SCÈNE II
Carlhage. La citadelle. Didon regarde du haut des tours les Troyens qui font leurs préparatifs de départ. Anna entre.
DIDON
Ma sœur Anna, vois leurs mouvements empressés sur tout le rivage. Ils s'assemblent de tous côtés. Déjà les voiles appellent la l)rise et les matelots placent joyeusement des guirlandes sur la poupe. Si j'ai pu prévoir cette douleur, je pourrai aussi la supporter, ma sœur. Cependant, Anna, ne veux-tu pas me rendre ce service dans mon malheur? Le perfide avait coutume de n'estimer que loi, et même c'était à toi qu'il confiait ses secrètes pensées. C'était loi qui connaissais les moyens et les moments les plus favorables pour l'aborder : c'est pourquoi
va, ma sœur, et parle en suppliante à mon fier ennemi en ces termes : Je n'ai pas conspiré avec les Grecs à Aulis pour détruire la race troyenne; je n'ai pas envoyé de flotte à Pergame; je n'ai pas troublé non plus les cendres ni les mânes de son père Anchise. Pourquoi refuse-t-il de m'entendre? Où court-il? Qu'il accorde cette dernière grâce à l'infortunée Didon de choisir pour son départ un moment convenable et des vents favorables. Je ne lui parle plus maintenant de cet ancien hyménée qu'il a trahi, et je ne songe plus à le priver du beau Latium ni de son royaume. Je lui demande un délai insignifiant qui me donne le temps de calmer mon délire, en attendant que la fortune m'apprenne à supporter ma douleur. Je te demande cette dernière faveur, aie pitié de moi, ma sœur ; si tu me l'accordes, je te récompenserai généreusement à ma moj't.
{Anna sort.)