XXI. — LE COMTE LEYEN A HELÈISE
« Mademoiselle,
« Vous ne comprenez ni la vie ni votre situation ; il faut que je vous éclaire. Où vous mène la route que vous suivez ! à mourir dans un hôpital, sans que personne vous en sache gré; car la vertu qu'on exige des femmes est telle, que, si on les hlâme de manquer aux prétendus devoirs qu'on leur impose, il n'y a que silence et oubli pour celles qui s'y astreignent.
(( Si vous vous rendez à mes supplications, vous vous trouverez tout d'un coup à la place que la nature semblait vous avoir assignée. Le luxe et la richesse vous entoure-
ront; vous serez la plus admirée et h plus enviée. Comme vous êtes la plus belle des femmes, aucune n'aura de si riches parures, de si brillants équipages, de si beaux chevaux que vous. La femme de Télecteur elle-môme ne vous verra qu'avec un œil d'envie. Vous enrichirez votre famille, qui, je Tai appris, est dans un état voisin de Tindigence. Si vous persistez, au contraire, dans votre funeste aveuglement, vous mourrez, faute de soins, dans un asile de souffrances et de misères.
<( Au nom du ciel ! ne vous laissez pas influencer par les idées des autres; examinez les deux chemins ouverts devant vous, et choisissez. Si je pensais que cela pût avoir la moindre influence sur votre détermination, je vous dirais qu'il dépend de vous de me rendre le plus heureux ou le plus malheureux des hommes. »
Quand le comte eut écrit cette lettre, il se frotta les mains en disant à part soi : n Elle sera à moi. »
Maurice rencontra un matin son ami Fischerwald, qui lui dit :
— Nous avons en ce moment, à l'hôpital, la créature la plus angélique que j'aie jamais vue.
— Ah ! dit Maurice, il faut que tu me la fasses voir.
— Volontiers ; trouve-toi à l'hôpital demain, de midi à quatre heures.
XXIV. — COMMENT MAURICE, A PROPOS DE ROSES ET DE CHÈVRE- FEOILLE, DÉRANGEA LES BASES DE I.'ÉTAT SOCIAL.
11 est parfois ^ssez curieux, quand on a passé quelques
heures à jaser avec un ami, et que Ton a effleuré une multitude de sujets, de rechercher par quelles transitions on est arrivé du premier au dernier, tant ils semblent avoir peu de rapport entre eux, quoiqu'ils tiennent nécessairement Tun à l'autre par un fil, quelque ténu qu'il soit.
Maurice et Richard, ce jour-là, commencèrent à parler de roses et de chèvrefeuille, et terminèrent par des théories sur le duel et des utopies sur Tétat social; et voici comment :
— J'ai vraiment regret, dit Maurice, à voir perdre tant de bon et beau soleil sur les tuiles et les ardoises et sur le pavé des rues. Je vais, dès demain, retourner à la campagne«
— Tu sais, dit Richard, que tu t'es engagé à passer la soirée avec moi après-demain.
— Rast I répondit Maurice ; une fois les premières feuilles au lilas, il n'y a plus pour moi ni soirées ni bals.
— C'est-à-dire que tu me manqueras d»* parole, et me laisseras m*ennuyer seul pour aller un jour plus tôt respirer les roses et le chèvrefeuille.
— Mon ami Richard, dit Maurice, permettez-moi de relever ici une grossière marque d'ignorance. Où avez-vous vu le chèvrefeuille en fleurs avant le mois de juin ?
— Chèvrefeuille ou autre chose, il importe peu.
— Je suis fâché de n'être pas de votre avis, mon ami Richard, mais il importe plus que vous ne pensez. Tenez, par exemple, voici des branches de coudrier que vous avez coupées hier ou aujourd'hui, pour faire une baguette de fusil ou ce que bon vous semblera ; eh bien ! vous devriez savoir qu'on ne coupe pas les coudriers au printemps.
— Je sais fort bien que c'est l'hiver.
— Vous savez fort mal ; vous n'avez qu'à interroger le
premier bûcheron que vous rencontrerez, il vous dira que. pour que le coudrier ait toute sa souplesse et sa flexibilité, il faut le couper quand les feuilles commencent à tomber, c'est-à-dire dans l'automne, entendez-vous?
En disant cela, il appuya une des baguettes sur la poitrine de Richard. Richard en prit une autre et para le coup,' puis riposta. Ils échangèrent quelques bottes.
