ORIGINE DES LOCUTIONS d'ARGOT
Les lettres sont des clefs qui enferment dans des mots les curiosités de l'histoire. Rien, en effet, ne pourrait donner une idée de la richesse de signification contenue dans les mots. Ils ont en eux wn charme indéfinissable qui nous engage à en rechercher l'origine. >»os recherches ne nous satisfont qu'autant qu'elles ont fait luire la lumière de la raison sur un mot, et qu'elles nous en ont ainsi découvert la racine.
L'étude des mots ne nous permet pas seulement de suivre la formation et le développement de la langue, elle nous permet aussi d'assister au développement des pensées et des habitudes du peuple. Nous voyons qu'il nous manque beaucoup de mots pour exprimer nos idées. Cette pauvreté de la langue se fait sentir non-seulement aux enfants et aux peuples naissants, mais encore aux hommes faits et aux nations qui ont acquis tout leur développement. Les premiers ont recours aux comparaisons, aux métaphores et aux aiftres figures du discours; les autres les reçoivent toutes faites et les emploient parce qu'elles leur paraissent très-commodes pour tenir lieu de ce qui leur manque, ou bien simplement parce qu'ils aiment à se servir du style figuré.
C'est donc d'abord la pauvfeté de la langue qui force les hommes à employer la même expression pour désigner des objets ou des actes complètement différents. F*lus tard, ils veulent s'épargner la peine d'inventer un nombre infini de mots et de se les rappeler. Un mot qui a été inventé pour exprimer
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une idée ou une chose particulière, sera employé pour exprimer une autre idée ou une autre chose à laquelle on suppose <|uelque ressemhlance avec la première. Il arrive cependant quelquefois que ces métaphores et ces comparaisons sont trop obscures. Lorsque ces ligures tombent dans le burlesque ou dans le vulgaire, nous les appelons de Vargot.
En examinant une expression figurée de ce genre, par exemple l'expression He lias passed in hls checks (1), nous voyons qu'elle ressemble un peu aux figures qu'on emploie à l'origine d'une langue. Cette expression tire probablement son origine de la vivacité avec laquelle certaines personnes sentent et apprécient la relation du concret à l'abstrait. Elles ont comparé l'iiomme qui, à la fin d'un voyage, remet ses bulletins et acquitte ainsi la Compagnie du chemin de fer de toute obligation envers lui, à un homme qui a été libéré de tout ce qu'il devait à la vie, et qui a donné quittance à la vie de tout ce qu'elle lui devait. Cette expression contient une comparaison ou une métaphore abrégée.
Une loi curieuse force les mots à faire un certain stage avant de recevoir l'empreinte qui leur donne cours légal. Tout mot reste pendant quelque temps à l'état d'embryon avant d'avoir droit de cité dans la langue. Pendant un demi-siècle peut-être, il ne trouvera place dans aucun Dictionnaire. L'introduction dans le Dictionnaire est la grande épreuve, et lorsqu'un mot l'a passée, il peut compter sur une existence plus ou moins longue.
H y a des milliers de mots qui sont nés dans l'argot et (|ui, plus tard, ont été adoptés par la bonne société. Il est curieux d'observer un grand nombre de nos plus nobles expressions qui reposent sur quelque terme libre et populaire, sur quelque réplique qui a passé de bouche en bouche, ou dont la création spontanée répondait à quelque nécessité du moment.
>'ous avons aussi dans notne langue des mots qui, à l'origine, désignaient des choses ou des qualités grandes et nobles, et qui, emportés par le courant irréguher des pensées humaines,
(1) « Il a remis ses bulletins de voyage, » c'est-à-dire il a rendu le dernier coupon du livret employé en Amérique, comme il l'est chez nous dans les voyages circulaires. Des auteurs exidiquent cette locution, qui signifie qu'un homme est mort, en donnant au mot cliecks le sens qu'il a dans l'argot des joueurs dans les États du Pacifique : Counters used in games at cards, jetons pour compter les points aux jeux de cartes. {Note du Traducteur.)
se sont singulièrement corrompus. Imp il) est un des mots qui ont eu à souffrir de cette injustice. Dans les ouvrages de Shakespeare il signifie toujours fils. Sa signification étymologique est pousse ou rejeton. Il en est de môme de heldame, qui, au lieu de signifier une vieille sorcière (2), devrait signifier une belle dame ou au moins une grand'mère.
