UNE PROMENADE EN STREET-CAR
Le Street-Car (2) ou, comme on l'appelle généralement, le Horse-Car, parce qu'il est traîné par des chevaux, est une invention moderne très-précieuse pour les habitants d'une grande ville. Car, s'il faut marcher très-loin pour se rendre à son travail, on sera fatigué en arrivant et le travail sera beaucoup plus pénible que si l'on était frais et vigoureux. Puis, lorsqu'on a fini son travail, il faut encore parcourir la même distance, et lorsqu'on arrive à la maison, on est tellement fatigué qu'on n'a plus faim et qu'on ne demande qu'à se coucher. Je ne parle pas du repas de midi pour lequel il faut se con-
(1) Ici, comme dans le degré inférieur (p. 23j, nous donnerons, par exception, })lusieurs copies traitant du même sujet et provenant de la même école, afin de permettre d'apprécier non-seulement le travail de relève, mais la méthode suivie dans ce genre d'exercices.
{2j C'est le nom américain de nos tramwaijs. On dit street-car ou horse-car pour distinguer ces voitures des wagons de chemin de fer qu'on nomme cars tout court.
NARRATIO.XS. 65
tenter Je viande froiile au lieu de viande chaude. Or tout le monde sait que cela suffit pour ruiner la meilleure santé. On peut maintenant éviter tous ces inconvénients en prenant les Street-Cars ; il faudra la moitié moins de temps qu'on nrn mettrait pour parcourir la même distance à pied, et l'on sera à l'abri de la pluie et de la neige pendant tout le trajet, et tout cela pour une somme si modique, que le plus pauvre journalier peut employer ce moyen de transport. Xew-York, Chicago et d'autres grandes villes l'ont posséilé longtemps avant nous. Le principal attrait d'un Street-Car de Chicago, ce sont les journaux comiques placés sur les côtés du Car pour qu'on puisse les lire : on entend ainsi mille plaisanîeries, les uns critiquant tel journal, les autres tel autre.
Le soir les petits marchands de journaux feront peut-être leur apparition en criant : « Les journaux du soir î » Quelquefois, par un temps de pluie, les Street-Cars sont si encombrés de voyageurs que la plate-forme est surchargée d'ouvriers qui retournent au logis; ils portent suspendues au bras leurs gamelles d'étain. Tout près de là une demoiselle à la toiletti' élégante peut avoir le plaisir de voir se balancer sur sa robe ce petit seau d'étain. Cela l'ennuie peut-être beaucoup, mais elle attend que le propriétaire de cet objet incommode l'en débarrasse en descendant du Car. Sa voisine s'est déjà eiidormie. elle attend que le conducteur crie le nom de State Street.
Par une belle après-midi de dimanche, cet hiver, pendant que le soleil, brillant de tout son éclat, faisait fondre la neige et rendait les passages et certains endroits des trottoirs presque impraticables , ma mère et moi nous prîmes les Horse-Cars pour aller dans le quartier du sud voir ma tante. Lorsque nous montâmes dans le Car, il n'y avait qu'un petit nombre de personnes : un vieil Irlandais et deux Allemands ; bientôt le Car se remplit. A Spring Street une troupe de joyeuses jeunes illles montèrent dans le Car, les deux jeunes gens se levèrent et permirent à deux jeunes filles de s'asseoir, mais le vieil Irlandais ne céda pas sa place aux jeunes filles ; il dit : (c Vous êtes plus jeunes que moi, mes filles, vous pouvez bien rester debout ! J-) Cela fit rire les jeunes filles, qui lui répondirent qu'elles n'étaient pas fatiguées. A un autre passage un jeune homme monta avec une vieille dame. A ce moment le Car était tellement rempli de voyageurs, que la vieille dame dut se tenir debout.