— Je vois, dit Maurice, que nous tirons aussi mal Tun que Tautre-
— A peu près, reprit Richard.
— Et nous avons tort, ajouta Maurice. Il peut nous arriver souvent de jouer notre vie contre une autre, avec une chance pour nous et quatre-vingt-dix-neuf contre ; il peut encore arriver que, pour une chose de peu d'importance, car nul ne peut jurer qu'il ne se battra pas, à propos d'une mouche qui vole vers l'ouest ou le sud, nous soyons forcés de quitter notre vie, tandis que notre adversaire ne s'exposerait qu'à une légère blessure, ou que, nous trouvant insultés, nous recevions à la fois Tinsulte et le châtiment destiné à l'insulte.
Ce qui me rappelle une anecdote que j'ai entendu raconter à un homme brave et honnête. « Monsieur, me dit-il, je sortais du théâtre, un monsieur me marche sur le pied. — Monsieur, dis^je, vous devriez bien regarder où vous posez vos pieds. Au lieu de me répondre, il me donne un soufflet. Vous comprenez que l'affaire ne se passa pas ainsi et que j'obtins satisfaction. Nous nous battîmes le len^ demain, et je reçus dans la poitrine un coup d'épée qui me retint deux mois au lit. 9
— Voici, dit Richard, le meilleur argument que l'on puisse trouver contre le duel.
— Il ne faut pas médire du duel, ami Richard, lui seul comble les lacunes des lois, et punit ce que la loi n'atteint
a UNE UEURE TROP TARD.
pas : la loi ne donne satisfaction qu aux droits; il faut que les passions aient aussi leur satisfaction. 11 y a une foule de choses que les lois n'atteignent pas, et que le duel punit et même prévient. Sans le duel, on ne pourrait sortir dans la rue avec une femme.
Représente-toi une chose seulement :
Un mari trahi par sa femme.
Le pauvre homme travaille peut-être tout le jour et une partie de la nuit pour donner à sa femme des parures avec lesquelles elle se fait belle pour les yeux d'un autre;
Pour embellir la chambre où elle reçoit son amant;
Pour payer les tapis sur lesquels Tamant essuie ses bottes ;
Pour entretenir les domestiques qui introduisent secrètement Tamant de sa femme.
Puis ensuite, quand cet homme a perdu son bonheur domestique, que sa maison n'a plus pour lui ni sommeil, ni repos, ni calme, ni tendresse, ni confiance ; que chez lui il est devenu un hôte incommode et fâcheux, et qu'il se voit entouré d'ennemis, s'il a recours aux lois, le plus grand bonheur qui lui puisse arriver est de prouver à tous que la femme qui porte son nom, que la mère de ses enfants, est une femme méprisable.
Et si ses preuves ne paraissent pas suffisantes aux juges, ou si l'amant de sa femme est l'un des juges, comme il peut arriver, ou l'ami d'un juge, on le forcera de reprendre une femme qui, dès lors, ne gardera plus aucuns ménagements, de travailler pour elle, et pour faire, aux yeux et à la connaissance de tout le monde, blanchir encore les draps du lit où sa femme et l'amant de sa femmç se riront de lui.
C'est un malheur, et un grand malheur, qu'il faut ren-
fermer et laisser fermenter dans le cœur, sous peine d'être ridiculisé, chansonné et montré au doigt.
A défaut de l'assassinat, il n'y a de ressource que le duel.
— Je désire pour toi, dit Richard, que personne ne t'entende ainsi faire, entre deux parenthèses, et au nom des bonnes mœurs, une apologie de l'assassinat.
— C'est une délicatesse de mots ridicule, reprit Maurice ; le but du duel est de tuer, et l'homme qui se bat en duel prend toutes les précautions qu'il peut imaginer pour ne pas manquer son adversaire. Dans le duel, le moment où Ton peut percer son ennemi est celui où son arme, détournée par un coup de la vôtre ou par une feinte, ne peut ni vous attaquer ni couvrir son corps. Il se trouve donc en ce moment exactement désarmé, puisque son arme ne peut lui être d'aucun secours ni pour lui ni contre vous.
Que Ton poignarde un homme tandis qu'il aurait un couteau dans sa poche, à la rigueur, ce n'est pas un homme sans armes ; mais cependant il n'est jamais entré en l'esprit de personne de nier que ce soit un assassinat.
Or, quelle est la différence entre avoir un couteau dans sa poché, ou tenir, par suite d'une feinte, son épée du côté opposé à celui où on vous porte le coup? N'est-ce pas, dans les deux cas, avoir une arme dont, âu moment où on est frappé, on ne peut se servir pour sa défense?
