‹ Devant les tisonsChapitre 32 sur 49 · XXI. — CE QOl ADVIENT d'uNE INTERJECTION · texte numérisé non relu

XXI. — CE QOl ADVIENT d'uNE INTERJECTION

De la couronne nuptiale Peut-être un jour un autre plus heureux D'une profane main ornera tes cheveux ;

Et sur ta bouche virginale Ses lèvres cueilleront ce baiser amoureux «

L'accident d'Hélène la retint quelques jours au lit.

Cependant Maurice, dont cette preuve d'amour avait un moment effacé tous les scrupules, recommençait à se livrer à de tristes impressions.

La grossesse d'Hélène était assez apparente pour qu'il hé pût la regarder sans songer à cette étrange et désolante situation.

Il eût mille fois mieux valu, pour l'un et pour l'autre.

208 UNE llEUttE THOP TARD.

que Tenfant que portait Hélène appartint évidemment au comte. Cette bonne fille, quoi qu'il pût lui en coûter, eût fait au bonheur de Maurice le sacrifice de se séparer de Tenfant aussitôt sa naissance, et Maurice eût encore tâché d'oublier.

Mais comment se résoudre à se séparer d'un enfant qui peut-être était à Maurice, à déshériter d'affections et de caresses le fruit de leurs amours?

Mais aussi comment Maurice pourrait-il se résoudre à aimer et à caresser peut-être l'enfant de Leyen, le témoignage de la flétrissure de celle qu'il aimait?

Cependant Richard, avec des intentions contraires, vint rendre à Maurice de la résolution et de l'énergie.

Maurice avait passé toute la journée chez lui ; triste, inquiet, irrésolu, voyant, malgré lui, que l'avenir ne semblait apporter pour lui et pour Hélène que mauvaises chances et chagrins ; que leur malheur à tous deux était relatif; que, s'ils ne s'étaient jamais rencontrés, ils seraient restés sinon heureux, du moins calmes et aptes à un bonheur possible.

H serait difficile de dire jusqu'où de semblables idées auraient conduit Maurice si Richard ne fût pas entré.

— Où es-tu allé aujourd'hui?

— Nulle part.

— Où iras-tu ce soir?

— Je resterai chez moi.

— Tu n'es pas allé chez mademoiselle Hélène?

— Non.

— Humî dit Richard.

— Que veux-tu dire? demanda Maurice.

— Rien, sinon que cela devrait finir ainsi.

— Quoi! finir? rien n'est fini.

— Ecoute-moi, mon cher Maurice, et laisse-noi profiter

d'un des moments lucides qui, chez toi, deviennent prodigieusement rares, pour t' exprimer les inquiétudes de tes amis; songe à ce que tu vas faire, Maurice, à tout ce que tu risques en épousant Hélène; sois docile aux conseils de la raison.

Maurice fut choqué que la raison vint se jeter dans une affaire de passions, qu'une raison à la portée de Richard voulût régler sa vie.

Et surtout qu'après avoir passé par les angoisses de la passion et de la douleur, lui, Maurice, ne fût que près d'arriver au point de sagesse où étaient naturellement Richard et les autres.

Et puis ce hum! de Richard, ce hum! qui signifiait passablement de choses : « C'était une folie, — du haut de ma sagesse, je l'avais ainsi jugé. — Cela devait finir, cela finit. — Je ris, moi, sage, des folies qui te déchirent l'âme, — j'ai pitié de toi, et je te tends la main, je veux te sauver, enfant! »

Maurice ne put se résigner à justifier l'impertinence de ce hum! Quoi! se dit-il, Richard, avec sa courte vue, sans comprendre aucun des ressorts qui me font agir, aurait fixé d'avance le chemin que je dois suivre, et je le suivrais !

— Ami Richard, dit-il, qu'appelez-vous la raison? quel est, je vous prie, le type de la raison? où en sont les règles immuables par lesquelles vous prétendez me juger? n'estil pas à vous fort impertinent de me vouloir diriger d'après vos idées, et de dire : la raison, c'est ma manière de voir, quelque louches, myopes, presbytes, que soient mes yeux?

La raison humaine, ami Richard, est une plaisante chose dans votre bouche comme dans celle de tout le monde; il a tort, veut dire ; il ne pense pas comme moi. Il a raison,

signifie : il est de mon avis.

