‹ Devoirs d'écoliers étrangers recueillis à l'Exposition universelle de ParisChapitre 86 sur 249 · UN ALBUM D15 PHOTOGRAPHIES · texte numérisé non relu

UN ALBUM D15 PHOTOGRAPHIES

Nous sommes en Allemagne, dans une petite ville du Nord ; une jeune fille venait d'arriver dans une des principales familles en qualité d'institutrice. Elle était Suissesse, et, forcée par les circonstances, venait de quitter des parents et des amis chéris. Ses manières étaient aisées et polies, et l'on se sentait tout de suite attiré vers elle par sou air doux et mélancolique. Elle fut reçue très-froidement par la noble famille, dont les membres auraient cru déroger à leurs prérogatives en laissant percer la moindre nuance d'intérêt pour la nouvelle arrivée. Souvent pendant la journée elle fut sur le point de pleurer, et dut faire un grand efibrt sur elle-même pour refouler ses larmes. Enfin, l'heure de la délivrance sonne, elle peut gagner la petite chambre qui lui est destinée. Quel bonheur pour elle ! elle va pouvoir pleurer à son aise et se délecter du souvenir de ceux qu'elle a laissés bien loin derrière elle. En entrant, la première chose qui frappe ses yeux sont ses effets arrivés dans l'après-midi. Avec quelle fiévreuse impatience elle fouille sa malle pour en retirer sa Bible ; mais que touchet-elle ? un corps dur enveloppé de papier. Elle l'ouvre vivement et ne .peut retenir un cri de joie, c'est son album de photographies, son album ^ qu'une main attentive et pré-

voyante, celle de sa mère sans doute, a placé là à son insu. Vite elle s'assied, et bientôt elle est absorbée dans la contemplation des êtres chéris qu'elle ne doit revoir que dans beaucoup d'années.

La première personne qui frappe ses regards est son pasteur, vénérable vieillard qui l'a admise à la sainte Cène et pour qui elle a toujours eu un respect sans bornes. Dans les pages suivantes, elle revoit avec émotion ses parents bienaimés. Combien elle verse de larmes en contemplant les traits doux et calmes de sa mère qui semble vouloir lui sourire ! Son père est aussi là, lui le vieillard sévère mais bon qui marche ferme dans le sentier du devoir ; il a l'air de lui dire : Courage, ma fille, point de faiblesse. En revoyant ses parents, la jeune fille tombe dans une profonde rêverie, elle se voit toute petite quand sa mère la conduisait par la main dans ses longues promenades, puis lorsque, devenue grande, elle a été obligée de quitter la maison paternelle pour aller au loin goûter le pain amer de la servitude. Elle entend encore les paroles de consolation et les bons souhaits que lui adressait sa mère au moment de son départ, et ce n'est qu'avec peine qu'elle peut s'arracher à ces chers souvenirs et revenir à la réalité. Elle tourne une feuille et se trouve en face de ses grands- parents, tous deux morts depuis longtemps, mais qui semblent encore veiller sur leur petite-fille avec amour. Sur eux aussi elle verse quelques larmes, et peut-être dans le fond de son cœur envie-t-elle leur sort ? Mais non, elle doit rejeter cette pensée loin d'elle et envisager courageusement l'avenir. Plus loin, et sur une même carte, elle voit ses frères tout petits qui lui sourient naïvement, et, à côté d'eux, sa sœur ainée, avec laquelle, lorsqu'elles étaient petites toutes deux, elle s'est si souvent amusée et même querellée : elle revoit tout cela, mais elle oublie les mauvais moments pour ne se souvenir que des témoignages de tendresse et des paroles affectueuses que lui a prodiguées sa sœur. Voilà maintenant une amie intime; quels doux souvenirs elle lui rappelle! quelles bonnes causeries faites dans le jardin ou à l'ombre du beau sapin qui ombrage le sentier conduisant à la forêt! point de secrets entre les deux ; joies et souffrances, tout est partagé, et ce n'est que le départ de l'une d'elles qui a pu rompre cette touchante liaison. A côté d'elle est une autre jeune fiUe, aussi une amie, morte au printemps de son âge, et qui, pendant sa courte vie, lui a si souvent donné de bons

conseils. Plus loin encore, voici des tantes et des oncles, tous parents aimés qui ont été fort affligés du départ de la nièce qu'ils chérissent. Ces souvenirs sont si doux au cœur de notre jeune fille, qu'elle reprend un peu courage; elle se trouve encore bien heureuse d'avoir un si grand nombre de parents qui l'aiment, tandis que d'autres jeunes filles sont tout à fait seules et isolées dans le monde. Enfin, tout à l'extrémité de l'album sont les simples connaissances et les indifférents. Ceuxci ne lui rappellent pas des souvenirs bien vifs, mais ils sont éloignés d'elle, et cela seul suffit pour qu'elle s'en souvienne avec plaisir.

Maintenant elle a tout vu; elle ouvre encore l'album dans la page où se trouvent son père et sa mère, leur sourit malgré sa tristesse, et se sent renaître à l'espérance. Tombant à genoux, elle supplie le bon Dieu de la préserver de tout mal et de la fortifier, et bientôt, dans le silence de la nuit, de joyeux rêves la transportent; dans son pays et lui donnent quelques instants dejbonheur.

Louise GUIGNARD.

Agée de dix-huit ans, — 8* élève sur 23 1" classe (filles), ou 2» année, (Note : 9).

Analyse

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