‹ Devant les tisonsChapitre 36 sur 49 · DES ÉLUS · texte numérisé non relu

DES ÉLUS

Hélène montra cette lettre à Maurice; Maurice la lut, et

UiNE HEURE TROP TARD. 235

un sombre nuage passa sur son visage; il la rendit à Hélène, qui la déchira ; Maurice lui baisa presque froidement la main, et sortit.

Hélène avait cru ne pas devoir faire à Maurice un mystère de rien qui pût lui arriver, et, par un innocent orgueil, elle s'était laissée aller au plaisir de lui montrer ce qu'elle était heureuse de lui sacrifier; elle était si fière de Tamour de son amant, qu'elle saisissait avec empressement Toccasion de lui montrer des sentiments qui pouvaient le justifier.

Mais ce que Maurice avait vu dans la lettre, ce n'était pas le désintéressement d'Hélène, qui, sans hésiter, rejetait les offres brillantes de Leyen pour une vie pauvre et incertaine avec lui ; ce n'était pas cette noble humilité qui ne croyait pas encore avoir assez fait pour se rendre digne de son amour et s'efforçait de le mériter.

11 n'avait vu là que le tutoiement familier de Leyen, et encore les souvenirs qu'il rappelait de cette chambre où Hélène avait donné et reçu des caresses à un autre et d'un autre que lui. Cette pensée lui inspirait des mouvements de rage et de désespoir; il passa le reste du jour seul, d'abord livré à des doutes et à des irrésolutions fatigantes, couché sur un canapé, et remplissant sa chambre de la fumée du tabac.

Mais peu à peu il s'accoutuma à cet état d'inertie et d'assoupissement qui fait voltiger autour de la tête des pensées légères, bizarres, que le moindre souffle chasse ou métamorphose comme les nuées de fumée, et lâche la bride à Timagination qui, vagabonde, laisse là le corps engourdi, sans force pour la suivre ni la retenir, tel que Toiseauqui, échappé de la cage, voltige à Tentour, et semble narguer l'oiseleur, stupéfait de sa fuite.

État délicieux, où le rtioi disparait, où Ton assiste à sa

propre vie, à ses sensations, à ses joies, à ses douleurs, comme à un spectacle, avec cette douce paresse d'un spectateur bien assis;

Où Ton ne peut creuser une pensée triste, sans que, malgré vos efforts pour la retenir, elle vous échappe comme l'eau entre les doigts, et se change en une figure bouffonne, qui, dansant dans la fumée du tabac, vous rit au nez et vous force à rire.

Plusieurs heures s'écoulèrent rapidement, et Maurice commença à s'inquiéter en songeant que Theure allait bientôt sonner où ii devait aller dîner chez Hélène, où il faudrait rompre en se levant le charme extatique auquel il était livré.

— Ce serait volontiers, se dit-il, que je passerais ainsi ma vie, non-seulement celle-ci, mais la vie future.

Car voici ce qu'on nous promet pour cette vie future, ce qu'on promet du moins aux élus, à ceux qui ont renoncé à ces quelques joies qui brillent dans cette vie, pour se rendre dignes des joies ineffables de l'autre :

Voir Dieu face à face, pendant une éternité, et entendre les concerts

Des anges.

Des archanges,

Des chérubins.

Des trônes»

Des puissances,

Des dominations.

Qui sonnent de la trompette.

Ne peut-il pas se faire que quelqu'un se trouve qui n'aime pas la trompette?

Ou qui même, tolérant volontiers le son de la trompette, ne soit pas d'avis d'en jouir pendant toute une éternité?

sans révoquer en doute le talent des trônes et des dominations.

Car ce serait peut-être là le plus horrible supplice d'un enfer bien organisé de faire jouir toujours les damnés du même plaisir, quelque vif qu'il fût.

Tandis que celui que je goûte en ce moment prend toutes les formes, et n'en garde aucune assez longtemps pour qu'on puisse craindre de la revoir.

On a eu tort de faire un paradis absolu.

Il fallait faire un paradis relatif, où chacun eût Tespoir de trouver des délices convenables à sa nature, à son organisation, à ses goûts.

Aux uns, il faut Tespoir des houris de Mahomet;

Aux autres, la certitude de contempler des variétés de tulipes inconnues sur la terre.

Selon les gens, il faudrait promettre :

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