Hais, si vous prenez pour prototype du bien et du bon votre propre raison, — en admettant que vous en ayez une, — pourquoi ne prendrais-je pas les mômes droits que vous, et ne me servirais- je pas de la mienne? Si à vos yeux je suis fou, et si votre seul droit de me juger ainsi est que j'ai le malheur de ne pas penser comme vous, il s'ensuit nécessairement que vous ne pensez pas comme moi, et que je dois également vous trouver fou, en me réglant sur votre manière de procéder.

On ne pense pas assez à tout ce qu'il y a de suffisance et de vanité dans ce mot : vous avez tort, ou, vous avez raison. L'homme qui le prononce dit implicitement : il y a en moi un régulateur infaillible, sans cela mon opinion ne compterait ni plus ni moins que la vôtre, ce serait une opinion d'un homme; mais je renferme en moi la sagesse universelle, vous pensez bien ou mal à proportion que vos idées se rapportent aux miennes.

Au nom du qiel, ami Richard, si vous croyez voir que je me trompe, n'est-ce pas même pour vous une preuve certaine que l'homme n'est pas infaillible, et ne devez-vous pas, en faisant un syllogisme dans les formes de l'école, vous dire :

L'homme peut se tromper — majeure,

Or, je suis un homme — mineure.

Donc, je puis me tromper — conclusion.

— Voici, continua Maurice, quelques-unes de mes rai^ sons pour aimer et pour épouser Hélène, malgré sa flétrissure :

Je connais Hélène, je puis compter sur son amour et sur sa reconnaissance ; il est des choses que l'âtne dit à l'âme, des choses dont oii se trouve convaincu et persuadé sans qu'il soit possible de donner, par des paroles, des raisons de cette conviction ; pour moi l'avenir avec Hélène est^sûr;

UNE HEURE TROP TARD. î211

Pour le passé, voici mon raisonnement :

J'ai de l'amitié pour vous ; ce n'est pas ici le lieu de chercher jusqu'à quel point elle est juste et fondée. J'ai de l'amitié pour vous, et il m'importe peu que vous fassiez ce que bon vous semble, je ne me suis jamais inquiété de vos liaisons d'amour.

Qui m'empêche d'avoir de l'amitié pour Hélène, comme j'en ai pour vous? Hélènp est plus poétique, plus spirituelle que vous, cette amitié vaudra bien la vôtre, et elle a à me donner en outre des plaisirs auxquels sa beauté peut ajouter quelque prix.

Longtemps je me suis contenté de votre amitié.

Hélène me donne l'amitié, plus, les plus vifs plaisirs qu'il soit donné à l'homme de goûter.

Si, à cause de sa vie précédente, je ne peux avoir pour elle ce que moi j'appelle de l'amour, et ce que vous ne pourriez comprendre, il me reste cependant avec elle des chanches de bonheur assez grandes et sans exagération ni illusions.

Maurice continua quelque temps sur le même ton, et les arguments qu'il n'opposait à Richard que pour ne pas paraître se ranger à un avis dont il était bien près, quand son ami était entré, finirent par le convaincre lui-même, et il alla chez Hélène.

Gomme il entrait, il reconnut la voix d'Hélène qui chantait :

Komm, lieber mai, etc.

Reviens, cher mois de mai.

XXn.--^ UN REGABD EN ARRIÈRE.

— C'est singulier, dit Maurice, ce n'est pas la première

i21:i UNE HEURE TROP TARD.

fois que j'entends cette chanson, et il me semble même l'avoir entendue à une occasion que je ne me rappelle pas, chantée par la môme voix.

— Pour la voix, dit Richard, qui l'accompagnait jusqu'à la porte, c'est celle de ta maîtresse; pour la chanson, c'est une ronde à danser très-connue, et il n'y aurait rien de singulier à ce qu'elle l'eût déjà chantée devant toi.

— Non, ce n'est pas cela, dit Maurice.

— J'y suis, reprit Richard. Te souviens-tu d'un soir où nous avons, par un temps affreux, été attendre des canards sur les bords d'un petit étang? te souvient-il que tu ne tiras pas un coup de fusil?

— Oui, oui, dit Maurice, distrait que j'étais par une voix de fille qui chantait cette chanson :

Komm, lieber mai, und mâche ;

C'est vrai, mais cela n'empêche pas que la voix d'Hélène me rappelle cette voix.

