‹ Devoirs d'ecoliers americainsChapitre 258 sur 330 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CarUiage. Un appartement dans le palais. Énée, troublé et interdit, songe au moyen d'informer la reine de la résolution qu'il a prise de partir. Didon entre.

DIDON

Espérais-ta donc, ô perfide, me cacher ta noire trahison et quitter secrètement mon royaume? Ni notre amour, ni la foi que nous avons échangée, ni Didon destinée à subir une mort cruelle ne peuvent donc te retenir? Et c'est pendant l'hiver que tu te prépares à mettre à la voile, c'est pendant que les vents du nord sont déchaînés que tu t'empresses de traverser l'abîme? Quoi! si tu ne cherchais pas un pays étranger et des terres inconnues, si l'ancienne Troie elle-même était encore debout, partirais-tu pour Troie dans cette saison rigoureuse? Est-ce donc moi que tu fuis? Je te conjure, par ces larmes (puisque c'est tout ce qui reste à l'infortunée Didon), par cette main droite que lu m'as jadis donnée en gage de ta foi, par notre union, par notre hymen commencé, si j'ai bien mérité de loi en quelque chose, si quelque chose en moi t'a plu, oh! je l'en supplie, aie pitié de ma famille et de ma maison sur son déclin. Si mes prières ont encore quelque effet sur toi, quitte cette pensée. C'est à cause de toi que j'ai encouru la haine des nations de la Libye et des chefs des Numides; les Tyriens eux-mêmes me sont hostiles. C'est à cause de toi aussi que j'ai sacrifié cette vertu bien supérieure à la renommée et qui m'avait rendue si célèbre. A qui m'abandonnes-tu mourante, ô étranger (puisque je ne puis plus l'appeler qu'étranger)? Pourquoi attendre que mon frère Pygmalion vienne démolir mes murailles, ou que le Gélule larbas m'emmène captive?

{Elle pleure.)

ÉNÉE {Il essaye de surmonter son émotion).

Je ne nierai pas, ô reine, que vous pourriez énumérer Ijeaucoup de bienfaits que vous m'avez accordés. Aussi longtemps que ma mémoire durera, aussi longtemps qu'un souffle animera ce corps mortel, je me souviendrai avec plaisir d'Elisa. Je me justifierai en peu de mots. Je n'ai pas voulu employer la ruse pour vous cacher ma fuite, ne le croyez pas ; jamais non plus je n'ai porté devant vous les torches de l'hyménée, et jamais je n'ai formé une pareille alliance. Si les destins m'avaient permis de disposer de ma vie à mon gré et de me débarrasser de mes soucis quand je le voudrais, je donnerais maintenant tous mes soins à Troie et aux restes chéris de mes concitoyens. Les superbes demeures de Priam seraient debout et j'aurais re^ bâti pour les vaincus la citadelle de Troie, je les aurais relevées de ma propre main. Mais maintenant Apollon Gryné^ et les oracles de Lycie m'ont ordonné de gagner en toute hâte la grande Italie, c'est là la terre que je dois aimer comme ma patrie. Si les citadelles de Carthage et l'aspect des villes de Libye vous retiennent, vous qui êtes Phénicienne, pourquoi enviez-vous aux Troyens leur établissement dans les champs d'Ausonie?'>'ous avons aussi le droit de chercher des royaumes étrangers. Toutes les fois que la nuit couvre la terre de ses humides voiles, toutes les fois que les astres de feu se lèvent, l'ombre inquiète de mon père Anchise m'apparaît et m'adresse des reproches pendant mon sommeil. Le jeune Ascagne aussi et la pensée de l'injustice que je commets en le privant du royaume de l'Hespérie et des terres qui lui sont destinées, hantent continuellement mon esprit. Maintenant encore le messager des dieux, envoyé par le grand Jupiter lui-même (je les prends tous les deux à témoin), m'a apporté ces messages en fendant les airs de ses ailes rapides. Le dieu lui-même, tout éclatant de lumière, s'est manifesté à ma vue, mes oreilles ont entendu sa voix. Cessez d'aigrir notre commune douleur par vos plaintes. Ce n'est pas par ma volonté cfiie je me rends en Italie.

(Il se détourne.)

DIDÛ.N.

Non, tu n'as pas eu une déesse pour mère, et Dardanus n'est pas le père de ta race perfide! C'est le Caucase qui t'a enfanté

388 iiiGH scnooLS.

sur ses durs rochers! Ce sont des lig-res d'iïyrcanie qui t'ont nourri! Pourquoi dissimulerais-jo? Pour quel plus grand outrage me réserverais-je? Ma douleur le touche-t-elle?Tourne-til les yeux vers moi? Non, il ne verse pas de larmes ; il n'a pas pitié de son amante infortunée! Oh! par oîi commencer? Non, non, ni la grande Junon, ni le père des dieux, fils de Saturne, ne regardent ce qui se passe ici avec des yeux justes. La véritable fidélité n'existe nulle part. Je t'ai recueilli lorsque, jeté sur un de ces rivages, tu manquais de tout, et, dans ma démence, je l'ai donné une place dans mon royaume, je l'ai rendu ta flolle perdue, j'ai anaclié tes compagnons à la mort. Iléias ! les Furies s'emparent de moi ! Maintenant voilà qu'il me parle du devin Apollon, des oracles de Lycie, et le messager du grand Jupiter lui-même fait entendre de terribles commandements à ses oreilles. Sans doute ton sort inquiète beaucoup les dieux ; c'est là le souci qui trouble leur tranquillité. Mais je ne le reliens pas et je ne veux pas réfuter tes paroles. Va, cherche ritalie sur la foi des vents, cherche ton royaume sur les flots. Moi je crois que, si les pieuses divinités ont quelque pouvoir, tu trouveras une juste punition au milieu des rochers, et qu'alors lu invoqueras en vain le nom de Didon. Quoique absente je te poursuivrai avec des feux lugubres, et, lorsque la froide mort séparera mon âme de mon corps, mon ombre te suivra partout. Alors tu seras puni, perfide, et le bruit de ton châtiment parviendra jusqu'à moi dans la partie la plus reculée du royaume de Plut on.

Page 1