‹ Devant les tisonsChapitre 31 sur 49 · XVI. — GOMMENT MAURICE AVAIT RAISON AU CHAPITRE XXI Y · texte numérisé non relu

XVI. — GOMMENT MAURICE AVAIT RAISON AU CHAPITRE XXI Y

Dans le temps que Maurice mit à franchir l'espace qui séparait la maison de Leyen de celle qu'habitait Hélène, son sang se calma, et il vit clairement ce qui s'était passé. Le lendemain, dans quelques heures, il se battrait avec son meilleur ami.

— Pour une femme!

— Pour une femme prostituée !

Parce qu'il avait répété après les autres une impertinence que lui, Maurice, avait soufferte des autres, qui n'étaient pas ses amis.

Il se trouva lâche, et rentra che% Hélène, horriblement mécontent de lui-même : il reçut ses caresses avec indifférence et avec brusquerie ; Hélène, voyant sa préoccupation, s'empressa davantage ; il s'impatienta, puis se fit des reproches, et demanda pardon.

11 partit avant le jour, et,. comme Hélène dormait, il resta quelques instants à contempler ce beau corps molle ment étendu, ces yeux fermés sous de longues paupières^ cette bouche entr'ouverte, si fraîche, laissant voir à demi de petites dents blanches^

— Peut-être, se dit-il, ne la reverrai-je plus.

Il lui baisa doucement le front> ses longs cheveux bruns étaient détachés ; il les couvrit de baisers.

Hélène fit un mouvement.

Ce mouvement découvrit son bras, et> en même letilps, les deux chiffres entrelacés d'Hélène et de Leyen. Maurice partit brusquement ; en ce moment, il désirait être tué par Richard. Une seule pensée l'occupait, la flétrissure d'Hélène.

Il arriva chez Richard une demi-heure avant l'heure fixée par les témoins.

— Mon bon Richard, dit-il, écoute-moi sans colère, et ne m'interromps pas.

Entre nous deux seuls, tu pourrais peut-être, sans m'offenser, t' exprimer sur le compte d'Hélène ainsi qu'il te semblerait bon ; et d'ailleurs, je n'aurais qu'à te dire : « Richard, tes paroles me blessent au cœur, » tu t'arrêterais ;

Mais tu connais mon amour pour Hélène; lu sais que je veux lui donner mon nom et l'abriter de mon honneur; si j'avais souffert tes paroles devant quelques sots qui nous accompagnaient, ils se seraient crus autorisés à t'imiter et aller plus loin que toi.

Et aussi, pense à ce que j'avais souffert pendant tout le dîner; mon cœur était plein de fiel, une goutte de plus Ta fait déborder.

Ma brutalité n'a pu t'offenser, mon bon Richard ; et, si elle t'a offensé, je t'en demande pardon, et je te prie de me tendre la main.

Richard lui tendit la main, puis les bras; ils s'embrassèrent en pleurant.

Les témoins entrèrent.

Par un mouvement involontaire, Maurice et Richard s'éloignèrent l'un de l'autre, et s'efforcèrent de dissimuler leur émotion.

Richard, seul avec Maurice, avait oublié promptement une insulte qui tire toute sa gravité d'une convention; mais la vue des personnes qui en avaient été spectatrices rafraîchit son ressentiment.

Pour Maurice, les excuses qu'il avait demandées à Richard ne lui avaient rien coûté, mais il lui eût semblé humiliant de les faire devant d'autres.' Cependant il dit :

— Messieurs, je vous ai précédés ici, et j'ai obtenu de

mon ami Richard le pardon de mon emportement ridicule.

Les témoins parurent surpris et se rassemblèrent à Tautre extrémité de la pièce; et parlèrent à demi-voix.

Maurice et Richard évitaient de se regarder.

Quelques paroles vinrent à leurs oreilles.

a La chose ne peut se passer ainsi ; — un soufflet est une insulte^rave; — il n'y a que le sang; — Thonneur de H. Richard exige une réparation plus complète. »

Cependant Maurice songeait que si lui, Maurice, n'avait pas conçu le projet, au moins bizarre, d'épouser une fille entretenue et de la faire honorer, Richard ne se serait pas trouvé dans la difficile alternative de se faire tuer ou de tuer son ami, ou de passer, aux yeux du monde, pour n'avoir pas suffisamment vengé son insulte.