La vieille dame avait un collet en fourrure de loutre et de
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grands ganls de la même fourrure, mais sa robe et son cliapeaii paraissaient usés, sa ligure était très-maigre et elle paraissait avoir beaucoup soutïérl. Le jeune homme, je crois que c'était son fils, portait un paletot de peau de piioque et un bonnet de même étoffe, un petit pantalon de demisaison; sa veste de peau de phoque avait des boutons de même étoffe attachés avec des pattes de fourrure allant d'un côté à l'autre, mais une seule de ces pattes pouvait servir: les autres boutons et pattes étaient déchirés et ne pouvaient être d'aucune utilité ; le dos de sa veste était à moitié déchiré, l'une des manches était à moitié usée, ce qui lui donnait uu grand air de négligence. Jl avait le visage haut en couleur et il chiquait du tabac. Les joyeuses jeunes fdles se mirent alors à rire et à se moquer de ce singulier voyageur qui sourit aussi et qui, pendant un temps assez long, n'ouvrit qu'une fois la porte pour cracher. Ce fut un très-grand plaisir pour moi de les observer, car le Car dut s'arrêter à Elisabeth Street pour laisser passer un grand enterrement. Les jeunes filles et le vieil Irlandais dont j'ai déjà parlé ne tardèrent pas à se moquer de riiabit du jeune homme. Mais il fut impossible de le faire répondre. Peut-être était-il Français et ne les comprenait-il pas. Peut-être encore était-il trop lier pour faire la moindre attention à elles. Il se contentait de rire et de cracher dehors le jus de son tabac. Enfin, le défilé de l'enterrement se termina et nous arrivâmes bientôt où nous voulions aller.
Adeline p.
Age : quatorze ans.
Mihvaukee (Wisconsin). École du 2" district.
Comme une promenade en Street-Car est un événement de chaque jour, presque tous les citoyens de Mihvaukee, depuis le petit enfant d'une ricbe famille jusqu'au vieux mendiant en cheveux blancs, sont supposés savoir ce que c'est.
A la sixième avenue, côté du sud, le Car s'arrête j)ar une brillante matinée, vers sept heures et demie ; comme c'est un jour où il y a beaucoup d'animation, le Car est plein avant d'avoir dépassé trois « blocks ». Dans un coin du Car, vous voyez trois petits garçons au visage brillant et heureux. Ils vont tous au travail. Leurs vêlements propres, leurs figures
animées et pleines d'intelligence, montrent qu'ils sont employés aux commissions ou à la caisse dans quelque magasin. En face d'eux sont trois commerçants à l'air soucieux et inquiet, et deux journaliers portant à la main le vase qui contient leur dîner. Ils ont cet air satisfait, que l'on trouve souvent chez les bons Allemands ignorants. Le Car s'arrête tout à coup pour prendre une troupe d'écolières qui courent après la voiture depuis deux blocks. Elles se précipitent dans la voiture en riant, elles me marchent presque sur les pieds, mes voisins ont le même sort, et elles s'assoient après cinq minutes environ de remue-ménage. Connue le Car est plein, le conducteur lance ses chevaux, mais il est hélé près deReed Street par une femme à l'air paie et maladif; elle porte un bébé dans ses bras et trois autres s'accrochent à sa robe. Après beaucoup de confusion, après s'être attiré beaucoup de froncements de sourcils, elle peut trouver un siège. Nous approchons deSpring Street, oîi je dois m'arrèter. Je me prépare à descendre, en pensant à la dilïérence qu'il y a entre certaines personnes, à tout ce que notre monde contient de misère, de richesse et de pauvreté, et combien nous sommes ingrats quand nous devrions remercier Dieu de nous avoir donné la santé, la force et la liberté.
Mary O'K.
Age : seize ans.
Milwaukee (Wisconsini. École du 8^ district.
(3^ degré.)
Il y a quelque temps je me suis promenée dans un Street- Car, et je vais maintenant vous dire ce que j'ai vu. Je m'étais à peine installée qu'une Irlandaise monta dans le Car et s'assit. Lorsque le conducteur sonna la cloche pour l'avertir de mettre ses cinq sous dans le tronc (1), elle ne l'entendit pas, ou bien
(ij Dans certains omnibus américains, il n'y a pas de conducteur à l'arrière. Chaque voyageur met lui-même le prix- de la place dans une petite boîte vitrée, d'où la pièce tombe dans une petite caisse fermée, dont le cocher n'a pas la clef. Chaque voyageur ne doit donc mettre que le montant juste de sa place. S'il a besoin de monnaie, il doit en demander au conducteur avant de rien mettre dans le tronc.
elle ne voulut pas làclun- son argent, car elle ne fil pas attention à cet appel. Enlin, le conducteur sonna si fort qu'elle demanda à l'un des voyageurs s'il y avait un incendie quelque part.
Lorsque ce voyageur lui répondit qu'on lui demandait le prix de sa place, elle éprouva un grand soulagement, et elle mit dans le tronc un billet de banque d'un dollar, puis elle attendit sa monnaie; mais lorsqu'elle s'ajierçut ({ue le conducteur n'avait pas l'intention de la lui donner, elle se retourna vers l'un des voyageurs et lui demanda s'il ne pourrait pas la lui faire rendre.
