XL. — d'une dissertation qui eut un résultat
Celui-là sera heureux qui se peut tapir en son foyer, quelque pauvre qu'il soit.
Montaigne.
— Pour cette fois, dit Maurice, je suis décidé à me marier.
— Et, dit Richard, penses-tu te marier néanmoins?
— C'est le seul état raisonnable, continua Maurice. — Au commencement de la vie, Thomme est tellement gonflé d'existence, qu'il la répand de tous côtés; il voudrait avoir autant d'amis qu'il y a d'hommes ; il ne pense qu'à étendre ses relations; il veut connaître et être connu; — mais, plus tard, quand il a senti que chaque affection est une nouvelle prise que nous donnons à la douleur, que nous ajoutons à nos maux tous ceux de l'homme que nous aimons, et encore ceux qu'il nous fait lui*même, — d'autant plus facilement que nous nous présentons à lui sans défense, et qu'il est facile de déchirer la main que nous lui tendons nue pour presser plus étroitement la sienne : quand, blessé de toute»part, il s'est replié sur lui-même^ comme la tortue retire sa tête et ses pattes sous son écaille, alors il songe à resserrer sa vie, il pense qu'au lieu de se diviser entre tous, il vatit mieux se donner entier à quelques-uns, qui se donnent entiers à lui; — il veut s'isoler du bruit qui l'étourdit, et l'empêche de se sentir vivre, — de l'ambition qui l'entraîne malgré lui dans son
UNE HEURE TROP TARD. "Ib^i
tourbillon, -— des amours-propres, si faciles à blesser, si fatigants à ménager; il veut vivre dans une maison fermée et dans un jardin entouré de hautes murailles. — Pour cela, il faut une femme et quelques amis.
— Mais, dit Richard, tu m'as déjà dit tout cela, et tu ne t'es pas marié.
— Tu réveilles un triste souvenir, dit Maurice, j'ai été bien faibl^, ou bien lâche, mais je ne pouvais supporter la flétrissure d'Hélène ; si je ne Tavais pas quittée, je l'aurais tuée par mes chagrins et mes soupçons, et d'ailleurs j'étais trop pauvre.
Il se tut un moment ; puis, passant sa main sur son front et sur ses yeux, comme pour dissiper une image pénible, il continua :
— Je vais épouser l'une des deux jeunes filles dont je t'a parlé, je me renfermerai avec elle dans cette charmante maison qu'elles possèdent. Là je ne vivrai que pour elle, pour toi, pour Fischerwald ; je serai heureux (autant qu'il est donné à l'homme de l'être), sous des arbres dont personne ne me disputera l'ombre qui sera mienne.
— Pour cette fois, dit Richard, ton plan est séduisant, et tu me donnes envie de faire comme toi.
— Je serai heureux, poursuivit Maurice, car je n'agirai pas légèrement; j'ai longtemps et profondément réfléchi sur ce sujet.
À mon entrée dans la vie, j'avais cru la femme un ange, une créature du moins bien supérieure à l'homme, je m'étais trompé, je ne dirais pas à quel point. Cette idée que je m'étais faite de la femme a empoisonné tous les plaisirs que les femmes ont pu me donner, toujours j'ai été cruellement désappointé.
Mais si la nature n'a pas créé la femme telle que je me Tétais imaginé, je la referai pour mon usage.
Richard sourit.
Maurice continua :
— Pourquoi pas? L'homme est -il donc tel que la nature Tavait primitivement créé? N*est-il pas semblable à ce couteau auquel on avait fait remettre successivement deux manches et trois lames?
Je ferai de la femme une divinité malgré elle ; — je la grandirai par mon culte. Enivrée par mes adorations, elle se croira un ange, elle ne voudra pas avoir la faiblesse et la petitesse d'une femme ; — je relèverai sur un piédestal si haut qu'elle n'osera pas en descendre : — l'homme que vous appelez brave n'ose pas fuir ; — elle sera forcée de justifier mes hommages : adorée comme une divinité, il lui faudra agir comme une divinité : — elle sera emprisonnée dans la brillante auréole dont je l'entourerai.
Et, moi-môme, je m'abuserai. On respecte la pierre qu'on a adorée longtemps, comme le vase dans lequel on a déposé un suave parfum. — Il n'y a pas de tronc si pourri qu'on n'en puisse faire un dieu ; — les dieux tels que les hommes se les font ne sont qu'un objet quelconque sur lequel on convient de réunir ses hommages : — si l'on ne vénère pas l'objet, on vénère au moins les hommages qu'on a réunis sur lui.
Aussi y a-t-il dans l'amour deux époques, séparées par une crise difficile.
Le premier attrait de l'amour est la nouveauté ; presque tous les amours meurent avec elle, car alors il n'y a plus rien . — la nouveauté n'est plus ; l'habitude n'est pas encore. — Mais si l'amour survit à cette crise, et devient une habitude, il ne meurt plus.
Ma femme sera par moi traitée comme un ange, je ne veux pas que ses pieds marchent sur la terre dure; le satin seul et le velours doivent faire ses vêtements ; la batiste la
plus fine touchera seule son corps; sa chambre sera somptueuse ; tous ses sens seront caressés par la musique et les parfums ; elle ne mangera pas devant moi ; elle me dérobera toutes les infirmités de la nature humaine, — et nous aurons deux lits.
— Ouf! dit Richard, la chute en est jolie... amoureuse, surtout.
— Plus que vous ne le croyez, sage Richard ; mais je vous expliquerai cela dans un autre moment, il faut que j'aille chez mon tailleur.
Seulement, songez que c'est une grande chose pour le bonheur que d'avoir à placer son amour à tort ou à raison.
— Et, dit Richard, que vas-tu faire chez ton tailleur?
— Me commander des habits pour dans quatre jours. — A ce propos, je suis chargé d'une invitation pour toi et pour Fischerwald, c'est un bal chez madame Rechteren.
— Comment seras-tu habillé?
— Tout en noir : un gilet et une cravate de velours, un habit doublé de velours.
— Ce sera fort bien, tout à fait bien. A propos, sur laquelle des deux demoiselles as-tu fixé ton choix ?
— Je ne suis pas encore décidé, dit Maurice.
Maurice mentait.
Mais, comme il craignait d'échouer dans ses vues sur Blanche, il ne voulait pas annoncer d'avance un but qu'il pouvait manquer.
Les deux amis se quittèrent.
Richard alla chez son tailleur.
Maurice oublia d'aller chez le si«n.