ENTREVUE DU SOLEIL ET JDE LA LUNE
(2* année.)
A la fin d'une année le Soleil et la Lune se réunirent et chacun d'eux se mit à parler des belles choses qu'il avait vues pendant l'année qui venait de s'écouler. Chacun d'eux pensait qu'il avait eu plus de plaisir que l'autre, qu'il avait fait plus
(1) Littéralement : semer son avoine sauvage. Nous disons en fi-an- •ms : jeter sa gourme.
(2) Littéralement : par crochet ou par croc, d'une manière ou d'une autre.
(3) Non franches, ayant un crochet et un croc.
(Notes du Tradvcteur.)
de bien, et ils en vinrent ainsi à se quereller ; car quoique le Soleil et la Lune soient tous les deux de magnifiques choses, ils aiment à disputer comme tout le monde.
Enfin ils décidèrent que le Soleil raconterait le jour le plus agréable qu'il avait passé, et la Lune la nuit la plus charmante qu'elle avait eue, et qu'ils décideraient ensuite, d'après ce récit, lequel des deux s'était le plus amusé et avait fait le plus de bien.
Le Soleil commença son récit en ces termes : c C'est dans le beau mois de juin que j'ai passé ma plus agréable . journée. Lorsque je me levai, le ciel était si pur que je vis bien aussitôt que j'aurais une belle journée pour surveiller les habitants du monde, et que je n'aurais pas à livrer bataille aux nuages comme cela arrive presque tous les jours.
> La première chose que je remarquai fut une jolie maison brune, et en m'approchant je pus facilement regarder dans l'une des chambres. Il y avait dans cette chambre un petit garçon profondément endormi dans son petit lit. Il avait l'air si gentil que je pensai d*abord à ne pas le réveiller; mais enfin je me décidai à lui envoyer ma fille, l*un des plus jolis rayons de soleil qu'on ait jamais vus, pour le réveiller. Au moment où mon rayon de soleil entra dans la chambre qu'il illumina de son éclat, le petit se mit à se frotter les yeux, et bientôt il fut complètement réveillé. J'aurais bien voulu entendre ce qu'il dit à ma petite fille, mais sachant qu'on avait besoin de moi ailleurs que dans la petite maison brune, je m'empressai de continuer ma route.
1 Je rencontrai une petite fille qui était occupée à arranger son jardin. On voyait bien qu'elle n'était qu'apprentie jardinière, car la veille elle avait planté à l'ombre une pensée qui aime le soleil; cette pauvre pensée était fanée et s'inclinait vers la terre. Je lui envoyai un autre de ïnes rayons de soleil pour la consoler, et en un instant elle reprit un éclat merveilleux. La petite fille parut enchantée, et je crois qu'elle remercia mon rayon de soleil ; mais je ne pus pas rester pour m'en assurer.
> Je me remettais en route lorsque, à ma grande surprise, je ▼is un gros nuage s'élever de l'occident. Je n'avais compté sur aucune bataille pour ce jour-là, et j'en voyais une qui se préparait. Néanmoins je résolus de vaincre, et, après une lutte très-vive, car le nuage voulait absolument m'éclipser, je fus victorieux.
> Une société composée de plusieurs enfants paraissait avoir pris le plus grand intérêt à la lutte, car, en baissant les yeux,
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je vis tout ce petit monde qui battait joyeusement des mûns pour me féliciter de ma Tictoire : ils allaient faire un piquenique et ils avaient craint qu'il ne Tînt de la pluie.
> Je Jes vis partir pour les bais ; mais, -après leur longue marchepils avaient chaud et ils étaient fatigués: ils cherchèrent les parties les plus épaisses du bois où mes plus petits rayons ne pouvaient pas pénétrer.