Richard n'avait rien fait pour se trouver dans cette triste situation; Maurice ne voulut pas l'y laisser.

— Messieurs, dit-il, je comprends comme vous que mes excuses ne sont pas suffisantes, et que le combat est nécessaire.

Richard respira, car il ne pouvait le demander, et il craignait de paraître supporter trop patiemment son soufflet.

— Richard, continua Maurice, il faut nous battre.

Messieurs, dit-il aux témoins, si je me suis laissé emporter aussi loin hier, c'est que la personne que vous connaissez jusqu'ici sous le nom d'Hélène sera prochainement ma femme, que je prétends qu'on lui porte tout le respect que m'accordent les honnêtes gens, et que si quelqu'un se permettait à son égard une parole imprudente, ce serait là réellement une offense que je croirais à peine lavée dans le sang. Attendez-moi.

Il sortit pour aller chercher des épées.

198 UNë UëURË trop tÂtiD.

— Si vuus le tuez, dit à Richard un des téDioins, vuus Tempêcherez de faire une grande folie.

— Ce monsieur, dit un autre, a un ton menaçaBt; le résultat de l'affaire qui va se passer nous montrera jusqu'à quel point il est redoutable.

Richard ne répondit rien à ces paroles, non plus qu'à quelques autres plaisanteries que Ton fit sur Haurioe ; — comme ce dernier rentrait, il entendit ce que Ton disait, et il fut désagréablement affecté du silence de Richard, qui le laissait ainsi attaquer en son absence sans prendre la parole pour le défendre.

Néanmoins il ne quitta pas la résolution qu'il venait de prendre, de ne faire que se défendre sans attaquer Richard. « J'aime Hélène, se disait-il, il est juste que je supporte toutes les conséquences de mon amour; Richard ne doit pas recevoir un coup d'épée, parce que je suis Tamant d'Hélène.

On partit. Le long du chemin, les deux amis ne se regardèrent pas une seule fois ; Richard se laissait condufre par une sotte vanité et était honteux de sa situation ; un regard de Maurice n'eût pu être qu'un reproche.

Après une demi^heure de marche, les témoins choisireni un terrain convenable; Maurice et Richard prirent les épées, et pour la première fois leurs yeux se rencontrèrent*

Jusque-là Maurice avait vaguement pensé que le combat n'aurait pas lieu, que Richard, dont tout dépendait, de la manière dont les choses avaient tourné, aurait assez de courage pour refuser de se battre.

Dans le regard qu'il adressait à Richard, il y avait de la surprise; pour Richard, quoique ses yeux fussent fixés sut ceux de Maurice, ils restèrent vagues et sans regard ; ils n'avaient rien à répondre à la question que Maurice semblait leur adresser.

Les fers se croisèrent.

Maurice rompit.

Un dégagement fait par Richard porta son épée presque sur la poitrine de son adversaire; Maurice ne l'évita qu'en rompant encore une fois; Richard avança sur lui et se mit à le presser vivement.

La vue de Tépée nue si près de lui, l'instinct si naturel de sa conservation, l'indignation que lui donnait l'acharnement de Richard, qui, par un an de leçons, avait un grand avantage sur lui, tout changea les dispositions de Maurice; — il cessa de rompre, et, à son tour, marcha sur Richard, qui fut forcé de rompre à son tour ; mais au momoment où Maurice marchait, il reçut un coup d'épée qui lui entra de plus de trois pouces dans le sein droit; il tomba sur les genoux, mais se releva aussitôt, et se remit en garde ; — puis il pâlit et laissa tomber son épée.

On le reconduisit chez lui.

Hélène l'attendait.

On soigna Maurice, qui s'endormit ; à son réveil il était dans la chambre d'Hélène.

11 y avait huit jours que Maurice était au lit; Richard avait fait demander chaque jour de ses nouvelles, et, sur rinvitation de son ami, était venu le voir.

Malgré la répugnance qu'avait d'abord montrée Hélène pour recevoir Richard, la franche réconciliation des deux amis lui avait presque fait oublier que Richard avait failli tuer son amant, l'homme qu'elle adorait comme un dieu.

