‹ Devant le siècleChapitre 10 sur 16 · Mme Anisson du Perron · texte numérisé non relu

Mme Anisson du Perron

2. L'adversaire politique dont M"" de BrogHe estropie ainsi le nom était un fort honnête gentilhomme du Comtat, M. de Trinquelague.

ggigB—gwBg^wqBg^r? ■ .. I ■^■"^■g^w

Celte petite débauche de politique avait plus d'une excuse. D'abord M"* de Broglie aurait pu alléguer, comme toutes ses contemporaines, le spirituel argument décoché par M™* de Gondorcet à Bonaparte, un jour que celui-ci disait à la veuve du philosophe : « Je n'aime pas que les femmes se mêlent de politique. — Vous avez raison, général ; mais dans un pays où on leur coupe la tète, il est naturel qu'elles aient envie de savoir pourquoi. » — La duchesse n'en demandait pas si long : elle subissait la fatalité de son milieu ; et la nécessité de s'intéresser à ce qui faisait la préoccupation unique de son entourage lui apparaissait sans doute comme une forme du devoir. Le cœur n'y était guère; ou du moins, il n'y fut pas longtemps. Parfois, dans le calme de Coppet, elle demande grâce ; écoutez comme elle y devient raisonnable, et bon juge, avec un grain de satire, des agitations vaines de ses amis :

Je me représente tristement notre hiver ; ce qui m'ennuie le plus, ce sont les espérances et les crédulités badaudes que nous reprendrons quinze jours après notre arrivée ; il y aura encore des gens qui s'en iront dans un coin de la chambre pour se dire ce que tout le monde sait, des dîners où l'on se répétera ce qu'il faudrait dire si Ton avait le moyen et le courage de parler, ce qu'il faudrait faire si l'on avait la puissance et l'envie de le faire ; tout cela m'ennuie d'avance. Ne faudrait-il pas tâcher de tourner sa pensée vers d'autres objets, tout en restant toujours à son poste pour faire son devoir avec fermeté? La politique

QUELQUES LETTRES D'AUTREFOIS 17îj

dépasse l'intérêt de la conversation, elle est trop âpre entre avis différents, trop monotone entre gens qui pensent de même ; quand une fois un sujet devient trop intime et trop pénible, la conversation est faite pour en distraire et non pour y ramener toujours; mon goût serait d'en beaucoup moins parler et de rafraîchir l'âme par d'autres pensées; peut-être en sentirait-on plus tôt et plus juste, car, en vérité, le pays a dépensé son énergie en paroles, et peutêtre que si on le force au silence, cela lui sera utile sous ce rapport en lui redonnant du ton pour en parler encore.

Pauvre femme, qui voulait enlever à des fumeurs d'opium leur poison! Jusque dans son asile de Coppet, on voit se profiler derrière elle, comme les sommets des Alpes à l'horizon, ces cimes majestueuses et froides, Royer-GoUard, Guizot, Mole... toute la chaîne des glaciers. La jeune duchesse démériterait de leur amitié si elle ne les entretenait pas de ce qui les passionne; elle doit faire effort pour se hausser sur les sommets. Nous faisons comme elle, nous abordons ces pics sublimes, certains d'y trouver la sérénité des hautes régions : l'air devient rare, courage! les grandes vues vont se découvrir; nous voici sur la crête... Seigneur! Il n'y est bruit que des Trinquelaguex !

11 faut lire courageusement la volumineuse correspondance recueillie par M. de Barante; il faut la lire pour juger l'attitude et la portée du regard de la haute fronde libérale sous la Restauration. On reste stupéfait de l'étroitesse du cercle

OÙ tournaient, avec un mouvement d*automates et de monomanes, les grands chevaux de bataille du manège doctrinaire. C'est l'ancienne intrigue de cour transportée dans Tenceinte du parlement. Ils réduisent à une partie d'échecs, avec des intérêts personnels pour enjeu, Tart de la politique, Tart de deviner les grands besoins d'une nation et de conduire cette nation à l'hégémonie du monde. Hostiles à la tentative des royalistes qui espéraient ressusciter le passé, effrayés par les conséquences logiques du terrible mouvement révolutionnaire, ils rêvent de médiocres compromis, ils passent leur vie à dessiner la tente étrangère qu'ils voudraient fixer sur notre sol, qu'ils confondent avec l'établissement original et solide du peuple anglais.

Cette tente est déjà plantée, autant que faire se peut; ils se refusent à la reconnaître, aussi longtemps qu'ils n'y sont pas maîtres. Leur opposition dénigrante et impuissante parle beaucoup^ ose peu. Inintelligents de tout ce qui relevait la France aux yeux de l'Europe : congrès de Vérone, guerre d'Espagne, expédition d'Alger, ils blâment les heureux efforts qu'ils n'ont pas conseillés. Ils n'ont que des critiques pour ce bon serviteur, le duc de Richelieu ; que des risées pour ce grand voyant, Chateaubriand. C'est un libéral pourtant, mais les doctrinaires ne peuvent s'entendre avea

lui : on lui parle politique parlementaire, il répond histoire de France.

M. de Vandœuvre, un ami du baron de Barante, nous donne l'opinion commune de cette société sur Chateaubriand : c'est l'opinion qu'elle aura dix ans plus tard de Lamartine. « Il y a toujours un sourire sur les lèvres quand on parle de M. de Chateaubriand comme homme politique; la France semble ne pouvoir le prendre au sérieux ; il y a quelque chose qui lui dit que ce n'est pas encore là son homme. » Et M. de Vandœuvre passe aux objets sérieux : il parle de la réunion Agier. Il a souri de Chateaubriand, il se croit très fort. Si cette méfiance instinctive leur était inspirée par leur intérêt, ils n'avaient pas tort. On rencontre dans la Correspondance quelques billets de Chateaubriand; ils donnent le la^ ils font paraître le reste si pauvre de fond et de forme! C'est la trompette du jugement qui éclate soudain dans la conversation du canapé : tuba mirum spargens sonmn.

Je n'oublie pas que ces hommes étaient pour la plupart des esprits distingués, — c'est leur mot de reconnaissance, l'adjectif qui revient sans cesse sous leur plume, — et que plusieurs s'honoraient par d'excellents travaux, dès qu'ils s'arrachaient à leur idée fixe. Mais on comprend dans leur compagnie la vérité profonde du cri

qui échappait à M"° Necker, au jour de ses désillusions politiques : « Qu'on juge mal, quand on a passé sa vie avec des hommes distingués ! » Je n'oublie pas que Tun d'eux au moins, Guizot, avait par devers lui des titres de gloire solides, et que la plus pure lumière spirituelle devait rayonner dans la vieillesse de cette âme rassérénée. Faisons la plus large part aux mérites des doctrinaires; à tout homme de notre temps qui lira leur correspondance avec M. de Barante, leur politique sous la Restauration apparaîtra mesquine, inféconde, aigre bruit d'une bise glacée. Ils justifiaient d'avance la cruelle peinture d'Alfred de Vigny, qui montra plus tard dans les Oracles ces « maîtres en longs discours »,

L'œil fixe, lèvre ouverte et la main étendue, Cherchant encor dans l'air leur parole perdue, Et s'évanouissant sitôt qu'ils sont touchés.

La douce et pieuse femme qui tenait leur parti épousa d'abord les passions de ses amis : on la voit, dans la Correspondance, essayant de se monter à leur diapason, fulminant contre les uUras\ peu à peu, elle se laissa envahir par un

triste dégoût et par une appréhension constante devant ces vilains jeux du cirque. Je cite au hasard, dans les lettres de ces années.

1819. Le pouvoir en est venu à ce point que c'est insulter quelqu'un que de le lui offrir... — 1820. On ne peut se lier avec personne, pas avec les gens qui détruisent, cela va sans dire, et pas non plus avec les gens qui veulent conserver, parce qu'ils emploient des moyens bêtes et mauvais... La haine entre les partis est montée plus haut que vous ne l'aviez jamais vue : la manière insultante et dédaigneuse avec laquelle les membres du côté droit ont écoulé les injures et les dangers de leurs collègues a fait naître dans ceux-ci une rage bien difficile à détruire et qui n'attend que le moment de l'explosion pour s'exhaler... Il est impossible de s'allier avec les passions, avides ou factieuses, corrompues ou féroces, que l'on voit de tous les côtés... — 1821. A la Chambre des députés, c'est une averse de fureurs, et chacun dit que cela ne peut pas durer, et qu'il ne faut qu'un mot pour transformer la guerre de paroles en une guerre de faits... — 1822. Notre gouvernement ne va ni à l'âme ni au cœur de personne, elles opposants non plus...

Voilà des vues bien noires et des mots bien forts. Les sages y trouveront deux consolations. — Eh quoi ! la Restauration, on nous l'avait toujours enseigné, fut Tàge d'or du régime parlementaire; cet arbuste d'acclimatation difficile donna ses meilleurs fruits durant ces courts instants. Une personne délicate le regarde croître : du premier coup, elle épuise le vocabulaire pour flétrir la jeune floraison qu'on oppose à notre pourriture. « Haines, rage, averse de fureurs,

i80 DEVANT LE SIECLE

passions corrompues ou féroces... » Quels mots emploierons-nous donc, nous qui sommes certains d'assister à Tabomination de la désolation? Les gens d'autrefois, dont on nous proposait l'exemple comme un reproche, nous disputeraient-ils le privilège de voir les plus vilaines choses du monde? Déjà, avant le régime parlementaire, un duc de Saint-Simon violentait la langue pour dire toute son horreur devant les manœuvres de l'Œil-de-Bœuf ; un Voltaire qualifiait des mêmes termes les parlements, les anciens; bref, l'homme de tous les temps flatte son orgueil secret en se persuadant qu'il touche le fond des calamités humaines. Ne décourageons pas nos neveux, qui auront même prétention à leur tour; laissonsleur quelques ressources intactes dans le dictionnaire pour stigmatiser des maux qu'ils croiront sans précédent.

Seconde consolation : les parlementaires de 1820, les doctrinaires tout au moins, étaient plus malheureux que nous en un point. La politique les poursuivait et ils la poursuivaient partout, dans les salons, dans les boudoirs, dans les lettres d'une amie. Ils avaient leur vice plus profondément chevillé dans le cœur. De nos jours, quand les ouvriers de ce service public ont fait leur besogne quotidienne et retiré leurs bottes professionnelles, il est très rare qu'on les entretienne

de leur pénible métier dans les maisons où ils sont reçus ; s'ils s'avisaient d'en parler euxmêmes, autrement qu'en passant, on leur en témoignerait quelque ennui ; ils se feraient vite rappeler au respect des convenances par la maîtresse de maison. C'est un gain positif que nous devons au progrès des mœurs.

On serait porté à croire que le mouvement littéraire de la Restauration offrait un dérivatif à ces politiques. Ce qui surgit à distance au premier plan de cette époque, n'est-ce pas la magnifique rénovation de poésie, d'art, d'histoire qui remplaçait la gloire militaire de l'Empire et en donnait presque la contre-valeur? La correspondance des amis de M. de Barante nous réservait à cet égard un vif étonnement : sauf pour les travaux historiques où ils prenaient intérêt, parce que plusieurs d'entre eux y participaient, l'incuriosité de ces hommes distingués passe toute attente, ils n'aperçoivent pas l'éclosion qui se fait autour d'eux. Nous n'en connaîtrions presque rien, si nous n'avions sur la Restauration et sur le gouvernement de Juillet d'autre document que ces cinq volumes de lettres. Il y est beaucoup parlé de V Histoire des ducs de Bourgogne, naturellement, et un peu de Walter Scott, dont cette société raffolait : c'est là pour eux tout le bilan du romantisme.

DEVANT LE SIÈCLE. Ig

Aussi chercherait-on vainement dans les impressions de M""* de Broglie le reflet d'une aube qui n'a pas lui, semble-t-il, dans l'atmosphère où elle vivait. Seul, Lamartine attira son attention. En 1820, quelques mots pour mentionner le lever de l'astre : « Il n'y a guère d'événements, excepté Marie Stuart (la tragédie de Schiller traduite par Lebrun), dont le succès a été prodigieux. Prosper en a joui en sa qualité de parrain. Il y a eu aussi des poésies d'un jeune M. de Lamartine, qui ont fait fureur. Tu le verras peut-être, il est parti pour Naples. Il a la plus belle figure du monde, c'est un vrai héros de roman, prends garde à ton cœur, chère amie. » Dix ans plus tard, la duchesse reparle du poète, avec sympathie et admiration, mais sans se rendre complètement : « Qu'il y a de belles choses dans M. de Lamartine! C'est superbe à travers bien du mauvais goût, mais il n'y faut pas regarder. » Quanta Victor Hugo, elle ne le nomme qu'une fois, en 1837, et pour dire qu'elle ne peut pas le sentir. « J'ai fini tout M. Hugo ; mais cela me donne autant de peine à comprendre qu'une langue étrangère... C'est une poésie qui rabaisse au lieu de grandir, et puis, il a une imagination bizarre, et qui n'est point du tout naïve; il aie secret de toutes ses singularités. C'est comme des gens qui, sans avoir aucune peur, se racontent des histoires bien sinistres. Il

n'est ni de son temps, ni de sa langue. » Le jugement est sévère; le considérant sur Tapprêt à

froid ne manque pas de finesse.