Richard quitta son ami, qui, arrivé près d'Hélène, la pria de chanter encore.

— Décidément, dit Maurice, c'est la même voix; mais, ajouta-t-il, la maison aux églantiers, la maison de ta mère n'est qu'à quelques pas de l'étang, il n'y a rien d'étonnant que ce soit toi que j'aie entendue.

Et comme il s'efforçait de réveiller ce souvenir :

— Je me rappelle maintenant la maison ; ce soir-là, Richard et moi, nous avons failli y entrer pour demander à souper.

— Oh ! Maurice, dit Hélène, pourquoi n'y êtes-vous pas entrés, cela eût peut-être décidé de toute ma vie.

Après un long silence, elle répéta :

— Pourquoi n'éles-vous pas entrés?

UNE HEURE TROP TAUb. :2ir,

Cela eût tout changé, j'ai été conduite où lu ra'ns trouvée par des accidents si faciles à éviter!

Et elle conta comment, partie avec sa mère pour la ville, elles s'étaient endormies et réveillées à l'endroit d'où elles étaient parties.

Maurice se fit expliquer la route qu'elles avaient prise.

— C'est moi, dit-il, je me le rappelle bien, c'est moi qui ai retourné la charrette, j'étais sorti pour éviter le trouble où était la maison de ma mère, dans Tattente d'une demoiselle de compagnie, qui, du reste, n'est pas venue.

Hélène demanda où demeurait la mère de Maurice.

— A mon tour, dit-elle, c'était moi qu'on attendait.

— Et c'est moi qui t'ai empêchoe d'arriver.

Hélène alors raconta son histoire, et Maurice aussi se rappela sa rencontre avec la civière qui portait Hélène à l'hôpital, et l'interruption, par sa faute, de l'ouvrage de Fischerwald, ce qui avait privé d'ouvrage Hélène et Marie.

— Pauvre Hélène! dit- il, j'ai, sans te connaître, exercé sur toi une funeste influence ; sans ce jeu d'écolier qui me fit retourner la charrette, je t'aurais vue plus tôt et rien n'aurait altéré notre bonheur.

C'est moi qui t'ai conduite au malheur.

Pauvre Hélène! je réparerai le mal que je t'ai fait.

Les jours se passaient sans rien changer aux irrésolulions de Maurice. Quelquefois il sortait le soir avec Hélène; des hommes, qu'il ne connaissait pas, la saluaient avec un sourire amical, et quelquefois, derrière eux, il enlendait dire :

— C'est Hélène, la maîtresse du comte Leyen.

2li UNE HEURE TROP TARD.

Tout cela lui remplissait le cœur de haine et de désespoir. 11 lançait aux gens qui regardaient Hélène des regards menaçants; parfois il la brusquait elle-même, puis il songeait à cet amour tendre et désintéressé qu'elle lui témoignait avec tant de charmes, et par de douces paroles il cherchait à lui faire oublier le chagrin que lui avait causé sa mauvaise humeur.

Hélène, pour subvenir aux dépenses de sa maison, continuait à vendre ses diamants et ses effets les plus précieux. Dans les moments où Maurice était le mieux disposé pour elle, et lui pardonnait son malheur en faveur de son amour, il se disait : a Je ne me réunirai entièrement à elle qu'après qu'elle aura mis son enfant au monde. » Ce n'était qu'un prétexte qu'il se donnait à lui-même, pour retarder une démarche dont les suites lui faisaient peur, et il ne parlait de rien à Hélène, pour ne pas prendre envers elle de nouveaux engagements.

Pour la pauvre Hélène, elle n'avait qu'une idée, son amour pour Maurice; en son absence, elle se faisait belle pour lui, se parant de ce qu'il lui restait de pierreries, sans penser que cet éclat blessait les yeux et le cœur de son amant; un jour, cependant, elle avait lissé en bandeau ses beaux cheveux bruns, séparés à leur racine par la raie blanche de la peau; sur son front brillait une riche émeraude, des émeraudes pendaient à ses oreilles et à son cou, elle était vêtue d'une robe de cachemire blanc à larges plis et à manches tombantes.