Richard et Maurice étaient venus au point de rire de leur aventure.

— Vois-lu, disait Richard, j'ai appris et j'apprends encore à faire des armes; si tu avais fait comme moi, si tu avais agi selon tes sages préceptes, tu n'aurais pas reçu un coup d'épée.

Depuis quelques jours, Hélène paraissait triste et préoccupée ; elle semblait éviter les caresses de Maurice.

Us étaient seuls, par la fin d'une belle journée de septembre. Il y avait encore un reste de jour au dehors, mais la chambre était tout à fait sombre; cette obscurité avait de tels charmes qu'Hélène ne songeait pas à faire apporter des lumières.

Maurice parlait de leurs projets d'avenir ; et, s'il eût pu voir les yeux d'Hélène, il n'y aurait pas trouvé cette attention amoureuse qu'elle prêtait ordinairement à sa voix ; loin de là, les paroles de son amant paraissaient lui faire mal.

— Nous serons heureux, disait Maurice, loin du trouble et de l'agitation, ne donnant rien aux autres de notre vie, la réservant tout entière, moi pour toi, toi pour moi.

Hélène avait le cœur gros depuis que Maurice avait commencé à parler; elle ne put se contenir plus longtemps, et se cacha le visage sur son lit, en pleurant amèrement.

— Pourquoi pleures-tu, mon Hélène? dit Maurice ; ne seras-tu pas heureuse, et ne suffirai-je pas à ton bonheur, comme tu suffiras au mien ?

— Maurice, répondit-elle, c'est ce bonheur, si grand à mes yeux, qui me fait pleurer, quand je songe combien j'en suis indigne; car tu ne sais pas tout, et quand tu sauras tout, tu me repousseras, tu ne m'aimeras plus, il faudra que je meure.

Mon Dieu, s'écria-t-elle, c'était du fond du cœur que je vous rendais grâce de cette félicité que vous m'aviez donnée, en inspirant à Maurice cet amour qui me rendait si

heureuse et renouvelait ma vie, el vous allez me Tôter, il ne m'aimera plus.

— Parle, parle, dit Maurice : au nom du ciel, ne me livre pas plus longtemps aux horribles tableaux que forme ton imagination.

— Maurice, continua Hélène, Dieu m'est témoin que, depuis que je t'ai dit que je t'aimais, tu as rempli toute mon âme et toute ma vie, je n'ai pas eu une pensée qui ne fût à toi.

Je ne suis pas coupable ; je suis malheureuse, bien malheureuse.

Je suis enceinte.

— Enfant, dit Maurice en souriant, n'est-ce pas un nouveau lien entre nous, un lien qui unit à jamais nos deux existences?

— Qui sait? dit Hélène.

— Doutes-tu, reprit Maurice, que je ne t'en aime d«nvantage, si mon amour peut croître encore?

— Oh î tais-toi, Maurice, tais-toi, tes paroles me font mourir.

— Je ne te comprends pas.

— Eh bien! cet enfant que je porte dans mon sein... que je sens remuer...

— Eh bien?

— Ce|. enfant, je ne puis en nommer le père ; je ne sais si c'est toi, toi que j'aime plus que Dieu, ou Thomme qui a fait ma honte et mon désespoir, le comte Leyen...

02 UNE HKUBE TROP TABD.

T'abandonner 1 mon Dieu ! sans toi,

que deviendrai-je? n'es-tu pas rftme de

ma vie?

Gaville S'**.

— C'est horrible, dit Maurice.

— Oui, répondit Hélène, c'est horrible, ce mélange d'amour et de haine, de bonheur ineffable et de désespoir profond, que me jette au cœur chaque mouvement que fait dans mon sein un enfant...

Ton enfant, peut-être, ton amour et le mien confondus en un seul ôtre, nos âmes à tous deux réunies dans un seul corps, le fruit de nos baisers, où nos vies sur nos lèvres se touchent et se confondent.

Il me semble te sentir en moi, et ne plus former avec toi qu'une seule créature.

Mais je n'ose l'aimer cet enfant, peut-être Tenfont du comte Leyen, la honte, l'opprobre que je porte dans mon sein, que je nourris de mon sang et de ma vie.

