui n'étaient pas encore banales. On attend de ses premières lettres quelque marque d'enchantement, quelque vive impression du pittoresque des lieux; rien de pareil; Tâme est toute concentrée dans ces lignes, les seules vibrantes : « S'il est vrai, comme on le dit, que l'on envoie M. Trinquelaguex présider le collège électoral, cela mettra le feu. Mais quoi que je voie, je ne puis croire à une semblable infamie. Ah! M. de Serre! M. de Serre! De quoi n'est-il pas capable à présent! J'ai un chagrin indicible sur lui, chère Sophie *. » Nous sourions; et le nom de ce président de collège prend pour le lecteur une valeur symbolique ; il le faut retenir comme une bonne leçon. Dès qu'on s'échaufTe sur ces accidents, on en arrive à ne plus voir qu'un Trinquelaguex devant le Canigou. Nous avons tous nos Trinquelaguex, nous leur prêtons de l'importance; quelques années passent; la génération suivante sourit de nos colères ridicules à propos d'une énigme, elle se demande qui pouvait bien être cet infâme inconnu *.