‹ Devant les tisonsChapitre 42 sur 49 · TURENNE · texte numérisé non relu

TURENNE

Les trois amis allumèrent leurs pipes, versèrent de la bière, et Maurice continua :

— 11 n'y a rien, dit-il, d'égal à la petitesse de l'homme, si ce n'est sa vanité ; créé, par le caprice de Dieu, Tune des plus petites entre les innombrables formes qu'affecte la matière, moindre dans Tunivers créé qu'un grain de sable dans la mer, il a jugé à propos de se créer un Dieu, de lui imposer sa petite grandeur et ses petites passions, de le mêler à ses querelles, de lui prêter de la colère, et même de lui donner sa sotte figure, de l'envelopper de vêtements roses et bleus. Il existe des discussions écrites où deux auteurs soutiennent deux opinions touchant la chevelure de Dieu : Tun, dont j'ai oublié le nom, prétend qu'elle est rousse, l'autre, l'historien Josèphe, soutient qu'elle est couleur noisette.

Un athée que l'on brûlait, cédant à la douleur de la flamme qui le dévorait, s'écria : « Ah I mon Dieu ! » — Vous avouez donc qu'il y a un Dieu! dirent les bourreaux; mais l'athée, du sein de la flamme et de la fumée, s'écria : « Façon de parler. »

Eh bien ! il y a moins d'impertinence envers la majesté divine dans cet athée que dans ses bourreaux. L'homme qui nie Dieu est un imbécile ; s'il avait contemplé une fleur

ou une goutte d'eau, il n'aurait pas compris Dieu, il Taurait senti, et il aurait courbé la tête. Au moins, par sa négation, il avoue qu'il est trop petit pour comprendre la grandeur de Dieu ; mais ceux qui prêtent bur secours à Dieu pour le faire respecter, ceux-là sont atrocement ridicules et insolents.

Ceux-là aussi sont insolents et ridicules qui pensent que leurs hommages sont agréables à Dieu, et que leur encens sent bon pour lui. Hais le comble de la vanité humaine, le plus haut point de bouffonnerie où Thomme puisse atteindre, c'est quand il craint d'offenser Dieu ; c'est quand il croit l'avoir offensé, et en témoigne les regrets.

Lui, qui ne peut anéantir ni une goutte d'eau, ni un grain de poussière, lui, toujours enfermé dans les mêmes passions, dans les mêmes joies, les Ynêmes douleurs, lui qui passe sa vie à rire chaque jour de ce qu'il a fait la veille et de ce qu'il fera le lendemain...

homme ! mon pauvre ami. Avec quelles armes pensestu blesser Dieu, et quelle est donc sa partie vulnérable?

homme î Dieu est tout ce qui est; Dieu est la mer, le ciel et les étoiles ; Dieu est la terre et l'herbe qui la couvre; Dieu est les forêts et le feu qui dévore les forêts ; Dieu est à la fois les arbres qui semblent mourir de vieillesse, et les jeunes rejetons fécondés par la pourriture des vieux arbres ; Dieu est l'amour qui rend les tigres caressants, et qui force les papillons à se poursuivre dans les luzernes. Dieu est cette poussière féconde qui des étamines du paU mier mâle est portée par le vent sur les fleurs du palmier femelle, qui s'épanouissent pour la recevoir ; Dieu est en même temps et ces deux palmiers, et le vent qui secoue leur poussière, et les fruits qu'ils produisent. Dieu est les hommes qui pourrissent dans la terre et les violettes qui tirent leurs couleurs et leurs parfums de la pourriture des

hommes. Dieu est les hautes montagnes et les insectes microscopiques.

Et toi, qui, je le répète, ne peux anéantir un grain de poussière, ti^crois offenser Dieu î

Pauvre petite créature ! tu me semblés ce fou qui étouffnit, parce qu*ii craignait de renverser les maisons par son haleine; ou cet autre qui refusait de débarrasser sa vessie, flans la crainte de submerger le monde.

Tu crois offenser Dieu... mais regarde celui qui, selon toi, a le plus offensé Dieu. Le soleil cesse-t-il de caresser son front? Les parfums des fleurs deviennent-ils fétides pour lui ? L'eau des fleuves recule -t-elle devant ses lèvres sèches? Lesfruitsdeviennent-ilsde la cendre danssa bouche? La terre se dérobe-t-elle, rherbejaunit-elle sous ses pieds?

Non que je sache.

Dieu fa jeté dans la vie, et t'a renfermé dans des limites infranchissables. — Ta chaîne te permet de cueillir quelques fleurs, et de te piquer les doigts à leurs épines, à droite et à gauche. — Mais il ne t'en faut pas moins parcourir la même route que ceux qui t'ont précédé et ceux c]ui te suivront. 11 te faut mettre tes pieds dans l'empreinte (le leurs pieds. — et Dieu s'occupe peu de tes joies, de tes douleurs et de tes insultes.