» J'entrai ensuite dans une petite école où deux méchants garçons mangeaient des pistaches de terre sous leurs pupitres pendant que lensr maître leur faisait une démonstration. J'envoyai un de mes petits rayons de soleil sur le pupitre, mais je me repentis de l'avoir fait lorsque p$ vis l'un de ces garçons prendre un morceau de verre qu'Û dvait dans sa poche, le mettre dans le rayon de soleil et envoyer la lumière dans les yeux du pauvre maître qui, pendant un moment, en fut tout ébloui. Irrité de voir qu'ils faissûent un tel usage de mon rayon de soleil, je me hâtai de poursuivre ma route.
> L'après-midi était avancée et j'avais presque achevé ma carrière quotidienne» lorsque j« rencontrai l'un des plus charmants spectaclesque j'eusse janaais vus. Deux petitesâUe$ jouaient avec leurs poupées sous un arbre toul&u Elles étaient si gentilles en berçant leurs poupons que je fus £kbd de les i|uitter.
>Âu moment où j'allais disparaître derrière quelques hautes montagnes, je vis la joyeuse société d'enfaiiCs revenir de hsur pique-nique. J'entendis l'un d'eux qui s'écriait : € Oh I quel joli coucher de soleil I > — c Oui, dit un autre, il a fait une journée charmante* >
Moi aussi je pensai qu'il avait fait une jomrnée charmante, et je souhaitais qu'elle pût durer plus longtemps ; mais sachant qu'il était impossible d^ la prolonger d'un instant, je lançai les plus brillants de mes rayons sur le groupe enfantin qui s'était arrêté pour me regarder, et, leur disant adieu, je disparus. »
Le Soleil ayant ainsi terminé son récit, la Lune commença le sien en ces termes :
« C'est au mois de décembre que j'ai passé la nuit la plus délicieuse* Lorsque je me levai, la neige couvrait la terre, et mes petites amies les étoiles lançaient tous leurs feux : le monde me parut vraiment magnifique. La première ehose que j'entendis fut des battements de mains et de joyeuses exclamations semblables à celles que vous entendîtes après votfv victoire sur le nuage; et peut**étre étaient^elles poussées par la môme aodété joyeuse, car ils avaient craint que la unit
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ne fût obscure, et ils se réjouissaient en me voyant briller avec tant d'éclat. C'était une réunion de joyeux compagnons, et leur divertissement me plaisait beaucoup; mais je ne pouvais pas perdre mon temps : je continuai donc ma route.
1 Je m'avançais lentement, regardant tous les objets sans qu'aucun attirât mon attention, lorsque j'aperçus un petit marchand de journaux qui cherchait de l'argent qu'il avait perdu. Le paiivre petit grelottait de froid, j*en eus pitié et je résolus de l'aider. Je lançai donc un de mes rayons sur l'argent, qui étincela aussitôt sous cette lumière. Le petit garçon l'aperçut, il s'en saisit et s'enfuit.
» Il devait y avoir bal dans une certaine maison cette nuit-là et je m'amusai beaucoup à regarder entrer les invités. Je vis beaucoup de belles personnes, et j'aurais bien voulu les suivre dans la maison; mais il y avait tant de lumières que mes rayons les plus éclatants furent obscurcis, et cela me fut tout à fait impossible.
1 Plus tard, lorsque le bal fut terminé, je les vis sortir et regagner leurs demeures. Chaque jolie dame, donnant le bras à \m beau cavalier, avait Tair si heureuse que je pensai... je pensai beaucoup de chose§. Dans ces circonstances, voyezvous, mon cher Soleil, j'ai décidément l'avantage sur vous, car le clair de Lune prête beaucoup plus aux scènes romanesques.
> J'allais reprendre ma course, lorsque je remarquai deux hommes à mine suspecte, qui rôdaient autour d'une maison. Les scènes de ce genre me sont familières, et, en les voyant agir, je m'aperçus tout de suite que c'étaient des voleurs. Aussitôt, je laissai tomber ma lumière sur eux pour attirer l'attention de la police de nuit ; ils furent découverts en un instant, et, sachant bien que tout se passerait convenablement, je repris ma route.