Je ne vois qu'une seule différence, et elle est à l'avantage de l'assassinat : c'est ([ue ce serait presque toujours l'offensé qui tuerait l'autre.
Assassinat ou duel, le combat doit subsister, et subsistera tant que la société sera élevée sur des bases de lutte et de haine ; tant que le bien des uns sera le mal des autres; tant qu'on n'aura pas constitué un état social tel que le bien individuel forme le bien général, que tout
soit tellement en équilibre et en harmonie, que celui qui dérange le bien d'un autre dérange en même temps le bien général, et par réflexion son bien propre ; que chacun pour son propre bonheur soit intéressé au bonheur de tous, et qu'enfm la société ne soit plus un vaste champ clos, où le prix semble appartenir au dernier survivant, mais une machine bien organisée, où le mouvement général a besoin du concours de tous les mouvements particuliers, où le plus petit rouage arrêté arrêterait la machine entière, et par conséquent tous les autres rouages.
Il serait assez bizarre de chercher comment le duel s'est introduit dans le monde, c'est-à-dire comment on a substitué l'adresse à la force ; car le duel est proprement une protection donnée à l'homme faible contre l'homme robuste ; et, avec le temps et le secours de l'escrime, il est advenu que l'homme robuste aurait aujourd'hui à réclamer une protection contre l'homme faible et rachitique. A Tabus de la force a succédé Tabus de la faiblesse. Cela peut s'expliquer par des faits plutôt que par des raisons ; * mais il est évident que le fort n'est pas aussi fort qu'un grand nombre de faibles ; or, les faibles étant en majorité, ont toujours fait les lois, et les ont faites à leur avantage. Ainsi, en passant du physique au moral, cela fait comprendre comment la société est construite sur de telles bases, que le bon citoyen est souvent un imbécile à proportions mesquines, tandis que Thomme énergique et complet est dans la vie sociale comme dans un habit trop étroit, qu'il y étouffe ou crève l'habit, que son avenir est de mourir emprisonné dans les lois, ou attaché sur l'échafaud, objet de l'horreur et du mépris.
— Ohlohî dit Richard*
— Je vais te faire une autre comparaison : les faibles, les petits» étant en majorité, ont fait la société ; c'est ce
qu'on ne peut nier : car la société est construite sur ia base absurde de Tégalité entre les hommes; il est évident que ce ne sont pas les hommes forts qui ont établi en loi qu'ils nese serviraient de leur force que jusqu'à concurrence de la force des faibles; Tégalité a été nécessairement établie par ceux qui avaient à y gagner. Or, les petits et les pauvres ont réglé que chacun mettrait tout en commun ; qu'on mêlerait et retournerait le tout comme une salade, et qu'on ferait ensuite un partage égal pour tous, quelle que fût la part que chacun aurait primitivement apportée.
Les petits ont divisé la vie en petites cellules, toutes faites à la taille du plus petit d'entre eux, et ils ont établi que chacun se renfermerait dans sa cellule, quelle que fût sa taille ; or, les grands et les forts étouffent dans leur case, ou crèvent la cloison.
Les petits ont aussi réglé que l'homme qui se tiendrait tranquille dans sa case, sans bouger, serait un homme estimable, vertueux et considéré ; que celui qui, plus grand que la sienne, empiéterait, pour ne pas étouffer, sur la case d'un autre, serait méprisé, criminel, nuisible, et comme tel rayé de la société.
Ici Maurice s'arrêta et hésita un instant, car son exposition incidente de Tétat de la société lui avait fait perdre le véritable sujet de son long discours.
Après quelques minutes, il le retrouva ; mais il vit dans les yeux de Richard que son ami avait de son éloquence au moins assez, et il termina ainsi :
— Je reviens au duel. La force physique est hors d'usage : il faut donc que l'homme robuste trouve un moyen de rétablir au moins l'égalité entre lui et le rachitique : c'est pourquoi je vais de ce pas chez un maître d'escrime, et je ne passerai pas un jour sans prendre une leçon.
— J'en ferai autant, dit Richard ; mais ni toi ni moi ne
commeDceroDS aujourd'hui : tu as, pour cela, discouru beaucoup trop longtemps, attendu qu'à cinq heures les salles d-armes sont fermées en cette saison.