C'est au théâtre que nous devons beaucoup des répliques et des expressions bizarres qui frappent nos oreilles à tout instant. Bien souvent aussi ces mots et ces expressions que nous avons tous les jours à Ja bouche ont une force pittoresque que des synonymes plus élégants seraient bien loin d'avoir.
Quelle énergie et quelle clarté dans les expressions suivantes, par exeniiile : close fisted, bamboozle, rich stories, mealymouthed{o).
De même, on dit de quelqu'un qu'il a cheek{i), brass ou tin. On dit qu'une personne est dans un pickle. Nous nous écrions : Ginger, ou Go tell tlie news to Hannat. C'est aux comédies dites de société que nous devons toutes ces expressions.
Nous pourrions feuilleter notre Dictionnaire bien longtemps
(1) Imp, diablotin.
(2) Ou porc.
(3) Close fisted : serré, dur à la détente.
Bamboozle : ce mot, passé du bohémien moderne dans l'anglais, signifie: duper, se jouer de quelqu'un.
Rich stories : des histoires trop absurdes pour qu'on y ajoute foi ; des contes à dormir debout. Même sens que riche dans notre argot.
ifileahj-mouthed : trompeur, beau parleur, bouche enfarinée.
{■i) C heek, ioue, et en argot front, impudence.
Brass : cuivre, bronze; en argot, figure de bronze, c'est-cà-dire impudence. En 1803, des artilleurs de Norwich reçurent l'ordre d'essayer des canons en cuivre (brass) qui appartenaient à la ville. Le rapport fait sur les résultats de ce tir contenait cette phrase : « Il est d'usai,'e de donner au caporal le métal des pièces qui ont éclaté. » La municipalité répondit : « ...The corporal does not want brass, le caporal n'a pas besoin de cuivre, ou : « Le caporal ne manque pas d'impudence. »
Tin : étain , en argot, de l'argent.
Pickle : saumure; en argot, position malheureuse ou comique comme être dans le pétrin).
Ginger : terme dont on se sert pour déprécier fextérieur d'une personne.
To be ail the rage : faire rage.
Blue stocking : bas bleu.
Dead letter : lettre mise au rebut. [Notes du Traducteur.)
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avant de trouver des expressions aussi énergiques que les suivantes pour exprimer la même idée : ail the rage, hlue stocking ou clend letter. C'est la poste aux lettres qui nous a donné cette dernière.
Il serait difficile de découvrir ou d'imaginer l'origine de quelques-unes de nos expressions populaires, par exemple de celle-ci : To sow one's tvild oats (1). Pourquoi a-t-on choisi l'avoine, parmi toutes les autres espèces de blé, pour caractériser les désordres de la jeunesse?
L'expression populaire By hookor hfj crook {^) a une étymologie très-curieuse. D'après les am'iennos coutumes forestières, les personnes qui avaient le droit de ramasser dans les forêts royales du bois pour se chauffer, ne pouvaient prei^re que le bois mort, ou les branches d'arbre qui avaient a cast, a hook and crook (3).
En recherchant l'étymologie et la signification des mots, nous voyons qu'il n'en est pas un qui n'ait sa logique et son bon sens, mais logique bien libre et bon sens parfois bien original.
Georgiana r>.
Age : vingt ans.
Mihvaukee (Wisconsin).
li. — ENTREVUE DU SOLEIL ET DE LA LUXE.
(2* année.)
A la fin d'une année le Soleil et la Lune se réunirent et chacun d'eux se mit à parler des belles choses qu'il avait vues pendant l'année qui venait de s'écouler. Chacun d'eux pensait qu'il avait eu plus de plaisir que l'autre, qu'il avait fait plus
(1) Littéralement : semer son avoine sauvage. Nous disons en français : jeter sa gourme.
(2) Littéralement : par crochet ou par croc, d'une manière ou d'une autre.