Elle était si belle ainsi parée, que Maurice, pendant tout le jour, la regarda avec admiration ; quelques jours après, il lui envoya un billet où il lui disait :

n Je passerai la journée avec toi; pare-toi comme l'autre jour, jamais je ne t'ai vue si belle. »

Quand il arriva, Hélène était vêtue d'une robe de mous-

seline, ses cheveux encore séparés sur le front, mais il n'y avait plus d'émeraudes.

Après quelques instants, Maurice Texamina avec étonnement, et,

— N'as-tu pas reçu ma lettre? lui dit-il.

— Je l'ai reçue.

— Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais priée de faire?

Hélène devint rouge, et, tout interdite, ne répondit pas.

— Tu n'as pas voulu, continua Maurice, faire de la toilette pour moi seul?

— Non, dit-elle, ce n'est pas cela, j'ai eu quelques lettres à écrire.

— Eh bien! tu vas t'habiller, je t'aiderai.

— Non, dit Hélène, il est tard, et d'ailleurs tu serais trop maladroit.

— Eh bien! appelle ta femme de chambre : je me suis réjoui tout le jour de l'espoir de te voir ainsi parée; ne me refuse pas ce plaisir.

— Mon cher Maurice, tu es fou.

— Je t'en prie.

— Je suis souffrante, j'ai un horrible mal de tête.

— Tu ne souffrais pas quand je suis arrivé; quelle raison peux-tu avoir de me refuser?

— Tu me feras plaisir de ne pas insister.

— Pourquoi ?

— Quelle opiniâtreté!... dit Hélène avec un peu d'aigreur.

— Je ne sais, dit Maurice, de quel côté est Topiniâtreté; mais je dirai plus facilement qui de nous deux manque de bonne grâce et de complaisance.

— Maurice, dit Hélène, et elle avait bien des larmes dans les yeux ; je t'en prie, parlons d'autre chose.

— Non, dit Maurice impalienlé, je veux au moins savoir pourquoi tu me refuses une chose aussi peu importante.

— Puisque c'est une chose si peu importante, pourquoi y tiens-tu aussi obstinément !

— Hélène, vous jouez-vous de moi?

— Non, reprit-elle, mais je ne me soumettrai pas à un caprice ridicule et dont vous ne me donnez aucune raison.

En disant ces paroles, elle alla s'enfermer dans sa chambre, où elle se prit à pleurer.

Maurice prit son chapeau et sortit.

Hélène avait fait vendre la veille les émeraudes et le cachemire.

Par une belle fin de journée, Maurice sortit avec Hélène pour lui faire respirer les douces haleines du soir; depuis longtemps elle n'avait pas quitté la maison. Maurice trouvait toujours quelque prétexte pour ne pas l'emmener avec lui : son état de grossesse était devenu si évident, que chaque regard qu'un passant dirigeait sur elle ou sur lui semblait une insulte, et que la contrainte qu'il s*imposait, pour ne pas faire des querelles injustes et ridicules, le mettait dans un état d'exaspération dont les douces caresses d'Hélène pouvaient r« peine le tirer.

On était alors dans l'automne, le soir de l'année, au moment où la nature se pare de si riches couleurs.

Parmi les chênes encore verts, les peupliers étaient chargés de feuilles des plus belles nuances de jaune : les vignes laissaient pendre leurs pampres d'un rouge de pourpre, et les chèvrefeuilles sans fleurs et sans parfum n'avaient plus que des feuilles d'un vert presque bleu ; les genêts étaiçnt couverts de gousses noires.

UNE HEURE TROP TARD. m

Ce que le poète et le peintre voient avec île si douces sensations, au moment où le soleil se couche, où, comme un sourire d'adieu à ses amis, il jette encore sur la terre des teintes si riches et si harmonieuses et à la fois si fugitives;

Ce silence, c^e recueillement de la nature entière, ce moment de méditation mystique;

L'automne fixe tout cela pour une saison entière; l'automne est un long coucher du soleil ; l'automne est à Tannée ce que le soir est au jour.

Hélène et Maurice, à Tentrée d'un bois, virent ouverte une grille que des planches rendaient d'ordinaire impénétrable à la vue.

Quoique Maurice eût souvent dirigé ses promenades de ce côté, jamais il ne l'avait vue ouverte : il s'arrêta pour regarder un beau parterre où brillaient les fleurs de la saison, des marguerites éclatantes de si riches nuances de pourpre, de blanC et de violet, les premières chrysanthèmes jaunes ou amarantes.