C'est à peu près tout ce qu'on relève dans les

lettres de M"** de Broglie sur les œuvres littéraires du moment; et la correspondance de ses amis n'en dit guère plus. Je me trompe : la jeune duchesse écrit un jour à M. Guizot : « Voulez-vous avoir la bonté d'apporter avec vous un morceau de métaphysique de M. de Rémusat sur la terre, que M. Doudan désire lire, et de prendre chez notre portière la traduction des tragiques grecs de M. Artaud et un sermon de M. Gaussen à mon adresse. »

Plus tard, elle mandera de Broglie à ses enfants qu'on y lit avec intérêt ce même Guizot. « La leçon sur les municipes nous avait paru un peu sévère, mais celle d'hier sur l'Eglise nous a parfaitement amusés. Il y a une lettre de Sidoine Apollinaire qui est la plus originale du monde... M. Lebrun nous a lu YŒdipe-Roi (pas en grec); cela nous a tous ravis. Mais après, nous nous sommes pris de querelle pour la famille des Labdacides. » Le monde qui se meut autour de M""' de Broglie et de M. de Barante fait une large part aux plaisirs de l'intelligence ; il les cherche très haut, il craint de les abaisser et n'a nul souci de les rajeunir. Ce milieu d'ancienne et forte culture, difficilement pénétrable à tout ce qui n'est

pas accepté par le goût classique, a plus d'une ressemblance avec Port-Royal; il prolonge dans notre siècle cet îlot d'une haute pensée particulière. La politique, dont la duchesse s'était déprise pendant les dernières années de la Restauration, retrouve naturellement un peu de faveur après 1830. On est au pouvoir, M. de Broglie est ministre. Nous voilà loin des jours lamentables d'antan. « La cause est admirable... Le pays est bien tranquille, bien heureux, et je crois que nous devons être satisfaits du présent et de l'avenir. » Ce méchant M. Thiers ramène les mauvais jours : « La politique est devenue le passetemps d'un certain nombre de personnes. Ah! le vilain monde que ce monde politique! »

Disons-le vite : il ne faudrait pas juger sur ces boutades un esprit assagi, qui ne s'ouvrait plus aux illusions ni aux désillusions très vives. Bientôt reparaît dans la fille de M™" de Staël cet « inexorable bon sens », dont Victor de Broglie disait justement qu'il subsistait chez sa bellemère sous les coups de tète de l'enthousiasme. Des sommets du pouvoir, la duchesse ne tarde pas à voir très clair dans le pays.

Cette Chambre, comme le pays, est un collier de grains de mille couleurs dont on a coupé le fil... Il me parait que r indifférence du public est absolue : c^est une indifférence

QUELQUES LETTRES D'AUTREFOIS d85

de fond et universelle, non pas pour tel gouveraement, mais pour tous, c'est un désabusé de toutes les formes, de toutes les promesses. Il semble que le pays sache qu'on ne lui fera jamais ni grand bien ni grand mal; que les menaces ne s'exécutent pas plus que les promesses ne se tiennent, et que son premier intérêt c'est d'être tranquille, pour que chacun vaque à ses affaires. Au reste, ni amour du présent, ni haine du passé, ni foi dans l'avenir... Notre ordre social pose sur lui-même, il n'invoque rien de supérieur, et ceux qui nous gouvernent n'ont leurs recours qu'en eux-mêmes. Nous bâtissons sur le sable, l'édifice est régulier, bien fait, de façon qu'il se soutient pour ainsi dire par son propre poids, mais à chaque instant on le sent branler... Ce principe solide et ardent qui fait subsister les États et lés individus pourrait bien nous manquer.

C'est le même bon sens qui lui fait craindre pour ses amis l'excès de ce qu'on appellera plus tard l'esprit critique. « Il faudrait, à la fin, qu'il sortît un résultat de cette double faculté d'avoir tort et d'avoir raison que nous sommes si heureux d'avoir découverte. » Avec quel tact féminin elle insinue ses craintes à M. Guizot! « Il me semble que l'âme est un peu fatiguée quand on lui présente toujours les deux points de vue à la fois, le bien et le mal de chaque opinion... Je ne vous demande pas l'injustice, je la déteste; je vous demande de ne pas me donner toujours à la fois la conviction et la restriction. Je crois que cette habitude est une des choses qui énervent et afTaiblissent les éducations modernes : elle ne donne pas la vraie modération, celle qui va au

bout d'un sentiment et ne revient sur ses pas que par respect pour un autre. »

A voir une intelligence si fort élargie, on peut conjecturer à coup sûr qu'une grande douleur l'a creusée. M""* de Broglie avait perdu en 1832 sa fille aînée, âgée de quinze ans. Cette plaie, qui ne devait plus se fermer, détermina une révolution profonde dans son âme. Les rumeurs et les contrariétés de la politique reculèrent dans le lointain. « On n'est guère contrarié quand on n'a plus de bonheur. » Femme du ministre des affaires étrangères, la pauvre mère devait remplir ses devoirs de situation. Elle avait dit tristement : « La vie s'arrange très bien avec le malheur : je ne conçois pas qu'on change tout comme si c'était un hôte inaccoutumé. »

Mais elle écrivait à une amie : « Il y a un tel contraste entre l'extérieur de ma vie et l'intérieur de mon cœur que, par moments, cela me semble insensé. Je ne puis que trembler, quand je cesse de souffrir. » — A ce cœur dévasté, il fallait un autre secours que les satisfactions légères de la fortune et de la réussite politique des siens : les sentiments religieux l'envahirent tout entier.

Ils avaient toujours été très fermes chez la jeune femme, ils perçaient dans ses lettres; à partir de ce moment, elles en sont presque exclusivement remplies. C'est une piété d'une nuance

particulière, et, si Ton ose dire, d'une admirable qualité. Rien qui ressemble au mysticisme chez M"*® de Broglie; nul ne taxera d'exaltation sa force tranquille; et le mot de dévotion ne conviendrait pas à celte foi protestante, qui vit de sa substance propre avec peu de pratiques. Encore est-on embarrassé de ramener cette piété à une confession déterminée, tant les différences cultuelles se trahissent peu dans ces lettres d'esprit si large, tant elle vit en parfaite communion d'âme avec les personnes d'un autre culte qui se partagent son cœur. Elle est selon l'Evangile, très simplement, sans zèle importun, sans manifestations, toute en profondeur; facile aux autres, bonne conseillère quand ils sont éprouvés, plus active que jamais pour tous ses devoirs. Dans ce genre dangereux des lettres édifiantes, qui a pour écueils habituels l'ennui ou l'agacement. M""® de Broglie triomphe parce qu'elle ne cherche pas à en écrire; elle intéresse, elle émeut le lecteur, elle lui inspire une sympathie croissante.

Le style s'échauffe, s'élève, atteint parfois la grandeur dans sa simplicité. A défaut d'une constante originalité, on rencontrait déjà dans les premières lettres des saillies enjouées, des tours heureux. « Il ne dépend nullement de nous de ne pas penser, mais il dépend de nous de séparer notre volonté de nos pensées, et ne pas nous y

livrer : alors elles font du train à la porte de notre cœur, mais sans y entrer; et c'est ce qu'il faut nous essayer à faire souvent, surtout nous autres femmes... » — « La vie de Paris me dessèche comme vous, elle me remplit la bouche de sable, comme dit Jérémie. Il y a des jours où on ne se sent plus la force de rien : on ne sait plus lequel on voudrait battre le plus de son corps ou de son àme. » — « J'ai sur la vie le sentiment qu'on a quand on n'a pas d'appétit. Je n'ai faim de rien. 9 Elle a de ces mots qui peignent pour exprimer la dépression par les petites misères quotidiennes. Pour rendre les émotions profondes, sa phrase prend du souffle, on la sent de plus en plus nourrie de la moelle des Ecritures ; à Coppet, surtout, dans la demeure désertée où elle retrouve les souvenirs de sa mère et de son enfant. Déjà, après la mort d'Auguste de Staël, les ombres errantes dans la maison lui inspiraient une très belle lettre, adressée à M. de Baranle en 1829, et qu'il fraudrait citer tout entière.

... C'est une singulière et solennelle impression que celle de posséder encore tous les biens nécessaires à la vie, mais d'être seule de sa race; ce n'est pas du malheur, puisque tout ce qui fait l'existence du cœur subsiste, mais c'est très solennel. lime semble que je plains tous ces êtres de n'être plus représentés que par moi sur la terre, et que cela me donne encore plus le sentiment d'être étrangère et voyageuse; ces deux années m'ont donné un sentiment

bien intense de la fragilité de la vie, et cela ne me parait pas empêcher le bonheur; on accepte la journée, mais, comme les Hébreux célébraient la Pâque, il faut avoir le bâton à la main et les reins ceints pour le départ.

En 1837, à son dernier voyage à Coppet, elle revient sur son thème favori, le contraste entre le bruit profane d'autrefois et la paix religieuse du présent. Avec une adresse touchante de piété filiale, elle s'efforce de transposer le souvenir de sa mère dans ce Coppet sanctifié.

... Hier soir, en voyant ces figures sérieuses, réunies pour écouter un pasteur évangélique des environs, je pensais à toute cette vie si brillante qui avait animé ce lieu, et je pensais avec douceur aussi aux paroles chrétiennes que j'ai entendu prononcer à ma mère, et à l'influence qu'elle aurait pu exercer sur le mouvement religieux actuel. Il me semble que c'est la sibylle remplacée par la madone, mais l'ayant saluée de loin et appelée de ses vœux. Il me semble aussi parfois que j'entends le temps qui tombe goutte à goutte, et j'ai peine à me défendre d'un sentiment de mélancolie. Je voudrais quelquefois ne pas retrouver la vie passée avec toutes ses souffrances à chaque pas, mais je me méprise de cette impression, et elle se dissipe.

Cette vie touchait à sa On : elle rentrait chaque jour davantage, comme l'écrivait M™® de Broglie à Guizot, en citant le vers de Pétrarque :

La mente mia sempre piu s^ interna.

Dans cette plante sensible et frêle, la blessure inguérissable avait fait son travail secret. Rien ne retenait plus la voyageuse sur la terre; elle

avait élevé son fîls, établi sa seconde fille; l'autre l'appelait, pressante ; la mère s'en fut la rejoindre, à quarante ans, avec tout l'élan d'espoir que sa forte foi lui donnait.

La publication des Lettres a soulevé un coin du voile qui couvrait cette figure intime. J'ai essayé de la faire revenir dans la pénombre du livre, d'en fixer les contours un peu flottants d'abord, accusés plus tard par le travail de la vie, de la douleur, d'une haute discipline agissant sur une âme d'élite. Il m'a semblé qu'il fallait lui laisser sa physionomie humaine, afin qu'on la vît mieux s'acheminer vers la perfection; et qu'il convenait de la replacer dans son milieu, pour montrer comment elle s'y adapta, ce qu'elle y put acquérir, et même ce qu'elle n'y pouvait pas trouver.

Après tant d'autres Mémoires, Souvenirs, Correspondances, les archives de M. de Barante nous introduisent une fois de plus dans le milieu des doctrinaires de la Restauration. Les hommes en vue qui le composèrent ont beaucoup occupé notre siècle ; l'histoire dira-t-elle qu'ils l'aient rempli? Toujours respectables par la dignité de la vie, séduisants à leur manière par la grave élégance de l'esprit, derniers représentants de ce noble principe, la prédominance de la volonté humaine sur la nature, les faits et leurs fatalités.

— il leur a manqué peut-être une intelligence plus large et plus rapide des soubresauts de notre mobile nation, un peu plus de souplesse à suivre les nouvelles directions de pensée et d'imagination dans leur temps, et, pour tout dire, Tabnégatîon de placer dans la générosité native de notre peuple une partie de la confiance qu'ils mettaient dans leur propre raison. On les vit, sous la Restauration, inférieurs au rôle public qu'ils ambitionnaient. Ils installèrent ensuite le gouvernement de leur choix, ils mirent à son service de beaux talents, quelques-uns du caractère. Ils furent vaincus dans leur lutte contre cette cruelle difficulté, faire tenir quelque chose sur rien.

Toute démocratie est un désert de sables, 11 y fallait bâtir si vous Teussiez compris,

leur disait encore Vigny dans sa philippique. Comme ils ne se baissaient jamais, ils ne surent pas découvrir le tuf sur lequel on bâtit solidement. Mais qui l'a découvert, qui a bâti, dans notre siècle? Le problème était sans doute insoluble pour ces esprits de transition, rattachés au passé par quelques-unes de leurs meilleures qualités, assez clairvoyants pour comprendre que le passé était mort, trop timorés pour aller avec décision à l'avenir. Leurs ombres peuvent se consoler en constatant que d'autres n'ont pas mieux fait.

Ils paraissent déjà très loin de nous, tant nous avons marché vite. Si Ton oubliait de leur rendre la part.de justice et de sympathie que nous devons à tous les ouvriers de notre histoire, les Lettres de la duchesse de Broglie nous rappelleraient à ce devoir. Elle témoigne pour ses amis : ce n'était pas une terre banale, celle où de pareilles fleurs ont pu éclore. Dans la maison même qu'elle orna, un nouveau témoignage n'était pas nécessaire : il semblait que tous ses proches eussent assez fait pour honorer celte maison; et la modestie de l'aimable femme se fût effarouchée, si on lui eût dit qu'amenée au grand jour de l'histoire, elle ajouterait quelque chose encore aux deux noms si lourds qu'elle a portés.

Ce sera pourtant l'impression de tous les lecteurs qui approcheront le cœur rare dont ce livre nous a gardé quelques battements. Et si la curiosité les amène à Coppet, ils y verront surgir désormais, derrière l'éclatante renommée qu'on y cherche, la figure plus discrète et plus douce qui aura pris place dans leur souvenir; ce joli mot qu'elle disait, sans imaginer qu'il pût se rapporter à elle-même, plus d'un y songera à Coppet pour lui en faire l'application : « C'est la sibylle remplacée par la madone. »

Canrobert, d'après ses notes inédites.

Lorsque les émigrants dlrlande vont s'agréger à une nouvelle société dans un nouveau monde, j'imagine que les plus déterminés se retournent pensifs vers la vieille Erin, et qu'ils ne peuvent se défendre d'un grand serrement de cœur, ces hommes de l'avenir, quand l'Océan engloutit derrière eux les derniers blocs de granit qui portaient le monde d'autrefois. Ainsi de nous; d'irrésistibles courants nous entraînent vers de nouvelles formes de vie sociale, tout le passé s'abolit, remplacé sur notre propre sol par une Amérique où notre vieille figure ne sera plus reconnaissable : nous avons la sensation de cet arrachement, chaque fois que s'écroule un grand pan de l'ancien édifice. Le sentiment des réalités, les enseignements de l'histoire, la raison logique,

tout nous commande d'accepter Tinévitable transformation, au lieu de nous consumer en regrets stériles ; tout nous avertit que la vertu, le dévouement, rhéroïsme, la gloire trouveront d'autres expressions, aussi nobles que celles du temps passé, dans une société reformée pour d'autres tâches. Telle est cependant la puissance des longues habitudes et des mots consacrés, qu'il nous semble qu'un vide irréparable s'est fait dans notre vie nationale avec la disparition du dernier maréchal de France.