(3) Non franches, ayant un crochet et un croc.
{Notes du Traducteur.)
de bien, et ils en vinrent ainsi à se quereller ; car quoique le Soleil et la Lune soient tous les deux de magnifiques choses, ils aiment à disputer comme tout le monde.
Entin ils décidèrent que le Soleil raconterait le jour le plus agréable qu'il avait passé, et la Lune la nuit la plus charmante qu'elle avait eue, et qu'ils décideraient ensuite, d'après ce récit, lequel des deux s'était le plus amusé et avait fait le plus de bien.
Le Soleil commença son récit en ces termes :
a C'est dans le beau mois de juin que j'ai passé ma plus agréable journée. Lorsque je me levai, le ciel était si pur que je vis bien aussitôt (juej'aurais une belle journée pour surveiller les habitants du monde, et que je n'aurais pas à livrer bataille aux nuages comme cela arrive presque tous les jours.
» La première chose que je remarquai fut une jolie maison brune, et en m'approchant je pus facilement regarder dans l'une des chambres. Il y avait dans cette chambre un petit garçon profondément endormi dans son petit lit. Il avait l'air si gentil que je pensai d'abord à ne pas le réveiller; mais enfin je me décidai à lui envoyer ma fille, l'un des plus jolis rayons de soleil qu'on ait jamais vus, pour le réveiller. Au moment où mon rayon de soleil entra dans la chambre qu'il illumina de son éclat, le petit se mit à se frotter les yeux, et bientôt il fut complètement réveillé. J'aurais bien voulu entendre ce qu'il dit à ma petite fille, mais sachant qu'on avait besoin de moi ailleurs que dans la petite maison brune, je m'empressai de continuer ma route.
» Je rencontrai une petite iille qui était occupée à arranger son jardin. On voyait bien qu'elle n'était qu'apprentie jardinière, car la veille elle avait planté à l'ombre une pensée qui aime le soleil; cette pauvre pensée était fanée et s'inclinait vers la terre. Je lui envoyai un autre de mes rayons de soleil pour la consoler, et en un instant elle reprit un éclat merveilleux. La petite fille parut enchantée, et je crois qu'elle remercia mon rayon de soleil ; mais je ne pus pas rester pour m'en assurer.
» Je me remettais en route lorsque, à ma grande surprise, je vis un gros nuage s'élever de l'occident. Je n'avais compté sur aucune bataille pour ce jour-là, et j'en voyais une qui se préparait. Néanmoins je résolus de vaincre, et, après une lutte très-vive, car le nuage voulait absolument m'éclipser, je fus victorieux.
> Une société composée de plusieurs enfants paraissait avoir pris le plus grand intérêt à la lutte, car, en baissant les yeux,
je vis tout ce petit monde ({ui l)attait joyeusement des mains pour me féliciter de ma victoire : ils allaient faire un piqueniquti et ils avaient craint qu'il ne vînt de la })luie.
» Je les vis partir pour les bois ; mais, après leur longue marche, ils avaient chaud et ils étaient fatigués: ils cherchèrent les parties les plus épaisses du bois où mes plus petits rayons Jie pouvaient pas pénétrer.
» J'entrai ensuite dans une petite école où deux méchants garçons mangeaient des pistaches de terre sous leurs pupitres pendant que leur maître leur faisait une démonstration. J'envoyai un de mes petits rayons de soleil sur le pupitre, mais je me repentis de l'avoir fait lorsque je vis l'un de ces garçons prendre un morceau de verre (|u'il avait dans sa poche, le mettre dans le rayon de soleil et envoyer la lumière dans les yeux du pauvre maître qui, pen<lant un moment, en fut tout ébloui. Irrité de voir qu'ils faisaient un tel usage de mon rayon de soleil, je me hâtai de poursuivre ma route.
)) L'après-midi était avancée et j'avais presque achevé ma carrière quotidienne, lorsque je rencontrai l'un des })lus charmants spectacles que j'eusse jamais vus. Deux })etitesliiles jouaient avec leurs poupées sous un arbre toulï'u. Elles étaient si gentilles en berçant leurs poupons que je fus fâché de les quitter.
