XIII. — LE COMTE LEYEN A MAURICE
(( Monsieur,
a En politique et en amour, le vainqueur a raison ; mais si je ne garde aucun ressentiment de ma défaite, il serait peu généreux à vous de m'en vouloir après votre victoire. Notre ami Fischenvald vous dirait :
Parcere deviclis, et debellare superbos:
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moi, je vous dirai seulement que c'est assez d'avoir perdu une jolie maîtresse, sans encore perdre une de mes plus agréables connaissances, un homme d*esprit et de savoir, auquel je tiens infiniment. Soyez donc, je vous prie, des nôtres; nous boirons à votre triomphe, et le vaincu n'y boira pas que des lèvres. Comte Leteh. »
 moins de passer pour un Huron, Maurice ne pouvait se dispenser d'assister au dîner de Leyen ; cependant, dans la poignée de main que se donnèrent les deux amants d'Hélène, il n'y eut pas plus de franchise d'un côté que de l'autre.
Sans Leyen, la beauté d'Hélène eût été pure et sans tache.
Tout le monde évitait de parler d'Hélène par égard pour Leyen, qui, dans cette occasion, avait joué un rôle sacrifié, un rôle de tuteur ou de mari trompé. Mais, quand le vin eut un peu échauffé les têtes, Leyen, qui, jusque-là avait fait bonne contenance, poussa l'indifférence jusqu'à la fanfaronnade.
— Messieurs, dit-il, ce vin ne vous ferait-il pas à tous oublier une infidèle, fût-elle aussi belle qu'Hélène.
— Le vin est bon, dit Fischerwald, et Hélène est belle.
Maurice se sentit rougir : le comte avait dit familièrement Hélène^ il en avait un droit que Maurice eût voulu lui arracher avec le cœur.
Et Fischerwald aussi disait Hélène,
D'abord Maurice voulut professer tous ses sentiments pour Hélène, puis il s'arrêta. Ces gens-là ne me comprendraient pas, dit-il, et ils me croiront fou. 11 ne dit rien.
— Oui; elle est belle, dit Leyen, belle pour vous, qui n'avez vu que son visage et ses mains; mais que dirai-je, moi, qui ai contemplé, comme vous avez pu contempler de
l:elles statues de sculpteurs grecs, le plus beau corps que j:;mais peut-être la nature se soit plu à former.
i)'autres vous ont félicité, monsieur Maurice; mais si quelques félicitations ont du prix pour vous, ce doivent Atre les miennes, h moi, qui connais toute retendue de votre bonheur.
Allons, dil-il en riant, félicitez-moi aussi, moi qui, semblable au mangeur savant, ai quitté la table avant d'avoir perdu tout mon appétit.
Et vous tous, messieurs, buvons à la santé des nouveaux époux.
— ^Hymen, lo Hymen l cria Fiscberwald.
— Je leur donne ma bénédiction, dit le comte; je souhaite que Maurice soit heureux plus longtemps que moi, et que son bonheur lui coûte moins cher.
Maurice souffrait d'horribles tortures d'entendre ainsi parler d'Hélène. Le dîner fini, on se mita fumer, à causer un peu confusément, à se promener dans le jardin.
Quelques-uns firent des armes.
Richard battit Leyen et Fiscberwald.
— Et vous, Maurice, dit Leyen, ne tirez-vous pas? Leyen et Maurice prirent des fleurets.
C'était une singulière situation.
Ces deux hommes, dont chacun aurait donné peut-être dix ans de leur vie pour avoir un prétexte suffisant aux yeux des autres de se précipiter l'un sur l'autre, l'épée à la main, pour se débarrasser d'une existence qui gênait la sienne; ces deux hommes jouaient avec des armes inoffensives, mais qui, pour chacun d'eux, pouvait augurer le résultat du combat, s'il arrivait qu'ils se battissent ensemble.
Aussi l'assaut au fleuret prit un autre aspect; il n'y eut plus cette indifférence insoucieuse, cette légèreté qui avait présidé aux autres combats.
Chacun, comme si sa vie eût dépendu de sa force et de f^on adresse, ne négligea aucune des précautions que, jusque-là, ni les autres, ni Leyen lui-même, n'avaient prises.
Ils se serrèrent le corps, assurèrent bien leurs fleurets dans leurs mains, et se placèrent bien d'aplomb, hors de portée des pointes.
Ils se tentèrent avec prudence, rompirent à plusieurs reprises, et dix minutes s'écoulèrent avant que ni l'un ni l'autre s'exposât à attaquer réellement son adversaire.
A voir cette prudence et les regards fixes et attentifs des combattants, et aussi à voir l'attitude des spectateurs, qui avaient été frappés de la même idée qui occupait Leyen et Maurice, que ce combat fictif présageait d'une manière presque certaine l'événement d'un combat, qui avait pu, qui pouvait peut-être avoir lieu, il y avait dans ce jeu toute la solennité d'un duel véritable.
Plus impatient, ou moins heureux, Leyen le premier attaqua Maurice, qui para le coup, et de la riposte brisa en trois morceaux son fleuret sur la poitrine de Leyen.
Restez, vierges pudiques,
Priez l'aveugle Hœder, père de nos guerriers;
Adressez-lui vos funèbres cantiques.
Pour vos bras n'est pas lait le poids des boucliers ; Jamais le sang des glaives meurtriers Ne doit jaillir sur vos blanchos tuniques.
Vous, soldats I Taranis a résonné dans l'air. Ilela, la triste Hela, de sa hache cruelle, Va frapper des Romains la horde criminelle ; Les corbeaux dévorants suivent à tire-d'aile La trace de votre fer.
En sortant de chez Leyen, Maurice avait le cœur ulcéré ;
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il haïssait tous ceux qui avaient assisté au dîner : chacun avait, par ses paroles ou son attention aux paroles des autres, profané son idole, sa belle Hélène.
Il était plein d'une colère qu'il brûlait d'épancher, et si un seul passant se fût avisé de le toucher du coude ou de le regarder, le pauvre homme eût nécessairement payé pour tous les autres.
— Ohé! Maurice ! dit Richard, sais-tu que tu as vigoureusement touché le comte? 11 eût été fâcheux que vous eussiez eu des épées au lieu de fleurets.
— Je suis par trop original, dit Fischerwald, je cherche mes gants, et je les ai dans ma poche. Cela me rappelle qu'il y a quelque temps une de mes inconcevables distractions me fit oublier mon chapeau. T'ai-je raconté, dit-il à Maurice en lui secouant le bras pour éveiller son attention, que je suis sorti d une maison sans songer à emporter mon chapeau ?
*— Ton coup de fleuret à Leyen, continua Richard, me fait penser qu'il était très-possible que vous vous trouvassiez en présence avec des armes plus dangereuses. Heureusement pour lui que Leyen est pacifique pour ces sortes de choses.
Maurice pensa que toute la longanimité était de son côté ; mais il s'abstint de le dire ; car ni Richard ni aucun de ceux qui se trouvaient là n'aurait pu comprendre tout ce que lui, Maurice, ressentait de haine contre celui qui, en Tachetant, avait souillé Hélène.
— Quel malheur, continua Richard, si tu avais tué un galant homme pour une catin !
Ce mot était à peine lâché, que Richard avait reçu un horrible soufflet.
On intervint : il fut convenu qu'on se battrait le lendemain matin.