Il y a longtemps, quand j'étais enfant, j'ai vu noyer un homme. Quatre fois il reparut sur l'eau, avec d'horribles corvvulsions, les yeux hors de la tête, les dents entrées les unes dans les autres. Il disparut enfin sous une touffe de nénufars et de fraisiers d'eau.

Tandis que le malheureux expirait sous leurs feuilles , dans d'affreuses tortures , le soleil dorait les fleurs blanches des fraisiers, dans lesquelles des mouches venaient s'enfoncer en bourdonnant. Le soleil n'était pas moins vif, les fleurs pas moins parfumées.

Celte indifférence de la nature m'a frappé, et m'a éclairé.

xxxvin

Les désirs sont !a richesse du pauvre, et ne ruinent que les pauvres.

Maurice était allé faire une visite aux propriétaires du parc. Il avait été parfaitement reçu et invité à se promener aussi souvent qu'il le jugerait convenable.

Depuis ce jour, il le jugeait convenable très-fréquemment ; il y passait tous les instants dont il pouvait disposer.

La solitude où vivaient les deux jeunes filles leur rendait la présence de Maurice agréable ; en outre, quand il ne sortait pas de Teau, il avait une belle et noble figure. Sa conversation, quelquefois un peu trop profonde pour plaire à toutes les femmes, était néanmoins le plus souvent spirituelle et attachante par Texaltation à laquelle il se laissait aller.

Les deux jeunes filles sont belles.

Pauline, la plus jeune, a les cheveux et les yeux noirs; plus grande que sa sœur, elle a en elle quelque chose de majestueux et d'imposant, toutes ses formes sont plus prononcées ; sa voix est pleine et sonore. Elle aime à monter à cheval et à chasser à travers les bois. Si , dans la promenade, il se rencontre un ruisseau, elle Ta franchi avant qu'on ait pu lui donner la main. Dans d'autres moments, sa démarche et ses yeux prennent de la langueur; ses regards incisifs se voilent. Aussi ignorante que sa sœur, on voit cependant qu'elle soupçonne le plaisir. — Aimée d'un homme inquiet et entreprenant, elle partagerait l'ambition, les dangers et la gloire de son amant.

Pauline est une femme pour vous suivre dans la vie réelle et positive , ou plutôt pour y marcher avec vous du même

pas, quelque mauvais et difficiles que soient les chemins. — Pauline , amante, vous suivrait et vous enivrerait de voluptés partagées dans les bois pleins de ronces, — sur un grabat, (^ins la plus mauvaise mansarde, sur le sable aride du désert et sur les roches aiguës et couvertes de neige. — Pauline oublierait le froid , la fatigue, la soif et la faim, sous les baisers de son amant, et ses baisers à elle les lui feraient oublier.

Pauline a à donner, de plaisirs et de bonheur, tout ce que la nature en a fait pour Thomme.

Blanche, Tainée, a de longs cheveux blonds qui retombent sur son cou en boucles ondoyantes ; ses yeux d'un bleu céleste ont un regard lent et doucement pénétrant; elle est petite, son corps est frêle et voluptueusement abandonné ; sa démarche cependant est si légère qu'on n'entend pas ses pieds dans Therbe : — quand elle marche, on dirait un oiseau, qui, d'un instant à l'aulre, va ouvrir les ailes et s'envoler. — Si, près d'elle, une idée de plaisir physique se glissait dans les sentiments qu'elle inspire, on la rejetterait comme un sacrilège ; on craindrait de profaner cette angélique figure ; on n'oserait lui laisser entrevoir une telle pensée, qu'elle semble ne devoir jamais ni partager ni comprendre ; on craindrait de gâter le bonheur qu'on éprouve soi-même , — car elle semble ne pas appartenir à la nature physique; on dirait une fée, une riante fiction, une de ces formes fantastiques que prend la famée et que votre haleine détruit ; il ne faut presque aucun effort à l'imagination pour lui supposer des ailes bleuâtres et une lumineuse auréole autour du front. — On serait désagréablement surpris de la voir manger.

Il n'entre rien dans son cœur ni dans sa tête qui ne soit exclusivement féminin. — Faible et peureuse, dans toutes les actions de sa vie elle a besoin de secours et d'appui ;

elle n'a de force que ce qu'il en faut pour danser ; elle n'a d'âme que ce qu'il en faut pour aimer; la gloire, l'ambilion, ne lui sont rien. — Nonchalante, elle semble faite pour dormir, enfoncée dans un lit de rose^ et vivre de musique et de parfums.

Forcée de donner une partie de ses jours aux soins de la vie positive, — comme le pilote qui jette à la mer la plus grande partie de sa cargaison pour sauver le reste, — le poëte trouverait près de Blanche l'oubli de la vie réelle. Il vivrait de cette vie idéale et poétique, qui n'est pas faite pour l'homme, et dont son âme exaltée dérobe le secret à la nature avare.

