ADIEUX DES aînées
Le temps a fui d'une aile rapide, et trois fois se sout épanouies ces fleurs d'été qui portent les fruits que nous cueillons aujourd'hui. Uien n'arrête les progrès du temps.
11 construit pour nous un pont fragile, s'étendant sur un fleuve aux eaux rapides et réunissant le passé évanoui au présent plein de vie. Dans notre ardeur, nous nous empressons d'y marcher, sans remarquer qu'il chancelle et se courhe sous notre poids. Les rives sont couvertes de fleurs et entourées de haies de verdure. Derrière nous, sont les heures ensoleillées d'autrefois, et la réflexion nous apporte celte triste pensée qu'elles sont passées pour toujours.
Que de choses contenues dans ce seul mot : « passées ! » >Jc vaut-il pas à lui seul plusieurs volumes? Nous voyons que l'enfance avec ses joies innocentes s'est enfuie en nous laissant au seuil d'une nouvelle existence. Prenons donc la résolution de faire de notre vie ce que devrait être la vie de toutes les femmes : une nohle vie. Marchons revêtues de l'armure de Dieu, faisant sagement et bien ce qu'il faut faire.
La scène change : le passé s'enveloppe des brouillards du Léthé, le présent disparaît proniptement et se fond dans le passé; chaque moment qui s'approche se transforme en futur. C'est à nous que ces années ont été confiées et maintenant encore la voix de la conscience nous pose celte question : (( Avez-vous employé ces années convenablement? »
Leseftorts denotre mémoire évoquentune infinité de moments perdus dans l'oisiveté et qui ont disparu pour jamais dans les gouff'res inférieurs.
C'est avec plaisir que nous nous souvenons ce soir de nos anciennes heures d'étude, de la généreuse rivalité qui s'établissait entre nous pour atteindre le même but. Mais hélas ! il nous est échappé bien des négligences, des paroles sans réflexion, de petits mouvements d'emportement qu'il serait bon de pardonner et d'oublier. Cr; sont là des taches noires qui ternissent l'éclat de ce beau jour.
11 est bien naturel que nos cœurs bondissent à la pensée de la liberté, à la pensée d'être affranchies de l'esclavage imposé à celles qui veulent sérieusement s'instruire. Mais il ne faut pas oublier que ce n'est pas en se croisant les bras dans une « sublime indolence » qu'on acquiert la gloire et l'honncnir;
c'est pourquoi ne nous empressons pas de jeter nos Jiens, mais cherchons toujours à éclairer nos esprits.
L'oisiveté est stérile. Les merveilleuses découvertes dans les sciences et dans les arts n'ont pas été faites par des hommes qui regardaient la vie comme un jour de congé pendant le({uel ils pouvaient rester oisifs.
Si vous vouiez acquérir de la gloire, si vous voulez occuper une place dans la société et en faire l'ornement, si vous voulez conserver le respect de vous-même, souvenez-vous iju'il faut encore travailler, encore étudier.
Aucune de celles qui, lorsque leurs années d'école sont terminées, s'appliquent à augmenter leurs connaissances, n'a sujet de se décourager : tout ce qu'elle acquiert ainsi est un trésor réel que rien ne peut lui enlever.
Mes chères camarades, la vie est courte, nos années sont si morcelées qu'elles ne suffisent pas pour nous procurer la moitié des choses nécessaires. Mais tout en nous occupant ainsi de développer notre esprit, il ne faut pas négliger ces vertus et ces alTections morales qui donnent à la femme un charme sans nom et qui répandent, pour ainsi dire, un rayon de soleil sur le foyer domestique.
Les charmes extérieurs peuvent captiver les yeux, mais lorsque nous considérons leur naiiye périssable, nous nous surprenons à soupirer après ces beautés del'àme, qui nous sont dispensées par la Providence, qui n'ont pas de bornes et qui sont éternelles.
Ce soir, lorsque nous franchirons le seuil de cette salle, nous nous embarquerons sur l'océan inconnu de l'avenir, oîi nous n'avons pas encore navigué. Nos cœurs heureux palpitent. Depuis longtemps nous attendons ^ec amour celte soirée, partagées entre le doute et la crainte; nos espérances ont failli faire naufrage, mais nous nous sommes fermement accrochées au bon navire et nous sommes enlin entrées dans le port saines et sauves. Notre vie s'est écoulée agréablement pendant ces années, mais nous avons eu aussi des moments de chagrin; et ce chagrin nous paraissait si violent que nos cœurs saignaient. Mais, avec l'élasticité de la jeunesse, nous reprenions vite courage. Je me plais à me reporter, ce soir, en imagination, à l'époque oîi nous avons franchi pour la première fois les portes de cette salle. Les années ont fui si rapidement, que je suis surprise de me trouver ce soir au milieu de vous, vous adressant, d'une faible voix, mes tendres adieux. Chères camarades,
tendres amies de mon enfance, adieu, adieu! Mon cœur est trop plein pour que je puisse exprimer tout ce que je voudrais vous dire, avant notre séparation ; mais mon amitié et mes meilleurs souhaits vous accompagnent, et je vous dis à toutes : Dieu vous aide ! Adieu !
Et vous, chères camarades de première et de deuxième année, je dis adieu à chacune de vous. En laissant nos places vides, nous espérons qu'elles seront remplies plus dignement qu'elles ne l'étaient. Hélas! chères compagnes, il y a parmi vous une place vide; celle qui l'occupait était notre amie et nous la voyions avec plaisir tous les jours, mais nous ne la verrons plus. Elle entend maintenant des accents plus doux que les nôtres et elle habite dans des régions plus belles.
Nous devons dire à notre directrice que nous la prions d'exercer en notre faveur la divine vertu du pardon. Si nous ne nous sommes pas toujours conduites à son égard comme nous devions nous conduire ; si nous n'avons pas toujours obéi à ses moindres ordres, et si, par notre conduite, nous avons rendu sa tâche plus pénible, nous espérons qu'elle iious pardonnera, et nous la prions seulement, lorsqu'elle pensera à nous dans l'avenir, de ne pas nous en vouloir, et de se rappeler que nous avons fait mal sans le savoir.
Nous devons adresser la même prière à nos autres maitresses. Elles sont venues parmi nous ignorant que nos cœurs saignaient encore de nos pertes récentes, et nous ne pouvions pas effacer si promptement les images que nous y avions précieusement conservées pendant des années. Le temps n'aurait pas tardé à montrer combien nous désirions rendre justice à leurs nobles efforts.
Nous prions notre digne surintendant et les membres du Comité de recevoir nos remerciements pour les marques de bonté et d'intérêt qu'ils nous ont constamment données.
Et maintenant nous demandons à nos parents, qui nous entourent, s'il n'y a pas de place au milieu d'eux pour recevoir notre jeune troupe. Ne nous recevront-ils pas avec bonté pour nous aider et nous guider d;uis notre nouvelle vie?
Camarades, maîtresses, amies, je vous dis maintenant à toutes un tendre adieu, espérant que nous pourrons nous retrouver plus tard dans quelqu'un des sentiers de la vie.
Ada V>.
Nouvell(î-Orlc;tns ^Louisiane). Érole supérieure de filles.