— Cinq heures ! cria Maurice en s'élançant de sa chaise; et Fischerwald qui m'attend, ou plutôt qui ne m'attend plusl
\iG comte renouvela encore ses propositions à Hélène : elle refusa avec d'autant plus de courage qu'elle croyait qu'elle allait mourir, et que le tableau de la misère pour l'avenir ne l'effrayait plus.
La nuit, une lampe suspendue au plafond éclairait seule cette longue salle et les deux rangées de lits : c'était un triste et lugubre spectacle.
Il régnait un grand silence : de temps en temps seulement un gémissement qui sortait tantôt d'un lit, tantôt d'un autre, rompait ce silence de sépulcre.
Hélène ne dormait pas ; une fièvre ardente tenait ses yeux ouverts. Elle songeait à un rayon de soleil qui avait un instant pénétré dans la salle; elle songeait que les églantiers plantés par Henreich devaient être en fleurs ; elle se rappelait le calme et les douces joies de son enfance, et l'avenir riant qui se montrait alors, comme le soleil, quand à l'horizon, derrière les arbres, il se lève précédé d'une fraîche teinte rose.
Il fallait quitter tout cela pour mourir.
Mourir sans avoir vécu, sans avoir connu les joies de l'amour ni celles de la maternité !
Et, en effet, quoi de plus triste que de voir une jeune fille sur un lit de mort, de voir s'éteindre ces yeux qui n'ont encore fait frissonner le cœur de personne, pâlir ces lèvres qu'aucunes lèvres n'ont touchées, cesser de battre ce
cœur qui n'avait battu que pour la vie, et d'un mouvement égal et monotone comme le rouage d'une machine, sans avoir battu pour l'amour et ses douces émotions? Quoi déplus triste que de voir mourir avec elle tant de bonheur qu'elle avait à donner, tant de bonheur qu'elle avait à recevoir ?
Elle songeait aussi qu'elle mourrait sans doute dans une de ces nuits si effrayantes, qu'aucune main ne presserait ses mains pour lui dire adieu, qu'aucun regard ne recevrait son dernier regard, aucun cœur sa dernière parole ; qu'il n'y aurait personne pour l'aider à mourir et la conduire jusqu'à la porte delà vie, personne pour lui parler de l'espoir d'une autre existence, personne pour lui parler du ciel !...
C'était une de ces fleurs qui naissent et fleurissent dans un désert où le pied d'un homme n'a jamais foulé l'herbe, qui étalent au soleil les brillantes couleurs de leurs pétales que personne ne verra, exhalent des parfums que personne ne respirera, et se fanent. Éclat perdu I parfum perdu!
Tout à coup, au milieu du silence, la vieille femme qui était couchée près d'Hélène, après quelques gémissements, leva la tête :
— Pourquoi ne dors-tu pas? dit-elle; tu as peur de perdre un peu du temps qui te reste à vivre. Moi, je dors, et je voudrais ne pas me réveiller; je souffre trop. Cependant je vivrai plus longtemps que toi; et, si ces scélérats de médecins le voulaient, je ne mourrais pas. Comme je souffre! il semble que dans mon corps mon cœur se détache! Brigands de médecins! ils dorment! Ah! mon Dieu! que j'ai mal !. .. Oh ! cria-t-elle d'une voix sourde et déchirante, est-ce que je vais mourir?
Personne auprès de moi! pas de prêtre! Je veux un
prêtre ! je veux un médecin ! Messieurs les médecins, je vous en supplie, ne me laissez pas mourir! faites-moi quelque chose! on ne laisse pas ainsi mourir une femme sans secours. Ah! brigands! ah! scélérats!
Et, d'un mouvement, elle arracha ses couvertures et son linge; puis, son corps nu, décharné, se leva roide sur le lit, et tomba du lit sur le carreau. Une infirmière vint au bruit : elle était morte.
Hélène, froide de terreur, s'était caché la tête et ne respirait pas.
Le reste de la nuit, au moindre mouvement, elle croyait entendre la vieille femme se lever et venir à elle. Ce fut une nuit affreuse.
— Est-ce donc ainsi que je mourrai ?
Et elle pleura.
Quand on va mourir, la vie paraît belle; il semble qu'on n'a plus besoin de la parer de plaisirs: elle paraît d'ellemême un plaisir et un bonheur.
11 semble qu'on serait heureux rien que de regarder le ciel, de sentir le vent dans ses cheveux, de respirer les fleurs, de se coucher dans l'herbe sous le feuillage.
Le matin, Marie apporta une lettre de Marthe.