Blanche serait pour lui cette femme qu'il a rêvée , et dont l'image ne lui a fait trouver que désappointement et dégoût dans les bras des femmes el au sein des plus vifs plaisirs, — parce qu'il a entrevu un bonheur qui est au delà de la vie, terre promise qu'il voit de loin, mais sur laquelle il ne mettra pas le pied.

Mais il faut que Blanche, dans un asile reculé, tendu de pourpre, soit entourée de fleurs et de parfums , qui semblent s'exhaler d'elle; il faut que ses pieds ne touchent jamais le pavé des rues, et ne marchent que sur de riches tapis, ou sur les gazons fleuris. 11 faut qu'on n'entende près d'elle aucun son, même lointain, qui puisse rappeler la vie prosaïque; on ne doit entendre que le frôlement de sa robe de gaze, les sons de sa harpe ou de sa voix plus douce encore et plus mélodieuse. — Et, si elle s'abandonne dans vos bras, il faut qu'une douce résistance, toujours renouvelée, mêle à vos plaisirs comme un sentiment de profanation et de sacrilège; — il faut que la nuit les couvre de ses ombres, et que votre maîtresse meure dans vos étreintes, sans ces manifestations d'ardeur et de jouissance qui feraient le charme d'une autre femme. Blanche doit

être une divinité qui se laisse offrir un encens trop grossier pour elle; elle ne doit jamais s'abandonner entièrement, elle doit vous laisser toujours quelque chose à désirer, pour ne pas perdre le charme mystérieux qui l'entoure.

Exalté et poétique comme il Tétait souvent, et aussi aventureux et hardi, Maurice avait en lui de quoi charmer l'une ou l'autre des deux jeunes filles.

Mais il ne se décida pas assez promptement à faire un choix.

Et le ton amical qu'elles étaient venues à prendre avec lui donnait à leur liaison quelque chose de presque fraternel.

Il n*y a rien d'embarrassant comme d'être trop familier avec une femme dont on est amoureux; on perd tous ces indices inintelligibles pour les autres et si importants pour un amant : vous ne pouvez comprendre ni vous faire comprendre; un serrement de main n'a plus aucun sens; si vous voulez môme, on vous laissera donner un baiser ; vous avez le droit de presser le bras sans que l'on y fasse attention ; on ne se donne pas la peine de vous craindre ; vos regards ne troublent ni n'embarrassent.

Pour faire comprendre que vous êtes amoureux, il ne faut plus seulement faire naître un sentiment, il faut en détruire un pour en mettre un autre à la place. — Il faut dire ouvertement : « Je vous aime ; » et peut-être faudrat-il ajouter : « Je vous aime d'amour. »

L'ami d'une femme peut, à la faveur d'un moment et d'une occasion, devenir son amant; mais l'homme qu'elle n'a jamais vu a mille fois plus de chances favorables que lui pour réussir.

L'amour d'un inconnu trouble, surprend, enivre; celui d'un ami est comme le feu dont on s'approche par degrés; il peut échauffer, il ne brûle pas.

Il y a toujours dans Tamour beaucoup d'illusion et de curiosité : quand on a exprimé le jus d'un limon, que ce soit dans une limonade ou pour s'en laver les mains, on jette également Técorce.

It en est de même de Fhomme que Ton a connu et aimé; — comme amant ou comme ami. Il n^y a plus rien de nouveau en lui, — et d'ailleurs on le voit tel qu'il est.

Car l'amour, d'ordinaire, ne dure que jusqu'au moment où il allait devenir raisonnable et fondé sur quelque chose.

C'était là des mystères que Maurice, qui avait étudié les femmes avec amour, ne pouvait ignorer ; mais le profond théoriste ne brillait pas dans la pratique; cependant c'était un garçon qui gagnait beaucoup à être connu, et s'il se fût prononcé pour Blanche ou pour Pauline, il est probable qu'il eût réussi.

11 s'en aperçut, et allait se décider pour Blanche, quand arriva ce que nous ne tarderons pas à raconter.

Un jour Blanche dit à Maurice :

— Connaissez-vous madame Rechteren?

— Beaucoup, dit Maurice.

— Nous allons à un bal qu'elle donne dans cinq jours. Pauline vint près d'eux. Blanche se tut.

Maurice était enchanté, les paroles de Blanche lui avaient

fait bondir le cœur : elle désirait le voir chez madame

Rechteren ; mais elle n'exprimait son vœu qu'à moitié,

c'était un mystère entre elle et lui : — une jeune fille ne

craint personne autant que l'homme qu'elle aime. — et

elle craignait de lui laisser voir son désir.

Mais un peu après elle ajouta :

— Faites vous inviter chez madame Rechteren, nous serons ensemble.

— Ah î dit Maurice, elle ne m'aime pas : elle n'oserait, ni si clairement à moi, ni surtout devant sa sœur, m' exprimer l'envie de me voir; — elle ne m'aime pas.

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