Le titre était si beau ! Moins encore par l'éclat qu'il avait reçu, tout le long des siècles, de tant d'hommes illustres auxquels il était échu, que par la masse d'efforts obscurs qu'il représentait, par les milliers de vies sacrifiées héroïquement pour approcher de ce mirage, toujours présent devant les yeux de chaque officier. Le maréchalat était la pierre d'aimant où tendaient toutes les épées françaises. On vient de la sceller, peutêtre pour jamais, dans le caveau des Invalides. Et ce n'est pas seulement un titre qui meurt avec Canrobert, c'est toute une période de notre histoire, dont il avait été l'un des acteurs en vue, dont il demeurait le dernier témoin populaire; elle paraissait vivre encore avec cette figure vivante; elle s'éloigne avec lui dans les limbes de la légende.

Légende secondaire, sans doute, et comme offusquée par Tombre d'une autre, si on la compare à Tépopée qui arrête nos imaginations au début du siècle, qui les rend injustes pour toute la suite. Après ce trop vif éblouissement, l'histoire et les hommes se travaillèrent vainement : leurs œuvres nous donnent l'impression d'un médiocre appendice au poème surhumain qui a découragé les continuateurs. Ce furent pourtant de beaux regains, le long roman des guerres africaines, les dures victoires de Crimée, les rapides triomphes d'Italie, tout ce cher testament de notre fortune militaire, qui porte à chaque page le paraphe de Canrobert. Choses vivantes et contemporaines, hier encore, avec ceux qui les avaient faites et nous les racontaient; réalités heureuses projetées sur les réalités douloureuses et plus récentes, confondues avec ces dernières dans la physionomie de quelques vieillards à double face : l'une toute lumineuse, face d'ancêtre éclairée par le reflet de joies que nous n'avons pas connues; l'autre semblable aux nôtres, assombrie par le deuil qu'ils avaient conduit avec nous. Les tombes de Mac-Mahon et de Canrobert ont séparé brusquement les deux époques auxquelles nous nous rattachions ; ces bornes funéraires ont marqué la fin d'un temps, il n'y a plus moyen de prolonger dans le nôtre l'illusion de fîère enfance où la

présence des vieux maréchaux nous permettait parfois de nous oublier. Le temps des maréchaux appartient désormais aux historiens.

Cette démarcation est d'autant mieux tranchée que les figures disparues furent plus représentatives. Mac-Mahon et Canrobert n'étaient pas des individus d'exception, mais des types généraux. Ni à l'un ni à l'autre on n'attribuera la puissante originalité qui oriente les destinées d'un peuple, les conceptions neuves qui transforment l'art de la guerre, les succès prodigieux dus à l'inspiration du génie. Ils s'imposent à notre admiration par d'autres qualités. Ils arrivèrent naturellement à la tête de la vieille armée parce qu'ils en incarnaient à un degré éminent les meilleures vertus : bravoure, abnégation, endurance. Ils furent des exemplaires réguliers et magnifiques d'une espèce qu'on ne saurait trop regretter, puisque nous lui avons dû notre prépondérance dans le monde. On ne taillera point pour eux le marbre où revivent les héros énigmatiques, en marge de l'humanité qu'ils ont subjuguée; objets éternels d'incertitude pour le commun des hommes, qui ne savent s'ils doivent les détester monstres ou les adorer demi-dieux. Non ; nous placerons sur leurs tombeaux deux effigies de simple et vieille pierre française, nobles statues de la longue patience dans le devoir. — De Canrobert

^99^^^miu9. u ^^^^r^

en particulier l'on peut dire qu'il fut « le soldat », le type accompli de la profession où il s'enferma volontairement, satisfait d'en développer toutes les qualités jusqu'au point où de petits devoirs accumulés font une grandeur morale plus indiscutable que la fascination des génies singuliers.

Je dois à l'obligeance de sa famille et j'ai sous les yeux les quelques cahiers de notes où est résumée cette belle vie. C'est peu de chose et c'est très significatif. On ne rencontre dans ces pages aucune fantaisie, aucun morceau à effet, aucune complaisance dans les souvenirs personnels des grandes actions de guerre. Nulle plainte, nul jugement amer sur ceux qui lui ont nui. Ce livre de raison relate exactement la lâche quotidienne, il redit simplement des joies et des douleurs militaires simplement ressenties. Le récit est dicté en partie à un ami, un médecin de nos armées qui accompagna le maréchal dans la plupart de ses campagnes, en partie recomposé par cet ami d'après les conversations. Il présente malheureusement de graves lacunes, et il est inachevé, arrêté à la guerre d'Italie. Comme Mac-Mahon, si inté-

ressant quand il racontait avec abondance et netteté la Crimée ou Tltalie, mais dont on ne pouvait plus rien tirer quand on le voulait conduire jusqu'à son calvaire militaire et politique, Canrobert a refusé de se souvenir lorsque sa pensée est arrivée à ces mêmes mauvais jours.

Les origines du maréchal déterminaient d'avance sa carrière. Il serait difficile d'imaginer autour d'un berceau des conditions plus propices à la formation d'un soldat, mieux combinées pour exclure toute autre vocation. MM. de Certain appartenaient à la noblesse besogneuse et militaire du Quercy. L'enfant naquit en 1809 dans une gentilhommière du Val de Cère; il grandit dans ces causses dures et pauvres, entre d'anciens officiers de la monarchie qui n'avaient d'autre entretien que leurs campagnes, d'autre fortune que leur croix de Saint-Louis. Il comptait dix-sept chevaliers de Tordre dans son ascendance. Son père et ses deux oncles avaient servi au régiment de Penthièvre. Ce père, appelé Canrobert du nom d'un petit fief ajouté au nom patronymique, n'avait retrouvé pour toute propriété, en rentrant de l'émigration, qu'une marbrière abandonnée. Fort animé contre l'usurpateur, il ne souffrit jamais qu'on lui parlât de son fils d'un premier lit, tué à Ligny en défendant « le Buonaparte ». La vocation de son autre enfant eût certainemen

été contrariée si la Restauration ne fût venue aplanir les choses; restauration trop incomplète pour les principes de Témigré, qui traitait Louis XVIII de jacobin couronné. Mais le petit Canrobert recevait d'autres leçons d'un cousin germain, fils de M"* de Certain et du baron de Marbot. Ce cousin, colonel en demi-solde, lui racontait les guerres de TEmpire; nous savons aujourd'hui de quel style et avec quelle séduction entraînante. Marbot menait son jeune parent se baigner dans la Cère; il lui montrait sa peau, véritable musée de blessures rares, trouée par les engins les plus variés : à Leipsig par la flèche d'un Baskir, à Saragosse par Técu d'Espagne vomi d'un tromblon.

L'enfant fut admis comme boursier à l'Institut des chevaliers de Saint-Louis, fondé à Senlis pour donner la première éducation militaire aux fils de ces vieux serviteurs ruinés par la Révolution. Quand il eut ses neuf ans sonnés, M. de Canrobert le prit en croupe et le porta à Brive, d'une traite de dix lieues. La malle de Toulouse à Paris emmena le futur maréchal, muni d'une escarcelle maigrement garnie, et inscrit sur la feuille de la diligence avec la mention d'usage : « A la garde de Dieu et sous la conduite du conducteur. »

A partir de ce jour, en eff'et, le petit soldat allait marcher à la garde de Dieu seul. Durant les huit

années de son internement à Tinstitut, il ne revit ses parents qu'une fois; un congé d'un mois le ramena à Saint-Geré, pour embrasser son père près de mourir.

En 1826, il fut reçu à Saint-Cyr, l'un des premiers de la promotion. L'existence à l'Ecole militaire était alors d'une rigueur claustrale : on y travaillait ferme, on n'en sortait jamais. Quand le sous-lieutenant Canrobert revint au Val de Gère, en 1828, il y trouva encore sa mère; elle s'éteignit peu après. « Depuis ce moment, dit-il, mon régiment devint ma vraie famille. » Par la suite, en Afrique, il dira avec un grain de mélancolie comment l'arrivée du courrier de France, qui met tout le monde en mouvement, le laisse seul indifférent. Nul n'a fait plus tôt et plus complètement ces grands vœux par où le moine militaire égale presque l'austère détachement de ses pareils, les miliciens du cloître.

Sorti de Saint-Gyr dans l'infanterie, il fut versé au 47® de ligne, qui tenait alors garnison à Lorient, et rejoignit bientôt à Perpignan le corps d'observation formé sur la frontière espagnole sous le commandement du général de Gastellane. Le jeune officier était à dure et bonne école. Il dépeint Gastellane comme un chef déjà redouté, toujours à l'affût du moindre manquement dans le service, tel que nous l'avons connu plus tard,

au temps de mon enfance, maréchal commandant la place de Lyon, amusant la ville par ses exigences minutieuses. D'autre part, Canrobert trouvait au régiment des instructeurs émérites, vétérans de TEmpire oubliés par la Restauration dans les bas grades, ou revenus du Champ d'Asile pour reprendre du service après 1830. Débris épiques, moroses, souvent bizarres, parfois illettrés, mais qui pratiquaient les rites militaires comme une religion révélée par leur dieu disparu.

Tel le chef de bataillon Viennot; cet ancien grenadier avait fait toutes les campagnes depuis l'Egypte et ne s'enorgueillissait que d'un souvenir : étant guide de gauche dans la division Bon, à la bataille des Pyramides, il avait été le seul de ces guides qui, au moment de la charge des Mameluks, eût conservé sa distance. — Tel encore le capitaine Mousson. Celui-là avait passé le Rhin avec Kléber et Jourdan, sa croix d'honneur s'était fait attendre jusqu'après 181S; et à cette date on ne les payait plus. Il se retira à Toul, avec 600 francs de retraite. En 1852, le général Canrobert, aide de camp du président, accompagnait le prince à l'inauguration du chemin de fer de Strasbourg. Dans la foule accourue à Toul, il reconnaît un énorme shako, modèle de l'Empire, et, sous le shako, son ancien capitaine de compagnie. L'aide de camp déclara à Mousson qu'un

récent décret affectait une haute paye aux croix; il prit sur sa solde pour faire honneur au décret de son invention. Je crains que le vieux volontaire de 1792 ne soit devenu du coup un des séditieux qui crièrent alors : Vive C Empereur! avant la lettre, sur le passage du prince-président.

Revenant à ses débuts au service, Canrobert raconte comment le duc d'Angoulême demanda un jour devant lui, à un maréchal de camp, depuis quelle époque il avait ce grade : « Depuis 1800, depuis Marengo. — Comment! depuis si longtemps, général? J'en suis étonné! — Et moi, Monseigneur, ça ne m*étonne pas : j'ai de par le monde une nièce qui a beaucoup fait parler d'elle, que tout le monde connaît, et qui me fait bien du tort. — Mais, général, les fautes sont personnelles, et, quant à moi, je n'ai jamais entendu parler de votre nièce. — Oh! si, vous la connaissez. Monseigneur. — Qui donc est-elle? — La Marseillaisel » — Ce maréchal de camp était le frère de Rouget de llsle. Il n'eut pas d'avancement.

On conçoit l'exaltation des saint-cyriens de cette époque, lorsqu'ils venaient s'encadrer dans la curieuse mosaïque formée alors par notre corps d'officiers ; l'impatience les prenait à écouter, dans l'inaction d'une longue paix, ces récits des vétérans de la Grande Armée qui

semblaient presque un reproche à leurs jeunes épaulettes. Après 1830, le régiment de Canrobert fut confié à Tun des plus marquants parmi ces revenants du Champ d'Asile, au colonel Combe. Ancien chef de bataillon aux grenadiers de la vieille garde. Combe avait commandé à Waterloo le carré où se réfugia Napoléon ; il avait suivi l'empereur à Tîle d'Elbe. Canrobert apprit beaucoup sous les ordres d'un pareil chef. Quand le colonel du 47® tomba sur la brèche de Constantine, il laissait un disciple digne de lui.

L'Afrique, seul champ ouvert à la fièvre d'action de ces jeunes officiers, était une tentation permanente devant eux; tentation plus proche et plus irritante pour ceux qui tenaient garnison au bord de la Méditerranée, cherchant des yeux dans le vide cette terre des rêves militaires. Enfin, en 183S, le 47« y fut appelé. On devine la joie du lieutenant Canrobert lorsqu'il atterrit à Mers-el- Kebir. A peine débarqué, il put juger que sa nouvelle vie ne manquerait ni d'activité ni de pittoresque. On le mena voir Ibrahim-Bey, un de nos alliés, campé sous les murs d'Oran. Deux monticules d'objets ronds s'élevaient devant l'entrée de la tente : des pastèques, pensèrent d'abord les officiers arrivant de France. C'étaient des têtes fraîchement coupées. A côté, une centaine de prisonniers arabes disaient philosophiquement

leur chapelet, attendant de grossir le tas au coucher du soleil.

L'Algérie française n'était encore qu'un camp de peu d'étendue, appuyé à la mer. On le conservait, on le ravitaillait, on l'agrandissait au prix d'une lutte de tous les jours contre les tribus coalisées. Perpétuellement en colonne, combattant, construisant des blockhaus, razziant et convoyant des troupeaux, nos officiers comptaient les rares nuits passées dans un lit. Vie rude et harcelée, guettée au détour de chaque buisson de lentisque par l'embuscade arabe, surmenée par la privation de sommeil et de nourriture, par les intempéries dans les bivouacs malsains. Vie enivrante, si pleine d'attraits pour ceux qui en avaient goûté, que le rappel en France paraissait à ces jeunes gens la pire des punitions.

Nous connaissons aujourd'hui les détails de cette existence par une littérature abondante : on publie les correspondances des Algériens, Montagnac, Ducrot, du Barail; elles suppléent aux notes trop rapides de Canrobert. Pour sentir la griserie de la poudre africaine chez les plus équilibrés, il faut lire surtout les belles lettres de Bosquet, qui montrent si bien la rectitude et l'unité de sa mâle pensée. Notre Gascon et ce Béarnais avaient le même âge, les mêmes sentiments ; ils se lièrent d'une solide amitié. ■ — « Mon

bon frère Canrobert », — ces mots reviennent fréquemment dans la correspondance de Bosquet. Les deux frères devaient combattre côte à côte, depuis Boufarik jusqu'à Inkermann; ils devaient recevoir le même jour leur bâton de maréchal. Celui de Bosquet tomba trop tôt, hélas! des mains du brave et sage homme de guerre qui eût été une réserve précieuse dans nos épreuves.