I II était si tard alors qu'il n'y avait plus rien à voir ; mais la terre me parut charmante dans son repos, et je pris plaisir à la contempler. Le jour approchait rapidement, je souhaitai donc le bonsoir à mes petites amies les étoiles et j*allai me reposer, i
La Lune termina ainsi son récit.
II restait à prononcer la décision. Ils n'étaient pas plus avancés qu'auparavant ; cependant leurs récits les avaient tellement divertis qu'ils résolurent de se réunira la fin d'une autre année pour se faire encore le récit de leur plus agréable journée et de leur meilleure nuit. Us se promirent donc de travailler encore
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plus au bonheur des habitants de la terre pendant Tannée suivante ; et, terminant en paix une entrevue qui avait menacé d'être orageuse, ils se dirent un tendre adieu et se séparèrent.
Maky W.
Âge : quatorze ans.
Greenfield (Massachusetts).
i2. — A l'homme dans la lune.
(2* année.)
Cher homme dans la Lune,
Beaucoup de personnes m'ont raconté de merveilleuses histoires sur votre compte, et tous ces récits sont différents. Les unes vous font errer dans des royaumes de lumière ; d'autres vous suivent dans des voyages fort peu romanesques sur du fromage vert, elles vous accoutrent d'habits montés en graine (1) et vous couronnent d'un chou.
Mais comme aucune de ces histoires ne satisfait pleinement mon esprit, je m'aventure à vous écrire une lettre, que je confie aux vents et aux esprits bienveillants de l'air. J'espère, qu'elle vous parviendra sûrement et que vous l'accueillerez avec cette bonté dont votre altesse seule est capable.
Mes espérances sont ambitieuses, mais qui a jamais vu une petite écolière qui ne désirât pas des choses impossibles ? Qui a jamais entendu parler d'un tel phénomène ?
J'ai songé à tant de questions que je devais vous faire que je sais à peine par où commencer. Mais, tout bien considéré, je crois que je ferai mieux de ne rien vous demander et de vous laisser entièrement libre de me donner dans votre lettre, sur laquelle je compte, tous les renseignements sur vous-même que vous croirez devoir me donner.
J'ai vu votre aimable visage se pencher pour regarder notre ville et, si je puis en juger par l'expression de votre physionomie, je serais portée à croire que ce spectacle ne vous déplaisait pas. Je ne m'étonne pas que vous admiriez notre beau lac
(1) Jeu de mots sur seedy qui signifie grenu, plein de graines, e», en parlant des vêtements, râpé.
Michigan, notre jolie ville, et le calme et la paix qui régnent partout aux environs.
Avez-vous là-haut des écoles où les élèves étudient la biologie et la géométrie, et écrivent des essais? Ou bien cultivezvous convenablement dans vos jardins des arbres de science et permettez-vous à tout le monde de manger des poires, ou des pêches, ou des oranges, au lieu d'avoir les yeux fixés pendant des années entières sur des débris fossiles et sur les systèmes philosophiques
Je crois qu'une telle manière de s'instruire serait trèsagréable, et je ne vois pas pourquoi, dans un siècle aussi sayant que le nôtre, tant d'hommes habiles dans les sciences ne pourraient pas inventer un système d'éducation de ce genre.
D'un autre côté, vous n'avez peut-être jamais eu le malheur d'avoir un Adam et une Eve qui aient commis une première faute, et tout le monde, chez vous, vit peut-être encore heureux dans un vaste jardin d'Éden. Je crois alors que votre royaume doit être charmant, et je voudrais bien pouvoir aller le visiter an lieu de vous écrire ces quelques lignes.
Daas l'espoir que cette lettre ne tardera pas à vous parvenir et qu'elle vous trouvera au mîlieudes plaisirs de toute sorte, je demeure
Votre humble amie,