‹ Devant les tisonsChapitre 38 sur 49 · POUR TOUTE UNE ÉTERNITÉ · texte numérisé non relu

POUR TOUTE UNE ÉTERNITÉ

Gomme Maurice en était là de ses idées vagabondes auxquelles on nous accusera peut-ôtre d'avoir mêlé quelquesunes des nôtres.

L'horloge sonna ; il compta les coups avec anxiété. Il avait encore une demi-heure.

— Je suis si bien couché, se dit- il ; il est bien ennuyeux de me lever, de mettre une cravate et d'aller dans la rue.

S'il ne fallait pas me déranger pour appeler, j'enverrais dire à Hélène que je ne la verrai que ce soir. On frappa à la porte.

— Entrez! dit Maurice.

Un homme entra qui portait une lettre d'Hélène, et qui partit après l'avoir remise.

<r Ne viens pas dîner aujourd'hui. Je suis un peu souffrante ; je ne te verrai que demain.

<r Je t'aime. <r HéLÈ^E. »

Maurice d'un seul bond se leva.

— Qu'est-ce? se dit-il'; pourquoi ne veut-elle pas me voir aujourd'hui ? 11 y a quelque chose de mystérieux et d'inintelligible.

Hélène me tromperait-elle?

Ah ! dit-il, après un moment de silence, la pudeur d'une femme est comme la neige, il faut bien peu de chose pour altérer sa blancheur, et elle ne la recouvre jamais.

Malgré moi, malgré les preuves de l'amour d'Hélène, je serai toujours jaloux, jaloux du passé, jaloux de l'avenir. Hélène a été prostituée; le parfum ne revient pas aux roses flétries.

Et Maurice qui, quelques minutes auparavant, ne désirait rien tant que de ne pas aller dîner chez Hélène, pour se livrer à la paresse, « la plus voluptueuse des passions, » s'habilla et sortit pour aller errer au hasard, étrangement agité et perplexe de l'accomplissement de son désir.

XXJX

Le hasard conduisit Maurice au parc où il avait , quelques jours auparavant, passé la soirée avec Hélène. Ln

porte était ouverte ; le jardinier n'y était pas. Il entra et aiia s'asseoir sur la rive du petit étang.

Il y avait en cet endroit une fraîcheur et un calme délicieux. Les oiseaux, après quelques gazouillements pour se disputer leurs nids, s'étaient endormis dans la fouillée. Un silence profond régnait au loin. C'est à cette heure que réellement l'homme peut se croire le roi de la nature. Car, tandis que tous les animaux sont engourdis par le sommeil, lui seul veille, et la terre prend une nouvelle parure ; les parfums deviennent plus pénétrants ; les étoiles se mêlent au feuillage noir ; les lucioles luisent dans l'herbe comme un reflet des étoiles.

Et l'homme pourrait croire que tout cela est fait pour lui, s'il ne sentait la présence invisible de quelqu'un plus grand que lui , qui lui inspire une mystérieuse terreur, telle qu'il n'ose élever la voix, et que le bruit de ses pieds sur les feuilles sèches le fait tressaillir.

— Ici, se dit Maurice, seul avec Hélène, j'oublierais sa flétrissure et je serais heureux.

A ce moment, il vit encore deux robes blanches glisser dans un taillis, et se diriger vers la maison.

— Le hasard, continua Maurice, ne pouvait-il pas mettre Hélène à la place d'une de ces deux femmes, qui, peutêtre pures, donneront toute leur vie à quelque idiot, qui vendra ce séjour enchanté pour aller à la ville livrer sa femme à des séductions qui feront le malheur éternel de l'un ou de l'autre?

Pourquoi Hélène n'est-elle pas dans cette situation? moi, je ne gaspillerais pas un semblable bonheur.

C'est beau, ajouta-t-il, une fille chaste et pure, qui livre à la fois son corps et son âme, et toute sa vie. C'est plus beau encore de vivre seul avec elle, sous ces arbres, sur cos rives fleuries, sous ce ciel étoile : comme une vie

semblable, une vie toute d'amour, doit couler douce et paisible » on mourrait sans avoir rien su des guerres, des haines, des soupçons.

Mais Hélène, je vivrais ici seul avec elle! Que d'horribles souvenirs, comme des fantômes nocturnes, peupleraient malgré nous notre solitude !

Par moment j'ai comme un pressentiment que le lien que nous voulons former fera notre malheur à tous deux.

A moi surtout; n'aurai-je pas d'horribles désespoirs?

Et si je souffre, pourrai-je le lui cacher? Ne souffrirat-elle pas de me voir malheureux ?

Il eût mieux valu ne pas nous rencontrer. Hélène eût été plus heureuse de rester avec Leyen, Leyen qui Vaime encore,

l\ était tard, Maurice se leva, mais la grille était fermée ; il sortit par-dessus la muraille,

Et rentra chez lui, emportant cette idée funeste :

« Si je n'épousais pas Hélène, si je la quittais, elle retrouverait près de Leyen toutes les séductions de la richesse; elle serait heureuse. »

Si Hélène avait écrit à Maurice de ne pas venir dîner ce jour-là, c'est que le juif auquel elle vendait depuis longtemps ses bijoux n'était pas à la ville; qu'elle n'avait pu se procurer d'argent pour ajouter quelque chose à son ordinaire, et qu'elle craignait que Maurice ne soupçonnât sa pauvreté.

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