A mesure que leur responsabilité s'accroît avec les grades, tous ces officiers d'Afrique trahissent une nouvelle forme d'angoisse, bien connue de ceux qui ont servi la France à l'étranger. Possédés par la passion de l'œuvre entreprise, ce n'est plus l'Arabe qu'ils redoutent pour elle, c'est Paris. Ils voient, ou croient voir, les intérêts algériens négligés, incompris, desservis au Parlement, dans la presse, dans les bureaux ministériels. On leur lie les mains à l'instant d'agir, on leur refuse les hommes et l'argent; ils se rongent, ils gémissent, comme de bons chiens de meute retenus par le piqueur sur la piste où ils s'élançaient. Bosquet ne tarit pas en imprécations contre les journaliarques, contre les roitelets de r Assemblée. « Quelle effroyable plaie que les bavards qui vivent de ce métier de parler de tout sans rien savoir! On ne comprend pas assez le mal qu'ils peuvent faire à cette œuvre, encore

immense, dont nous taillons ici à grand'peine les pierres de soubassement. »

D'autres fois, c'est Tinertie des vieux gouverneurs, d'Erlon ou Valée, qui désespère nos bouillants chefs d'avant-postes. Bugeaud arrive-t-il? Le ton change dans toutes les lettres d'officiers. Comme le fait justement remarquer l'éditeur de la correspondance du général Ducrot, l'allure seule du récit permet de deviner, dans les narrations de ce dernier, si c'est Bugeaud qui a commandé l'expédition. « C'est l'homme de guerre le plus complet que j'aie connu », dit Canrobert dans le portrait qu'il fait de son chef. Cette confiance unanime, chez des subordonnés si difficiles à contenter, donne une haute idée du vainqueur d'Isly. Une impression contraire, tout aussi nette, ressort des témoignages qui mettent en cause Changarnier.

Canrobert est l'un des plus calmes dans cette troupe ardente. On reconnaît en lui le soldat formé à la discipline par Viennot et Mousson, les vétérans de la Grande Armée. Il exécute les ordres et critique rarement; il se montre de bonne heure ce qu'il sera jusqu'à la fin, l'homme de l'obéissance religieuse, de l'abnégation constante. Proposé pour la croix après la première campagne contre Abd-el-Kader, le lieutenant pria le colonel Combe de reporter la proposition sur

son capitaine, qui avait plus fait. Cette modestie ne fut pas du goût de Marbot, venu à la suite du duc d'Orléans en Algérie où il veillait de loin sur son petit cousin. — « Tu es une f... bête, je ne veux pas de Romains dans ma famille ! »

L'occasion d'acheter chèrement le ruban ne devait pas se faire attendre; le 47° prit part à l'assaut de Constantine. Ce fut, comme on sait, une des actions de guerre les plus honorables et les plus sanglantes de la conquête algérienne. Que de fois j'en ai entendu conter les péripéties par le vieux général Le Flo! Quand la colonne de La Moricière eut disparu dans la fournaise, après l'explosion sous la voûte du portail, le colonel Combe s'élança à la tête de la deuxième colonne. Canrobert marchait à ses côtés; il tomba, la jambe traversée d'une balle, un peu avant que son chef fût blessé mortellement. Les deux officiers se retrouvèrent côte à côte à l'ambulance de Koudiat-Aty. Comme le général Valée et le duc de Nemours venaient visiter le grenadier de Waterloo , Combe se souleva un instant et ramassa ses forces pour leur dire : « Je ne vous demande rien pour moi, je meurs; mais au nom de la France et de l'armée, laissez-moi appeler toute votre attention sur quatre officiers de mon régiment. » Et il nomma Canrobert le premier, en ajoutant : « Il a toutes les qualités voulues

pour devenir un jour un chef remarquable. »

Le capitaine Canrobert quitta pour peu de temps l'Afrique. Appelé en 1839 au camp de Saint-Omer, où le duc d'Orléans organisait les bataillons de chasseurs à pied, il retournait bientôt à Alger comme adjudant-major, puis comme chef d'un de ces bataillons, le 8®. Les années passent, remplies par de fatigantes opérations, marches et contremarches aux trousses de Bou-Maza; le consciencieux officier s'en acquitte toujours avec le même zèle. La fortune lui réservait, pour clore sa carrière africaine, le brillant succès qui allait établir définitivement sa réputation dans l'armée : la prise de Zaatcha.

Cette bicoque, centre d'un groupe de ksour des Ziban, au sud de Biskra, s'était mise en insurrection au printemps de 1848, à l'instigation d'un Arabe intelligent et résolu, Bou-Ziane. Un premier échec du colonel Carbuccia grandit l'autorité de Bou-Ziane : la révolte gagna le pays environnant. Le général Herbillon ramassa toutes les troupes disponibles et vint mettre le siège devant Zaatcha : la petite place, admirablement défendue, repoussa l'assaillant à plusieurs reprises; ramené dans ses lignes par les défenseurs, il subit des pertes cruelles. La situation devenait critique pour le général, inquiétante dans toutes nos possessions du Sud, ébranlées par les succès du

.■l ' m^^m^^^^i'fm^

cheik qui s'annonçait comme le vengeur d'Abdel-Kader. Herbillon fît appel à Canrobert, alors colonel commandant le 1" bataillon de zouaves et la subdivision d'Aumale. Le colonel arriva à la mi-novembre devant cette place qui nous résistait depuis cinq mois. Après quelques jours de travaux préparatoires, Tassant fut décidé pour le 26.

« Avant de quitter ma tente, dit Canrobert, j'avais griffonné quelques lignes qui avaient la prétention d'être mon testament. Je les remis cachetées à mon ordonnance, en lui recommandant de les faire parvenir à leur adresse si je ne revenais pas. Je réunis dans la tranchée mes officiers, pour leur donner mes dernières instructions que je terminai ainsi : Il faut à tout prix que nous enlevions la ville, et si, lorsque nous serons lancés contre elle, les obstacles se hérissaient devant nous, et qu'on osât faire sonner la retraite, rappelez-vous qu'elle ne doit être entendue ni par les zouaves ni par les chasseurs. — Puis, jetant mon fourreau de sabre : A quoi nous sert le fourreau? Il serait obstacle dans la marche, laissons-le au camp, puisque le sabre ne doit y rentrer qu'après le triomphe. — Tous suivirent mon exemple. » — Les zouaves se ruèrent sur la brèche, leur colonel en tète. Une fusillade meurtrière les accueillit; en quelques minutes, les

quatre officiers et la plupart des hommes qui suivaient Canrobert tombèrent derrière lui.

Il dégringola avec les survivants dans la ville ; là, il fallut faire le siège de chaque maison, sous un feu plongeant. La petite troupe se lança à la baïonnette ; son chef, préservé par miracle, parvint à donner la main aux colonnes de Lourmel et Barrai, entrées par les autres fronts de la place. Bou-Ziane fut pris dans sa maison ; un caïd jeta la tête du rebelle entre les pieds du colonel. Le lead^main, Zaatpha n'était qu'un brasier fumant, et les ksour voisins venaient faire leur soumission. Canrobert, rentré dans sa tente, demanda son testament : « Je m'en seirvis avec joie pour allumer ma pipe. » Zaatcha nous avait coûté un millier d'hommes hors de combat; pas un seul des défenseurs ne survécut. « Episode moins éclatant, mais, dans sa sombre horreur, plus tragique peut-être que celui de Conslantine », dit Camille Rousset, l'historien de la conquête. Quelques jours après, Canrobert s'emparait de Nara, dans l'Aurès, et ce dernier succès assurait la pacification définitive de la province de Constantine.

Il avait bien gagné ses étoiles de général : elles arrivèrent, avec un ordre de retour en France. Ce fut pour lui un déchirement de quitter cette Algérie qu'il ne devait plus revoir.

Notre Africain tomba dans le Paris de 1850 comme un bon provincial, étranger à la politique, ignorant des hommes et des choses. On lui avait donné la 1'^*' brigade de la V division, sous les ordres du général Carrelet. Il se mit à observer en spectateur le jeu des partis, et le peu qu*il en dit montre un sens très justp de la situation à cette époque. Il constate l'inquiétude de l'opinion moyenne, qui cherche des sûretés contre le désordre; la faiblesse et les divisions de l'Assemblée, assez imprudente pour toucher au suffrage universel par la loi du 31 mai, incapable ensuite de se protéger elle-même en votant la loi des questeurs. Il n'est pas dupe des illusions vaniteuses de Changarnier, qui se persuade de sa popularité et du pouvoir qu'il aura seul de contenir le Président. Canrobert ne connaissait pas Louis-Napoléon; il sortit de sa première audience désagréablement étonné de l'accent germanique du prince, mais charmé par une affabilité d'accueil sur laquelle il ne comptait pas : le général ne se cachait point d'avoir voté, comme la plupart des officiers d'Afrique, pour son camarade Cavaignac. Canrobert observait tout ce monde comme des

Arabes pas 1res sûrs, qu'il est bon de tenir à distance avec ses grand*gardes. Il jugeait inévitable un dénouement du conflit élevé entre le Président et TAssemblée, mais il ne le croyait pas si proche. Pourtant on lui avait rapporté la fameuse boutade de Saint-Arnaud, dont l'esprit de décision ne faisait pas doute pour les Africains ; il savait ce ministre vraiment ennemi du bruit dans les maisons et fort capable d'aller chercher la garde.

Le jour où on Talla chercher, le rôle de Ganrobert fut très simple, très correct; il le retrace dans ses notes, tel qu'il l'a exposé maintes fois. Au matin du 2 décembre, il était tranquillement chez lui, ignorant les événements de la nuit. Edgar Ney vint l'en instruire et l'invita à se rendre sur les positions de combat de la 1" brigade. Le général répondit qu'il ne bougerait pas à moins d'un ordre précis de son chef direct, le divisionnaire Carrelet. Un planton apporta cet ordre. Le général alla prendre alors le commandement de ses troupes, sur la place de la Madeleine. La journée se passa sans incidents, le lendemain de même. Le 4, la division Carrelet reçut Tordre de remonter les boulevards et de balayer les obstacles. La tête de colonne s'étant heurtée à une barricade, à la hauteur de la rue Saint-Denis, la première brigade fut arrêtée sur le boulevard Montmartre, en formations compactes. Des coups de fusil parti-

rent des fenêtres. Les soldats des premiers rangs ripostèrent sans commandement. Canrobert accourut pour faire cesser le feu. Comme il prescrivait à son clairon d'ordonnance la sonnerie réglementaire, cet homme tomba, atteint d'une balle au front, et expira sur la botte de son général. C'était un nommé Darrot, clairon au 5® chasseurs, qui avait suivi Canrobert dans toutes les expéditions d'Algérie. « Je lui avais promis la croix d'honneur pour ses bons et longs services; je ne pus que faire placer une croix sur sa tombe. »

Tandis que le général multipliait ses efforts pour arrêter le feu, un coup de canon éclata sur les derrières. C'était un jeune officier d'artillerie qui avait pris sur lui de faire diriger une pièce contre la maison Sallandrouze , d'où partait la fusillade. Furieux de ce nouvel acte d'indiscipline, le chef de brigade tança rudement l'artilleur. Si les souvenirs du maréchal avaient besoin d'une garantie, elle pourrait être fournie par des personnes à qui l'officier en question a rapporté lui-même le fait. « J'eus beaucoup de peine à faire cesser le feu, conclut Canrobert, et, lorsque j'y parvins, nous avions à déplorer des perles regrettables, tant du côté des bourgeois que de celui des soldats. » — Le maréchal oublie que les soldats tués dans les collisions civiles n'entrent pas en compte comme victimes regrettables; pas même

le modeste héros d'Afrique, le clairon Darrot. Ceux-là ne sont point, paraît-il, des « enfants du peuple. »

Le chef de la V brigade de la division Carrelet s'est exactement conformé au règlement sur le service des places. Si Ton admet que nos officiers n'ont pas à consulter d'autre manuel de casuistique, la cause est entendue. Canrobert fut en ces temps difficiles ce qu'il était partout, un modèle d'obéissance et de régularité. Il apporta dans l'accomplissement de sa corvée toute l'humanité compatible avec le devoir, et il ne dépendit pas de lui d'empêcher les accidents inévitables dans les paniques de la rue ^

Quant à ses sentiments intimes, quelques lignes

1. Après la publication de la présente étude dans la Revue des Deux Mondes, yai reçu d'un honorable habitant de Dunkerque, M. Terquem, une lettre qui jette un jour nouveau sur la conduite de Canrobert au 2 décembre : mon obligeant correspondant m'autorise à faire usage de cette lettre. — « Mon frère, Charles Terquem, était lieutenant d'artillerie dans la batterie chargée de la défense de l'Assemblée. Il fut fait prisonnier avec le reste dès le matin du jour du coup d'État. Dans la matinée, un officier envoyé par Canrobert vint demander à parler au président Dupin. Mon frère l'introduisit auprès de ce dernier et assista à l'entretien. L'officier dit au Président que, puisqu'il avait le droit de réquisition, le général mettait son corps à sa disposition. Le Président lui dit alors de venir; l'officier demanda un ordre écrit. Dupin refusa. — Alors, dit l'officier, le général n'a qu'à exécuter les ordres directs de ses supérieurs. — Comme tous les acteurs de cette scène ont disparu et (pie je reste seul à connaître le fait, j'ai cru qu'il était juste de dégager les responsabilités. »

nous les révèlent : — « Les événements dont je venais d'être témoin et où les circonstances m'avaient réservé un rôle militaire me laissaient dans une sorte de malaise. Je n'avais jamais été mêlé à des actions politiques et n'avais jamais cru devoir l'être. Ma vie jusqu'à ce jour s'était passée en campagne, et je n'avais vu que les actes essentiellement militaires qui s'y produisent ». — Ses scrupules se traduisirent par le refus du grade de divisionnaire, « qu'il ne voulait devoir qu'à sa conduite contre l'ennemi extérieur. » 11 l'attendit jusqu'en 18S3. Quand il apprit le bannissement de ses amis Le Flo, Changarnier et La Moricière, il envoya au ministre de la guerre sa démission. Le ministre eut la sagesse de déchirer le papier et de ne pas répondre. Le mot de Marbot : « Je ne veux pas de Romains dans ma famille », n'avait pas corrigé notre rigide soldat.