Honte et opprobre, non-seulement pour moi, mais aussi pour toi !

Il y a trois jours, je doutais encore, j'espérais; je suis allée pour trouver un médecin : a N'est-ce pas, monsieur, lui ai-je dit, qu'un enfant ne peut pas naître de baisers vendus, de caresses impures et sans amour, d'une ivresse non partagée? N'est-ce pas qu'un enfant ne peut-être formé que par Tamour?»

n m'a cruellement désabusée ; je me suis jetée à ses genoux, je Ta! supplié pour qu'il m'enseignât un moyen de savoir la vérité; car si c'est l'enfant du comte Leyen, je voulais mourir; je n'aurais pas eu la honte de t'apprendre moi-même une nouvelle infamie.

(T II n'y en a aucun, m'a-t-il répondu ; aucune science humaine ne peut pénétrer un semblable mystère.

« — Mais, m'écriais-je, et mon regard et ma voix peignaient encore un reste d'espoir, si l'enfant ressemble ù Maurice?

« — Ce serait une preuve sujette à discussion, m'a-t-il dit, et qui ne présenterait aucune certitude. »

Depuis ce temps, j'ai prié Dieu tous les jours, toutes les nuits, rien n'est venu m'éclairer ; je ne sais rien.

— Rien! dit Maurice accablé.

— Oui, tu as raison, c'est horrible, continua Hélène ' quand cet enfant naîtra, je n'oserai te demander pour lui ton amour et tes caresses, car c'est peut-être l'enfant de Leyen.

Et cependant si tu le bais, si tu ne laisses jamais tomber sur lui un regard, si tu Tabandonnes, lui et sa pauvre mère, c'est peut-être ton fils, formé de toi, de ralliance de nos âmes, de notre amour.

Il faudra que je l'aime toute seule.

— Laisse-moi, dit Maurice.

Hélène ne dit rien et se retira.

Comme elle sortait, elle jeta un regard sur Maurice.

Maurice lui tendait la main ; elle prit cette main et la baisa, puis s'enfuit en sanglotant.

Quand Maiirice fut seul, seulement alors il comprit tout ce qu'avait d'irréparable le malheur qui tombait sur Hélène et sur lui, tant d'abord il avait été étourdi et anéanti d'un coup aussi imprévu.

Que faire? quitter Hélène ! pauvre fille, plus malheureuse que moi! la livrer injustement à son désespoir !

Et peut-être c'est mon enfant à moi !

Que de bonheur, si le ciel avait pitié de nous, si nous pouvions savoir d'une manière certaine...

Pauvre Hélène!

Ce serait trop lâche de Tabandonner, je resterai; mon bonheur est perdu, je ne serai plus son amant, je serai son ange gardien ; je la ferai heureuse, mon bonheur à moi sera de voir son visage souriant et son cœur paisible. Oh ! comme elle m'aimera, comme elle devra m'aimer!

J'ai dit que mon bonheur était perdu!

Ne sera-ce pas encore un bonheur de tout faire pour la femme que j'aime, de lutter pour elle contre le ciel et contre la terre, de la rendre heureuse malgré Dieu et malgré les hommes, de triompher de moi-môme, de lui faire un bonheur avec mes souffrances.

Oui, mon Hélène, tu seras heureuse; je ne t'abandonnerai pas, je feindrai même d'être calme, d'être heureux. Quand mon enfant naîtra, je dirai ; — Il me ressemble. — Je le caresserai, et d'ailleurs, n'y aura-t-il pas de toi en lui ?

Je renonce à la vie, à mon bonheur, à mes passions.

Hélène ! cria-t-il, Hélène !

Elle accourut.

— Mon Hélène, dit-il d'une voix douce et calme, le malheur qui nous arrive frappe sur tous les deux; il faut rester unis pour le supporter; mon cœur ne cessera pas d'être à toi.

Et, qui sait, peut-être n'est-ce pas un malheur; il y a des chances pour nous. Sans doute cet enfant est à nous; nous l'aimerons, Dieu nous protégera .

— Maurice, dit Hélène, soit béni ; tu fais plus pour moi que Dieu n'a jamais fait.