Un jardinier arrosait, qui leur dit : « Il n'y a personne, vous pouvez entrer. »

Après le parterre, il y avait un rideau de coudriers chargés de noisettes mûres; derrière les coudriers s'élevaient de hauts peupliers plus d'à moitié jaunis et dont le vent commençait à détacher quelques feuilles. Hélène et Maurice suivirent une allée étroite et tortueuse, couverte par les branches des lilas et des noisetiers; à un détour du sentier, tout à coup, l'horizon s'étendit : un ruisseau large de quelques pieds murmurait dans Therbe, et de l'autre côté du pont de bois, qui conduisait à un pré encore assez vert, s'élevait une petite maison blanche, derrière laquelle il y avait une épaisse charmille de tilleuls ; après les fenêtres de la maison grimpaient quelques rosiers du

Bengale avec quelques roses inodores, les dernières de Tannée.

Derrière la maison et la charmille, le ruisseau qui avait fait le tour du pré venait tomber dans un petit étang, au milieu d'un petit bois de châtaigniers, dont les feuilles commençaient à crier sous les pieds.

L'étang était entouré d'une herbe épaisse, de laquelle se penchaient encore sur Teau quelques pâles wergiss-meinnicht ; des saules presque dépouillés se courbaient par dessus; on n'entendait d'autre bruit que le chant sec des mésanges à tête bleuâtre qui sautillaient sur les branches des sorbiers, dont elles se disputaient les baies écarlales; de hauts arbres cachaient les murailles.

Hélène et Maurice s'assirent sur la mousse et se livrèrent à la pénétrante et mélancolique impression de ce lieu semblable.

Après un long silence, Maurice serra la main d'Hélène, et lui dit :

— Ce séjour est enchanté; il serait beau de se renfermer avec toi pour toujours dans un lieu semblable.

— Oui, dit Hélène avec un soupir, ce serait beau.

— Sais-tu, dit Maurice, ce qui surtout me touche ici, et me charme? c'est cette solitude entière, ce sont ces hautes murailles que la vue même ne peut franchir , c'est cet horizon borné, ce ciel et cette herbe, et ces ombrages pour nous seuls, ce serait de n'avoir ni craintes, ni espoirs, ni désirs, ni regrets, ni pensées au delà.

C'est, ajouta-t-il, oubliant qu'il était chez des étrangers, c'est d'être seul avec toi, à l'abri de la haine et de l'amour des autres, à l'abri des regards et des opinions, à l'abri des convenances et du respect humain.

C'est de vivre seuls, tous les deux aussi loin du monde

que si une tempête nous avait jetés sur une île déserte et inconnue.

— Que cette petite maison est jolie ! dit Hélène.

— Oui, dit Maurice devenu rêveur, elle est bien jolie ; comme nous y serions bien renfermés, comme nous y serions seuls!

— Monsieur, dit le jardinier qui les cherchait, vous ne pouvez rester plus longtemps, ces dames viennent de rentrer, et d'ailleurs 11 fait tout à fait nuit.

. Maurice fut réveillé péniblement du songe riant auquel il se laissait aller depuis quelques instants; il donna une pièce d'argent au jardinier, et emmena Hélène. Comme il allait passer le pont, il se retourna pour jouir encore du spectacle.

La lune, qui montait par-dessus les tilleuls, argentait le ruisseau et éclairait le pré, tandis que sous les arbres la nuit était profonde.

Il vit, comme deux ombres, deux robes blanches s'enfoncer sous les châtaigniers; a ce sont, pensa-t-il, les maîtresses de la maison : cette soirée va être bien belle ; elles sont heureuses de pouvoir rester. »

Et il quitta le jardin avec regret.

Quand la grille eut crié sur ses gonds, et se fut bruyamment fermée, il dit encore : a Une belle soirée! elles sont heureuses de pouvoir rester. » Puis il ne dit plus rien.

— Mon ami, dit Hélène, qu'avons-nous besoin d'une si jolie maison et d'un parc aussi étendu? Le plus aride désert, le plus pauvre grenier, ne seront-ils pas un éden et un palais quand nous y serons ensemble?

— Tu as raison, dit machinalement Maurice; mais il resta silencieux jusqu'à la maison d'Hélène.

tîtJO UNE HEURE TROP TARD.

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