Il resta désintéressé de toutes les manières, à une époque où la curée était facile. Dans l'automne de 1853, comme il quittait le commandement du camp d'Helfaut, formé sur la frontière de Belgique, Canrobert adressa aux troupes un ordre du jour un peu vif sur les éventualités extérieures qui pourraient permettre à l'armée de montrer ses qualités. La Bourse baissa. Les politiques et les agioteurs lui en touchèrent quelques mots, lorsqu'il revint aux Tuileries : « Ah ! dit le

général en riant, j'ai pu faire baisser la Bourse! Eh bien! il faudrait qu'elle baissât beaucoup pour être au niveau de la mienne. »

Après les hésitations et les réserves chagrines de la première heure, Canrobert fut vaincu par cette bonté qui gagnait tant d'amis à Louis-Napoléon. Un psychologue l'eût appelée nonchalance du cœur plutôt que bonté; mais les effets étaient les mêmes. Le général se laissa nommer aide de camp du prince-président et garda ces fonctions auprès de Tempereur. Elles ne l'occupèrent guère, sauf pendant la période des fiançailles impériales, ce J'étais de service et j'accompagnais mon souverain, qui journellement se rendait des Tuileries au palais de l'Elysée ; il y restait depuis le déjeuner jusque vers minuit. M™° de Montijo et moi, nous étions comme les chaperons des deux futurs, qui jamais ne s'éloignaient ensemble du grand salon, dont nous occupions un coin discret. » — Singulière grand'garde pour le vieil Africain! Les sinécures convenaient mal à ses goûts actifs : la guerre de Crimée vint bientôt le rappeler à sa vocation.

Je ne m'étendrai pas sur celte page glorieuse. A partir de ce moment, les hauts faits de Canrobert sont dans toutes les mémoires, et ses notes, si modestes en ce qui le concerne, semblent rédigées avec le dessein de laisser dans l'ombre sa

propre figure. Décidément, il n'avait pas profité à l'école du cousin Marbot. Le sort lui assigna les tâches les plus ingrates, au début de cette guerre difficile et si mal préparée. D'abord le débarquement et l'installation de l'armée d'Orient dans les lignes de Boulair, aux Dardanelles. Manquant de tout pour ses soldats, exaspéré par l'inertie de ses alliés turcs, il allait à Constantinople secouer le grand vizir, et ne tirait de lui que la sage réponse des diplomates ottomans, une bouffée de chibouk. « Ecoutez, monsieur le grand vizir, tant que vous n'aui-ez pas raccourci le tuyau de vos pipes et diminué le nombre de celles que vous fumez, tant que vous n'aurez pas relevé le quartier de vos babouches et aboli la polygamie, en un mot tant que vous n'aurez pas retrquvé l'activité de vos terribles ancêtres, vos alliés français et anglais pourront bien essayer de vous venir en aide, mais il leur sera impossible de vous sauver. » — C'était beaucoup demander. Le grand vizir continua de fumer sa pipe, et l'armée d'Orient passa à Varna.

La division Canrobert, inutilement aventurée dans la Dobroudja, de sinistre mémoire, fut la plus éprouvée par le choléra. Une moitié de son effectif périt dans ces marais empestés ou s'égrena sur les transports de malades. Le cœur du général saigne dans les pages où il décrit les misères de

ses enfants. Son émotion n'est pas moins sincère, et sans une pensée personnelle pour les grandes destinées qui se levaient devant lui, lorsqu'il raconte la fin stoïque de Saint-Arnaud. Canrobert avait reçu de l'empereur une lettre de commandement, à tout hasard. Il s'en ouvrit à son chef en vue même d'Eupatoria, quand le moribond s'avoua vaincu par le mal ; il gagna la bataille de l'Aima pour l'héroïque fantôme et lui en reporta tout l'honneur. Quelques jours plus tard, le maréchal commandant confirmait la désignation antérieure dans l'admirable proclamation que l'on sait, avant d'aller expirer sur le Berthollet, Cet homme avait été si grand, si vraiment exemplaire durant les dernières semaines, qu'il faudrait faire apprendre par cœur à tous nos soldats une Vie de Saint-Arnaud,.... où l'on ne laisserait que le chapitre final !

Son successeur a-t-il mérité les reproches des stratégistes et la disgrâce qui leur donna raison? Impétueux dans l'action, mais circonspect à l'engager, temporisateur par nature, jeté d'ailleurs sur ce rocher de Grimée, à 800 lieues de nos ports, avec si peu de moyens pour une si lourde tâche, dépendant d'alliés aussi lents qu'ils étaient solides, pouvait-il faire mieux et plus vite? L'histoire militaire n'est pas près de juger ce procès en dernier ressort, et nous nous y récusons.

Canrobert, secondé par son fidèle Bosquet, se couvrit de gloire à Inkermann; mais sa plus belle victoire, il la remporta sur lui-même, le jour où il s'effaça silencieusement devant le remplaçant envoyé dans son camp par les tacticiens de Londres, qui avaient converti ceux de Paris. Fait sans précédent à la guerre, cette rentrée docile d'un chef dans le rang, si loin de la patrie, au milieu de soldats qui l'adoraient et qui ne professaient pas le même sentiment pour leur nouveau général. La préférence des troupes était notoire, elle pouvait devenir fâcheuse : Canrobert dut consommer son sacrifice et quitter la terre où il avait planté le premier notre drapeau. Le cœur meurtri, il reçut l'ordre de rappel avec son inaltérable soumission; il alla une dernière fois sur la batterie Lancastre contempler l'ensemble des travaux. « Comme Moïse, j'ai vu la terre promise, et il ne m'a pas été permis d'y entrer! » C'est toute sa plainte. Revenu en France, il ne bouda même pas, et reprit aussitôt son service d'aide de camp aux Tuileries.

La réparation commença avec les acclamations de la foule, quand le vainqueur de l'Aima et d'Inkermann défila dans Paris en tête des régiments qui arrivaient de Crimée. Elle fut complétée le lendemain de la naissance du prince impérial, au dîner intime où l'empereur, levant son verre à la

santé de Canrobert et de Bosquet, proclama les deux frères d*armes maréchaux. Ambassadeur extraordinaire, sénateur, maréchal de France, gouverneur de Lyon, où il succéda à son premier chef, le vieux Castellane, on payait Canrobert en honneurs : il eût préféré sans doute qu'on lui demandât de grands services. On ne les réclama qu'à demi, soit qu'il manquât d'intrigue pour lesproposer, soit que son énigmatique souverain dissimulât sous les marques d'estime et d'amitié une rupture de la confiance intime. En Italie, le commandant du 3® corps ne fut pas poussé, sur l'échiquier piémontais, aux places les plus favorables à une action individuelle. Pourtant, il serait superflu de rappeler la part qu'il prit aux victoires de Magenta et de Solférino. S'il y eut des lenteurs dans la marche de ses troupes, un examen attentif des notes de Canrobert nous laisse douter que ces retards lui fussent imputables : des contre-ordres le retenaient, à Theure où il devait et voulait jeter en avant toutes ses forces.

Ses notes s'interrompent avec ses derniers coups de canon heureux. Faisons comme elles : respectons son désir de silence sur le malheur. La rupture de confiance dont je parlais dut s'aggraver après l'Italie, puisqu'on ne fit pas de cette haute renommée l'un des premiers remparts contre l'invasion. Du rôle effacé qui lui échut

alors, n'aurons-nous pas tout dit si nous constatons qu'il y continua son personnage de vaillante soumission et de perpétuel sacrifice? Le seul jour où il eut les mains libres, on sait quelle jonchée de morts ces mains jetèrent sur les champs de Saint- Privat. Quant à ceux qui lui reprochent de n'avoir pas pesé de toute son autorité sur des volontés défaillantes, ils ont bien peu étudié Canrobert. Peutêtre ses premiers éducateurs, les grenadiers impériaux du 47**, avaient-ils trop brisé chez lui l'initiative sous une discipline de fer : de là ce rare et beau défaut, trop de renoncement personnel. Dans Metz comme devant Sébastopol, quand il n'était pas le premier, il ne savait qu'obéir, se taire... et souffrir de cette soufîrance dont il a dit si sagement, si énergiquement, un jour qu'il réprimait certaines intempérances de patriotisme : « Un coup de pied au c. à celui qui en parle, deux coups de pied à celui qui n'y pense pas toujours! » Il y a pensé un quart de siècle, dans la retraite silencieuse et digne où il vivait, fidèle aux infortunés qu'il avait servis, presque oublié des nouvelles générations. De loin en loin, on revoyait cette tête de vieux lion, si puissamment sculptée, désignée par son relief à la curiosité respectueuse des foules. Toujours affable, aumônier de ses souvenirs, de ce long passé où nous respirions le vent de grandeur qui ne souffle plus, toujours

galant homme, il tendait à tous des mains cordiales, les belles mains modelées sur la garde de Tépée, auxquelles ne resta jamais souillure d'argent ou de trahison. Nous le conservions comme ces livres de grand prix, qu'on est fier déposséder dans sa bibliothèque, et qu'on y va trop rarement chercher. Nous ne sortons pas assez nos reliques : il servirait tant de nous en faire honneur devant l'étranger, qui les admire encore alors que nous les négligeons.

On l'a bien vu, quand ce revenant s'est redressé de toute sa taille en face de l'Europe, dans le court réveil de gloire que la mort accorde à ceux qu'elle endort. Nous avons entendu ce bruit réconfortant et délicieux, d'autant plus doux que nous en sommes désaccoutumés, des têtes qui s'inclinent au dehors devant une haute personnification de notre race. Tous ont manifesté leur admiration; les indifférents, les amis qui avaient jadis fait hésiter le sort en opposant à notre Canrobert des soldats à sa mesure, et les adversaires d'hier, par la voix d'un monarque incomparable dans l'art des appels flatteurs sous la visière d'un heaume. Il y a bien eu quelques mauvais bruits chez nous : cris inintelligents de ceux qui épluchaient cette vie, ne comprenant pas que le dernier maréchal était devenu un symbole; abois dont le vieil Africain ne se fût

"•iT"

pas étonné; il savait quels fauves viennent rôder et glapir autour de la tente arabe où Ton garde un mort.

Nous ne l'en avons pas moins conduit aux Invalides, avec un cortège militaire qui Feùt. satisfait, les aciers bien étincelants sous un beau soleil de froidure. Quarante ans plus tôt, pendant la visite que fit à Paris la reine d'Angleterre, Canrobert fut chargé d'accompagner la souveraine au tombeau de Napoléon. Il arrivait de Crimée : le peuple le reconnut et lui fit une bruyante ovation, à cette même place où il vient de la retrouver sous une autre forme, dans l'ovation muette des drapeaux et des épées sur son cercueil. Nous l'avons conduit à l'église. Ce fut une dernière et belle vision, pour les yeux du bon soldat, cette église militaire, emplie d'armes et d'uniformes, avec les étendards des voûtes penchés sur le catafalque, et le grand voile noir coupant la nef du haut en bas, interceptant le tabernacle du Soldat prodigieux. Des baies qui éclairent la rotonde masquée par ce voile, une lueur vague filtrait à travers l'étoffe, clarté qui paraissait émaner du redoutable tombeau; des souffles, des frissons mystérieux agitaient cette tenture, comme si une main voulait l'écarter, comme si l'homme d'Austerlitz allait sortir pour recevoir un de ses lieutenants, chasser quelques intrus, donner le mot

224 DEVANT LE SIECX£

d'ordre à ce nombreux état-major, là, sur les degrés de Tautel, plus grand que tous dans sa petite taille, naturellement maître de tous en réapparaissant, le front chargé de promesses et de menaces...

Le Requiem^ le chant de paix éternelle et de repos, tombait avec une signification si juste sur le vieux maréchal, sur cette longue vie harassée, promenée en combattant à travers tous les pays qu'évoquaient les inscriptions : bivouacs d'Afrique, tranchées de Russie, plaines d'Italie. Il l'avait si bien gagné, le repos que lui promettaient les voix et l'orgue! Il allait en jouir, Taïeul, au milieu de ses camarades déjà couchés sous ce pavé. Car tous ceux qui l'entouraient encore dans l'église, môme les têtes blanches, c'étaient pour lui des enfants, des élèves. Plus un compagnon!

Un seul aurait pu être là : on cherchait auprès du cercueil de Canrobert, comme on l'avait cherché naguère auprès du cercueil de Mac-Mahon, le dernier Africain, le vainqueur d'Abd-el-Kader. Il n'y était pas, ce vainqueur n'ayant plus d'habit et d'épée pour venir enterrer comme il convient ses camarades d'Afrique. Inutile, insondable sottise ! Combien de choses futures s'expliqueront par cette seule aberration, qu'il ne se soit pas trouvé en France un chef, militaire ou civil, pour tracer cet ordre si simple : « Le général Henri d'Orléans

LE DERNIER MARECHAL 22î>

se mettra demain en tenue, il portera un cordon du poêle aux obsèques de son camarade Canrobert, il défilera devant le corps à son rang de promotion dans Télat-major général. » — Notre pays d'imagination et de cœur eût applaudi si fort celui qui aurait donné cet ordre! Mais peutêtre ne le donne-t-on point par crainte de ces applaudissements; un homme qui aurait compris notre France serait si inquiétant pour les autres...

Oublions ces choses, laissons mourir ce qui meurt. C'était la leçon du chant de paix, du Requiem qui descendait toujours plus ample, faisait taire tous les autres bruits, enveloppait plus doucement, plus étroitement le dernier maréchal. Tout semblait dire et tous semblaient penser : « C'est bien le dernier! »

Tous, sauf ces enfants formés en carré, dont la fîère mine nous frappa à la sortie, dans la cour des Invalides. Ils arrêtaient les regards, avec la flamme d'espérance qu'ils mettaient dans ce deuil, dans ce convoi où tous les autres voyaient le symbole de la fin d'un temps. C'est leur droit et leur force de ne pas nous croire, de ne pas nous entendre. Que Dieu leur donne raison, s'ils sont rentrés le soir à Saint-Cyr en riant de nos augures, en raillant les vieux imbéciles qui pensaient enterrer le dernier maréchal de France!

Cette date dit assez ce dont je veux parler.

