‹ Devant les tisonsChapitre 14 sur 49 · XXVI. — MARTHE A HBLÈHE · texte numérisé non relu

XXVI. — MARTHE A HBLÈHE

(( Quand vous recevrez ma lettre, peut-être votre mère sera sans pain, sans asile et mendiant : c'est vous qui m'avez conduite là.

a Vote père est mort ; en mourant, il vous a maudite; il disait souvent que c'était tué par vous qu'il mourait.

(( Le garde général, qui depuis votre escapade est devenu notre ennemi, m'a fait dire que si je ne payais le loyer de la maison, il me faudrait la quitter, parce que, mon pau-

vre Éloi étant mort, je n*y avais plus aucun droit. Où vais-je aller? que vais-je devenir? pourquoi le bon Dieu n'â-t-ll pas eu pitié de moi, et ne m'a-t-il pas enlevée avec Éloi?

(T Nous n'avons pas été dupes de vos beaux semblants de vertu; ce n^est pas pour bien faire qu'une jeune fille s'enfuit de la maison de ses parents, et renonce à un mariage honorable qui aurait assuré leur bonbeur.

« Cette lettre, que vous recevrez au milieu de vos plaisirs criminels, vous fera peut-être faire sur vous-même un retour salutaire : c'est la seule raison qui me fait vous écrit"^. Ne vous attendez pas que je vous bénisse non plus en mourant, moi qui, après vous avoir élevée avec tant de peine et de soins, vais mourir de faim par votre faute. »

Que celle d'entre vous qui est sans péché lui jetttt la première pierre.

Evangile.

Hélène fut écrasée à la lecture de cette lettre. Son père mort en la maudissant! sa mère qui allait mourir de faim en la maudissant !

— mon Dieu! dit-elle, ayez pitié de moi; ne me maudissez pas, vous ! vous seul savez si je suis criminelle.

Hélas! ajouta-t-elle, j'aurais dû faire le sacrifice de ma vie, épouser le garde général; ils auraient été riches, j'aurais peut-être trouvé un peu de bonheur à les voir heureux.

Que faire? que faire pour que ma mère ne meure pas de faim?

Elle resta quelque temps absorbée, les yeux fixes et

sanglants; on eût dit que les pensées qui roulaient dans sa tête allaient la briser et la faire éclater.

Quand elle leva les yeux, le comte était debout devant elle, qui la contemplait avec amour, si Ton peut appeler amour ce que sent un bomme qui veut acbeter une femme.

— Monsieur le comte, dit Hélène, je suis à vous! Le comte crut qu'elle délirait.

— Oui, continua-t-elle, ]e suis à vous; ne me regardez pas ainsi avec défiance, j'ai toute ma raison* Je suis à vous, mais à une condition.

— Parlez, parlez, dit le comte.

— Ma mère meurt de faim; il faut lui envoyer de l'argent, peu de chose : de quoi manger, de quoi avoir un asile; qu'elle ne meure pas ainsi en maudissant sa fille!

— Je suis trop heureux, dit le comte.

— Non, je ne vous aime pas d'amour : je vous vends mon corps, c'est tout ce que j'ai à vendre pour donner du pain à ma mère : il est à vous, vous en ferez ce que vous voudrez.

— Vous m'aimerez, vous vous rendrez à l'amour le plus tendre.

— Je ne veux pas vous tromper, je n'aimerai jamais l'homme qui achète mon corps. Encore une chose : si je meurs!...

— Vous ne mourrez pas; vous vivrez pour l'amour, pour le bonheur.

— Il est possible que je meure : en ce cas, me promettez-vous de nourrir ma mère?

— Je le jure!

— Le marché est fait : vous trouverez en moi une esclave obéissante et résignée ; vous n'entendrez pas une plainte, vous ne verrez pas une larme. Vous m'avez ache-

tée, je suis à vous. Mais partez vite : voici où demeure ma mère.

Le comte lui baisa la main, et partit.

— Allons! se dit-il, je savais bien qu'elle serait à moi.

— mon Dieu ! se dit Hélène en joignant les mains avec force, faites-moi la grâce de mourir !

Et elle essuya avec dégoût sa main que le comte de Leyen avait baisée en partant. Elle se sentait souillée de ce premier baiser qu'elle avait vendu; c'étaient les arrhes du marché qui venait de se passer.

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