CHAPITRE Il
La Constitution de Midhat Pacha Avant la promulgation.
Si nous avons consacré quelques pages au Tanzimat, c’est que la première constitution turque, celle de Midhat, en est la conséquence ou plutôt la suite logique.
L'idée qu’il fallait considérer comme égaux tous les éléments vivant sous le sceptre du Sultan, qu'il fallait reconnaître à tous, Musulmans ou non musulmans les mêmes droits, était si étrange qu’il fallait un grand courage pour le proclamer; Réchid Pacha, qui était un grand homme d’Etat et un sincère libéral, eut ce courage mais il rencontra une si forte opposition qu'il est mort sans avoir pu récolter les fruits qu’il attendait.
Deux hommes d'Etat, élevés à son école, prirent sa succession: Aali et Fouad Pacha, sincères partisans des réformes, occupèrent alternativement le Grand Vézirat et le Ministère des Affaires Etrangères et luttèrent de toutes leurs forces pour que l'esprit du Tanzimat restât vivant, Mais ces hommes généreux avaient à lutter d’une part contre l'esprit nettement réactionnaire du peuple
pour qui les idées constitutionnelles étaient un langage inconnu et d'autre part contre l'esprit de plus en plus despotique du Sultan Aziz.
Midhat Pacha, sans pouvoir être considéré comme un élève direct du groupe Réchid, Aali et Fouad Pacha, a été, dans la voie des idées nouvelles, un champion aussi décidé que ses prédécesseurs mais plus audacieux qu'eux. Homme actif et d'initiative, esprit pratique et assoifé de progrès il a donné, partout où il a été appelé à diriger un Vilayet, des preuves éclatantes de capacité. Toutes les difficultés qui avaient pu surgir lorsqu’il était Gouverneur général dans une province, ont toujours été aplanies avec tact et sans que la dignité du Gouvernement fût entamée.
En homme sensé, il s'était vite convaincu, surtout lorsqu'il occupait le poste de Gouverneur Général du Vilayet du Danube, qu’il fallait au grand mal dont souffrait la Turquie, un remède plus radical et il le trouva dans le promulgation d’une Constitution et la création des Chambres. A partir de ce moment-là cette pensée devint pour lui une idée fixe dont il s’inspira dans tous ses actes.
Le despotisme du Sultan Aziz prenait chaque jour des proportions inquiétantes, faisant éclater des incidents pleins de menace dans divers
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Vilayets de Roumélie et principalement en Bulgarie, Serbie et Monténégro. Ces révoltes continuelles que la Russie favorisait et les efforts que cette même puissance faisait en vue de rendre inopérante toute réforme en Turquie, rendaient la situation très grave. L'état financier était déplorable, ce qui n’empêchait pas le Sultan d’exiger du Trésor des sommes fantastiques. La situation devint plus mauvaise encore sous le Vézirat de Mahmoud Nédim Pacha, l’ancien ministre de la marine, qui poussa le gaspillage à son comble et dont l’impopularité dut finalement s’effacer äevant la popularité de Midhat Pacha.
Mais celui-ci ne put pas arracher le souverain à l'influence néfaste de Mahmoud Nédim, qui revint au Grand-Vézirat et qui favorisa plus que jamais, pour plaire au Sultan Aziz, les pillages et les prévarications. E
Midhat comprit que, avec un pareil souverain, aucune réforme ne serait possible, et il favorisa le mouvement qui aboutit au détrônement d’Abdul Aziz au profit du prince-héritier Mourad.
Midhat Pacha, poursuivant son idée fixe, voulut alors, à l’occasion du premier rescrit que les Sultans promulguaient d'habitude pour informer les peuples de leur avènement, publier tout de suite
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la Charte dont les grandes lignes étaient déjà tracées par lui. e
Les jeunes turcs avaient commencé uue campagne de presse en faveur de ces idées tout à fait neuves pour le pays. Mais les collègues de Midhat, ceux qui précisément avaient travaillé avec lui pour détrôner le tyran, opposèrent mille objections à cette charte et Husséin Avni Pacha déclara que la nation n’était pas en état de recevoir une telle faveur. Midhat Pacha fut obligé de se déclarer satisfait par la réduction de l'apanage impérial, la restitution au trésor des Mines d'Héraclée et d’autres domaines impériaux et de se contenter de la promesse d'inscrire dans le rescrit que des lois essentielles seraient promulguées conformément aux capacités du peuple.
Sans perdre courage, Midhat Pacha revint à la charge et peu après l'avènement du Sultan Mourad un grand Conseil se réunit au Chéik-ul- Islamat où étaient invités aussi quelques hauts dignitaires. Midhat Pacha fit un long discours pour faire adopter le projet qui lui tenait tant à cœur et finit son discours par ces paroles: ,,Su/éiman Pacha (le Directeur de l’École Militaire) « fait la traduction de la Constitution française; ï1 vous en donnera lecture‘. Maïs le Chéik-ul- Islam trouva qu'une assemblée nationale était
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inutile et qu'un Conseil des religieux qui donnerait son avis sur toute question était suffi sante, et le Grand Vézir s’opposa nettement à la création d’une telle Assemblée.
Pour Midhat Pacha et ses partisans, la déchéance avait eu uniquement pour but de promulguer la Constitution. Or ce but s’éloignait de plus en plus.
Trois mois plus tard, le jeune souverain, dont l'esprit avait été fortement ébranlé par tous ces évènements, était remplacé par Abdul Hamid.
Quelques jours auparavant, à la suite d’un incident diplomatique avec l’Autriche, un grand Conseil avait été réuni à la Sublime Porte. Midhat Pacha en profita pour prouver que seule la promulgation de la Charte Constitutionnelle pouvait être un remède radical à tous les maux. Dans cette séance et dans un Conseil tenu au Chéik-ul- Islamat, le texte de Midhat Pacha fut enfin admis à la majorité, et une commission spéciale fut formée sous sa présidence pour retoucher quelques articles. Des copies furent envoyées à tous les princes y compris Abdul Hamid.
Ce prince rusé et ombrageux se déclara très satisfait et fit montre d'opinions libérales. Il déclara qu’il n’accepterait jamais le trône si la Constitution n’était pas promulguée! ! Midhat Pacha
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crut à la sincérité de ces convictions, quoique dans l'entourage du Souverain l’on fit courir des bruits persistants que le but de Midhat Pacha était de faire décréter la République. Hamid rappela au Grand Vezirat Midhat Pacha et finit par accorder la Charte Constitutionnelle. Midhat eut cependant à étouffer un commencement d’effervescence parmi les Softas, opposés à la création du Parlement, et dans le Conseil qui se réunit pour mettre au point le texte de la Constitution, et qui comprenait un certain nombre de religieux, Midhät se heurta à de nouvelles oppositions. Son collègue Djevded Pacha, ministre de la Justice, déclara que puisque la Turquie avait le bonheur de posséder un roi sage, cette Charte devenait inutile. Midhat Pacha répondit qu’il n’était là que pour promulguer cette Charte et que si l’on s’y opposait il était décidé à démissionner.
La Constitution fut promulguée avec grande pompe le 7 Zilhadjé 1293 (10 Décem. 1876 samedi).