Vingt-cinq ans révolus, depuis la pire journée de ces mauvais mois. Les arbres qu'on plantait alors font déjà une ombre large sur la terre ; les enfants qui naissaient sont des hommes dans la force de Tâge, prêts à nous remplacer. Un quart de siècle, profond lac d'oubli. Et pourtant, pardessus les tumultes de la vie courante, le souvenir est remonté à la surface. Des deux côtés, on s'est recueilli pour la commémoration de ces images lointaines : chez les vainqueurs, avec une ostentation orgueilleuse que nous leur reprochons, que nous étalerions peut-être aussi bruyamment si nous étions à leur place; chez nous, avec de pieux hommages à l'inutile vaillance de ceux que la fortune accabla. Comment

parler d'autre chose, en ces jours qui ramènent les fantômes?

Je viens de lire le plus récent ouvrage sur la guerre de 1870. Après tant d'autres, M. le commandant Rousset* a tenté de retracer cette histoire avec tous les documents dont on dispose aujourd'hui. Son livre m'a paru bien fait, clair, équitable, écrit avec une gravité militaire; je n'y ai trouvé ni déclamation, ni injustices, ni cette stratégie conjecturale où s'égarent trop souvent les gens du métier, quand ils prétendent démontrer ce qui serait arrivé, si l'on avait opéré autrement dans telle circonstance donnée. Je cite ce livre comme un thème qui reporte la pensée à «es grands événements; mais je n'ai pas pris la plume pour un compte rendu critique. L'auteur me pardonnera de passer outre et de laisser un libre cours à quelques impressions personnelles : ■souvenirs qu'on s'efiforce de démêler, chapitre de mémoires intimes qu'il est temps d'écrire, à ce tournant où notre vie hâtive s'arrête un instant, pour regarder en arrière son noir point de départ et le chemin parcouru depuis lors.

1. Histoire générale de la guerre franco-allemande, par le -commandant Roussel.

C'est très loin. La brume du temps efface.

Cependant, derrière les images plus nettes que l'existence accumula sur les pians plus proches, la sombre vision flotte et domine au fond de toutes les perspectives; telles ces formidables constructions de nuées qui retiennent le regard dans les lointains d'un ciel d'orage, par delà les accidents réels et familiers des paysages environnants. C'est un bruit ancien qui persiste sous les bruits récents, comme le grondement de l'Océan de- . meure dans l'oreille, après la traversée, par-dessous les voix de la terre retrouvée. Je ne sais s'il est des mémoires heureuses, — ou malheureuses! — assez fidèles pour garder toute la suite et tout le détail des spectacles qui ont fortement, péniblement saisi l'âme au seuil de la vie. Il semble que la mémoire fasse un effort pour se décharger des poids qui l'ont trop oppressée. La mienne n'a retenu de ce temps que de larges masses confuses, avec quelques petits points très précis : des instantanés, d'une signification médiocre, le plus souvent; pourquoi ceux-là plutôt que d'autres?

D'abord, ce qu'on pourrait appeler la période d'allégresse; le Paris en délire de juillet 1870, sillonné de troupes, assourdi par les clairons, les

tambours, les fanfares, qui promenaient sur la ville le vent grisant de la Marseillaise déchaînée. Dans le hurlement ininterrompu de la foule : « A Berlin! » les régiments remontaient les boulevards entre deux haies de consommateurs attablés aux terrasses des cafés ; on arrachait du rang les soldats, les zouaves surtout, pour leur offrir des rafraîchissements, des fleurs. L'imagination rapide de notre peuple se donnait d'avance les sensations du retour triomphal. Les cris redoublaient, le cortège enthousiaste grossissait sur le boulevard de Strasbourg, enveloppant les colonnes jusqu'aux larges baies de la gare de l'Est où elles s'engouffraient. Je la revois toujours, cette gare de l'Est, avec sa figure symbolique d'alors : bouche de pierre ouverte là-bas, au fond de la voie montante qu'elle barre, buvant sans trêve ce flot d'hommes armés, qui coulait vers elle, disparaissait dans ses profondeurs, absorbé, pompé par les machines à vapeur dans le gouffre invisible. '

L'ivresse atteignit son paroxysme durant les soirs de ce torride juillet. Il semblait que la Marseillaise se fût envolée, miraculeuse ressuscitée, du bas-relief de l'Arc de Triomphe où Rude l'enchaîna. Elle rugissait partout, avec une plasticité qui se pliait aux talents divers de ses interprètes. A l'Opéra, Faure en faisait un psaume, une prière ; ainsi devaient chanter les Machabées au

PREMIER SEPTEMBRE 23 i

matin d'un combat, les calvinistes dans les conciliabules des Cévennes. Au couplet « Amour sacré de la patrie », il avait un geste d'une incomparable beauté religieuse, quand il élevait les bras au ciel en ramenant sur sa poitrine les plis du drapeau. A la Comédie-Française, M'*" Agar rendait aux paroles et à la musique l'emportement des fureurs révolutionnaires. Si ma mémoire ne me trompe pas, la censure interdit cette exécution trop fidèle et remplaça promptement la tragédienne dans son emploi patriotique. Aux cafésconcerts des Champs-Elysées, l'hymne de Rouget de risle alternait avec le Rhin allemand de Musset : des voix différemment canailles braillaient avec la même vulgarité les deux chants, répétés jusqu'à l'obsession. Le sentiment des nuances n'est pas très développé à vingt ans ; pourtant on sortait de là avec une nausée de tristesse, avec une vague appréhension devant ce patriotisme criard, frelaté comme les alcools qui le chauffaient. Mais ces dégoûts se fondaient vite dans l'atmosphère d'allégresse militaire qui enfiévrait tous les cœurs.

Un soir, à l'Opéra, tandis qu'Emile de Girardin secouait frénétiquement sa mèche en donnant le signal des applaudissements, on me montra dans une loge un homme penché au balcon; une large tête chevelue, appuyée sur les deux poings, le

regard perdu dans le vague, les narines aspirant tout ce qui montait de révolte et de menace dans rhymne révolutionnaire. C'était Gambetta, que je voyais pour la première fois. Le tribun donnait rimpression d'un lion à rafîùt, reniflant Todeur d'une proie lointaine dans Touragan qui lui en apporte les émanations. Il nous fît penser à Mirabeau écoutant chanter les bandes qui allaient démolir la Bastille. A cette minute, il sentait visiblement l'approche des chose obscures, terribles et convoitées.

La Marseillaise libérée était le signe sensible d'une ère nouvelle qui s'ouvrait, ère radieuse de promesses au gré de l'espoir de chacun. — On ne savait pas où l'on allait, mais on passait la ligne, on voyait au ciel des constellations inconnues. A la jeunesse républicaine, il suffisait d'entendre ces notes proscrites pour qu'elle se crût transportée au seuil de l'âge d'or. D'autres avaient grandi dans l'horreur de l'hymne impie; une légende tragique le leur représentait comme la musique de l'échafaud, comme une aspersion sur leurs têtes du sang des aïeux. Pour ceux-là, il y avait à le murmurer un tentant frissonnement de péché, un plaisir de fruit défendu : — C'est malgré tout très beau, se disait-on, et l'on éprouvait je ne sais quelle joie romantique en refaisant une virginité guerrière à cette furie souillée. La Marseillaise

était surtout le signe de la réconciliation générale, d'une fraternisation universelle sous le drapeau qui allait revenir victorieux, rapportant dans ses plis l'oubli des vieilles haines, rendant à tous la douceur de ne plus détester personne, pas même l'empereur.

Presque toute notre jeunesse, est-il besoin de le rappeler, avait été élevée dans la haine du second Empire, pour des motifs et dans les milieux les plus différents. Ceux qui tenaient cette haine d'une tradition de famille donnaient le ton; ils rangeaient à leur suite jusqu'aux fils des fonctionnaires bonapartistes, excités par l'esprit de contradiction, par le bouillonnement du premier âge, par le vent qui soufflait partout depuis quelques années. — Légitimistes, orléanistes, républicains, ces nuances comptaient à peine; à la voix des pontifes de l'union libérale, elles se confondaient dans le joyeux accord des oppositions,, où chiens et loups hurlent ensemble après la bête de chasse, avant de s'entre-dévorer pour la curée.

Accord joyeux, ai-je dit. Je me demande parfois si j'entends bien, quand un vétéran de ces années, devenu chef de parti ou ministre, prend la parole dans un banquet pour féliciter la jeunesse du bonheur qu'elle a de vivre aujourd'hui, pour opposer à ce bonheur le tableau des souf-

frances moroses qu'il endura, lui, dans la compression où il s'étiolait. Ces graves plaisantins oublient que leur geôle habituelle était le bal Bullier. Ils parlent pour les besoins de la cause, comme parleront un jour les jeunes opposants de rheure présente; à leur tour ceux-ci maudiront la persécution qui attrista leurs débuts dans la vie, ils oublieront à leur tour qu'ils s'amusèrent royalement, parce que l'opposition est amusante de sa nature, et surtout parce que les régimes politiques ne peuvent rien contre la fleur de joie des vingt ans; seul, le pied d'un maître étranger sur le sol natal est assez lourd pour la flétrir momentanément.

Avec quelle joie maligne on accueillait, dans les cours de nos collèges, chaque élection qui souffletait Y Exécutif en lui jetant dans les jambes quelque revenant de 1848! Nous achetions avec respect les cartes photographiques où ces députés de l'opposition, nos vengeurs, se groupaient en médaillons sympathiques. MM. Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Crémieux étaient puissamment laids; ils n'en faisaient pas moins dans nos pupitres une forte concurrence aux photographies des actrices ■en vogue. Quand nous expliquions notre Tacite, nous ne doutions pas que cet ancêtre de M. Prévost-Paradol eût buriné d'avance tous les vices et toutes les iniquités du Tibère des Tuileries.

Ainsi se formaient au sens du juste et du réel les cœurs des jeunes Français, dociles aux enseignements austères que leur donnaient les vaincus de la rue de Poitiers et les faméliques des brasseries.

Ces enseignements ont gardé assez de force, après la catastrophe, pour détourner longtemps tous nos anathèmes sur un seul bouc émissaire. Il a fallu de longues expériences et de longues réflexions pour nous faire revenir de notre injustice envers ce pauvre fataliste, faible, malade, trop sincère dans sa chimère d'empire libéral, et qui se laissait chasser par la meute, depuis des années, dans Timpasse au fond de laquelle était Sedan. Toute la suite des événements européens rendait inévitable un conflit entre nos voisins et nous; chacun le pressentait; et, par sot humanitarisme ou par ambition parricide, nos rhéteurs prêchaient le désarmement, la garde nationale, ils refusaient Targent, ils refusaient les hommes, ils étranglaient Tarmée de la France pour étrangler T Empire. Ils retiraient au pouvoir toutes ses défenses, afin qu'il fût à la merci du moindre choc intérieur; et nul d'entre eux, hormis M. Thiers, ne prévit que ce choc pouvait venir du dehors. Faisons-leur ce crédit de croire qu'ils ne furent qu'aveugles, qu'ils n'aperçurent pas cette vérité d'évidence : en préparant patiem-

ment leur victoire du 4 septembre, ils préparaient à coup sûr notre désastre du l*' septembre.

Quand l'histoire définitive établira les responsabilités, les plus lourdes ne pèseront peut-être pas sur celui qui reculait d'instinct devant cette guerre, qui s'y engagea tristement, ne se sentant plus maître d'un pouvoir dont il ne gardait que l'apparence et qu'il avait moralement abdiqué entre les mains de ses pires ennemis. A d'autres aussi, l'histoire demandera compte de la patrie démembrée : à ceux qui décrétaient qu'on la pouvait préserver sans armée, sans gouvernement, à ceux qui la voulaient assez affaiblie pour qu'une secousse la livrât à leurs convoitises et à leur inexpérience. L'histoire dira ce qu'il faut imputer de nos larmes, de notre sang, de notre honte, au passif des héros dont nous honorions les photographies dans nos pupitres d'écoliers.

Mais revenons à nos illusions d'alors. Comme nous étions pourtant des jeunes Français, avec de bons cœurs tout au fond, nous trouvâmes une douceur inconnue dans ce désarmement des esprits qui suivit la déclaration de guerre. Pendant quinze jours de ce mois de juillet, il n'y eut plus d'opposants : jene me souviens pas du moins d'en avoir rencontré parmi ceux de mon âge. Les étudiants du quartier Latin organisaient des charivaris contre M. Thiers. Nous étions retournés

avec la rapidité de l'enfant; nous ne détestions plus celui qui allait nous donner du même coup la gloire et la liberté. Nous ne l'appelions plus Badinguet. Je crois bien que nous criâmes tous peu ou prou : « Vive TEmpereur! » sur les flancs de cette armée qui passait.

Bien entendu, aucun de nous ne mettait en doute le succès. Nos soldats étaient invincibles; un régiment de zouaves enfonçait une division de n'importe quelle armée; la nouvelle seule de rembarquement des turcos démoralisait TAUemagne. Nous avions vu tout enfants le retour d'Italie, on nous avait raconté le retour de Crimée; le retour de Prusse serait une fête réglée d'avance sur le scénario classique. Quand les journaux nous apportèrent l'ordre du jour de l'empereur, avec son accent triste, ses réticences pensives : « La guerre qui commence sera longue et pénible... » la plupart d'entre nous s'étonnèrent : « Tiens, qu'est-ce qu'il a donc, l'empereur? Il est malade! » Notre confiance ne branla pas.

Lorsqu'on fut bien grisé du plaisir de voir défiler les troupes et d'entendre la Marseillaise dans les théâtres, lorsque la gare de l'Est eut englouti le dernier bataillon, chacun partit, suivant l'usage de cette saison, pour la campagne, pour les eaux, pour le voyage de vacances. On emportait la carte du pays rhénan sur laquelle on

marquerait, avec des épingles tricolores, les progrès de nos colonnes. Il nV avait plus autre chose à faire en attendant le retour triomphal. Aujourd'hui, avec les mœurs créées par le service obligatoire, une guerre éveillerait chez tous ridée du danger commun, d'une contrainte générale et d'une participation active. A celte époque, pareille idée n'entrait pas dans nos cerveaux. Nous avions accompagné de nos acclamations et de nos vœux les gens de métier, ceux qui avaient commission de nous procurer la victoire; il ne restait aux autres, aux civils, qu'à retourner à leurs occupations habituelles ou à se croiser les bras. On se dispersa sur les routes, où nous poursuivait l'écho de la clameur parisienne, incoercible, épileptique, continuant de fatiguer l'air avec sa Marseillaise éraillée et son cri machinal : « A Berlin ! à Berlin ! »

Oui, telle fut bien cette première période, ce prologue de folie avant le drame. J'ignore quels étaient les vrais sentiments des provinces, mais la grande voix de Paris pressait, emportait le gouvernement; grondante naguère autour du trône, elle se faisait câline et complice pour mieux le soulever, elle lui promettait l'amnistie à la condition qu'il satisfît sa fantaisie de gloire; et nous étions tous entraînés par ce mouvement allègre, la nouvelle guerre nous apparaissait comme un

accident normal de la vie française, nous désirions voir ce qu'avaient vu nos aînés, jouir ensuite des biens qu'ils n'avaient pas connus : un lendemain victorieux, pacifié, amusé à l'intérieur par le jeu bruyant des « libertés nécessaires ».

