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CHAPITRE VIII

L’abolition du Califat.

Ainsi cette chose incroyable s'était réalisé: La Turquie Califale, la Turquie des Sultans, despotes et tyrans, devenait une République avec la prétention d’aller plus loin que les Républiques sœurs. Dans ce pays où le peuple n’a jamais compté pour rien, la Souveraineté nationale devenait l’idole des Gouvernants et c'est en son nom que les destinées du pays étaient dirigées. Un président de la République à Angora, et le Calife à Constantinople, le chef politique à côté du chef religieux.

Etaient-ils sincères, ceux qui avaient cru à la possibilité de voir ces deux pouvoirs coexister l’un à côté de l’autre? En tout cas, un fait tout de suite apparut: le vide pour ainsi dire de la fonction califale. Ce souverain qui, pendant des siècles, avait régné sur ce pays en Maître absolu, sans frein et sans limite, n'avait, en effet, plus - aucun rôle à remplir. nil devait présider au Sélamlik, aux prières du vendredi et prier, dans sa retraite, pour le succès des autorités et la gloire de l'Islam. C'était peu!

Et le dilemme se posait: ou le Calife, souve-

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rain jusqu’à hier, reprendrait son pouvoir, ou il disparaitrait. Ou l’organe se créerait une fonction, ou il disparaitrait faute de fonction à remplir. La logique des évènements laissait prévoir la solution, mais les dirigeants hésitèrent à prendre tout de suite une mesure définitive craignant de heurter trop violemment les sentiments d’une majorité habituée à voir dans le Sultan, à tort ou à raison, le représentant direct du Prophète, et à le considérer comme l’ombre de Dieu sur la terre.

On attendit donc quelque temps pour voir comment le peuple «digèrerait » la séparation du Sultanat et du Califat. Puis, les chefs d’Angora ayant mesuré l’étendue de leur autorité pensèrent qu’il fallait, par une mesure décisive, rompre avec tout le passé et pousser la Turquie, franchement, dans une voie nouvelle.

Dans la même journée, le 3 Mars 1310 (1924), le Parlement refusant les crédits pour l’apanage de la dynastie, abolit le Califat, unifia l’instruction, c’est-à-dire abolit les écoles religieuses, transféra les biens de main morte, Vakoufs, ‘au Trésor.

De ces trois réformes les deux des pe + sont pas les moins incroyables et les plus inattendues. On a vu dans l’histoire des Califes mis à mort, des souverains- régner à leur place, mais personne n'avait osé toucher aux Vakoufs, insti-

En

tutions d’essence purement coranique. Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de nous occuper de ces deux dernières lois mais la loi sur l’abolition du Califat, qui marque une étape dans le développement constitutionnel de la Turquie, appelle quelques commentaires.

Cette loi comprend 13 articles. Les douze derniers concernent la manière de liquider les biens de la dynastie. Tous les membres de la famille

-régnante, y compris les femmes et les enfants,

quittaient le pays pour toujours; tous les biens de la couronne, les palais, les terres et le reste revenaient à la Nation. Les membres de la dynastie déchue étaient seulement autorisés à liquider,

. dans l'intervalle d’une année, leurs immeubles S

personnels. Faute de quoi, le Gouvernement se chargerait de procéder à cette liquidation pour

‘compte des absents. Au-delà d’une année, ils

n'auraient même pas le droit d’ester en justice.

Ils perdaient le droit d’habiter la Turquie et même

la Nationalité Turque, L'article I, qui abolit le Califat, est ainsi concu;

«Le Calife est destitué. Le Califat rentrant en principe dans le sens et la conception de l'Etat

et de la République est aboli».

Ce texte n’est pas à l’abri des critiques. Il

manque de clarté et, dans une certaine mesure, de franchise.

Les dirigeants d’Angora ont prétendu que, puisqu'il s'agissait au fond de choisir un chef administrant le pays, et puisque, d’après les dernières lois, l’administration du pays avait été assumé par le Gouvernement de la République, les attributions et la raison d’être du califat se trouvaient, par suite, incluses dans les prérogatives de l’Assemblée.

Il y a là une équivoque, car, si un jour on enlevait à l’Assemblée une partie de ses pouvoirs pour les conférer à un chef, celui-ci deviendraitil Calife ipso facto? On ne peut sérieusement le prétendre. Les rédacteurs de l’art. [ ont voulu don-. ner une certaine satisfaction à ceux qui tenaient au Califat en laissant entendre que le Califat n’é- tait pas supprimé, puisque la substance de ses. attributions passait à l’Assemblée.

En réalité, pour être conséquents, les auteurs de la loi auraient dû rédiger l’art. I de la façon suivante: Le Califaf est abo/i. Un point, c’est tout. On ne devait laisser subsister aucun doute à ce sujet. Quant au détrônement du Calife, la chose s’ensuivait naturellement.

Il a d’ailleurs fallu renverser la thèse antése

rieure pour procéder à l’abolition du Califat. En effet, que disait-on lorsque l’on a procédé à la séparation du Sultanat et du Califat? Que le Califat était un attribut distinct du Sultanat ; que les premiers califes, chefs d’une secte religieuse, avaient dû abandonner le pouvoir, lorsque l’Islamisme s’était répandu, à des chefs politiques qui continuèrent à porter le même nom, jusqu’au jour où Helakou, conquérant turc, prit d'assaut Bagdad et mit à mort le Calife Moutessim avec toute sa population. Mais, avant cette fin tragique, un autre conquérant turc avait pris la souveraineté sans toucher au Califat. Malekchah régna à Bagdad comme souverain et Mouktedi Billah conserva le titre de Calife. Après la prise de Bagdad par Helakou, le Califat cessa d'exister pendant trois ans. En 659 de l’Hégire, un membre de la dynastie des Califes Abassides, El Moustensir Billah, put prendre la fuite et se réfugier en Egypte. Ce Calife et dix-sept de ses héritiers continuèrent à siéger en Egypte sous ce même titre et sans aucun pouvoir politique, a côté du souverain du pays. Le Sultan Sélim, après être entré, vainqueur, en Egypte, mit à mort le souverain. Le Calife d'alors lui céda ses droits et prérogatives.

Donc, ceux qui se déclaraient partisans de la séparation trouvaient que le Califat était d'essence

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