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plutôt religieuse et que cette fonction serait plus dignement et plus utilement remplie si elle était dégagée des charges d'ordre politique. Mais comme le Califat doit jouir d’une protection efficace qui, parmi les nations musulmanes, mieux que la Turquie pouvait lui accorder cette protection? De la sorte la Turquie se débarrassait d’un régime politique qu’elle considérait comme un obstacle à sa marche en avant, et retenait entre ses mains le Califat, que l’on continuait de considérer, au point de vue de l'influence morale, comme d’une importance capitale.
Mais lorsque les chefs du mouvement progressiste eurent acquis la conviction que la présence de la dynastie régnante constituait pour le régime républicain nouveau-né un danger sérieux, et que d'autre part ils purent mesurer leur force, ils décidèrent l’abolition définitive du Califat. La thèse à ce momentlà avait changé de forme et d’essence. Pour décider l’abolition du Califat, on ne pouvait plus considérer, en effet, le titre de Calife comme indépendant de celui du Sultan; il ne fallait plus admettre le caractère religieux du Sultanat. Dans de longs discours prononcés au Parlement on expliqua alors à la nation que le mot Calife, dans son sens linguistique et dans son application traditionnelle, n'avait rien de religieux. Le Calife était le chef de
la nation Musulmane; il était absolument responsable de ses actes; pouvait et devait être déchu s’il ne remplissait pas son devoir ou cessait d’avoir les qualités requises pour ses hautes fonctions. Devait être Calife la personne qui avait le plus de puissance, d'énergie et de capacité pour assurer le bien-être des Musulmans et élargir les limites de l'influence de la religion.
Or, la décision précédente de conférer à la Grande Assemblée Nationale tous les pouvoirs de la Souveraineté, rendait vide de tout contenu le rôle du Calife, puisque, d’après la nouvelle thèse, ce rôle n’était que politique. Il fallait donc supprimer ce paradoxe et cette antinomie.
À ceux qui parurent s’émouvoir d'une telle témérité et qui laissèrent entendre que l’on per- } drait par là la grande influence morale que les Turcs possédaient sur le monde de l’Islam par la présence du Calife à Constantinople, il fut nettement répondu qu'on n'avait que faire de cette influence, et qu’elle était d’ailleurs illusoire. Pendant la guerre générale le Cheik-ul-Islam et le Calife n’avaient-ils pas lancé les fetva de la Guerre Sainte, invitant tous les peuples Musulmans à déclarer la guerre aux infidèles? Et pourtant cet. appel n’avait eu aucun écho. Nulle part les Musulmans sujets des ennemis ne s'étaient révoltés.
Bien au contraire les Musulmans des Indes et, d'Afrique avaient constitué le meilleur des troupes qui ont combattu les Turcs du côté de Bagdad et des Dardanelles. La Turquie se déclarait nettement contre la politique panislamique; elle devenait franchement démocratique et laïque et l’idée que le Califat pouvait passer entre d’autres mains ne l’influençait nullement. Bien qu’une certaine obscurité voulue subsistât encore dans la rédaction de l’article, la volonté était catégorique et absolue: la Turquie voulait nettement rompre avec les méthodes orientales et adopter les methodes politiques de l’Occident.
Impartialement, on doit admettre que, les deux thèses émises au sujet du Califat contiennent l’une et l’autre une part de vérité. Le malentendu provient de la conception qu’on se faisait d’une nation au temps de Mahomet et de celle qu’on se fait maintenant. Mahomet réunissait sous l'égide du Coran tous les Musulmans qui, liés par la réligion, devaient former un tout. Donc, le chef de: vait être et le Chef politique et le chef religieux des Musulmans, d'autant plus que c’étaient les préceptes Coraniques qui devaient servir de base à l'administration politique des Musulmans.
Malgré les exemples que l’histoire nous présente des Califes, sans pouvoirs politiques, existant
à côté des souverains, il n’en reste pas moins que les savants ont toujours pensé que le Calife cumurlait la double qualité de chef politique et de chef religieux. Ceux qui prétendent que le Calife est uniquement un chef religieux, et ceux qui prétendent qu’il n’a rien de religieux se trompent également. Le Calife, en réalité, réunit les deux attributs. |
Au reste, ces discussions purement théoriques sont un peu vaines. Ce qui est plus significatif, c’est l’opinion générale que le peuple en Turquie se fait du Calife. Or, cette opinion, ancrée depuis plusieurs siècles, c’est que, chez le Calife, la qualité de chef religieux est inséparable de l'autorité politique. Le Calife est le représentant réel du prophète, l’ombre de Dieu sur la terre, et le Souverain qui, comme tel, doit être absolu.
Et cette constatation suffit à montrer l’immense portée de décisions prises à Angora, l’audace et la décision qu'il a fallu pour y procéder.