Ce voyageur dil qu'il la lui ferait rendre et, s'appi'ochant de la portière, il raconta l'allaire au conducteur, qui lui répondit ({u'il fallait attendre qu'on fût arrivé à la station du Street-Car, parce qu'il n'avait pas la clef du tronc. Cette
réponse effraya tellement la pauvre femme (car elle croyait qu'on allait la conduire au bureau de police), qu'elle se mit à
invoquer tous les saints pour leur demander leur bénédiction
et leur protection. Nous arrivâmes bientôt au bureau, et le conducteur lui
rendit son argent. Elle se jeta à genoux, lui prit la main et
la baisa en priant les saints de le bénir.
Dans la môme voiture il y avait un liomme qui avait le plus
grand mépris pour la race noire, et qui était bien connu pour
cela dans la ville.
11 n'était pas assis depuis cinq minutes, qu'une femme de
couleur monta dans le Car; mais, avant qu'elle eût pu arriver à
sa place, le Car oscilla, et elle tomba dans les bras de cet
liomme, ce qui ne manqua pas de faire rire tous les voyageurs,
et il prit un air si dégoûté qu'il les lit rire encore davantage.
Enfin le rire devint si général, qu'il descendit du Car.
LiLIAN R.
Age : quatorze ans.
Milwaukee. École du 5^ district.
(3"= degré.)
Un jour que j'allais en ville, je montai dans un Slreet-Car. En entrant je vis un bomnie très-pauvre qui ne pouvait pas payer sa place; je la payai pour lui et il fut bien content.
J'agis ainsi, parce que le conducteur allait le faire descendre. Puis le conducteur arrêta le Car et une demoiselle très-élégante monta. Elle tenait à la .main un bouquet et un livre. Elle s'assit et se mit à lire. Le conducteur lui demanda si elle n'allait pas payer sa place. Elle s'excusa en disant qu'elle l'avait oublié ; elle la paya, puis elle se remit n lire. Un jeune monsieur monta alors dans le Car, il paya sa place et se mit à lire un livre qu'il avait ; puis il passa son livre à la demoiselle, qui à son tour lui passa le sien; ils se mirent tous les deux à lire et parurent absorbés dans leur lecture. Alors une vieille femme monta dans le Car avec un bébé; ses vêtements étaient crottés, sa robe était déchirée, le bébé était enveloppé dans un chàle sale, il avait les pieds nus. Puis le monsieur sonna, et la demoiselle et le jeune homme descendirent et allèrent à leur école.
Je continuai ma route pendant quelque temps, puis je m'aperçus que j'avais été trop loin ; alors j'allai jusqu'à la station, et je revins quand le Car retourna à l'endroit où je devais descendre. Le conducteur cria : Spring Street ! Je descendis, j'allai iaire mes affaires, puis j'attendis un autre Car, et j'allais y monter, lorsque les traits se brisèrent et la voiture se renversa presque; on remit tout en ordre, j'y montai et je retournai chez moi de cette manière ; j'étais à trois « blocks » de chez moi et ce fut la fin de la. promenade.
MOLLIE B.
Asre : treize ans.
Milwaukee fWisconsini. École du 8^ district.