La seconde période s'ouvrit après peu de jours, sans transition, et bien différente. Ce fut la période de la stupeur.

J'écris ces lignes dans la ville d'eaux où elle me surprit, à pareille date; cette gracieuse ville d'Aix-en-Savoie. Rien n'a changé. La nature ne change jamais, elle. Sachant pourquoi elle tue, elle le fait sans remords. N'étant pas sujette à nos gaîtés, à nos tumultes, à nos emportements, elle demeure sereine dans son œuvre de destruction et de réparation. Rien ne date pour elle, hormis les phénomènes réguliers des saisons. Comme en ces jours où deux grandes nations s'entre-tuaient et où le résultat de leur duel déplaçait l'équilibre du monde, les mêmes cyclamens fleurissent sur la montagne, les mêmes marguerites dans les prairies, les mêmes feuilles tremblent aux mêmes brises. Ces vérités sont banales; mais on n'en sent toute la force accablante que dans le paysage

tranquille, identique, où une circonstance particulière a fixé pour chacun de nous le souvenir des grands bouleversements humains.

Il ne semble pas d'ailleurs que les hommes aient beaucoup changé. Quelques variations des modes, quelques améliorations matérielles dues à l'avancement des sciences; une génération en a remplacé une autre, voilà tout. Comme alors, la même foule court à son divertissement, recherche les mêmes plaisirs, s'étourdit du même bruit. Et. comme il y a un quart de siècle, je vais lire le résumé de la vie nationale, de la vie universelle, que le télégraphe apporte dans ce même cadre de bois noir, sur le mur de ce même Casino. Mais sous les nouvelles du jour présent, je vois dans ce cadre des mots ineffaçables; tel un palimpseste où les anciens caractères surgiraient obstinément sous l'écriture plus récente. Ils y demeurent gravés pour mes yeux, ces trois mots fatidiques tracés sur la muraille par une main d'épouvante, coup sur coup, devant la foule effarée qui les commentait : Wissembourg, Frœschwiller, Spickeren.

Wissembourg, un malheur, le commencement de la stupeur; Frœschwiller, Spickeren, les désastres, et déjà l'écroulement complet des espérances. Les journaux apportaient les .détails complémentaires: nos armées battaient en retraite.

Ainsi, c'était vrai, Tenvahisseur marchait sur la terre française, victorieux, en force, gagnant du pays d'heure en heure ! Dans le lourd silence du rassemblement qui attendait les informations, on croyait entendre ce bruit odieux : le pas de l'ennemi approchant.

Ce fut un brusque changement de l'âme dans ce public si gai, si frivole, encore tout occupé de ses plaisirs trois fours auparavant. La foudre tombant au milieu d'une, joyeuse partie de campagne ne l'eût pas surpris et secoué davantage. Le monde et la vie prenaient une autre signification. La colère, l'angoisse, la crainte montaient dans les cœurs, avec le sentiment qu'il fallait faire quelque chose. Pour la première fois, on se rendait compte de la sévère réalité : la guerre, cet événement jusque-là lointain, extérieur, venait de saisir nos destinées individuelles ; la maison brûlait, chacun devait courir au feu.

Dès le lendemain, les trains pris d'assaut emportaient dans toutes les directions une cohue aEFolée. Les chefs de famille allaient mettre ordre à leurs affaires ; les jeunes gens, les hommes valides allaient chercher à l'aventure leur place de combat. La plupart rejoignaient les bataillons de la mobile, ce mythe auquel personne ne pensait la veille; la mobile, cela paraissait une loi sur le papier, qui n'aurait jamais

d'effet pour ceux qu'elle touchait. On y croyait si peu, que beaucoup d'entre nous préférèrent acquitter leur dette en contractant un engagement dans l'armée régulière. Les imaginatifs ne rêvaient que francs-tireurs, éclaireurs, guérillas; ils couraient s'inscrire à ces corps irréguliers qui surgissaient dans Paris, pour satisfaire l'instinct théâtral de la population parisienne, son besoin de fantaisie et d'indiscipline jusque dans le devoir accepté.

La physionomie de Paris s'était transformée en quelques jours. Nous l'avions laissée confiante et gaie, nous la retrouvions sombre et menaçante. La Marseillaise continuait dé rugir, non plus encourageante et militaire; mais, avec son accent d'origine, sa voix de colère et de convulsion. De nouveau, des troupes défilaient sur les boulevards, égrenant dans les cafés leurs hommes débandés. Elles ne ressemblaient pas aux régiments qui passaient naguère, uniformes, cohérents, distincts de la population qui les choyait et les fêtait, mais comme on caresse un bel animal de luxe, dont on attend un service et qu'on aime, bien qu'il n'ait rien de commun avec notre espèce. Cette fois, c'étaient des formations hâtives, insolites, des bataillons de dépôt grossis d'éléments hétérogènes, et surtout les mobiles de la Seine, bruyants, marquant leur individualité dans le rang, à la fois pressés d'y figurer et rétifs au commandement.

Cette nouvelle armée était de même espèce que la population, elle emportait des lambeaux de chair de la masse humaine qui ne se contentait plus de Tacclamer, qui suivait, confondue dans les lignes ; groupes d'amis convoyant un partant, familles amenant en fiacre leur soldat jusqu'au perron de la gare. Le boulevard de Strasbourg n'était qu'une vaste scène d'adieux.

Et tout au bout de la large voie, la gare de l'Est continuait son office de réceptacle inassouvi, avec une figure toujours plus accusée d'arche énigmatique, de portique de la mort. Le torrent de peuple portait jusqu'à cette barrière les soldats, qui disparaissaient sons le porche avide, béant, où tout le sang de la France confluait, s'écoulant à petits flots par cette ouverture, allant se perdre on ne savait où.

En province, dans les dépôts des régiments où nous allions nous faire immatriculer, nous constations le désordre et le vide. On nous délivrait des eff'ets d'équipement incomplets : à la caserne de Nantes, où je me rendis, il n'y avait même pas d'aiguille mobile de rechange pour le chassepot. Cela ne nous impressionnait pas outre mesure, nous pensions qu'il en avait toujours été ainsi depuis les volontaires de 1792, et que, dans l'armée française, il fallait se débrouiller comme on pouvait. Pour le moment, nous nous débrouil-

lions en usant de nos petites protections afin de moisir le moins longtemps possible dans ces cours de caserne, et de gagner nos corps respectifs à Tarmée du Rhin. Après deux ou trois séances de maniement d'armes, le commandant du dépôt, enchanté de se débarrasser de nous, lâchait à la grâce de Dieu ces recrues improvisées. J'étais affecté à un régiment de Tarmée de Bazaine, déjà coupée sous Metz; on m'engagea à le rejoindre, de compagnie avec un peloton d' « isolés », jeunes officiers nouvellement promus, volontaires qui se trouvaient dans le même cas. Naturellement, nous ne vîmes jamais ces régiments où nous comptions; Tarmée de Mac- Mahon nous recueillit à mi-chemin, nous y fûmes versés « en subsistance » dans les corps dont l'effectif avait été le plus éprouvé à Frœschwiller.

Et ces petites gouttes inutiles se perdirent dans le flot qui continuait de couler vers le réservoir de la gare de l'Est. L'insatiable bouche de pierre nous happa comme les précédents. De l'autre côté de son mur commençait un nouveau monde, inconnu, désordonné, où nous entrions sans même savoir ce qu'on y ferait de ces « isolés i^, qui étaient déjà des épaves avant le naufrage.

A Reims, nous tombâmes dans l'armée; elle venait de quitter le camp de Châlons pour se porter sur l'Argonne. Elle s'offrit d'abord à nous

SOUS Taspect d'une bande de zouaves qui pillaient le buffet de la gare. Vu train allait les conduire à Rethel, où couchait ce soir-là le quartier général. Ils nous firent place sur le tender. Tout le long de la route, leurs chants et leurs cris d'ivrognes retentirent, ponctués par les volées de chassepot que nos zouaves envoyaient, quand un lièvre détalait dans les sillons champenois. Les jeunes saint-cyriens qui nous accompagnaient assistaient à ce spectacle d'indiscipline, impuissants, attristés par les funestes présages qu'ils en tiraient. A Rethel, on nous assigna nos destinations au V corps, celui du général Douay, campé autour de Vouziers. Là seulement nous abdiquâmes notre liberté de condottieri voyageurs, pour prendre dans les unités où Ton nous versait une position à peu près régulière.

Chose étrange! A partir de cet instant, mes souvenirs deviennent plus rares et moins nets. Les journées, leur emploi, leurs détails se confondent derrière un voile de brouillard, comme si ce temps était noyé dans la pluie qui nous harcelait, plus importune que l'ennemi. Une sensation physique domine toutes les autres : la gêne de cette eau glacée, durant les marches dans les chemins boueux des Ardennes, durant les couchées dans les prairies inondées, la tête sur une pierre; surtout la gène des mains gourdes de

«tel.

froid, meurtries aux ardillons, inhabiles à boucler et à déboucler les courroies mouillées du sac et du fourniment. — Et une impression morale, si ce mot convient ici, résume toutes les impressions de cette campagne de quelques jours : la stupeur d'une chute infiniment rapide, Tétourdissement de Thomme tombé d'un cinquième et qui se retrouverait sur le pavé, se tâtant pour savoir s'il est entier, n'ayant conservé de cette chute que les brèves visions de scènes insignifiantes, machinalement retenues par ses yeux tandis qu'il passait devant les fenêtres de chaque étage.

La guerre, surtout la guerre faite dans ces conditions, déprime la pensée et ne laisse subsister que l'activité de l'animal physique; toutes ses facultés se tendent vers la satisfaction de ses besoins, et du premier de tous, manger. Quand il ne reçoit pas de distributions, ce qui fut constamment notre cas, quand il doit vivre d'industrie, l'effort de son intelligence demeure concentré sur ce grand problème : trouver des pommes de terre, puis se sécher, et dormir un peu dès que l'occasion s'y prête. Cette domination de l'animal physique est d'autant plus prompte, d'autant plus complète, que le sujet est moins entraîné aux fatigues du corps : le « bachelier » y succombe plus vite que l'homme des champs.

J'arrivais avec l'espoir d'assister à des spec-

tacles grandioses, avec la certitude que j'allais recueillir et associer des impressions fécondes pour rimagination ; après vingt-quatre heures d'épreuve, mes méditations ne s'écartaient plus de ce thème : trouver des pommes de terre.

J'avais une forte provision de papier dans mon sac; ayant toujours et partout rapporté toutes choses à mon métier d'écrivain, depuis que j'ai conscience de moi-même, j'escomptais d'avance les belles notes que j'allais prendre pour le livre à écrire au retour, si je revenais. Je n'ai pas crayonné trente lignes, s'il m'en souvient bien, sur ce papier perdu avec le reste. En posant le sac à l'étape, ne fallait-il pas trouver des pommes de terre, se sécher, dormir? Et les doigts transis, meurtris sur les cuirs et les aciers, se seraient refusés à écrire, alors même que la pensée engourdie de fatigue leur eût dicté quelque chose. Qu'aurais-je décrit, d'ailleurs? Les faits et gestes de mes camarades de l'escouade, tout au plus de la compagnie? A vingt ans, on ne fait guère de psychologie pure; nous n'en faisions pas au moins en ce temps-là. Les spectacles pittoresques ou dramatiques ont seuls le pouvoir d'exciter un jeune esprit. Or, le soldat, l'infime atome perdu à son rang, ne voit presque jamais un spectacle complet, intelligible et intéressant. Il n'a aucune notion des lieux où il se trouve,

s'il ne les connaît pas d*avance. De l'adversaire dissimulé en face de lui, il ne sait qu'un nom générique ; il n'aperçoit même pas l'ennemi qui le canonne à grande distance, il entrevoit à peine dans la fumée, par masses confuses ou par petites fractions, l'ennemi qui le fusille. Tout lui est vision indéterminée, rapide, fragment inexplicable d'un kaléidoscope en mouvement.

Ah! qu'ils sont cent fois vrais, les soldats myopes de l'école de Stendhal et de Tolstoï, qui n'ont rien compris de la bataille! Qu'il est vrai et typique, ce mot de vieux soldat recueilli par M. le duc d'Aumale. Le prince avait pour adjudant-major, dans un régiment qu'il commandait, un certain Lefebvre, qui fut depuis général de brigade. Cet officier avait fait dans le rang la guerre d'Espagne, en 1823. — « Voyons, Lefebvre, lui disait-on vingt ans après, parleznous de l'Espagne; vous devez bien la connaître. — Je ne connais pas l'Espagne. — Comment?

Vous en avez fait le tour! — Possible. Connais pas. On ne voit rien le sac sur le dos. »

Et quand une courte campagne est ce que fut la nôtre, la poussée désordonnée, incohérente, d'un troupeau ahuri, recru de fatigue, mené à l'abîme à travers l'inconnu, le soldat a vu et compris moins que rien; il n'a que des larves d'idées et de souvenirs.

Une seule impression pittoresque, grandiose, m'est restée dans les yeux : la première, en arrivant le soir au camp de Vouziers. Le 7® corps bivouaquait sur la pente des collines, à Torée des bois; ses feux étoilaient les profondeurs de rhorizon où ils se confondaient avec les astres du ciel. Des groupes d'hommes, rangés en cercle autour des brasiers, attisaient les flammes. C'était d'un effet imposant et poétique ; c'était enfin une armée, telle que je me la représentais dans mes devoirs de rhétorique. Je me promettais un beau développement de cette première émotion : je n'étais pas encore mouillé, ni fourbu; avant de se séparer, les « isolés » avaient passablement dîné, pour la dernière fois, dans une auberge de la ville. On ne me laissa pas le temps de mûrir ma composition : l'ordre vint de bivouaquer cette nuit avec les armes sous la main; et bien avant l'aube, comme la pluie commençait de tomber du ciel assombri, on nous fit former en ligne de combat pour attendre l'ennemi, qui était tout près, disait-on. On l'attendit de longues heures, en piétinant un labour, dans l'énervement de l'incertitude. Rien ne vint.