»Au moment où j'allais disparaître derrière quelques hautes montagnes, je vis la joyeuse société d'enfants revenir de leur pique-nique. J'entendis l'un d'eux qui s'écriait : « Oh ! quel joli coucher de soleil! » — « Oui, dit un autre, il a fait une journée charmante. »
» Moi aussi je pensai qu'il avait fait une journée charmante, et je souhaitais qu'elle put durer plus longtemps; mais sachant qu'il était impossible de la prolonger d'un instant, je lançai les plus brillants de mes rayons sur le groupe enfantin qui s'était arrêté pour me regarder, et, leur disant adieu, je disparus. »
l^e Soleil ayant ainsi terminé son récit, la Lune commença le sien en ces termes :
« C'est au mois de décembre que j'ai passé la nuit la plus délicieuse. Lorsque je me levai, la neige couvrait la terre, et mes petites amies les étoiles lançaient tous leurs feux : le nmnde me parut vraiment magnifique. La première chose que j'entendis fut des battements de mains et de joyeuses exclamations sendjlables à celles que vous entendîtes après votre victoire sur le nuage ; et peut-être étaient-elles poussées par la même société joyeuse, car ils avaient craint que la nuit
ne fût obscure, et ils se réjouissaient en me voyant briller avec tant d'éclat. C'était une réunion de joyeux compagnons, et leur divertissement me plaisait beaucoup; mais je ne pouvais pas perdre mon temps : je continuai donc ma route.
» Je m'avançais lentement, regardant tous les objets sans qu'aucun attirât mon attention, lorsque j'aperçus un petit marchand de journaux qui cherchait de l'argent qu'il avait perdu. Le pauvre petit grelottait de froid, j'en eus pitié et je résolus de l'aider. Je lançai donc un de mes rayons sur l'argent, qui étincela aussitôt sous cette lumière. Le petit garçon l'aperçut, il s'en saisit et s'enfuit.
)) 11 devait y avoir bal dans une certaine maison cette nuit-là et je m'amusai beaucoup à regarder entrer les invités. Je vis beaucoup de belles personnes, et j'aurais bien voulu les suivre dans la maison ; mais il y avait tant de lumières que mes rayons les plus éclatants furent obscurcis, et cela me fut tout à fait impossible.
» Plus tard, lorsque le bal fut terminé, je les vis sortir et regagner leurs demeures. Chaque jolie dame, donnant le bras à un beau cavalier, avait l'air si heureuse que je pensai... je pensai beaucoup de choses. Dans ces circonstances, voyezvous, mon cher Soleil, j'ai décidément l'avantage sur vous, car le clair de Lune prête beaucoup plus aux scènes romanesques.
» J'allais reprendre ma course, lorsque je remarquai deux hommes à mine suspecte, qui rôdaient autour d'une maison. Les scènes de ce genre me sont familières, et, en les voyant agir, je m'aperçus tout de suite que c'étaient des voleurs. Aussitôt, je laissai tomber ma lumière sur eux pour attirer l'attention de la police de nuit ; ils furent découverts en un instant, et, sachant bien que tout se passerait convenablement, je repris ma route.
» il était si tard alors qu'il n'y avait plus rien à voir; mais la terre me parut charmante dans son repos, et je pris plaisir à la contempler. Le jour approchait rapidement, je souhaitai donc le bonsoir à mes petites amies les étoiles et j'allai me reposer. »
La Lune termina ainsi son récit.
11 restait à prononcer la décision, lis n'étaient pas plus avancés qu'auparavant ; cependant leurs récits les avaient tellement divertis qu'ils résolurent de se réunira la fin d'une autre année pour se faire encore le récit de leur plus agréable journée et de leur meilleure nuit. Ils se promirent donc de travailler encore
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plus au l)onlieur des habitants de la terre pendant Tanné» suivante; et, terminant en paix une entrevue qui avait menacé d'être orageuse, ils se dirent un tendre adieu et se séparèrent.
Mary W.
Age : quatorze ans.
Grccnfiekl fMassacliusctls).