L'n samedi après-midi, au mois de mars, je montai dans un Street-Car pour aller à Fiilton Ferry. Comme la distance était longue, je m'installai aussi commodément que cela me fut possible (c'est-à-dire d'une manière très-incommode, pour ne rien dire de plus), et je m'amusai à observer les voyageurs. En face de moi était un monsieur assez âgé, à sa droite était une jeune femme et à sa gauche un siège inoccupé. Le Car s'arrêta tout à coup et une vieille dame monta. Son air agité témoignait clairement qu'elle n'avait pas l'habitude de voyager. Après avoir roulé pendant dix minutes, elle songea au prix de sa place. Elle tira de sa poche un portefeuille qui avait l'air d'avoir appartenu à
Noé,etelIe y prit un billet de dix dollars. Le conducteur, après avoir compté et recompté sa monnaie, vit qu'il ne pouvait pas changer ce billet. Le yieux monsieur dont j'ai, parlé, qui était à droite de la dame, essaya inutilement de le changer, puis il lui ofirit poliment un billet de Car (1). La dignité de la vieille dame fut ofïensée d'une telle offre, elle se leva et ordonna au conducteur d'arrêter la voiture et de la descendre. Lorsiju'elle fut partie, le vieux monsieur se tourna vers la jeune femme qui était à sa droite et lui dit assez haut pour être entendu : « Voilà bien la femme qui a le plus mauvais caractère du monde! »
Vn peu plus loin un jeune monsieur (du moins il se regardait comme tel) monta dans le Car, et prit le siège laissé libre par la « femme du plus mauvais caractère » et s'amusa à dessiner la carte de l'Afrique avec sa canne. Apercevant à l'autre bout du Car une dame habillée à la dernière mode, il arrêta un petit marchand de Heurs qui circulait dans le Car, et je l'entendis dire à cet enfant : « Portez ces Heurs avec mes compliments à cette dame, » et en disant ces mots il mit un billet de banque dans la main de l'enfant. Celui-ci alla à l'autre bout du Car et fit sa commission. La dame salua, prit froidement les Heurs et, ouvrant une fenêtre près d'elle, elle jeta dans la rue le contenu du panier. Tous les voyageurs se mirent à rire, et je crois que le jeune monsieur (ou plutôt le jeune fat) n'eut que ce qu'il méritait.
Mary S.
Age : seize ans Milwaukec (Wisconsin). École du 1" district.
î27. — MÊME SUJET.
Nous étions parties de chez nous avec la pensée de passer une matinée très-agréable; mais par où commencer? c'était là la question qui nous inquiétait. Assurément il y avait la visite des magasins que nous pouvions prolonger indéllniment, car mon amie était venue à la ville pour acheter son trousseau. Mais c'est une chose si ennuyeuse, à moins d'avoir carte blanche pour acheter tout ce qui est «. parfaitement charmant»,
(1) Billets d'abonnement qu'on peut acheter à l'avance et qui peuvent servir dans tous les omnibus.
-et tout ce qui a convient particulièrement à votre genre de beauté », que nous résolûmes de remettre cette visite à plus tard. Comme nous descendions la ville en Street-Car, j'eus une très-heureuse idée : je proposai à mon amie de continuer notre promenade jusqu'au bout delà ligne, ce qu'elle accepta aussitôt. Alors nous nous installâmes bien à notre aise dans un coin et nous nous disposâmes à nous amuser de tout et de rien. Pendant une distance de deux ou trois « blocks » nous eûmes le Car à nous toutes seules. C'est alors qu'entra en scène le plus vieux spécimen de l'humanité que j'aie jamais eu le plaisir de voir. Je crois qu'elle aurait pu être Ja véritable vieille dame « à la grosse boîte, à la petite boîte, à la boite à chapeaux et au pa- •|uet ». Comme ses nombreux paquets paraissaient l'embarrasser, nous offrîmes poliment de lui aider, mais elle ne paraissait pas être le moins du monde disposée à se séparer d'aucun de ses précieux fardeaux. Mais enfin elle vit qu'il lui était de toute impossibilité de monter dans la voiture sans notre secours, et elle nous laissa prendre ses paquets avec beaucoup de répugnance. Quand nous les lui rendîmes, elle les cojnpta pour bien s'assurer qu'ils étaient tous là. Enfin elle fut convaincue qu'il n'y manciuail rien et elle s'installa pour jouir de sa promenade en Car.
Lorsque nous arrivâmes à Broadway, le Car s'arrêta de nouveau, et, après nous avoir fait attendre au point d'épuiser notre patience , un jeune monsieur monta nonchalamment et s'assit dans le Car. Il était très-bien mis, sa cravate était sans défaut, sa canne irréprochable, ses gants d'une blancheur déUcate, et son lorgnon d'or était suspendu à sa chaîne. Après avoir regardé autour de lui pendant quelques minutes, il prit son lorgnon et nous examina froidement de la tête aux pieds. Décidant évidemment que nous ne valions pas la peine qu'il se mît en frais pour nous fasciner, il se rejeta au fond de son siège, et quoique, à son propre point de vue, il fût un si grand ])ersonnage, il se plongea dans le néant complet à notre égard.
•le sais bien que cela va paraître absurde aux personnes qui n'étaient pas intéressées dans l'affaire, mais je vous assure ^jue cette petite comédie nous avait bien anmsées.
LiLLIAN T.
Age : seize ans.
Mihvaukee (Wisconsin). École du 1-' district.
tZ Gl'.AMMAR SCHOOLS.