La situation de Maurice et d'Hélèno était toujours la

même. Hélène attendait que Maurice fixât Tépoque du mariage, et ainsi le train et la dépense de la maison restaient toujours sur le même pied ; elle subvenait par la vente cachée de ses diamants et de ses effets les plus précieux aux frais énormes de son intérieur.

Maurice croyait qu'elle recevait encore la pension de Leyen. Il attendait à avoir obtenu une place, pour avoir avec elle à ce. sujet une explication définitive, faire donner à Leyen un congé absolu, et vivre modestement avec sa maîtresse, dans une obscure retraite, du fruit de son travail ; car, avec la fierté naturelle de Maurice, l'idée de se créer une fortune par la vente des diamants d'Hélène n'avait pu séjourner dans son esprit que quelques instants.

— Pour avoir les places, se dit-il un matin, il ne faut ni flâner, ni perdre de temps. Je vais, dès aujourd'hui, savoir si l'on me donne cette place de deux mille florins que l'on m'avait promise, et au sujet de laquelle on devait me rendre réponse et attendre ma décision, le jour où Richard m'a donné un coup d'épée.

Il se mit en route et'rencontra Richard ; ils allaient du même côté et cheminèrent ensemble.

— Je vais, dit Maurice, savoir si l'on veut me donner cette place dont je t'ai parlé.

— Quoi ! dit Richard, cette place que tu voulais refuser, et que je devais prendre, si tu ne rendais pas réponse lo lendemain?

— Précisément.

— ïl y a dix jours que j'en remplis les fonctions.

Maurice retourna chez Hélène; elle était au lit, évanouie; le médecin, que Ton avait mandé, n'avait pu encore la rappeler à la vie.

i06 UNE HEURE TROP TARD.

Ich liebe wie du mich.

Je t'aime comme tu m'aimes.

Schiller.

Il y avait dans Tamour de Maurice quelque chose de si noble et de si généreux, quoique l'avilissement où Hélène était précédemment tombée, et peut-être aussi sa nature de femme, l'empêchassent de sentir de combien de poignantes douleurs Maurice se rendait maître pour lui conserver son affection, qu'elle le vénérait autant qu'elle Taimait, et ne dérobait à cet amour ni un instant ni une pensée.

Tandis que Maurice était dehors, Hélène s'était ébfermée dans sa chambre, et avait défendu qu'on laissât entrer personne.

La veille au soir, les regards de Maurice s'étaient encore arrêtés sur le chiffre gravé sur son bras, et l'émotion que lui causait cette vuê n'avait pas échappé à Hélène. Une résolution s'était emparée de son esprit, et l'absence de Maurice lui donnait le temps de la mettre à exécution. Elle s'assit sur le divan, puis mit h nu son bras blanc et poli, et ouvrit un rasoir.

Alors un frisson courut par tout son corps; elle se leva, alla devant une glace, et vit qu'elle était pâle.

— Oh ! dit-elle, je suis bien lâche, je pâlis devant une douleur physique de quelques instants. Quand mon noble Maurice endure pour moi de longues tortures de l'âme, je pâlis; quand, par cette douleur physique, je compenserai une partie du bonheur qu'il me donne, et je lui montrerai combien je l'aime! Elle se remit sur le divan, et appuya le rasoir sur son bras.

UNE tiEÛRE TROP TARD* ^07

Le froid de Tacier la fit encore frissonner, et elle ôta lâ lame.

— Ce- n'est pas ma faute, dit-elle, c'est la nature qui se révolte. Oh î mon Dieu, j'ai du courage, car j'ai de l'amour. Donnez-moi donc aussi de la force ! Alors elle se retraça tout Ce que Maurice avait fait pour elle, tout ce qu'il lui sacrifiait, tout ce qu'il lui donnait de bonheur, et elle hésita encore.

Mais elle crut entendre du bruit.

— C'est lui, dit-elle. Oh! il saura que je l'aime.

Et, d'une main ferme, elle enleva la chair et le chiffre ineffaçable.

Et elle tomba évanouie en jetant un cri.

On accourut : sa robe était couverte du sang qui coulait de son bras. Une affreuse hémorrhagie résista à tous les efforts de ses gens. Le médecin réussit à peine à l'arrêter, et la fit transporter sur son lit.

Page 1