C'était le moment où le Maréchal, tiraillé entre ses renseignements particuliers et les instructions pressantes de Paris, hésitait sur la direction qu'il changea deux fois en trois jours; où des ordres

contradictoires épuisaient les troupes en marches et en contremarches dans les défilés des Ardennes; où le V corps croyait avoir sur ses talons les armées du prince royal et du prince de Saxe, qui forçaient les étapes pour nous devancer sur la Meuse.

Mais tout cela, je Tai su depuis. Alors, au bivouac et dans le labour, nous ne savions rien : il était trop visible que nos officiers n'en savaient pas davantage, h'ennemi, alors, c'était une entité vague, errant sans doute dans ces forêts inconnues, qui allait déboucher à gauche ou à droite, devant ou derrière, à ce que semblait dire le regard anxieux des chefs, interrogeant tous les points de Thorizon. Cejour-là et les jours suivants, nous ne vîmes de l'ennemi que quelques uhlans, éclaireurs qui profilaient un instant sur la lisière des bois leurs silhouettes grandies par les longs manteaux, loups qui suivaient etguettaient le troupeau égaré.

On se mit en marche sous le déluge, pour faire quelques kilomètres, s'arrêter, changer de direction, repartir, bivouaquer dans l'eau, toujours la main sur les armes, avec ordre de ne pas dresser les tentes, promesse d'une distribution qui n'arrivait pas, et licence d'arracher des pommes de terre quand les premiers occupants du champ en avaient laissé. Alertes continuelles; on se

sentait à la merci d'une surprise probable :

chaque fois qu*on levait le camp, Tarrière-garde se formait en bataille, échangeant des coups de feu avec les rôdeurs, les fantômes aux longs manteaux qui apparaissaient un instant hors des taillis. On les distinguait, la nuit, à la lueur des meules de paille flambante qu'ils incendiaient. Tout était confusion dans ces journées troubles, tout est confus dans le souvenir qui en reste.

Le 30 août au matin, — c'était à Bellevue, je crois, — le brouillard fut si intense que chacun perdit sa compagnie. On se cherchait à tâtons. Durant une éclaircie, j'aperçus à quelques pas de moi, sur le chemin, un groupe d'officiers qui inspectait nos positions. Le chef maniait une longue-vue, avec l'air d'indiff'érence tranquille qu'ont les chefs devant les hommes. On me dit que c'était le Maréchal. J'entrevis ainsi une minute celui qui disposait de nos destinées, être chimérique, apparu dans une déchirure de brume. Le temps se remit. Nous escortions un ■convoi de vivres réservé à d'autres, puisqu'on ne nous en distribuait jamais.

Gomme nous descendions dans un entonnoir, au fond d'une gorge, le canon parla derrière un rideau de forêt, se rapprochant. Le commandant du bataillon écouta, consulta nos officiers : perjsonne ne devinait ce que pouvait bien signifier

cette canonnade. On décida qu'il y fallait marcher. Arrivés hors du bois, sur le plateau, nous fûmes enveloppés par un corps d'armée en débandade : nous étions tombés dans la déroute de Beaumont. Une masse noire avançait lentement, refoulant les lignes rompues, flottantes, du S*^ corps. On tint quelque temps; on voyait enfin des Allemands. On en voyait trop. Nos petits paquets se brisaient, se reformaient dans les vallonnements du terrain, faisaient retraite en tiraillant. Vers le soir, il ne restait de nos formations dispersées qu'une cohue d'hommes de toute arme, dévalant pêle-mêle sur le bord d'une grande rivière, la Meuse.

Un interminable convoi interceptait la route; ceux d'entre nous qui avaient été touchés se firent hisser sur des charrettes, déjà combles. Ces charrettes avançaient de quelques pas, puis stationnaient pour un temps qui paraissait un siècle : tour à tour portées et arrêtées par le torrent de piétons, de cavaliers, de bouches à feu qui encombraient la route, dans les ténèbres. On claquait la fièvre, sous la brise fraîche du fleuve. Vers la fin de la nuit, nos véhicules n'avançaient plus; une auberge montrait ses lumières engageantes sur le bord du chemin : tout ce qui était légèrement blessé dégringola des charrettes et se précipita dans l'auberge pour demander de l'eau.

Là, le sommeil nous terrassa quelques instants.

Nous nous réveillâmes, aux premières lueurs du jour, entre les mains de cuirassiers blancs qui avaient envahi la maison et saisi nos armes. Ils nous chargèrent sur un fourgon, ils nous emmenaient déjà, quand les batteries françaises de l'autre côté de la Meuse leur envoyèrent à propos quelques obus. Nos convoyeurs gagnèrent du champ sans plus se soucier de leur prise. A la faveur de ce trouble, nous pûmes nous échapper du fourgon et enfiler avant d'être rattrapés le pont du chemin de fer, tout proche. A l'extrémité de ce pont, on se battait ; c'était l'engagement du 31, au village de Bazeilles. Nous ne savions trop de quel côté nous diriger, sous les feux croisés, quand nous aperçûmes des pantalons rouges qui tenaient encore contre le talus de la voie : ces soldats nous firent signe de venir à eux, ils nous donnèrent les armes et le pain de leurs camarades qui étaient tombés ; ils nous apprirent que l'armée campait là-haut, autour de la ville de Sedan. On remonta vers le fond de Givonne, et toute la soirée se passa à rechercher, dans cette mer d'hommes où personne ne savait rien, son corps d'armée, son régiment, sa compagnie. Je ne retrouvai qu'à la nuit la seule marmite où j'avais droit aux pommes de terre.

L'aube du V^ septembre, claire et belle, se leva

DEVANT £e siècle. 2*2

pour nous sur une tranchée volante; notre bataillon y était déjà posté, dans un champ de betteraves, entre deux bois; sur un des versants du plateau de Floing, autant que je puis identifier les lieux.

Ce qu'allait être cette journée, nous n'en avions pas la moindre idée. Une fausse alerte, encore? Une marche en avant? une contremarche en arrière? une bataille? Mystère. Une seule certitude était ancrée dans Tesprit des soldats :

Bazaine arrivait derrière nous, il allait nous donner la main. Quand les mitrailleuses qui nous appuyaient crachèrent par-dessus nos tètes, on ne douta pas que ce fût Tentrée en ligne de Bazaine. Nos officiers entretenaient cette conviction encourageante ; on n'en démordit pas jusque vers midi. Cependant Bazaine ne se montrait pas. Ce qui se montrait, c'était, à la lisière des bois, sur tout le pourtour de l'horizon, une chaîne aux centaines d'anneaux, faite de canons allemands en batterie. Le cercle mouvant, derrière lequel on apercevait quelques files d'hommes presque invisibles à cette distance, se rapprochait insensiblement, se resserrait; ses décharges labouraient les champs où nous attendions. Cela faisait beaucoup de bruit et pas grand mal. C'était décidément une bataille. On regardait ce spectacle de la tranchée sans trop d'ennui, en mangeant les

longs pains pour diminuer d'autant le poids du sac, en fumant les cigares achetés la veille à Sedan. Nous vîmes passer sur notre front des cavaliers au galop qui allaient quelque part : la belle charge des chasseurs d'Afrique, comme je l'appris plus lard.

Vers le milieu du jour, on nous mit en mouvement, on nous lança dans un taillis avec l'ordre de tirer devant nous. Sur qui? je n'en ai jamais rien su. L'adversaire invisible rendit les balles avec usure; les petites branches des chênes, hachées, pleuvaient sur nos tètes. Le bruit ressemblait à s'y méprendre au bourdonnement d'un essaim d'abeilles dans un bosquet. D'aucuns prétendaient que nous tirions sur des camarades. On fit cesser le tir, on nous reforma dans une clairière. Peu d'instants après, l'infanterie ennemie déboucha du fourré, à quelques pas. Son feu était extrêmement nourri. Nos officiers tombèrent l'un après l'autre. Les sergents nous firent rétrograder sous le couvert d'un grand bois. Là, des projectiles convergents rasaient le sol, dans un frisson de feuilles mortes. Nous nous sentions cernés, traqués dans ce bois comme des lapins. Nous cherchions un abri où déposer nos officiers blessés; un grand mur blanc s'offrit à notre vue, avec un gendarme écrabouillé par un obus contre le montant d'une porte. Nous entrâmes : c'était

à56 DEVANT LE SIÈCLE

la ferme de la Garenne, triste charnier où quelques médecins s'épongeaient le front, juraient pour avoir de Teau, se hâtaient entre les tas de blessés qui les imploraient.

Les Prussiens y entraient en même temps que nous, de tous côtés. Ils firent le tri de ce qui était valide, ou à peu près : ils formèrent une colonne de captifs, ils l'acheminèrent aussitôt par les détours d'un ravin, où elle grossissait de tous les errants que les vainqueurs rabattaient en fouillant la forêt. Cette colonne était en grande partie composée d'officiers de toute arme. La plupart pleuraient de rage.

Elle marcha toute la nuit, et les jours suivants, contournant Metz à travers les champs des dernières batailles, où la terre remuée exhalait une forte odeur de mort. Au delà de la Moselle, on nous entassa dans des wagons à bestiaux. L'être courbaturé, anéanti, n'avait qu'un obscur sentiment des choses. Il ne reprit une claire conscience de lui-même que dans la citadelle allemande où l'on nous déchargea. Ce fut d'abord une détente physique, un bien-être animal, sous l'influence de la chaleur, du repos, de la nourriture suffisante. Et, avec ce bien-être animal, une tristesse réfléchie, une compréhension plus nette de ce qui était arrivé.

Eh quoi! c'est tout? dira le lecteur qui atten-

^ww^^, . 1, J .J^^^I^H^f^^a^f^^^S'^^'m^^tf^m^^^m^^

dait quelque épisode intéressant, quelque renseignement nouveau.

C'est tout ce que fai vu, tout ce qu'ont vu et peuvent seulement dire des milliers d'autres, s'ils sont sincères. Je me suis efforcé d'éliminer toutes les notions acquises après coup, pour ne reproduire que les impressions reçues des faits, au moment même. Les petits tableautins que je pourrais ajouter, les incidents minuscules, les physionomies individuelles de mes compagnons, toutes ces visions brèves entrées dans l'œil tandis qu'on tombait le long des étages, j'éprouve quelque répugnance à les introduire dans le souvenir d'ensemble de la chute. Il est préférable, je crois, de communiquer telle que je la retrouve la sensation de cette chute rapide, confuse, inattendue, qui ne donna rien de ce qu'on allait chercher dans cette chose imaginée d'avance, la guerre, et qui nous jeta sur le sol étranger dans un hébétement de stupeur, tout pareils aux bêtes du troupeau qu'on a chassé vers l'abattoir. Ce que j'ai su depuis de ces événements militaires, je l'ai appris par les conversations des témoins plus haut placés, par les livres, comme l'ont appris ceux qui n'étaient pas nés à cette époque. Mes souvenirs ne me sont qu'une gêne pour coordonner les notions précises reçues d'ailleurs.

Ils m'aident seulement à comprendre pourquoi

tant de braves cens, — car la plupart de ceux que j'ai côtoyés méritaient celle qualificalion, — étaient condamnés d'avance à un effort inutile; pourquoi d'autres braves gens y seront condamnés de même, chaque fois qu'on voudra improviser une action mililaire dans les tiraillements de pouvoirs contradictoires, sous la pression d'éléments irresponsables, sans une direction unique, sans une àme commune, avec le chaos de bonnes volontés diversrentes dont l'ardeur n'apporte qu'un trouble de plus.

Naguère encore, on n'eût pas publié chez nous les noies qui précèdent sans une conclusion obligée : quelques récriminations amères contre le peuple qui mérita de nous ravir le bonheur des armes, qui démérita de ce bonheur en abusant de ses avantages. Aujourd'hui, tous les gens sensés s'abstiennent de ces déclamations pleurardes ou chauvines, sans utilité et sans dignité. Nous avons été vaincus : ce fut notre faute à tous, les morts exceptés, ceux-là ayant racheté. La faute des vainqueurs, au point de vue même de leurs intérêts, fut d'arracher à la victoire un arrêt injustifié. Nous ne l'acceptons pas comme une sentence présidiale : chacun sait cela dans le monde; il suffit. Nul ne peut savoir ni prévoir comment cet arrêt sera revisé; très probablement par d'autres voies que celles où nous mettons notre confiance.

L'histoire en use toujours ainsi : elle ne trompe pas les justes espérances, elle trompe les calculs, elle fait son œuvre logique par des moyens dont les logiciens humains ne s'étaient pas avisés.

A la veille de cet anniversaire, on s'est demandé comment il fallait répondre aux manifestations bruyantes et naturelles du souvenir allemand. Par le souvenir silencieux, par l'examen rétrospectif. Rien n'eût fait réfléchir ces gens réfléchis comme le silence attristé de tout un peuple rentrant en lui-même, arrêtant sa vie normale pour consacrer tout un jour à la méditation de ses deuils et surtout de ses fautes passées, sans y faire intervenir la moindre allusion à l'instrument étranger qui fui choisi pour le châtier.

Mais ce sont là rêves d'idéalistes ; et, tout bien pesé, les idéalistes auraient tort de rêver ces abnégations impossibles. Je regarde cet afflux de vie nouvelle dont je parlais plus haut, cette foule afi*airée ou joyeuse, qui donne une pensée fugitive à la commémoration, et court à ses occupations, à ses plaisirs. Elle imite la nature : elle reverdit, elle refleurit, elle oublie; elle vit. Elle a raison : la vie est la grande, la seule réparatrice, avec ses secrets de guérison qui nous échappent. On ne ferme pas une plaie en la contemplant, mais en stimulant l'action de la vie.

Nous avons emprunté à la nation victorieuse plus d'une recette dont Tefficacité chez nous est douteuse. Empruntons-lui le mot admirable du plus grand de ses fils et Tesprit qui dicta ce mot. Gœthe avait quatre-vingts ans. Il travaillait. On vint lui annoncer la mort de son fils unique. Le vieillard ne trouva que ces paroles : « Allons!...

par-dessus les tombeaux en avant! » Et il se

remit au travail.

LE

Page 1